Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

In memoriam

Un ami des pauvres et des petits

Jean-Yves Quellec, o.s.b.

N°1993-6 Novembre 1993

| P. 398-399 |

Note de la rédaction en mai 2021 : Cet article « de ferveur » témoigne d’un aveuglement généralisé à son époque. Voir le communiqué de presse publié sur le site de la Province des Dominicains de France (22 février 2020).

En termes simples et plein d’émotion reconnaissante, le P. Quellec évoque pour nous la figure si attachante du P. Thomas, véritable co-fondateur de l’Arche avec Jean Vanier. La spiritualité propre à cette fondation nouvelle lui doit beaucoup et c’est une joie profonde pour nous qui en avons souvent entretenu nos lecteurs de pouvoir ainsi rendre grâce au Seigneur pour les dons qu’il fait à son Église.

Le Père Thomas Philippe (1905-1993), religieux dominicain, a longtemps enseigné la théologie au Saulchoir et à l’Angelicum (Rome). Au début des années soixante, il se retire dans le village de Trosly-Breuil, où il devient aumônier d’un foyer qui regroupe des personnes avec un handicap mental. Jean Vanier vient l’y rejoindre et commence l’Arche en 1964. Désormais, le Père Thomas sera « le simple prêtre » de cette communauté qui ne cesse de grandir. Il y vivra jusqu’en 1991, célébrant les sacrements, prêchant la retraite annuelle au petit centre spirituel de « La Ferme », recevant du matin jusqu’à la nuit tombée une multitude de gens de tous âges, de toutes conditions et nationalités.

Je me rappelle. Il y a une dizaine d’années, je me trouvais dans l’antichambre du P. Thomas, attendant avec plusieurs autres personnes que la porte s’ouvre et qu’il me fasse signe. À cette époque, le Père décidait de l’ordre d’admission, qui était loin parfois de correspondre à celui des arrivées ; d’un regard, il discernait les urgences et les priorités ; d’un sourire, il prévenait tout dépit. Plus tard, il dut accepter un carnet de rendez-vous, sans se résoudre pour autant à en suivre toutes les indications. Alors que j’attendais cet entretien tellement désiré, arrive un jeune couple, la maman tenant dans ses bras un bébé en proie à une violente crise de larmes. Pendant que le papa va frapper à la porte du P. Thomas, elle me dit que leur enfant est dans cet état depuis de nombreuses heures et qu’ils ne savent plus quoi faire pour le consoler. Le Père congédie la personne qu’il recevait et accueille sans tarder la petite famille. Cinq minutes après, elle sort. Le bébé repose, profondément endormi, entre les bras de sa mère. Nous sommes tous stupéfaits. Je demande au père de l’enfant : « Que s’est-il passé ? » « Le P. Thomas, me répond-il, l’a tenu contre son cœur et il s’est calmé presque aussitôt ».

Cette scène m’a profondément frappé. Comment ne pas se poser des questions après en avoir été le témoin ? Sans doute n’était-elle pas exceptionnelle dans l’existence du P. Thomas : beaucoup pourraient raconter des histoires analogues. Quant à moi, qui le connaissais depuis longtemps, je me suis demandé avec émotion : « Qui est cet homme pour consoler un petit enfant alors que ses parents étaient bouleversés de ne parvenir à rien ? » Je ne sais plus ce que j’ai pensé exactement ce jour-là, mais aujourd’hui je me souviens d’une parole prononcée par Jean Vanier aux funérailles du Père : « Il n’était qu’un cœur ».

Bien que Dieu seul sonde les reins et les cœurs, ce mot n’est pas loin de livrer le secret d’une vie et d’expliquer la mystérieuse puissance qui s’en dégage, celle-là même qui a rendu la paix à tant d’êtres désemparés et qui, par-delà la mort, soutient l’espérance de tous ceux qui ont recours à son intercession. Oublieux de lui-même parce qu’il était accordé à Jésus, le P. Thomas pouvait dire en toute humilité aux pauvres, aux petits, aux pécheurs qui venaient le trouver : « Quand tout va mal, que tu n’en peux plus, que tu n’arrives à rien, pense à moi ». Il prenait dans son cœur ceux qui n’avaient plus de recours, qui avaient épuisé tous les autres secours, pour qui même le recours au Seigneur était devenu quasiment impossible. Oui, c’est bien vrai, il n’était plus qu’un cœur, un cœur aimant uni à ceux de Jésus et Marie, un cœur ouvert, traversé par le glaive de douleur puisqu’il prenait sur lui les peines, les blessures et jusqu’au désespoir. Jésus, nous ne l’avons jamais vu, ni entendu ni touché. Il nous a laissé les signes de sa présence et il a voulu que ses amis les plus proches deviennent des chemins pour aller à lui. Quand on a eu la grâce de rencontrer le P. Thomas, de se tenir sous ce regard de bonté que rien n’effrayait, d’entendre sa voix ranimer cette « conscience d’amour », dont il a si bien parlé, et réveiller les régions endormies de l’âme, de sentir sa main réconforter et abattre les murs froids de la solitude, on comprend très bien qu’il n’attirait à lui les plus perdus de tous que pour les mener vers le Père de la lumière, vers Jésus la Parole vivante et vers le Saint-Esprit consolateur. Son cœur était comme la chambre où il vous accueillait : un lieu de refuge, mais un refuge de haute montagne pour aller plus loin.

