Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Femme, montre-nous ton visage

Christiane Ferrière, f.c.m.

N°1993-5 Septembre 1993

| P. 309-320 |

Dans une écriture qui suit le mouvement de sa méditation, l’auteur nous donne, de façon allusive et pudique, une profonde réflexion sur l’« être femme ». Nourri d’une double écoute - de l’Écriture et des femmes rencontrées - ce texte ouvre de belles perspectives. On s’y laissera conduire, et dérouter aussi, pour accueillir en soi l’inépuisable de ce qu’elles découvrent sans l’épuiser. Il ne peut en être autrement.

Lève-toi ma bien-aimée,
montre-moi ton visage,
Tu es toute belle et sans tache aucune
Cantique des Cantiques 2,10-14.

À partir du texte de la Genèse qui rapporte la création de l’homme et de la femme, on peut se demander : « Qui est la femme aujourd’hui ? » Dans les pages qui suivent, j’ai laissé résonner des rencontres de femmes, rencontres où nous avons pu découvrir la beauté de l’appel de Dieu pour chacune.

Une égale dignité pour la femme

« À son image, homme et femme il les créa » (Gn 1,27).

La Genèse nous raconte la création. C’est un récit imagé, il nous donne « à comprendre ». Dieu crée l’homme, l’être humain au sommet de la création, il le crée à son image, c’est-à-dire « personne », capable comme lui de relation à l’autre.

Il y a comme une présence particulière de la Trinité dans cet acte créateur. « Dieu dit... Dieu fit... » rapporte le récit à plusieurs reprises, et puis brusquement : « Faisons l’homme à notre image... » Dieu partirait-il de sa communion pour établir deux êtres dans la communion ?

« À son image, homme et femme il les créa. »

Pas seulement l’homme, mais l’homme et la femme, égaux en dignité, car « personnes » à l’image de Dieu. Cette dignité de la femme, créée égale à l’homme, est-elle respectée aujourd’hui ?

Les luttes féministes, même si elles ont été excessives, se sont avérées nécessaires pour obtenir à la femme, du moins en Occident, des droits égaux à ceux des hommes, et ce n’est que justice. Cependant l’égalité des droits ne veut pas encore dire l’égalité des personnes ; les femmes ont obtenu de pouvoir « faire comme l’homme » ; mais ont-elles obtenu de pouvoir être elles-mêmes dans leur différence ? Car cette différence existe, nous en parlerons plus loin, et le monde en a besoin.

L’image de la femme n’est pas respectée, que ce soit dans la publicité, au cinéma... ; c’est le règne de la femme-objet. Dans la relation conjugale, beaucoup de femmes disent n’être pas respectées dans leur sensibilité. Il y a plus insidieux : une femme a-t-elle vraiment le libre choix aujourd’hui si elle souhaite s’occuper elle-même de son bébé ? Un certain nombre d’entre elles ont fait ce choix et l’assument avec joie. Certaines subissent une pression de la part de leur entourage : « Comment, tu arrêtes de travailler ? pour faire ça ? » Elles se sentent peu valorisées car, dans notre société, ce qui compte c’est l’argent, la situation qu’on occupe, les vêtements qu’on porte... ce n’est pas facile de ramer à contre-courant.

Elles sont découragées aussi par le système social : tout le monde ignore que l’Etat belge débourse plus ou moins trente mille francs par mois pour un seul enfant placé dans une crèche alors que la femme qui s’occupe elle-même de son enfant n’a droit à aucune aide, sauf parfois la « pause-carrière » de dix mille francs par mois. Et on refuse de voir que beaucoup de femmes s’inscrivent au chômage pour pouvoir rester à la maison avec leur enfant. Un revirement de mentalité s’annonce peut-être, car de plus en plus nombreuses sont celles qui expriment leur joie d’être mères à part entière.

