Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vie consacrée

Claire de Miribel

N°1993-5 Septembre 1993

| P. 289-296 |

Répondant, en écho, à l’étude fondamentale qui précède, nous avons voulu offrir ici la place où décrire, de manière même très succincte, divers engagements où la grâce de Dieu vient saisir, avec radicalité, des formes d’existence singulières. Claire de Miribel engagée à l’Arche de Jean Vanier, nous parle avec une extrême délicatesse de l’alliance que recèle le service de la personne handicapée. N’y-a-t-il pas ici, comme en filigrane, une réelle consécration de soi, où l’autre, en sa fragilité même, est comme la main tendue où il est donné de se laisser saisir soi-même par la main de Dieu ?

« Vie consacrée » n’est pas l’expression qui nous vient spontanément pour parler de notre engagement à l’Arche. Nous parlons plus volontiers de « vivre avec », de « vie livrée » (A. de Jaer), d’une vie où l’on essaie de vivre l’Évangile et en particulier ces paroles de Jésus : « Qui accueille un de ces petits en mon nom m’accueille ».

Vocation et mission de la personne avec un handicap

L’Arche est fondée sur la souffrance de la personne ayant un handicap

Jean Vanier a rencontré des hommes ayant un handicap mental et a été touché par les conditions dans lesquelles ils vivaient, à cause du rejet qu’avait entraîné ce handicap. À travers cette rencontre, il a senti un appel de Jésus à partager sa vie avec quelques-uns d’entre eux. C’est ainsi qu’est né le premier foyer. En les accueillant, Jean ne savait pas grand-chose si ce n’est qu’il faisait un pas irréversible. Il ne pouvait pas accueillir ces hommes pour quelques années et les remettre ensuite à l’hôpital. Désormais, leurs vies étaient liées. Dieu avait mis entre eux une Alliance.

La personne avec un handicap me révèle mon humanité

La personne avec un handicap mental est limitée au niveau de l’intelligence, limitée également au niveau des réalisations. Elle ne vit qu’au niveau du cœur, de la relation. Si elle est accueillie, aimée, elle donne le meilleur d’elle-même. S’il n’y a pas de relation ou si la relation est blessante, elle se coupe de la réalité, s’enferme dans un monde de rêves, ou réagit par la provocation, l’agressivité. Elle me révèle ainsi que ce qui me constitue le plus profondément dans mon humanité, dans mon être d’homme ou de femme, c’est cette capacité de relation, ce désir fou d’aimer et d’être aimé, ce désir de présence, de communion, d’intimité.

C’est notre désir le plus profond, mais il nous fait peur : peur d’être vulnérables, peur d’être blessés, peur d’être dépendants. Ce désir va à l’inverse des valeurs de notre monde où il faut être fort et se débrouiller tout seul. Alors par peur on fuit, on se cache dans les idées, les livres, l’activité.

La personne avec un handicap mental, elle, ne peut pas fuir. Elle sait sa dépendance, son besoin de l’autre. Ils sont tellement évidents. Tout son être appelle, crie pour cette relation : est-ce que tu m’aimes ? Est-ce que tu es prêt à t’engager avec moi dans une relation durable, fidèle, à travers tout ? Et pour être sûre de ma réponse, elle devra la tester.

La communauté : où la personne avec un handicap découvre et peut exercer sa fécondité

Une des grandes souffrances humaines c’est la stérilité. Nous le voyons dans la Bible à travers des figures comme celles de Sarah ou d’Élisabeth. La plupart des personnes avec un handicap ne pourront pas se marier ni avoir des enfants. C’est une souffrance très vive, très profonde. Souvent on leur a montré toutes leurs limites, tout ce qu’elles ne pourraient jamais faire. Elles ont perçu qu’elles étaient cause de souffrance, de division parfois pour leurs parents, leurs familles. Elles portent cette image très négative d’elles-mêmes. On leur a rarement révélé qu’il y a en elles une source, qu’elles peuvent donner la vie.

