Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Consécration (II)

François Morlot

N°1993-5 Septembre 1993

| P. 276-288 |

« Un type de sainteté plus élevée que celle à laquelle le baptême appelle est proprement inconcevable » (276). Voilà qui donne bien la perspective de cette deuxième partie où l’auteur situe avec nuances et précision les diverses manières de réaliser la mise en œuvre de la vie consacrée. Toutes les formes de vie consacrée, en cherchant aussi à caractériser ce qu’on pourrait appeler les “instituts de vie évangélique”, diffractent, comme un cristal l’unique lumière, les virtualités de cette relation singulière où s’exprime : « ... une saisie particulière de l’Esprit Saint et un consentement à ce don. » (288).
La première partie a paru dans Vie Consacrée, 1993, 208-222.

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

Le conseil du célibat

« Pareillement la sainteté de l’Église est entretenue de manière spéciale par les conseils multiples que le Seigneur dans l’Évangile propose à l’observation de ses disciples. Parmi ces conseils, occupe la première place le don précieux de la grâce fait par le Père à quelques-uns de se vouer plus facilement, sans partage du cœur, à Dieu seul, dans la virginité ou le célibat. Cette continence parfaite à cause du royaume des cieux a toujours été tenue en honneur particulier par l’Église comme signe et stimulant de la charité et comme une source spéciale de fécondité spirituelle dans le monde » (LG 42).

Le concile a fortement rappelé l’appel universel à la sainteté fait à tous les baptisés. Il n’est pas nécessaire d’y insister ici. Mais ce principe ne doit pas être perdu de vue. La sainteté à laquelle tous sont appelés est la charité parfaite, il n’y a rien au-delà ni au-dessus ; un type de sainteté plus élevée que celle à laquelle le baptême appelle est proprement inconcevable.

Ayant solennellement posé cette affirmation, le concile rappelle d’abord que la sainteté prend des formes diverses selon les différents genres de vie et les charges différentes. Puis il consacre un long numéro 42 à parler « de la voie et des moyens pour atteindre la sainteté ». La voie unique qu’il propose est celle de la charité : « Le don premier et le plus nécessaire est la charité par laquelle nous aimons Dieu par-dessus tout et le prochain par amour de lui ». Vient ensuite l’énumération des obligations principales ou des moyens les plus importants et communs à tous les chrétiens, parmi lesquels sont cités l’écoute de la parole de Dieu, l’obéissance à la volonté de Dieu, la participation aux sacrements, la prière, le renoncement, le service des frères et la pratique des vertus.

Le paragraphe poursuit en donnant quelques explications sur l’exercice de la charité typique de certaines vocations particulières dans l’Église : le martyre et les conseils évangéliques, en particulier le célibat pour le Royaume. Le martyre est un don fait à quelques-uns, « grâce éminente et preuve suprême de charité ». Et le texte poursuit : « En effet depuis les premiers temps de l’Église, avec la doctrine sur le martyre, ont été mises en étroit rapport la doctrine sur les conseils évangéliques et, de façon toute particulière, la doctrine sur la virginité consacrée, dont la prééminence a été ainsi solennellement soulignée par le concile [1] ».

Il est à remarquer que le concile a volontairement bouleversé l’ordre traditionnel des conseils évangéliques : pauvreté, chasteté, obéissance, en mettant le second en premier lieu avec une emphase et un développement particuliers. En outre, dans cet alinéa, le plus important sur le sujet, à chasteté il substitue virginité ou célibat ; en d’autres endroits il parle de continence parfaite. Cette dernière expression serait impropre (la continence est l’abstention volontaire des actes génitaux) si elle ne comportait pas l’adjectif parfaite, qui indique que cette vertu est à situer dans la recherche de la perfection de la charité. Quand on parle de virginité, il ne s’agit pas d’un état physique, mais bien du célibat. On est par là renvoyé à Mt 19,12 : « Il y a des eunuques qui se font eunuques à cause du royaume des cieux ». Si l’on veut comprendre ces mots non pas d’abord comme une justification anticipée du célibat chrétien, mais dans leur contexte d’origine, on peut facilement supposer que Jésus veut par là justifier son propre célibat : aux critiques, peut-être aux railleries visant un rabbi célibataire (ce qui était tout à fait contraire aux usages juifs), qu’on a peut-être tout simplement traité d’« impuissant », Jésus répond que certains peuvent volontairement vivre ainsi à cause du Royaume. Mais il a soin de souligner que cela ne s’adresse pas à tous, mais « à ceux à qui cela est donné » ; c’est la seule fois qu’« une parole de Jésus (propose) une situation, une attitude, comme une option possible, qui, cela est dit explicitement, ne s’impose pas à tout le monde [2] ».