Une vocation commune

Revenons à la Genèse : Dieu crée l’homme et la femme et leur donne une vocation commune : être image et ressemblance de Dieu, du Dieu Trinité, où toute relation est ouverture à l’autre, communion ; un peu comme si Dieu leur disait : « Je vous donne la capacité de vous aimer comme on s’aime en moi-même ; je vous appelle à avoir de l’amour l’un pour l’autre ». Il leur dit ensuite : « Soyez féconds, donnez la vie comme on la donne en moi-même », car la vie surgit immanquablement de l’amour. Il leur dit enfin : « Dominez la terre et soumettez-la ». En hébreu, cette soumission ne semble pas vouloir dire : « avoir la mainmise » mais plutôt « recevoir une autorité sur », c’est-à-dire « faire grandir », « construire » dans le respect. L’homme et la femme sont appelés à être co-créateurs avec Dieu.

Une bonté originelle

Et Dieu s’émerveille de ce qu’il a réalisé. Il ne dit plus : « Cela est bon », comme pour ses autres créatures, mais le texte dit : « Il vit que cela était très bon », soulignant ainsi cette bonté et cette beauté de l’homme et de la femme à l’origine, cette beauté de l’amour humain, voulue et partagée par Dieu.

Cette beauté demeure malgré les ruptures et les défigurations survenues au cours de l’histoire des hommes, car le Christ est venu la restaurer. Cette beauté que l’Église a redécouverte quand elle célèbre l’amour humain et essaie véritablement de le protéger, même si son langage est parfois difficile.

Unité dans la différence

Plus loin nous lisons : « C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme et ils deviennent une seule chair » (Gn 2,24). Dieu a voulu une unité très forte entre l’homme et la femme. Bien sûr, cette différence, dont nous allons parler plus loin, demeure, mais il y a d’abord cette unité première, dans l’amour, à l’image du Dieu unique.

Avant d’aborder la vocation de la femme, rappelons ceci : ce qu’on peut dire sur l’homme ou sur la femme n’est pas exclusif de l’un ou de l’autre : chez la femme il y a évidemment prédominance des caractéristiques féminines, mais toujours aussi une petite part, plus ou moins importante, de masculin, et inversement. Il reste que nous naissons homme ou femme et pas les deux, et cela est important ; mais il n’existe pas une femme-type ou un homme-type ; chacun a sa façon personnelle de se recevoir homme ou femme.

La vocation de l’homme

Le second récit de la création (Gn 2) montre Dieu qui façonne d’abord Adam. Il est dit : « Dieu planta l’homme dans le jardin pour le cultiver et le garder ». Rôles typiquement masculins : gérer le monde, en être le gardien, le protecteur.

Dieu donne sa loi à l’homme : « Tu peux manger de tout, sauf... » (2,16) : le champ d’action de l’homme est immense ; toutefois il reste une créature, il a des limites ; en fait il n’est pas Dieu. Homme en hébreu (zakar = mâle) signifie « faire mémoire », « porter le souvenir de Dieu ». L’être humain est dépendant de Dieu dans son être et dans son histoire.

L’homme a donc une certaine responsabilité de gardien de la loi. Après le péché, c’est d’abord à lui que Dieu demandera des comptes. L’homme reçoit encore pour mission de donner leur nom aux créatures, de les nommer, c’est-à-dire de les reconnaître. « Dieu amène les bêtes à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait, chacune devrait porter le nom que l’homme lui aurait donné » (2, 19). Aujourd’hui encore, le père reconnaît son enfant, lui donne son nom, lui donne aussi d’exister comme individu distinct, en particulier de sa mère.

La femme et sa vocation particulière

Venons-en à la création de la femme.

Jusqu’à présent, dans le récit, toute création avait été déclarée bonne par le Créateur. Après la création de l’homme, Dieu se reprend tout à coup et déclare : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie » (2,18). Comment l’homme peut-il éprouver la solitude ? Il a toute la nature autour de lui ; Dieu semble proche : « Il se promenait à la brise du soir »(Gn 3,8), il lui a fait cadeau des divers animaux pour l’aider dans sa tâche.

Mais Adam ne trouve pas là l’aide qu’il cherche ; il ressent un manque, une solitude qui n’est pas seulement physique mais plutôt spirituelle : il n’est pas aidé pour accomplir la mission que Dieu lui a confiée : cultiver et garder le jardin.

