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La place de l’office divin dans la vie d’un moine

Frère Jean-Marie, o.s.b.

N°1994-1 Janvier 1994

| P. 42-46 |

En quelques mots, simples mais riches d’une longue fidélité, cette courte évocation de la prière de l’office nous en fait mieux comprendre la valeur profonde. Ces suggestions aideront à “demeurer” dans la prière tous ceux qui cherchent à être “tous les jours de leur vie dans la maison du Seigneur”.

Quand j’étais dans le clergé diocésain, bien souvent il m’était difficile de “caser” la récitation du bréviaire dans ma journée. Devenu moine, je n’ai plus cette difficulté pour la simple raison que c’est précisément la célébration de l’Office divin qui constitue l’activité prioritaire de la journée du moine.

De plus, la célébration en communauté monastique souligne heureusement quelques-unes des caractéristiques remarquables de l’Office divin. J’en relèverai brièvement quatre.

L’office divin est une prière rythmique

Cela peut étonner, mais, pour moi personnellement, le caractère rythmique de l’Office divin est primordial. Je suis de plus en plus conscient de l’importance vitale du rythme, persuadé que nombre de nos maux sont dus à la rupture ou à la perturbation de nos rythmes essentiels. La vie est dans le mouvement (Vita est in motu), disait saint Thomas d’Aquin après Aristote. On pourrait dire que la vie, au moins la vie temporelle, c’est le rythme. Toutes nos fonctions biologiques sont rythmiques. Nous connaissons le rythme cardiaque et le rythme respiratoire. Mais il y a aussi le rythme du sommeil et de l’éveil. Le sommeil lui-même a son rythme propre, qui est une succession de phases caractéristiques. Il y a le rythme de la digestion, le rythme de la croissance physiologique, de la croissance psychique etc. Nous marchons selon un certain rythme. La première condition de la santé, de la paix, de la joie, de l’efficacité, c’est de respecter le bon rythme. C’est aussi la première condition d’une saine vie de prière. Or l’Office divin est une prière rythmique.

Le rythme le plus apparent de l’Office divin, c’est son rythme quotidien. La journée de vie monastique est rythmée par les heures de l’Office célébré à des intervalles déterminés et à des moments fixes. À Wavreumont, nous avons quatre célébrations de l’Office divin par jour, au lieu des sept de la Règle de Benoît, en plus de la célébration de l’Eucharistie. Ce rythme quotidien nous convient.

Il est très important que ces célébrations aient lieu à des heures fixes. En semaine, à six heures du matin, nous célébrons Matines et Laudes. C’est l’heure du rendez-vous matinal de la communauté avec le Seigneur. Je tiens à être fidèle à ce rendez-vous. C’est pourquoi, même quand je suis en voyage, je fais tout mon possible pour commencer Matines et Laudes à six heures du matin. Cette régularité un peu maniaque m’aide beaucoup à être fidèle à la prière. Et c’est la première chose qui m’est demandée en ce domaine : être fidèle. Le Père Congar fut un jour questionné sur la prière. Il dit en substance : “Je n’ai pas le don de la prière, mais j’y suis fidèle”. Nous n’avons peut-être pas le don de la prière. Nous prions peut-être sans goût, sans plaisir, sans extase. Là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est d’y être fidèle. En ce domaine nous ne sommes pas tous des artistes, mais nous sommes tous des intendants. Et ce qui est demandé à un intendant, c’est d’être fidèle. Et nous serons fidèles à la prière, si nous prions l’Office divin à des heures fixes.

Ensuite l’Office monastique est rythmique puisqu’il est chanté. Car le chant c’est d’abord le rythme. Conscient de l’importance du chant pour assurer le caractère rythmique, quand je suis ailleurs et que je prie l’Office tout seul, je le chante aussi selon les psalmodies et les mélodies du monastère. En général, je chante tout bas quand je suis seul ; parfois je chante à voix haute si cela ne dérange personne. Je chante très mal. Mais je chante quand même puisque “Qui chante prie deux fois”, disait saint Augustin, à moins que ce ne soit saint Bernard.

L’Office divin est un chant nouveau

Le rythme assure la régularité. Mais une régularité monotone engendre l’ennui et la somnolence. Heureusement, la régularité de l’Office monastique est très variée.

D’abord, la diversité à l’intérieur de chaque heure par la succession de pièces très différentes : hymne, psaumes, lecture, répons, litanies, oraison... Diversité d’un Office à l’autre : Matines est très différent de Laudes ; l’Office de midi est différent de celui de Complies... Diversité d’un jour à l’autre : l’Office du vendredi est très différent de celui du samedi... Diversité d’un temps liturgique à l’autre : l’Office de l’Avent est bien différent de celui du temps de Noël, etc. On pourrait aligner mille détails différents et mille nuances subtiles.