On trouve une proposition semblable sous forme de conseil de la part de saint Paul. Sans vouloir aucunement imposer son exemple à tous, il propose la voie du célibat comme un chemin possible (1 Co 7,32-34) : « Je voudrais vous voir sans préoccupations : qui n’est pas marié se préoccupe des choses du Seigneur, comment plaire au Seigneur ; mais qui est marié se préoccupe des choses du monde, comment plaire à son épouse, et il est partagé ». Cela est à replacer dans l’ensemble du passage, qui est commandé par l’aphorisme : « Elle passe, la figure de ce monde » ; le mariage apparaît un état transitoire, lié aux réalités terrestres, un peu comme dans Lc 20,34-35. Et il faut être en garde sur l’expression : « il est partagé » et son antithèse dans le texte conciliaire : « avec un cœur sans partage ». Cela ne peut signifier que les époux chrétiens sont partagés entre Dieu et leur conjoint ; cela ne veut pas dire non plus que les célibataires rencontrent Dieu sans la médiation du prochain. Cela signifie seulement la recherche de l’amour de Dieu sans la médiation de l’amour spécifiquement matrimonial, à l’image du Christ célibataire.

Il importe de bien mettre à part le « conseil » de la virginité ou du célibat. Car il est le seul qui mérite proprement ce nom ou, si l’on veut, le mot « conseil » a en ce cas un sens différent de celui qu’il peut avoir quand on parle en particulier de pauvreté ou d’obéissance : pour ces deux dernières réalités il y a une exigence évangélique qui s’adresse à tous ; ne sont optionnelles que les modalités qu’elles assument selon certains modes de vie déterminés par des règles soit universelles (code) soit particulières (constitutions).

L’engagement au célibat est considéré comme déterminant pour ce qu’on appelle aujourd’hui la « vie consacrée » aussi bien dans ses formes établies (canons 599 et 721, § 1-3°) que dans d’éventuelles formes encore à inventer (canon 605). Le mot « consécration » peut même désigner cet engagement dans les instituts séculiers (Constitution Provida Mater, Lex peculiaris, art. III, § 2-1°) et pour les vierges consacrées (canon 604, § 1). Le mot signifie une saisie particulière de la personne par l’Esprit Saint dans le « don précieux de la grâce divine » (LG 42) et une donation spécifique de la personne en réponse à cet appel.

Les conseils évangéliques

Après avoir mis en valeur le conseil de la virginité, le concile parle des autres : en fait, des « multiples conseils que le Seigneur dans l’Évangile propose à l’observation de ses disciples », il n’en retient que deux : la pauvreté et l’obéissance. Il déclare :

L’Église se remémore l’avertissement de l’Apôtre qui, provoquant les fidèles à la charité, les exhorte à avoir en eux les mêmes sentiments que le Christ Jésus, qui « s’est anéanti en prenant la nature d’esclave (...) se faisant obéissant jusqu’à la mort et qui s’est fait pauvre pour nous, de riche qu’il était ». Bien qu’il soit nécessaire que l’imitation et le témoignage de la charité et de l’humilité du Christ doivent toujours être donnés par les disciples, la Mère Église se réjouit de trouver en son sein des hommes et des femmes en grand nombre pour suivre de plus près et manifester plus clairement l’anéantissement du Sauveur, en assumant la pauvreté dans la liberté des fils de Dieu et en renonçant à leurs propres volontés : à savoir que, par amour de Dieu, en matière de perfection, ils se soumettent à un homme au-delà de la mesure du précepte pour se conformer plus pleinement au Christ obéissant (LG 42).

