Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chronique d’Écriture Sainte

Didier Luciani

N°1993-4 Juillet 1993

| P. 258-267 |

Dans un tout autre registre, la « Chronique annuelle d’Écriture sainte » présente, au gré des envois des éditeurs à la Revue, quelques livres d’exégèse. Le niveau technique, la portée catéchétique, la pertinence en vue de la « lectio divina », les liens éventuels de ces livres avec la vie consacrée sont toujours finement analysés par notre chroniqueur. Nous lui en sommes reconnaissants.

Cette chronique d’Écriture Sainte, tributaire des livres aimablement envoyés par les éditeurs, se divisera cette année encore en trois sections : les livres se rapportant à la Bible en son entier (parcours biblique, introduction à l’Écriture, histoire de l’exégèse et questions d’herméneutique), les ouvrages concernant l’Ancien Testament et, enfin, ceux sur le Nouveau Testament.

I

Commençons par un ouvrage original à bien des égards. Il s’agit du quatrième cahier de l’École Cathédrale de Paris intitulé La Bible sur le terrain. Écriture. Tradition. Magistère [1]. Derrière ce cahier se cache un dominicain, prêtre, guide et prédicateur de retraites itinérantes bien connues sous le sigle B.S.T. (Bible Sur le Terrain, d’où le titre de l’ouvrage). Jacques Fontaine-tel est son nom-, vivant depuis plus de trente ans en Israël, est l’homme d’une seule passion : lorsqu’il ne passe pas son temps à ruminer la Parole de Dieu en parcourant le pays, il parcourt le pays en ruminant la Parole de Dieu. Pour avoir traversé tant de fois le texte et le contexte qui l’a vu naître, J. Fontaine ne discourt plus sur la Bible. Il la lit, la médite, la « marche » et la « parle ». En bref, il la connaît, au sens fort du terme, par son « cœur » et par « ses pieds ». Et, en véritable serviteur de cette Parole de Dieu, en vrai fils de saint Dominique, il va jusqu’à s’effacer derrière elle, laissant même à un autre (Henry de Villefranche, prêtre, exégète, et qui assure désormais la continuité et le développement de l’œuvre du P. Fontaine) le soin de transmettre par écrit, pour un large public, le fruit de son amoureuse et patiente manducation. Le « fruit » ou plutôt un « extrait condensé de fruits », tant est riche et nourrissant cet ouvrage aux dimensions pourtant modestes. Son contenu se laisse difficilement résumer : sous la forme d’un guide de lecture de l’un et l’autre Testament, il s’agit tout à la fois de décrire la pédagogie divine et l’itinéraire du chrétien et de retracer, avec la Bible pour carte, le chemin qui nous conduit de la cité terrestre à la cité de Dieu (saint Augustin). La concision et la frappe de certaines formules font bien ressortir l’admirable unité du dessein de Dieu, de la Genèse à l’Apocalypse. On ne peut que conseiller au lecteur de se préparer à prendre la route et souhaiter qu’il ait la chance, avec ce livret pour guide, d’approfondir sa connaissance de l’Écriture, et donc de Dieu, sur cette terre d’Israël qui en est le berceau. Pour y avoir vécu moi-même quelques années, je peux dire que je ne connais pas de meilleure mise en route que celle que nous propose La Bible sur le terrain. Merci à Henry de Villefranche de nous convier au voyage.

De la même École Cathédrale, par un autre de ses professeurs, nous est proposé un second ouvrage qui concerne tout à la fois la Bible et la pédagogie catéchétique [2]. Pour lire l’Écriture s’adresse, en effet, aux catéchistes et aux parents désirant acquérir quelques clefs pour entrer dans un rapport plus familier et plus confiant avec la parole de Dieu. Deux parties composent l’ouvrage. La première (9-53) fait le point sur les grandes questions relatives au statut de l’Écriture : rôle et désignation, inspiration, inerrance, canonicité. La deuxième partie (55-99) trace quelques voies d’accès simples pour approfondir ses connaissances de la Bible et situe, en même temps, la fonction de récepteur/transmetteur du catéchiste à l’intérieur de la vie de l’Église. Une annexe enfin aborde la question de l’adaptation du langage biblique aux réalités et aux auditoires rencontrés. Souhaitons que ce volume favorise et facilite la confrontation toujours risquée et surprenante avec la Parole elle-même.