C’est le don de la communauté : permettre aux personnes avec un handicap de découvrir leur fécondité et de l’exercer.

Fécondité de l’accueil tout d’abord, cet accueil inconditionnel de leur fidélité.

Fécondité de la compassion. Je suis toujours frappée par leur capacité à être proche de la souffrance. Parce qu’elles sont « familières » de la souffrance.

Fécondité de la souffrance. Cette souffrance qui prend un sens parce qu’elle est accueillie, portée, offerte.

Fécondité de la prière. Croyons-nous suffisamment à la prière des pauvres ? Et pourtant le psalmiste nous dit : « Un pauvre a crié, Dieu écoute ».

La communauté est un lieu de foi où la personne avec un handicap découvre que sa vie n’est pas un « accident », une « erreur », qu’elle est l’enfant bien-aimé de Dieu, créé à son image et appelé à partager sa plénitude d’amour. Elle découvre qu’elle est appelée à aimer et à devenir cette sœur, ce frère universel.

La personne avec un handicap est pour nous chemin d’unité parce qu’elle en a vitalement besoin à cause de sa faiblesse, de sa dépendance. Je suis toujours frappée par l’extraordinaire diversité de nos communautés. Nous venons de cultures, d’histoires, de sensibilités, de traditions religieuses si diverses. Et ce qui nous garde unis, c’est le plus petit au cœur de la communauté.

Une image reste très forte en moi de ce don d’unité des personnes avec un handicap. C’était à Lourdes, à Pâques 1991, lors du pèlerinage « Foi et Lumière ». Nous étions rassemblés le dernier jour pour la célébration d’envoi sur l’esplanade et il y avait un mime de l’apparition de Jésus à Marie-Madeleine, devant des responsables religieux. Il y avait là un cardinal et un évêque de l’Église catholique, un évêque anglican et une femme pasteur méthodiste, tous avec leurs grandes robes rouges, mauves ou noires. Celui qui faisait Jésus était, de toute évidence, un homme trisomique. On l’a vu ressuscité, disant à Marie-Madeleine : « Va chercher mes frères ». Et Marie-Madeleine, qui était elle aussi une femme avec un handicap, est allée chercher chacun des évêques et les a fait s’agenouiller devant l’homme qui jouait Jésus. Alors il s’est approché de chacun, les a embrassés, les a relevés et leur a dit : « Maintenant aimez-vous les uns les autres », et a invité les évêques et le pasteur à s’embrasser entre eux. Quelques minutes plus tard, dans la foule, j’ai rencontré Gérard Daucourt, aujourd’hui évêque de Troyes, et qui était à ce moment-là au Secrétariat pour l’Unité des Chrétiens. Il m’a dit : « Ce mime est plus puissant que toutes nos discussions théologiques. Le jour où tous les responsables de nos Églises se mettront à genoux devant les pauvres, l’unité sera faite ».

Les assistants à l’Arche sont serviteurs de cette vocation des personnes avec un handicap. Ils en sont les médiateurs.

Vocation de l’assistant

Diversité des assistants

Ce qui est frappant dans nos communautés, c’est la diversité très grande de ceux que nous appelons les assistants. Beaucoup de jeunes viennent passer quelques mois ou quelques années pour des motivations très diverses (connaître une autre culture, faire une expérience de vie communautaire, faire autre chose). C’est souvent un temps très riche, qui les marque pour toute leur vie. C’est souvent aussi pour eux un chemin de foi parce qu’ils sont confrontés aux questions essentielles : quel est le sens de la vie ? Qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce qui fait sa valeur ? Ils sont touchés par la foi simple des personnes avec un handicap.