Alors Dieu fait tomber un profond sommeil sur Adam ; il prend une de ses côtes, en façonne une femme et la présente à l’homme. Alors Adam a comme un cri de reconnaissance : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée ’femme’, car elle fut tirée de l’homme ! »(2,23). Voilà celle qu’il cherchait, la voilà comme le fruit de son côté, fruit de son désir profond. Adam n’est plus seul. Qu’y a-t-il de changé pour un homme lorsqu’il a enfin découvert la femme, sa femme ? Qu’y a-t-il chez Ève qui comble ainsi le cœur d’Adam plus que toutes les autres créatures ?

Celle qui est creusée

Il nous faut regarder le corps de la femme, ce corps que Dieu a façonné. Que nous dit-il de son être profond ?

La différence biologique nous apparaît clairement, mais pour nous faire découvrir une différence toute intérieure.

Le texte hébreu quand il dit « femme » suggère : celle qui est creusée ; la femme est toute attente, elle est accueil. On retrouve ici le sens du mot « vierge » : celle qui est en attente.

Le corps de l’homme, lui, est force, constance, don simple.

Le corps de la femme est attente, accueil, douceur, ouverture cachée.

On peut dire que la femme est entièrement creusée par le désir d’être aimée, physiquement, psychologiquement et spirituellement. Il suffit de regarder les adolescentes aujourd’hui, toutes sont en attente du grand amour. Les garçons du même âge sont sensibles aux charmes des filles, c’est entendu, mais ils sont plus préoccupés par les exploits techniques (ordinateurs) et scientifiques, par les prouesses sportives... La femme est celle qui appelle l’amour, qui éveille l’amour dans le cœur de l’homme, elle est source d’amour.

"Elle est un jardin bien clos
Ma sœur, ma fiancée,
Une source secrète, puits d’eau vive"
Cantique des Cantiques, 4, 12.

Proche du mystère de Dieu

Cette attente première de l’amour chez la femme explique sa proximité, sa sensibilité au mystère de Dieu. De fait, nous voyons que les femmes, dans nos pays, sont plus nombreuses dans les églises, dans la vie religieuse. C’est souvent la femme qui transmet la foi aux enfants, quoique la réalité ait parfois tendance à se modifier. En Russie, les écrivains contemporains décrivent les femmes comme celles qui ont continué à porter la foi secrètement à travers les persécutions.

La femme est proche du mystère de Dieu. Peut-être n’y a-t-il que Dieu qui puisse combler totalement le désir de la femme ?

Les femmes disent souvent ce besoin de tendresse, que leur mari rencontre parfois si peu. La rencontre sexuelle a besoin d’être éduquée pour qu’elle puisse devenir une vraie rencontre personnelle. La femme peut avoir un rôle déterminant à ce niveau : demander patiemment à son mari de la rejoindre à son rythme, dans sa sensibilité. Mais comment aura-t-elle cette patience paisible si Dieu est absent ?

Alors l’impatience de la femme tente de combler son désir par autre chose, les idoles de la société contemporaine : le paraître, l’argent, le pouvoir ; idoles sans paroles, sans visage, qui la défigurent.

Seul Dieu peut combler totalement le désir de la femme. Nous le voyons en Marie, la vierge creusée par l’attente et comblée de grâce.

Dans la vie religieuse, Dieu comble véritablement l’âme humaine qui le désire, qu’il s’agisse de l’homme ou de la femme.

Source de sens pour combler la solitude d’Adam

Toute en attente d’être aimée, la femme est donnée par Dieu à l’homme pour éveiller en lui l’amour, lui demander de l’aimer afin qu’elle soit pour lui source d’amour et donc source de sens dans son métier de jardinier de la terre.

Sans la femme, l’homme travaille en vain. C’est la révélation d’un sens de son travail que l’homme cherche obscurément chez la femme : qu’elle ne le laisse pas seul avec le savoir froid, la technique, la conquête du pouvoir ou de l’argent. Quand l’homme prend la femme chez lui, comme Joseph l’a fait pour Marie, alors est comblée la solitude d’Adam. C’est comme s’il découvrait le secret du jardin dont Dieu lui a confié la garde.