On a certainement le droit de penser que la phrase de saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », s’applique pleinement au P. Thomas. C’est pour cela qu’il est devenu un si grand ami des préférés de Jésus : les enfants, les humbles gens, les miséreux, les exclus, les désespérés, les prisonniers, les malades, les faibles, les pauvres pécheurs et tous ceux qui, selon la manière humaine de juger, sont handicapés. Il est bon aussi de savoir que cette connaissance intime du Sauveur lui a été transmise par ceux qu’à la suite de saint Vincent de Paul il appelait « nos maîtres » : « Ce sont les pauvres et les petits qui m’ont fait découvrir le mystère du Nom de Jésus ». Souvent, il se plaisait à rappeler qu’en arrivant à Trosly il avait dû revoir sa théologie. L’enseignant retournait sur les bancs de l’école et se donnait pour pédagogues ceux qui ont du mal à apprendre ou qui paraissent n’avoir rien retenu des leçons de la vie. Aucune condescendance dans cette attitude du P. Thomas : son cœur humble l’en préservait. Il a vraiment appris des pauvres et des petits les desseins d’amour de Dieu sur l’homme et découvert par l’accueil de leurs visages les traits de Jésus. Il faut ici entendre ce qu’il disait au cours de la retraite en 1981 :

Jésus se présente comme le plus miséricordieux, le plus pauvre et le plus petit des hommes. Isaïe annonçait déjà un Messie doux et humble, qui n’élève pas la voix. Dans l’Évangile, on ne voit Jésus se mettre en colère que pour chasser les vendeurs du Temple, parce qu’ils sont en train de profaner la maison de son Père et d’exploiter ce petit peuple qu’il aime tant, ou bien quand ses disciples empêchent les petits enfants de venir à lui. Mais en face de la femme adultère, Jésus est si doux ! Il nous découvre que les pauvres, les blessés, ont encore plus besoin de tendresse et de miséricorde que les tout petits enfants. Jésus veut nous donner comme visage de Dieu le visage de la miséricorde, de la tendresse, qui transparaît dans toute la création. Dieu a fait un univers de telle manière que les pauvres, les petits, ceux qui pleurent, puissent être les plus près de lui. À cause de notre péché, bien souvent nous ne le comprenons pas, (Le cœur de Dieu, le cœur de l’homme, 27).

Le P. Thomas l’a compris, au point de se mettre joyeusement sur les rangs, devenant dans son ministère d’aumônier un « humble et pauvre prêtre », dont il écrivait : « Son premier rôle est de soutenir et fortifier ces pauvres, en leur rappelant sans cesse qu’ils sont les privilégiés du Royaume » (Prêtre à l’Arche, 19). De toutes manières il leur a accordé ce soutien : en partageant leurs peines et leurs angoisses, en les portant à bout de bras, en leur montrant la douceur du pardon, en leur parlant inlassablement. Sa prédication était tout orientée vers eux alors même qu’ils ne comprenaient pas tout ce qu’il disait. Un jour, de jeunes assistants de l’Arche viennent suggérer au Père de raccourcir ses sermons à la messe ; obéissant, il se conforme à cet avis mais, très vite, des personnes handicapées lui font remarquer avec une certaine tristesse : « Alors, tu ne nous aimes plus puisque tu nous parles moins longtemps ! » Et bientôt, tout rentre dans l’ordre.

Cette communion avec les petits lui procure une conscience très vive des transformations que l’Église doit accepter si elle veut être fidèle à Jésus. Voici ce qu’il écrivait au sujet de la paroisse : « Elle est d’abord une famille pour tous ceux qui souffrent de ne pas avoir de famille ou pour ceux qui, ayant une famille, ont tellement de difficultés que leur famille est plutôt un poids qu’une aide, et qui ont besoin de trouver un ressourcement ailleurs. C’est bien ce que Jésus semble vouloir pour la paroisse » (Les nouvelles paroisses de pauvres, 12). Il voulait certainement dire par là que le cœur secret de cette famille nouvelle, ce sont d’abord les pauvres selon l’Évangile, qui ont par conséquent dans l’Église la plus haute mission.

Il faut ajouter que le P. Thomas, vers la fin de sa vie, est devenu de plus en plus pauvre jusqu’à être conformé à Jésus dans son délaissement et son agonie. Ainsi, très mystérieusement, fut consommée l’œuvre que Dieu a entreprise en lui, dont nous commençons à peine à mesurer la fécondité.

En terminant cette brève évocation, je voudrais noter que depuis bientôt dix ans je suis aumônier d’un hôpital neurologique où je rencontre beaucoup de misère, y compris chez les enfants. J’y pense souvent au P. Thomas et c’est grâce à lui que j’accomplis un peu moins imparfaitement ce ministère. Tous ceux qui ont à semer la joie et l’espérance au cœur de la désolation trouveront dans le saint Père Thomas un puissant appui.

Monastère de Saint André

Allée de Clerlande 1

B-1340 OTTIGNIES, Belgique

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