Ce texte et l’alinéa qui suit sont très nuancés. Autant la notion de célibat pour le Royaume est nette et simple (car c’est un état de vie dans lequel on est ou on n’est pas), autant pauvreté et obéissance connaissent des degrés. Quelques-uns seulement sont appelés au célibat. Tous par contre sont appelés, pour vivre sérieusement la charité, à imiter le Christ pauvre et obéissant ; mais quelques-uns ont vocation de le suivre de plus près et de manifester plus clairement son anéantissement en pratiquant un plus grand détachement effectif des biens matériels et une renonciation plus grande à leur propre volonté par la soumission à une autre personne.

On est ici devant un problème extrêmement difficile. D’une part il n’y a pas d’autre sainteté supérieure à celle à laquelle appelle le baptême, à savoir la perfection de la charité. D’autre part il existe un fait massif depuis le début de l’histoire chrétienne, fait qui est un fait non seulement sociologique mais théologique : la vie religieuse au sens le plus générique du terme. Elle s’est toujours caractérisée par le choix du célibat (et partant par la constitution de communautés unisexuées) ; les formes en ont considérablement varié, mais ont toujours comporté un certain détachement effectif des biens et une soumission à un supérieur « au-delà de la mesure du précepte », c’est-à-dire selon des modalités auxquelles ne sont pas appelés, ni par conséquent tenus ni même invités, les autres baptisés.

On peut se demander pourquoi ces deux « conseils » ont été privilégiés. En effet on aurait pu aussi parler de la prière et de la vie fraternelle, dimensions essentielles de toute vie chrétienne, mais qui prennent aussi un grand relief dans certaines vies. Et, sans que ce soit ici le lieu de le développer, il faut aussi mentionner tout l’appel à un certain radicalisme que fait retentir l’Évangile et qui va bien au-delà de la pauvreté et de l’obéissance ; il est résumé en quatre propositions par T. Matura : radicalisme de la marche à la suite de Jésus, radicalisme de l’amour, radicalisme de la non-prétention, radicalisme du partage ; or l’étude serrée des références évangéliques montre que bien souvent cet appel s’adresse « à la foule », « à tous » (cf. Mc 8,34 ; Lc 9,23 ; Lc 14,25 etc).

Pour revenir à la question posée, il faut remarquer que la trilogie n’est apparue que tardivement ; elle fut systématisée au début du XIIIe siècle dans les écrits de saint François d’Assise et bientôt après chez les théologiens scolastiques. On peut la mettre en relation avec les grandes dimensions de l’homme (relation avec les créatures, relation aux autres hommes, relation à Dieu) ou avec les trois concupiscences (avarice, chair, orgueil). Elle vise en tout cas à dire la soumission totale de l’homme à l’exigence de la charité et non pas à magnifier trois vertus particulières.

Lorsque le concile tente de justifier la vie selon les trois conseils, il utilise deux séries d’adverbes : des comparatifs comme « de plus près », « plus clairement », « plus pleinement », « plus abondant », « plus intimement » et un superlatif « totalement ». Comme il n’est pas question d’aller au-delà de la charité parfaite demandée à tous, il ne peut être question que d’une modalité dans la réponse. Les conseils sont une expression plus précise, plus exigeante de la charité dans certains domaines majeurs de l’existence humaine. C’est pourquoi en pratiquer l’esprit est demandé à tout chrétien, même si certaines modalités ne sont demandées qu’à certains.