Dans l’évangile, les femmes, particulièrement Marie, n’ont pas laissé Jésus seul, particulièrement à la croix, au moment clef de son œuvre.

Aujourd’hui où tant de gens vivent la solitude, la femme a-t-elle suffisamment compris sa vocation en ce domaine ?

Les petites filles, c’est des vampires ;
T’es qu’une pomme qu’on laisse tomber.
Qu’est-ce que ça change ?
T’es toujours tout seul, de tes langes à ton linceul,
toujours seul dans ton coin.
(Chanson de David Mc Lean et Alain Souchon).

Beaucoup d’enfants, d’adolescents vivent mal l’absence des parents à leur retour de l’école. Les couples eux-mêmes ont parfois du mal à se voir, à se parler, tant le rythme de la vie les précipite dans leur course au travail, à la carrière, etc. La femme est source de sens pour l’homme et, dans la société, sa mission est de garder l’amour dans le cœur de l’homme.

Quant à l’homme, sa mission est plutôt, comme nous l’avons vu, de garder le jardin de la terre, et en cela il est aussi le gardien de sa femme, son berger, appelé à protéger la mission particulière de celle-ci : qu’elle reste source d’amour. Avons-nous suffisamment conscience de ces rôles particuliers et complémentaires de l’homme et de la femme, dans la société et même dans l’Église ?

Une vocation fragile

Indispensable est la mission de l’homme auprès de la femme dont le désir intense et si précieux est aussi bien fragile. Sa soif spirituelle rend la femme accueillante à Dieu mais aussi aux faux dieux, aux tentations. Dans le récit de la Genèse, le serpent connaît ce désir profond de la femme, ce désir constant d’un « plus » et il va en profiter. Ce n’est pas à Adam qu’il s’adresse mais à Ève : « Le jour où vous mangerez de ce fruit, vous serez comme des dieux... » (3,5). « Et la femme vit que l’arbre était séduisant et désirable pour acquérir la connaissance... Elle prend, elle mange, elle en donne à son mari ». Ève ne se contente plus de recevoir tout de la main de Dieu, Ève prend, elle veut posséder, mettre la main sur le don de Dieu ; ne veut-elle pas en quelque sorte devenir Dieu ?

La femme se montre ainsi fragile en son désir, elle peut être impatiente, irréfléchie, imprudente, ou bien elle est celle qui prend, elle n’accepte plus d’être celle qui reçoit, celle qui dépend de Dieu ou de l’homme pour son bonheur.

Nous retrouvons ce type de mentalité chez les femmes d’aujourd’hui et notre société risque d’encourager cette tendance. Il est important d’en prendre conscience pour pouvoir aider les femmes à vivre l’accueil du don de Dieu, la patience et la complémentarité des personnes plutôt que la mainmise, l’indépendance à tout prix.

Les femmes ont en elles des richesses d’accueil, peut-être plus grandes aujourd’hui où le féminisme militant a perdu de sa vogue. Une parole toute simple peut les révéler à elles-mêmes, tant d’exemples le confirment.

La femme ne reçoit plus son enfant des mains de Dieu, il n’est plus sujet accueilli mais objet de désir puis de possession. Françoise Dolto mettait en garde contre cette attitude : l’enfant désiré est un enfant « à risque ». La mère veut que toutes les demandes, tous les besoins de l’enfant soient satisfaits, et c’est naturel.

Comme souvent la femme vit sans Dieu, elle veut être Dieu pour son enfant, être toute-puissante pour lui ; alors souvent elle passe par des moments d’angoisse folle, elle se sent impuissante à tout assumer - parce que c’est impossible.

Alors même que la notion de péché a pratiquement disparu, les mères se sentent la plupart du temps culpabilisées par tant de choses. Nous sommes à l’époque de la superwoman, qui veut tout assumer : le travail, la maison, les enfants, le mari si possible ; c’est pourquoi la femme se sent si souvent angoissée, ou pratique la fuite en avant.