Les travaux antérieurs du P. Pierre Gibert, s.j., exégète de l’Ancien Testament et doyen de la faculté de théologie de Lyon, témoignent d’un intérêt soutenu pour les sciences humaines en général et pour l’histoire en particulier. Cet auteur ne se contente pas de lire la Bible, il aime à réfléchir de surcroît à ce qu’implique l’acte de lecture lui-même. À ce titre, il était particulièrement bien placé pour nous offrir cette Petite histoire de l’exégèse biblique [3] et informer ainsi de façon claire un public, chrétien ou non, en général peu au fait des débats qui agitent la recherche biblique contemporaine. Que l’on n’aille pourtant pas croire qu’il s’agisse ici d’une simple œuvre d’érudition historique. L’ouvrage se situe à l’intérieur du débat et se veut, sans intention polémique, réponse à une provocation circonstancielle. Il s’agit, en effet, de montrer, face à certains détracteurs, que l’exigence « critique actuelle en matière de lecture de la Bible, loin de marquer un recul ou une régression par rapport à des âges d’intelligence chrétienne, se trouve en harmonie avec le fondement même de la foi au Christ, l’Incarnation » (9). En d’autres termes, c’est le constat de la perception renouvelée de l’épaisseur historique de tout texte littéraire et partant, de la Bible, qui induit, provoque et rend nécessaire le questionnement historico-critique. Et l’auteur de dénoncer, dans une première partie, toutes les illusions qui tendraient à « coraniser » l’Écriture Sainte pour en faire le référent écrit le plus sûr et le plus original possible : la nostalgie du livre (chap. I) ; les avatars de l’oralité (chap. II), la tentation du « panhébraïsme » (chap. III) ; fantômes et fantasmes, la méthode dite historico-critique (chap. IV). Ces tentations sont certes bien réelles et il faut savoir gré au P. Gibert de nous aider à poser sur elles un discernement sans complaisance. On peut toutefois se demander en lisant certaines pages si, à force de mettre en avant la narrativité du texte biblique, l’auteur n’en viendrait pas à déprécier quelque peu le sens et le rôle de la Loi. De ce point de vue, certaines de ses réflexions m’ont paru en partie déphasées au regard des efforts réalisés par un nombre croissant d’exégètes pour articuler lois et récits dans la Bible. Dans une deuxième partie (La Bible à l’épreuve de l’histoire chrétienne, 83-227), P. Gibert retrace à grands traits, et non sans quelque audace, l’histoire de la lecture de la Bible, en tentant d’expliquer les ruptures, les crises et leurs effets jusque dans la problématique actuelle. Il parvient ainsi à rendre plus compréhensibles les étapes qui ont conduit les exégètes à réinvestir le sens littéral des Écritures. Cependant, force est de constater, comme le fait l’auteur dans sa dernière partie (Les chrétiens à l’épreuve de la Bible, 231-265), au travers d’une lecture des documents du Magistère (Divino afflante Spiritu et Dei Verbum), que la tâche, aujourd’hui comme hier, est d’arriver à concilier les deux voies d’intelligence des Écritures, selon l’Esprit et selon l’intelligence humaine. Un tel défi nous pousse, ayant achevé la lecture stimulante du livre du P. Gibert, à nous replonger sans retard dans le texte biblique lui-même.