L’attention à cette variété me permet de chanter l’Office divin comme un chant toujours nouveau, quoique souvent répété. C’est très important de recommencer toujours à neuf la célébration de chaque Office. Écoutons saint Augustin : “Nous sommes invités à chanter au Seigneur un chant nouveau. C’est l’homme nouveau qui connaît ce chant nouveau. L’homme nouveau chantera un chant nouveau et il appartiendra à l’Alliance nouvelle”. L’Office divin est ou doit être ce chant nouveau. Ce ne sont pas les textes ou les mélodies qui doivent nécessairement se renouveler chaque fois, c’est surtout notre manière de célébrer.

L’Office divin est une eucharistie

Le sacrement du Corps et du Sang du Christ est Eucharistie par excellence. Mais l’Office divin est aussi eucharistie, en ce sens qu’il est essentiellement action de grâces. Certes, comme la Bible et surtout le Psautier, l’Office divin comprend toutes les formes de prière, depuis le cri de la plus profonde détresse jusqu’au cri de la plus sublime allégresse. Mais la tonalité dominante de l’Office est l’action de grâces.

L’action de grâces est l’expression suprême de la prière chrétienne. En effet, le geste suprême du Christ est une action de grâces. Le sacrifice que Jésus fait de sa vie en la consacrant au Père pour sanctifier les siens est notre Eucharistie. Toute prière chrétienne débouche donc sur l’action de grâces.

L’expression “action de grâces” est propre au Nouveau Testament, et pratiquement inconnue de l’Ancien Testament, au point qu’on a pu écrire, non sans exagération, que dans l’Ancien Testament, l’Israélite loue sans rendre grâces. Il reste que l’action de grâces biblique est essentiellement chrétienne. Elle est eucharistie, et son expression achevée est l’Eucharistie sacramentelle : l’action de grâces du Seigneur donnée à son Église.

L’Office divin est une prière ecclésiale

Plus je suis conscient de la pauvreté de ma prière personnelle, plus je suis heureux de pouvoir célébrer l’Office divin en me rappelant qu’il est la prière de l’Église, Corps Mystique du Christ, et qui, comme telle, est toujours agréable au Père.

Autrefois, je considérais l’Office divin comme une prière ecclésiastique ou monastique, réservée à ceux qui sont officiellement députés ou délégués par l’Église pour le célébrer en son nom, sous peine d’ailleurs de pécher gravement s’ils y manquent en tout ou en partie notable.

Aujourd’hui je conçois plutôt l’Office divin comme une prière ecclésiale, la prière de l’Église universelle, c’est-à-dire de tout le Peuple de Dieu. Tous les membres de ce Peuple y sont conviés. Le fait que je suis prêtre et moine m’invite à célébrer l’Office avec plus de fidélité. J’y suis aidé par l’organisation de la vie monastique, qui vise à favoriser la célébration de l’Office divin, si bien que l’Opus Dei (l’Œuvre de Dieu) n’est pas l’onus diei (le poids du jour). Bien au contraire, c’est pour le moine un soutien et une source de paix et de joie, sauf peut-être les jours de grande fatigue. Cela arrive aussi !

T’essaie de célébrer l’Office divin en communion avec toute l’Église. Pour cela je le célèbre par le Christ, avec lui et en lui, qui est le Chef de l’Église, le prêtre et le religieux par excellence. J’essaie de pratiquer ce qu’a écrit Dom Marmion : “Avant l’Office divin, après avoir fait un acte de foi au Christ présent dans mon cœur par sa grâce, je m’unis à lui dans la louange qu’il donne à son Père... Je m’unis à lui comme Chef de l’Église, comme Pontife Suprême, pour plaider la cause de toute l’Église. À cet effet, je jette un regard sur tout ce que la terre renferme de besoins et de misères : les malades, les mourants, les tentés, les désespérés, les pécheurs, les affligés. Je prends dans mon cœur les douleurs et les angoisses, les espoirs de chaque âme. Je dirige aussi mon intention vers les œuvres de zèle entreprises pour glorifier Dieu et sauver le monde : les missions, les prédications, etc.”

Je m’unis non seulement à l’Église terrestre, mais aussi à l’Église céleste. Comme au sanctus de la messe, à l’Office divin j’unis ma voix à celle des anges et des saints qui ne cessent de louer Dieu. Oserais-je l’avouer ? Devenu vieux, je recommence à croire ce que je croyais petit enfant, à savoir que des saints et surtout des anges innombrables sont présents à la célébration encharistique et aux autres assemblées liturgiques. Leur présence invisible soutient ma prière mais en m’imposant un certain “standing” spirituel et un certain effort pour accorder mon pauvre chant au leur. J’essaie de me hisser vers ce standing et de faire un petit effort, sinon “pour la plus grande gloire de Dieu”, au moins “afin qu’en toutes choses Dieu soit glorifié” (RB 57, 19).

Monastère Saint Remacle
Wavreumont
B-4970 STAVELOT, Belgique

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