L’homme absent

Ève a été tentée par le serpent, elle a oublié Dieu, source de son bonheur. Mais où était Adam quand le serpent s’est approché d’Ève ? Adam était absent, il n’a pas protégé Ève de la tentation, il ne lui a pas rappelé l’appel de Dieu, la loi qui est au service du bonheur. Adam n’a pas rempli sa mission.

Souvent l’homme est absent ; il n’est pas auprès de sa femme, à l’écoute de son désir profond ; il préfère se protéger de l’amour, rester fermé sur lui-même ; l’égoïsme, dit-on, est la tentation la plus fréquente du cœur masculin. L’homme prend-il suffisamment le temps d’écouter sa femme ?

Les femmes ne doivent pas renoncer à interpeller l’homme. Comme Marie à Cana, elles ont une puissance d’intercession. Dans le couple, dans la société, dans l’Église, elles peuvent mettre toute leur douceur, toute leur ténacité, toujours dans l’amour et le respect.

L’homme refusé

L’homme a tendance à être absent, mais la femme doit prendre garde de ne pas l’y encourager. Souvent aujourd’hui, elle le refuse dans sa vocation de gardien, elle n’accepte plus de dépendre de lui, elle est de plus en plus indépendante affectivement, financièrement et dans l’éducation des enfants. Une certaine autonomie est bonne et il faut la vivre à l’intérieur du couple ; mais il est bon aussi de s’y sentir mutuellement dépendants : « Je m’en remets à toi pour mon bonheur ». Si l’homme se sent inutile, il s’en va ou du moins est de plus en plus absent. France Quéré cerne bien ce problème dans son livre sur la famille :

Les nouvelles familles tendent plus ou moins à expulser le père de la cellule familiale pour instaurer la souveraineté sans partage de la mère. C’est la principale maladie de la famille contemporaine. On ne le remarque pas toujours parce qu’elle coïncide avec les nouveaux usages qui intéressent le père à la petite enfance.
Nous continuons à nous battre contre le spectre obsédant de la femme opprimée alors que la réalité a depuis plusieurs années renversé les puissances.

Quand une famille fonctionne mal, la question du psychologue est presque toujours la même : « Où est le père ? Quelle est sa place ? En a-t-il une ? »L’homme évincé de la cellule familiale se retire, ou alors il se fait autoritaire ou même violent. « Il dominera sur toi », dit la Genèse (3,16) après la brisure du péché. Dans la plupart des familles où le père est violent, il y a souvent, au départ, cette humiliation de celui qui n’est pas reconnu.

La mère, une ouverture à l’espérance

Dans notre récit de la Genèse, l’homme et la femme ont oublié Dieu ; l’image de Dieu en eux va être défigurée. « Dieu dit à la femme :’Tu enfanteras dans la douleur’ » (3, 16). Cela reste vrai, malgré l’accouchement sans douleur ; mettre des enfants au monde, les élever, demande beaucoup à la femme, et aujourd’hui plus qu’on ne le croit.

Dieu dit à l’homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » (3, 19). Le travail de l’homme reste pénible ; il suffit de penser au stress, à la compétition dans la société actuelle.

Tout n’est pourtant pas sombre. Il existe un avenir pour l’homme et la femme malgré les erreurs et les difficultés ; et c’est Dieu qui l’annonce. La femme sera victorieuse du mal et d’elle-même, et cette victoire se fera par son lignage, sa descendance. Dieu dit au serpent : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, son lignage t’écrasera la tête » (3,15). Et plus loin il est dit : « Adam appela sa femme Ève, la mère des vivants » (20).

Il y a donc tout un avenir qui se dessine : la femme devient mère. L’enfant appelle l’homme et la femme à un au-delà d’eux-mêmes. Si nous contemplons le corps de la femme, nous le voyons en attente de l’homme, mais aussi en attente de l’enfant : son corps tout entier est rythmé par ses périodes de fécondité ; à partir de l’adolescence et durant près de trente-cinq années, chaque mois, le corps de la femme prépare un nid pour l’enfant. Les femmes ne le savent plus vraiment puisque, durant de longues années souvent, elles se protègent de la venue de l’enfant : il y a les études, la carrière, la construction de la maison...