Profession des conseils évangéliques

Il convient d’abord de rappeler ici cinq textes conciliaires importants utilisant le vocabulaire de la consécration à propos de ceux qui professent les conseils évangéliques :

Le fidèle du Christ (...) par le baptême est mort au péché et consacré (sacratus) à Dieu ; mais pour qu’il puisse recueillir un fruit plus abondant de la grâce baptismale, il entend par la profession des conseils évangéliques être libéré des empêchements qui pourraient le retenir dans sa recherche de la ferveur de la charité et de la perfection du culte divin et il est consacré (certains traduisent moins bien : il se consacre) plus intimement au service divin. Cette consécration sera d’autant plus parfaite que par des liens plus fermes et plus stables le Christ est mieux représenté uni à son épouse l’Église par un lien indissoluble (LG 44).
Pour que l’excellence de la vie consacrée par la profession des conseils et son rôle nécessaire servent à un plus grand bien de l’Église dans les circonstances présentes (...) (P.C. 1).
Les membres de tout institut se rappelleront avant tout que, par la profession des conseils évangéliques, ils ont répondu à un appel divin de sorte que, non seulement morts au péché mais encore renonçant au monde, ils vivent pour Dieu seul. Ils ont en effet voué leur vie à son service et cela constitue précisément une consécration particulière qui est intimement enracinée dans la consécration du baptême et l’exprime plus pleinement (PC 5).
Cette profession (vraie et complète des conseils évangéliques dans le monde) confère une consécration à des hommes et à des femmes, à des laïcs et à des clercs vivant dans le monde (PC 1).
Par la consécration plus intime faite à Dieu dans l’Église, (la vie religieuse) manifeste avec éclat et signifie la nature intime de la vocation chrétienne (AG 18).

Le concile est donc bien explicite sur l’existence d’une consécration particulière par la profession des conseils évangéliques, sans d’ailleurs qu’il manifeste le besoin de prouver son affirmation. Le troisième texte cité ci-dessus nous met sur la voie : la consécration par la profession des conseils s’enracine dans la consécration baptismale et l’exprime : c’est donc là qu’il faut en chercher l’existence et la nature. On note aussi que cette consécration est conférée par la profession des conseils, et cette expression demande à être clarifiée.

Pour mieux comprendre, il faut se rappeler que la consécration n’est pas une chose, mais une relation : un appel et une réponse. Elle est stable parce que l’appel de Dieu est sans repentance, et que la réponse est un engagement qui implique la détermination d’un objectif à venir, avec la volonté d’y atteindre dans la fidélité.

La consécration issue de la profession des conseils est donc la relation créée au baptême avec les trois Personnes divines, qui prend une modalité particulière par un appel et un engagement à un mode de vie évangélique répondant aux conseils.

Ce n’est possible que par une action particulière de l’Esprit Saint. Bien qu’on n’utilise pas habituellement le terme d’onction à propos de la profession des conseils, cette expression ne serait pas déplacée : la liturgie du jeudi saint parlait de l’onction du martyre ; or toute la tradition assimile la profession religieuse au témoignage du sang, ce que le concile rappelle discrètement par le « pareillement » (item) qui relie (dans LG 42) l’alinéa sur le martyre et celui qui traite des conseils. On peut regretter que le même concile ne rattache qu’incidemment la vie des conseils à l’action de l’Esprit Saint, qui devrait être étudiée davantage (« Cette pratique des conseils assumée sous l’impulsion de l’Esprit Saint par de nombreux chrétiens, soit privément soit dans une condition ou un état sanctionnés par l’Église, apporte dans le monde et doit y apporter un témoignage et un exemple éclatants de cette sainteté ») (LG 39).

Il doit apparaître clairement que cette vie consacrée est d’abord un don de Dieu. On parle plus souvent de se consacrer à Dieu et l’insistance sur cet aspect pourrait faire croire qu’une telle vie est une initiative de l’homme. Il n’en est rien : c’est Dieu qui appelle à un tel genre de vie par l’Esprit Saint, et cet appel qui est don est en même temps consécration quand se réalise l’alliance dans le consentement réciproque.