Le dernier ouvrage de cette première section aborde, comme le précédent, mais cette fois-ci du point de vue des méthodes, la question de l’interprétation de l’Écriture [4]. Luther a voulu fonder sa réforme sur un retour à la vérité de la scriptura sola. Et, selon la même doctrine réformée, la Bible est claire, univoque et compréhensible pour chacun. Or la réalité des pratiques ecclésiales montre qu’au sein des communautés protestantes, la Bible n’est pas tant un fondement commun qu’une pomme de discorde continuelle. Au nom de la même Écriture Sainte, les multiples interprétations ne cessent d’entrer en conflit et les différentes élites bibliques se querellent, s’anathématisent ou, pire encore, s’ignorent, jugeant incompatibles leurs approches respectives. Partant de ce constat, la commission théologique de la Fédération des Églises protestantes de la Suisse a pris l’heureuse initiative, par le biais d’un débat théologique, de provoquer des discussions, de favoriser des dialogues et de construire des ponts entre les représentants de quelques-unes de ces écoles d’interprétation. L’ouvrage ici recensé est le fruit de ce travail. Autour d’un unique texte (Mc 6, 30-44 : Jésus nourrit cinq mille hommes au désert) se sont retrouvés les tenants de l’exégèse historico-critique (D. Marguerat), de l’approche fondamentaliste (E. Lerle) ou « évangélique » (W. Bittner), de la lecture féministe (D. Jonot), matérialiste (K. Füssel) ou psychologique (R. Kaufmann). Les six présentations sont l’occasion d’énoncer les présupposés propres à chaque méthode, de fournir un éclairage sur le texte et, enfin, de laisser soumettre à la critique aussi bien cet éclairage que ces présupposés. Ulrich Luz, le coordonnateur de ce débat, introduit et conclut la réflexion en soulignant les rapports mutuels qu’entretiennent les différentes approches, leur possible complémentarité, leur éventuelle fécondation réciproque, mais aussi leurs irréductibles oppositions. Deux points ressortent, me semble-t-il, de cette confrontation. Toute lecture de la Bible est sous-tendue à la fois par la compréhension que le lecteur a de l’intervention de Dieu dans l’histoire et par la compréhension qu’il a de lui-même. Ces deux compréhensions restent inachevées et, s’agissant de Dieu et de l’homme, ne sont jamais théorisables de façon définitive. En second lieu, le texte biblique, dans l’objectivité de sa lettre, possède, par rapport à toutes les interprétations qu’on en donne, un surplus de sens qui le rend ouvert et inépuisable. Voilà de quoi renouveler le courage, la patience et l’humilité de tous ceux qui prennent le risque de se laisser mesurer par la Parole de Dieu.

II

Est-ce en raison de son « humanité », Jacob a la cote en ce moment chez les exégètes. L’an dernier, dans la même chronique d’Écriture Sainte, je présentais le livre de M. Massenet, Jacob ou la fraude (Vie Consacrée, 64, 261). Aujourd’hui, ce sont les animateurs d’« Évangile et Culture », centre catholique romand de formation permanente, qui nous proposent une lecture guidée de presque tout le cycle (Gn 25-35) de ce patriarche si proche de nous [5]. Rivalités entre jumeaux, ruses entre parents, chantage, menaces, peurs, conflits, se révèlent être autant de réalités bien humaines où s’inscrivent la bénédiction et la rencontre de Dieu. Matériellement, le livre se divise en trois parties. Après une introduction et une présentation de l’ensemble du cycle (chap. 1 et 2), le texte biblique est réparti en quatre étapes, qui font chacune l’objet d’un chapitre (chap. 3 : Gn 27, 1-45 ; chap 4 : Gn 28, 10-22 ; chap. 5 : Gn 29, 1-32, 1 ; chap 6 : Gn 32, 2-33, 17). À chaque étape, les auteurs se montrent attentifs aussi bien à l’analyse littéraire et à la dimension historique qu’à l’organisation et à la structuration du récit. Deux brefs chapitres conclusifs nous orientent vers l’appropriation du cycle de Jacob (chap. 7) et éclairent deux questions fondamentales : la fonction du récit et l’histoire des patriarches (chap. 8). Tout au long de l’ouvrage, de nombreux excursus, alliant la précision et le souci pédagogique, ainsi que des fiches pour l’animation biblique, rendent accessibles au plus grand nombre les fruits savoureux de cette enquête exégétique. Un bel exemple de vulgarisation et d’actualisation réussies.