Quand l’enfant arrive enfin, on est souvent témoin de leur émerveillement : « Je ne savais pas que c’était cela ! » Elles sont étonnées d’être si bouleversées : parfois il y a comme un regret d’avoir attendu si longtemps pour accueillir cette joie ; leur échelle de valeurs bascule devant ce tout-petit dont elles se sentent tout à coup si responsables. Elles sont très belles à voir, ainsi émerveillées.

Très vite cependant, beaucoup se sentent écartelées entre cette nouveauté radicale et les impératifs nés de la manière de vivre du couple avant la naissance (prêt important à rembourser pour la maison, travail demandant des navettes fatigantes et de longues absences quotidiennes hors de la maison). Certaines font des choix, d’autres ne veulent ou ne peuvent se les permettre.

Emportés vers un au-delà

Ainsi la femme devient mère et, en devenant mère, elle emporte l’homme vers l’enfant ; l’homme ne peut accueillir le corps de sa femme que comme le corps d’une mère ; il est emporté vers un amour plus profond, moins possessif, plus généreux, l’amour paternel.

Cependant, dans son travail d’enfantement, la femme semble réaliser son œuvre en dehors de l’homme : la grossesse, l’accouchement, l’allaitement sont comme son œuvre propre et le mari se sent d’ailleurs un peu exclu.

En ce travail, elle est active et en même temps passive : si elle est croyante, elle peut recevoir son enfant de Dieu et participer d’une manière tout à fait exceptionnelle au mystère de l’amour créateur. Par ce petit enfant, leur enfant qui sort d’elle, la femme peut faire toucher à son mari le mystère de Dieu et sa puissance créatrice. Ève pousse un cri de reconnaissance lorsqu’elle met au monde Caïn : « J’ai acquis un homme, par le Seigneur » (Gn 4,1).

L’homme en regardant ce qui se passe en sa femme et qui dépasse sa technique, son savoir, peut être amené à rendre grâce, à découvrir Dieu, le Créateur, le Tout Autre.

Porter et mettre au monde

Quand la femme attend son enfant, elle sait se faire « terre », « abri », « nourriture » ; elle offre son corps à l’enfant pour qu’il ait la vie. Quand elle le porte ainsi, elle se fait proche de lui, d’une proximité incroyable. Cette sollicitude pour un être humain qui grandit fait partie des qualités féminines. Les petites filles déjà sont marquées par cette tendresse pour le tout-petit.

Plus que les hommes, les femmes savent se faire proches des personnes les plus démunies, les entourer de chaleur humaine : on retrouve ici le charisme de service et de compassion des femmes.

Être mère aujourd’hui demande beaucoup, il exige un don de soi dont on ne mesure pas suffisamment les exigences. Dans la famille, la femme est toute à chacun (nourriture, santé, habillement, éducation, difficultés, joies...) ; si elle est absente, il se fait tout à coup un grand vide, un manque qui engendre le désarroi. C’est peut-être ainsi que les femmes portent le monde.

La paternité vitale

La mère accueille, la mère porte, mais la mère est appelée à aller plus loin encore : mettre l’enfant au monde en le rendant à l’homme pour que celui-ci devienne véritablement père. Le père va nommer son enfant, lui donner son identité de personne à part, distincte de sa mère ; il va lui proposer une loi qui va l’aider à grandir, à devenir libre ; il va enfin le conduire au monde et s’effacer pour qu’il y prenne toute sa place.

C’est cela la paternité, ce rôle du père un peu oublié aujourd’hui, mais aussi vital que celui de la mère.

Dans une égale dignité, l’homme et la femme sont appelés par le respect de leur vocation propre à réaliser le projet de Dieu :

« À son image Il les créa. »

Rue Philomène, 29
B-1030 BRUXELLES, Belgique

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