Ce don est sanctification de celui qui le reçoit : cela ressort du fait que le concile a voulu en parler dans le chapitre sur la vocation universelle à la sainteté. Suivre le Christ de plus près, c’est l’accompagner sur la voie étroite qui mène à la vie, c’est accepter d’être saisi dans ses racines les plus intimes par la sainteté de Dieu : celui qui est consacré par la profession des conseils évangéliques accueille un genre de vie où l’exclusivité de la soumission à Dieu est clairement affirmée, où les conditions de la vie humaine devraient nécessairement dépasser leur ambiguïté naturelle.

Sanctification et non sacralisation. Il est évident par exemple que la consécration dans un institut séculier ne met pas à part du monde, ne sépare pas du profane, bien au contraire : la sécularité des membres devient « vocation » à être insérés dans le monde et à y oeuvrer de l’intérieur à sa transformation. On peut en dire autant des religieux : il est vrai que la vie commune à laquelle ils s’astreignent les sépare de la vie ordinaire des hommes ; mais cette séparation s’effectue en vue d’une meilleure recherche de Dieu et non pour l’exercice d’une fonction sacrée ; d’ailleurs comment pourraient-ils se considérer mis à part du profane alors que la plupart d’entre eux accomplissent des activités profanes qu’ils partagent avec des laïcs ?

Loin de l’exclure, cette consécration est porteuse d’une mission, car elle révèle par elle-même la merveille que Dieu veut accomplir dans l’humanité et qui est déjà en voie de réalisation dans le consacré, à savoir « que le monde ne peut être transfiguré ni offert à Dieu sans l’esprit des béatitudes » (LG 31) ; constant rappel à l’Église et au monde de la vocation de tous à la sainteté, « elle manifeste avec éclat et elle signifie la nature intime de la vie chrétienne » (AG 18). En outre, dans beaucoup de cas, la consécration par la profession des conseils évangéliques comporte une exigence d’apostolat direct comme le dit PC pour les instituts de vie religieuse apostolique : « Dans ces instituts l’action apostolique et bienfaisante appartient à la nature même de la vie religieuse comme un saint ministère et une œuvre propre de charité à eux confiés par l’Église pour être exercés en son nom » (n°8), et le motu proprio Primo feliciter dit des membres des instituts séculiers : « Leur vie tout entière doit être transformée en apostolat. »

Ce nouveau mode de vie n’est pas caractérisé par la pratique mais par la profession des conseils (nombreuses références dans les textes conciliaires). Le mot « profession » dans le langage chrétien signifie l’affirmation publique de la foi (on dit aussi en ce sens : confession). Celui qui professe ou qui confesse sa foi est celui qui, devant témoins, se manifeste comme croyant au Christ : le catéchumène devant la communauté ecclésiale, le martyr devant son juge, etc.

C’est en ce sens qu’il faut comprendre la profession des conseils évangéliques. Elle est d’abord une déclaration publique, même si elle est faite dans la plus grande discrétion : elle a lieu devant l’Église qui en prend acte, la reconnaît et lui assure le soutien de sa prière et, le plus souvent, une protection juridique.

Cette profession dit la volonté de l’actualisation des virtualités du baptême, une volonté de progrès permanent et un engagement de faire des conseils la règle de sa vie, le critère de ses décisions pour l’avenir.

Il n’est pas inutile d’ajouter que cette promesse ne peut se faire que dans la foi : la vie selon les conseils n’est pas une école d’héroïsme ou de dépassement de soi-même, elle est un acte de foi, la profession de foi du baptême devenue plus consciente, manifestant mieux ses exigences concrètes et accueillant l’appel à vivre l’Évangile selon certaines modalités particulières.