L’essai éclectique de M. Masson [6] qui s’intéresse également à un personnage biblique haut en couleurs (Élie), repose sur un présupposé et développe une intuition. Le présupposé, acceptable en soi, peut se formuler ainsi : tous les détails du récit biblique sont signifiants et, sous l’incohérence supposée ou apparente du texte, se cache même une élaboration minutieuse, qui affecte non seulement son contenu, mais aussi sa forme. L’intuition, au contraire, paraîtra à beaucoup nettement plus discutable. À la lumière de l’histoire comparée des religions, l’auteur voit dans 1 R 17 - 2 R 2 l’exposé d’un récit initiatique et d’un itinéraire mystique uniques dans l’Ancien Testament. Cette « voie élianique » se caractériserait par son opposition au mosaïsme et à tout ritualisme, par son universalisme qui exclurait un quelconque retour aux notions de « terre promise » ou de « peuple élu », par ses conceptions individualistes et purement intérieures de l’expérience du sacré, qui impliqueraient que « chaque homme peut et doit faire son salut lui-même, sans alliance privilégiée, sans intermédiaire, sans rite et sans Église, mais grâce à une ascèse qui dépend de lui seul » (130). La traduction littérale et la juste compréhension de la formule énigmatique qol demama daqqa (= le son d’un silence ténu, 1R 19,13) fournissent le point de départ et la clé d’interprétation de cette expérience mystique fondée sur l’extinction du moi et l’attention au silence. Sans nier tout ce que peut avoir de stimulant une telle thèse et sans en discuter tous les points de détail, il me semble qu’il faut au moins soulever une question de méthodologie. La thèse de l’auteur découle-t-elle de l’application de ses présupposés exégétiques et de l’analyse du texte, ou bien ces présupposés servent-ils à justifier une intuition formulée a priori ? En d’autres termes et de manière plus précise, qol demama daqqa est-il le point culminant du récit et sa clé d’interprétation parce qu’il se situe en son centre, ou bien M. Masson le « trouve »-t-il au centre du récit parce qu’il en a fait sa clé d’interprétation (voir 144 : l’argument mathématique du nombre de lignes, même d’un point de vue littéraire, est loin d’être convaincant) ? Que cette question ne soit pas élucidée n’empêche toutefois pas d’adopter la lecture « non météorologique » de 1 R 19,13 (lecture déjà retenue par E. Levinas et par J. Briend : « une voix de fin silence ») et d’approfondir avec davantage de rigueur les nombreuses perspectives ouvertes par notre auteur.

Comme chaque année, le Cardinal Martini, archevêque de Milan et Président du Conseil des conférences épiscopales européennes, abandonne à la publication, pour notre plus grand plaisir, les notes de ses enseignements donnés, la plupart du temps, dans le cadre de retraites. L’ouvrage, traduit de l’italien, que nous recensons ici, a donc pour origine une retraite prêcitée en 1989 par le Cardinal à des prêtres de son diocèse [7]. Sur le thème de l’épreuve et de la persévérance, le texte du livre de Job a été choisi comme fil conducteur de la réflexion et de la méditation. Avec ses qualités habituelles de profondeur, de simplicité et de réalisme spirituel, l’auteur nous fournit une véritable typologie de l’épreuve apte à nourrir notre prière, à faire grandir notre foi et à vivifier notre amour pour Dieu et pour les hommes.