D’autres, à travers cette vie quotidienne avec les personnes qui ont un handicap, découvrent, souvent progressivement, un appel de Jésus à livrer leurs vies dans ce « vivre avec » au quotidien, cette vie très petite, décapante pour l’intelligence. Il y a toujours en nous un désir de faire de grandes choses, d’être reconnus. Et certains sentent un appel à renoncer au mariage pour partager pleinement la condition des personnes avec un handicap, pour « épouser » leur vocation. Cette vocation de l’assistant c’est une vocation à entrer dans le mouvement même de Jésus (Ph 2).

Le chemin d’un assistant

Ce chemin trouve souvent sa source dans une générosité qui est bonne, le désir de « faire quelque chose », parce que mon cœur a été touché par la personne avec un handicap. Souvent une personne avec un handicap a donné un visage à cet appel.

Quand je commence à vivre dans une communauté, avec des personnes ayant un handicap, je découvre très vite mes limites et tout ce monde de ténèbres qui est en moi et que souvent j’ignorais, ce monde de violence, de dépression, de rivalités. L’extraordinaire cadeau que me fait la personne avec un handicap, c’est qu’elle me révèle ma vulnérabilité. L’image de moi, que j’avais soigneusement construite, vole en éclats. C’est une expérience décapante, humiliante. Mais en même temps, la personne avec un handicap me révèle que, tel que je suis, je suis accueilli et aimé. C’est extraordinairement libérant. Je n’ai plus besoin de fuir ma pauvreté, de la cacher. Je découvre qu’elle est le lieu de ma communion : communion avec les autres et communion avec Dieu. Alors je peux rester. Non pas pour « m’occuper des pauvres » mais parce que moi aussi je suis pauvre et que, moi aussi, j’ai besoin d’être accueilli, aimé, porté.

Étapes du cheminement : rôle de l’accompagnement

Un des grands dons de l’Arche, qui est en même temps une difficulté, est sa très grande ouverture. Les assistants viennent pour des motifs très différents avec un engagement dans le temps très divers. La plupart, lorsqu’ils arrivent, sont indéterminés quant à leur avenir et à leur choix de vie.

Certains se marient, d’autres, en vivant à l’Arche, découvrent une vocation à la vie contemplative. L’Arche est un milieu très mouvant. Comment, au milieu de tous ces changements, approfondir une vocation à demeurer dans l’Arche ?

Une deuxième difficulté c’est qu’il n’y a pas d’étapes bien balisées, à la différence d’une communauté religieuse où il y a le postulat, le noviciat, les premiers vœux. Et pourtant il est nécessaire qu’un chemin se fasse vers une détermination, que des choix se fassent avec les renoncements qu’ils impliquent, de peur que les assistants se retrouvent « coincés » là où ils ne voulaient pas aller. Et ce cheminement doit souvent se faire en portant déjà des responsabilités importantes (responsabilité d’un foyer par exemple).

C’est là que nous avons découvert le rôle essentiel de l’accompagnement à la fois communautaire et spirituel, afin de permettre à l’assistant de relire comment Dieu le conduit, se révèle à lui à travers ce qui est faible en l’autre et en moi. Nous avons découvert combien les Exercices de saint Ignace sont adaptés à ce que vivent les assistants de l’Arche. L’importance de ce temps de retraite pour avoir le temps de relire mon histoire et d’être confirmé sur ce chemin qui est le mien. Le temps aussi de découvrir le lien entre ce que je vis et ce que vit notre monde : la dimension contemplative de notre vie.

L’année dernière, pendant la guerre du Golfe, j’ai reçu une lettre de Martine, de la communauté de Mexico. Elle me parlait de l’accueil qu’ils venaient de faire de deux petites filles de neuf mois, nées siamoises, qui avaient été opérées, séparées, et qui avaient besoin d’énormément de suivi médical. Martine avait peur de la prise en charge que demandaient ces petites filles. Elle m’a écrit en disant : « J’ai peur. Mais quand je vois combien aujourd’hui les forces du mal et de la mort sont à l’œuvre je me dis qu’il faut oser risquer des gestes fous d’amour ». Elle avait fait le lien entre l’accueil de ces « petits bouts de chou » et ce qui se passait à l’autre bout du monde.