Instituts de vie consacrée

La vie consacrée par la profession des conseils évangéliques peut se vivre individuellement ou collectivement. Le nouveau code le reconnaît clairement en définissant quatre formes : deux individuelles, les ermites (canon 603) et les vierges consacrées (canon 604), et deux collectives, les instituts religieux et les instituts séculiers

Il commence par donner une définition générale qui est l’aboutissement des enseignements conciliaires et des réflexions ultérieures des papes, des théologiens et des canonistes :

La vie consacrée par la profession des conseils évangéliques est la forme de vie stable par laquelle des fidèles, suivant le Christ de plus près, sous l’action de l’Esprit Saint, se donnent totalement à Dieu aimé par-dessus tout, pour que dédiés à un titre nouveau et particulier pour l’honneur de Dieu, pour la construction de l’Église et le salut du monde, ils parviennent à la perfection de la charité dans le service du Royaume de Dieu, et devenus signes lumineux dans l’Église, ils annoncent déjà la gloire céleste (canon 573, § 1).

Ainsi est canonisé le terme de vie consacrée par la profession des conseils évangéliques, titre bientôt abrégé en vie consacrée tout court (le code utilise la forme courte : vita consacrata, 12 fois, et : institutum vitae consacratae, 38 fois).

Puis le code parle des instituts de vie consacrée :

Cette forme de vie dans les instituts de vie consacrée érigés canoniquement par l’autorité compétente de l’Église, les fidèles l’assument librement qui, par des vœux ou d’autres liens sacrés selon les lois propres des instituts, font profession des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d’obéissance (canon 573, §2).

Ainsi est-il clairement établi que, pour être un institut de vie consacrée dans l’Église, une association de fidèles doit demander à ses membres de s’engager aux trois conseils évangéliques traditionnels, donc d’assumer le célibat pour le Royaume des cieux. On pourrait même dire que cette dernière exigence est plus caractéristique dans la mesure où le célibat est un conseil, c’est-à-dire un appel qui n’est pas fait à tout baptisé et qui détermine un état de vie. En ce sens un institut de vie consacrée de personnes mariées est impossible ; seuls peuvent y être admis ceux qui ont choisi le célibat à cause du Royaume de Dieu.

Le canon 576 précise : « Il appartient à l’autorité compétente de l’Église d’interpréter les conseils évangéliques, d’en régler la pratique par des lois et d’en constituer des formes stables de vie par l’approbation canonique ». Cela veut dire que les conseils évangéliques, « don de Dieu que l’Église a reçu du Seigneur », sont une réalité théologique qui n’est pas laissée à l’arbitraire des fantaisies individuelles. Cela s’exprime dans l’enseignement de la hiérarchie (les papes récents n’ont pas manqué de publier des documents sur la vie consacrée, par exemple les exhortations Evangelica testificatio de Paul VI, 29 juin 1971, et Redemptionis donum de Jean-Paul II, 25 mars 1984), et dans la législation soit générale (le code et les lois et décrets universels qui pourront le compléter) soit particulière (approbation des constitutions des instituts). En interprétant et en réglementant les conseils évangéliques, l’Église intervient par le fait même sur la consécration propre à ceux qui s’engagent à ces conseils. Ainsi est-il affirmé que « la vie religieuse (est) consécration de toute la personne » (canon 607, § 1), que « le membre d’institut séculier, du fait de sa consécration, ne change pas sa condition canonique propre dans le peuple de Dieu, qu’elle soit laïque ou cléricale » (canon 711). Et il est dit aussi que cette consécration particulière a une dimension d’évangélisation et de mission : « Les membres des instituts de vie consacrée, en vertu de leur propre consécration à Dieu, rendent témoignage à l’Évangile d’une manière particulière » (canon 758) ; « Comme les membres des instituts de vie consacrée se vouent au service de l’Église en vertu même de leur consécration, ils sont tenus par l’obligation de travailler de manière spéciale à l’œuvre missionnaire selon le mode propre de leur institut » (canon 783).