Le dernier ouvrage se rapportant à l’Ancien Testament est d’un tout autre type. Il s’agit de la traduction française du texte grec du Deutéronome [8]. Avec la parution de ce cinquième volume, il ne manque plus que le livre des Nombres pour que nous disposions de l’édition complète du Pentateuque de la Septante dans sa traduction française. Comme pour les volumes précédents, le maître d’œuvre principal reste Marguerite Harl, professeur à la Sorbonne, assistée ici de Cécile Dogniez. Quatre-vingt-dix pages d’introduction, abordant tous les aspects de la version grecque du Deutéronome : sa comparaison avec le texte massorétique, son vocabulaire, son style, l’analyse de son contenu et de son organisation interne, sans oublier les questions de critique textuelle et d’histoire du texte et enfin, dans une moindre mesure, son interprétation par le judaïsme ancien et le christianisme primitif. Deux cent cinquante pages de traduction et d’annotations : peu de versets qui ne reçoivent un commentaire, près de cinq cents mots grecs (repris dans un index) faisant l’objet d’une explication et parfois même d’une étude approfondie. On ne peut que saluer l’ampleur et le sérieux de ce travail. Si le dernier mot n’est pas dit, voilà au moins un outil qui rendra d’énormes services à tous ceux qui s’intéressent non seulement à la Bible, mais aussi aux origines du christianisme.

III

Aussi surprenant que cela puisse paraître, peu d’études se sont intéressées jusqu’ici de manière systématique, à la pédagogie de Jésus. C’est tout le mérite du livre de B. Chevalley, pasteur de l’Église réformée de France, que d’explorer ce domaine peu fréquenté [9]. À partir de quelques exemples pris dans les Évangiles, l’auteur décrit, dans une première partie de l’ouvrage, cette pédagogie de Jésus comme une pédagogie magistrale de la découverte, de la rupture, mais aussi de la réussite. Ce dernier point ne signifie toutefois pas, selon B. Chevalley, l’absence d’échecs et d’erreurs de la part du Christ (cf. 41-47 : l’échec de la prédication à Nazareth, Lc 4,16-30). Dans les deuxième et troisième parties, notre auteur complète ce tableau en examinant les temps, les lieux, les méthodes utilisées par le Christ pour délivrer un enseignement qui soit adapté à ses différents destinataires. En d’autres termes, il se demande comment Jésus procède pour éveiller l’attention de ses auditeurs, quels outils il emploie pour maintenir cette attention, quel matériel pédagogique il utilise pour ancrer définitivement son message dans la mémoire de son public. En conclusion, le Christ nous est présenté comme un pédagogue de l’Être, qui tente de mettre debout notre humanité chancelante...sur le sol incertain de sa propre condition (voir 144) et pour lequel le savoir à transmettre se révèle « moins important que la relation qu’il instaure entre lui et ses auditeurs » (140). La portée limitée du résultat de cette enquête trouve, à mon avis, son explication dans deux options méthodologiques discutables. Est-il possible, particulièrement en ce qui concerne le Christ, de dissocier le contenu du message de son mode de transmission ? Estil souhaitable, pour définir la pédagogie de Jésus, de ne se baser que sur l’écrit (ici, ce que disent les Évangiles), d’y appliquer des catégories de la pédagogie moderne et de sembler ignorer complètement le milieu ethno-sociologique (avec ses propres modes de transmission) dans lequel cet enseignement prend naissance et s’épanouit ? Sur ce sujet, l’apport d’un Marcel Jousse me paraît infiniment plus éclairant.