L’Alliance

L’Arche a commencé en 1964. Ce « vivre avec » a été vécu durant des années de fidélité.

En 1978 a eu lieu la première retraite de l’Alliance. Certains assistants, en particulier ceux qui étaient dans des communautés plus isolées, souhaitaient pouvoir exprimer ce qu’ils sentaient être leur appel, mettre des mots sur cet appel pour pouvoir se soutenir, se sentir appartenir à un même corps, être « membres les uns des autres » (saint Paul). Le mot qui a été « donné » est celui d’« Alliance » : reconnaître que Dieu a mis une Alliance entre nous. À la fin de cette retraite au cours de l’Eucharistie a eu lieu la première annonce de l’Alliance. Beaucoup d’autres retraites de l’Alliance ont eu lieu depuis.

Annoncer l’Alliance, c’est annoncer le chemin spirituel qui est le nôtre. Il ne s’agit pas d’une réalité juridique. Pour annoncer l’Alliance, il faut être membre confirmé à long terme de sa propre communauté. Il y a maintenant des retraites de l’Alliance dans un contexte catholique où l’Alliance est annoncée au cours de l’Eucharistie juste avant la communion : il y a un lien entre le corps de Jésus livré et le don de nous mêmes que nous sommes appelés à faire : cet appel à livrer nos vies. Et puis il y a des retraites interconfessionnelles ou interreligieuses, où l’annonce de l’Alliance se fait au cours d’une paraliturgie, autour du lavement des pieds, ce geste de service humble qui est tellement notre vie quotidienne.

Liens avec les églises

L’Arche est née en terre catholique. Dès l’origine Jean Vanier a voulu être en lien avec l’évêque et l’Église locale. Très vite la dimension interconfessionnelle et interreligieuse a été donnée à l’Arche. Notre désir est que chacun soit nourri dans sa tradition et enraciné dans son Église.

Les communautés interconfessionnelles visent une réalité à la fois très belle et douloureuse car nos vies sont tellement centrées sur le corps, le corps de la personne avec un handicap et le lien entre son corps et le corps du Christ dans l’Eucharistie.

Au niveau de l’Église catholique nous sommes en lien avec le Conseil Pontifical pour les Laïcs, le Conseil pour l’Unité des Chrétiens et pour les Religions non Chrétiennes. Nous avons aussi des liens avec l’archevêque de Canterbury et nous voulons avoir davantage de liens avec le Conseil œcuménique des Églises et des théologiens des Églises protestantes.

Une question demeure ouverte : c’est la question de la reconnaissance de ceux, parmi les assistants, qui se sentent appelés au célibat. Cette question se pose en particulier dans les pays du Sud (Afrique, Haïti). Quelques-uns d’entre eux ont fait un vœu privé ou une consécration mais ils demeurent des exceptions.

Le célibat à l’Arche a une spécificité très particulière qui est ce lien avec la personne qui a un handicap. C’est elle qui nous appelle au célibat et nous y garde fidèles. Notre désir aussi est d’être une communauté unie, de rester proches des personnes qui ont un handicap. La condition des personnes qui ont un handicap est de n’être pas reconnues, et il y a en nous un désir de partager cette non-reconnaissance.

La dimension œcuménique de nos communautés ajoute une difficulté.

Nous avons mis en route il y a quelques années des commissions célibat qui travaillent cette question et qui organisent des temps de formation.

Quand je pense à cette question, me reviennent toujours dans le cœur ces paroles du Père Kolvenbach que Jean Vanier et un groupe de l’Arche avaient rencontré il y a quelques années à Rome et à qui Jean Vanier parlait de cette question de reconnaissance. Le Père Kolvenbach lui avait répondu :« Vous avez la reconnaissance des pauvres, pourquoi voulez-vous autre chose » ?

L’Arche-Trosly
B.P. 35
F-60350 CUISE-LA-MOTTE, France

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