« Instituts de vie évangélique ? »

Que se passe-t-il si des personnes veulent vivre selon le radicalisme évangélique en s’engageant dans la voie des conseils, mais sans vouloir ou pouvoir les assumer tous, du moins selon la forme définie par l’Église pour les instituts de vie consacrée ? Cette question se pose évidemment d’abord pour les personnes mariées qui cherchent une vie profondément évangélique au sein même de leur mariage. Peuvent-elles s’engager à une vie de prière plus intense, à un partage fraternel, à une pratique exigeante de pauvreté, etc. ? Et dans l’affirmative, peut-on parler pour elles d’une consécration particulière ?

La réponse à la première question est évidente : la voie des conseils évangéliques est ouverte à tous ceux qui s’y sentent appelés. Bien entendu ces personnes ne pourront former un institut de vie consacrée ni s’associer à l’un d’eux. Mais rien ne les empêche de former une association dans ce but. « Ceci, dit le P. Ghirlanda, est conforme au canon 298, § 1, qui prévoit des associations tendant, par un agir commun, à favoriser une vie plus parfaite ». Lorsque les statuts de ces associations établissent pour leurs membres l’assomption des conseils évangéliques, on y voit une véritable forme de consécration, même non sanctionnée canoniquement en tant que telle, dans la mesure où l’on en retrouve tous les éléments essentiels. En outre, les liens mêmes par lesquels on assume les conseils évangéliques, si ces liens sont établis par des statuts que l’autorité ecclésiastique a approuvés, ne sauraient être considérés comme purement privés, car ils revêtent un certain caractère public, à plusieurs degrés, certes, selon qu’il s’agit d’associations approuvées comme privées ou érigées comme publiques.

Leur différence par rapport aux instituts de vie consacrée se situe au niveau de l’intervention de l’Église. Les associations ne sont pas reconnues comme des formes stables de vie sur le plan institutionnel ; l’Église intervient donc d’une manière différente. La consécration dans une association qui prévoit l’assomption des conseils évangéliques ne comporte pas un changement de l’état de vie. La réglementation des droits et des devoirs est donnée par les statuts de l’association. L’Église n’entre pas institutionnellement dans la définition des droits et des devoirs, ni dans celle de l’étendue de l’assomption des conseils évangéliques. Cette étendue est déterminée par les statuts et non par le droit commun, ce qui ne signifie nullement que les membres de telles associations ne puissent pas arriver à une totalité de consécration.

L’existence d’une consécration particulière, bien entendu enracinée dans la consécration baptismale, étonnera moins si on se rapporte à ce qui a été dit plus haut : la consécration n’est pas une chose, mais une relation : un appel de Dieu et une réponse de l’homme, une saisie particulière de l’Esprit Saint et un consentement à ce don.

Les associations de ce genre n’ont pas encore de statut propre dans l’Église. Si elles veulent une approbation, elles doivent se ranger parmi les « associations de fidèles », ce qui n’est pas pleinement satisfaisant, car leur caractère propre de recherche de perfection évangélique, leur consécration spéciale, ne sont pas suffisamment reconnus et protégés. D’éminents canonistes (Ghirlanda, Dortel-Claudot, etc) souhaitent la création d’une forme spécifique qu’on pourrait appeler instituts de vie évangélique. Mais la question est-elle suffisamment mûre ? L’expérience est-elle suffisante pour qu’il soit possible de légiférer d’une manière assez ouverte pour ne pas étouffer les germes de l’Esprit ?

Il faudrait conclure par une réflexion sur la « consecratio mundi » dont ont parlé Pie XII et Paul VI, et à laquelle le concile fait une discrète allusion. Ce serait trop long et un peu hors de notre sujet [3].

3-5, rue du Cloître
F-10042 TROYES Cedex, France

[1P. Molinari - P. Gumpel, Il capitolo VI de religiosis’della costituzione dogmatica sulla Chiesa, Milano, 1985, 137.

[2T. Matura. Le radicalisme évangélique, Paris, 1980, 65.

[3Sur ce point on relira l’intéressante contribution du P. M.-D. Chenu, cité supra, note 2.

Mots-clés

Dans le même numéro