En quelques pages et trois études, A. Feuillet se propose de nous faire découvrir certains traits de la figure de Pierre [10]. La première de ces études (« La primauté et l’humilité de Pierre », 7-56) fait toucher du doigt l’humilité profonde de Pierre et cela aussi bien au travers du silence de Marc, qui omet tout ce qui concerne la primauté, que par le biais des attestations de la Prima Petri qui insiste tant sur la vertu d’humilité. La seconde contribution (« La promesse du jugement des douze tribus d’Israël par les douze Apôtres », 57-78) met en lumière un trait supplémentaire de la personnalité du chef des apôtres : non seulement Pierre est humble, mais encore il désire ardemment communier à l’humilité du Christ accomplissant les oracles du Serviteur souffrant (voir 1 P 2, 22-25 citant Is 53). La dernière partie (« La transfiguration de Jésus et l’expérience de Pierre », 79-103) apporte encore un élément qui confirme le précédent : dans ses deux épîtres, Pierre contemple soit sa mort prochaine, soit, de manière plus générale, la mort de tous les baptisés sur le modèle de celle du Christ, Serviteur souffrant, vivant son « exode ». Comme le dit la présentation du livre, on est loin ici de comprendre la primauté de Pierre dans une perspective de « pouvoir ». Reste à se demander, d’une part, si cette perspective est complètement absente du Nouveau Testament et, d’autre part, si les conclusions d’A. Feuillet ne sont pas parfois trop tributaires d’options « chronologiques » discutables ou, à tout le moins discutées (spécialement en ce qui concerne la datation de 2 P).

Nous terminerons cette chronique par l’ouvrage d’un éminent helléniste qui vient de nous quitter. Édouard Delebecque nous a laissé, en guise de testament, un précieux livre sur l’Apocalypse de Jean [11]. Dans l’avertissement, l’auteur nous déclare modestement qu’il se borne à prendre le texte grec pour en donner une version française, qu’il espère proche de l’original. En un mot, « un travail non d’exégèse, mais de philologie » (13). Bien que je ne sois moi-même ni exégète du corpus johannique, ni spécialiste de philologie grecque et ne risquant plus de faire souffrir la modestie d’É. Delebecque, je dois reconnaître que celui-ci nous offre, dans les trois parties de son livre, bien davantage ; une introduction substantielle (15-100) présente le contenu, la composition et la langue du livre de l’Apocalypse. La traduction (102-155) fait face au texte grec (Nestlé-Aland, 26. édition, sans tenir compte des variantes de l’apparat critique). Les annotations (157-265), sur la quasi-totalité des versets du texte, clôturent cet impressionnant travail. C’est dans cette dernière partie que l’on mesurera mieux la difficulté de séparer totalement l’exégèse de la philologie. Le spécialiste discutera des options du savant ; le simple lecteur, de découverte en découverte, bénira sa mémoire pour une aide si précieuse. Les deux iront souvent consulter cet outil devenu indispensable pour déchiffrer le message de l’Apocalypse.

Rue Bruylants, 14
B-1040 BRUXELLES, Belgique

[1Villefranche, H. de. La Bible sur le terrain. Écriture. Tradition. Magistère. Paris, Marne, 1992, 21 x 17, 87 p.

[2Candes, S. Pour lire l’Écriture, Paris, Marne, 1992, 24 x 16, 92 p.

[3Gibert, P. Petite histoire de l’exégèse biblique. Coll. Lire la Bible, 94, Paris, Cerf, 18 x 11, 265 p., 110 FRF.

[4Luz, U. e.a. La Bible : une pomme de discorde, Coll. Essais bibliques, 21, Genève, Labor et Fides, 1992, 21 x 15, 150 p., 25 CHF.

[5Clerc, D. e.a. Jacob, les aléas d’une bénédiction. Coll. Essais bibliques, Genève, Labor et Fides, 1992, 21 x 15, 178 p., 25 CHF.

[6Masson, M. Élie ou l’appel du silence. Paris, Cerf, 1992, 20 x 14, 237 p., 120 FRF.

[7Martini, C.M. Épreuve et persévérance. Méditation sur le livre de Job. Paris, Cerf, 1992, 20 x 14, 364 p.

[8La Bible d’Alexandrie. Le Deutéronome. Paris, Cerf, 1992, 20 x 14, 364 p.

[9Chevalley, B. La Pédagogie de Jésus. Paris, Desclée, 1992, 22 x 15,150 p.

[10Feuillet, A. La Primauté de Pierre. Tournai, Desclée, 1992, 18 x 11, 103 p., 68 FRF.

[11Delebecque, É. L’Apocalypse de Jean. Paris, Mame, 1992, 24 x 16, 265 p.

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