Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La vie religieuse féminine au Zaïre

Angèle Mutonkole, s.c.j.m.

N°1993-3 Mai 1993

| P. 152-157 |

Lors de sa réunion annuelle, notre revue sollicite toujours de ses conseillers une contribution visant à faire mieux connaître les situations de la vie consacrée qu’ils représentent. L’an dernier, s’y ajoutaient les témoignages d’invités que nous avions appelés à cet effet. C’est ainsi que nous pouvons offrir à nos lecteurs comme un tour d’horizon, si limité soit-il, de la vie religieuse aux quatre coins de notre planète. Douloureusement éprouvée en bien des régions, l’Afrique trouve, dans le rapport de Sr. Mutonkole, un éclairage zaïrois très sensible et bien représentatif. Sr. Helguera, venue d’Argentine, nous conduit avec émotion aux “sources” de la vie religieuse latino-américaine. À l’occasion d’un retour en son Extrême-Orient natal, Sr. Takahashi nous informe avec précision sur la vie religieuse japonaise en lien avec une Église qui, sous bien des aspects, accuse des traits propres aux sociétés industrialisées. Enfin, revenant d’une récente mission d’information pour son Institut, le P. Zabé nous livre ses réflexions à propos de la situation nouvelle de la vie religieuse en Europe centrale et de l’est. Un panorama contrasté, avec ses ombres et ses lumières. Surtout, un témoignage pluriel de la diversité vivante de l’engagement de la vie consacrée au service de l’Évangile dans la mission de l’Église universelle.

Il existe un lien étroit entre la vie consacrée et l’Église, peuple de Dieu, entre la vie consacrée et l’avènement du Règne de Dieu dans le monde. Considérons brièvement, à titre d’exemple, la réalité de la vie religieuse féminine dans l’Église du Zaïre : ses statistiques, son évolution, sa situation actuelle dans un pays et un continent en pleine mutation historique.

Statistiques

Il y a, en 1992, 7 instituts de vie contemplative contre 6 en 1989 ; 46 instituts autochtones et de droit diocésain contre 40 en 1989 ; 179 instituts d’origine étrangère ou internationaux contre 172 en 1989. Ce qui donne un total d’environ 5.500 religieuses dont plus de 4.000 africaines. Les sœurs de la Charité de Jésus et de Marie, par exemple, avaient, en 1991, 29 sœurs missionnaires au Zaïre (elles sont 17 en 1992), et 230 sœurs africaines (dont 13 en mission).

Outre l’augmentation numérique des Africaines et la diminution du nombre des missionnaires, il faut noter le très petit nombre d’Ordres contemplatifs (deux monastères de Trappistines, deux couvents de Clarisses et trois de Carmélites). Il n’y a presque pas de tradition monastique féminine et son influence est quasi inexistante. La majorité des instituts sont apostoliques et implantés sur toute l’étendue du pays, avec une concentration dans les villes comme Kinshasa et Lubumbashi pour des raisons pratiques : formation, approvisionnement, administration, études...

Les religieuses assument des activités qui répondent aux multiples besoins de la population, principalement dans les domaines de la santé, de l’éducation, des œuvres sociales ; quelques-unes travaillent dans la pastorale directe.

L’évolution de la vie religieuse féminine au cours des trente dernières années

Trois facteurs déterminants ont stimulé cette évolution : l’accession du pays à l’indépendance politique (1960), le souffle nouveau, apporté par le Concile Vatican II et le dynamisme de l’épiscopat zaïrois qui a encouragé la vie religieuse à aller de l’avant dans des domaines importants tels que :

Africanisation des cadres et élévation du niveau de formation

L’africanisation est réalisée aujourd’hui dans toutes les congrégations, y compris les congrégations internationales.

L’élévation du niveau de formation humaine et intellectuelle des membres africains par l’acquisition de grades académiques dans le pays et à l’étranger est poursuivie par toutes les congrégations. La fin d’un cycle d’études secondaires, au moins, figure aujourd’hui parmi les critères d’admission des candidates à la vie religieuse.

Inculturation

Il était important d’enraciner la vie religieuse dans la communauté chrétienne du Zaïre. Le rite de consécration religieuse est devenu un lieu de catéchèse populaire (cfr le livre de l’Abbé Kabasele Lumbala) pour rendre les concepts des conseils évangéliques compréhensibles à l’Église locale.

L’introduction révolutionnaire du pagne comme habit religieux, intuition prophétique de feu le Cardinal Malula, a pu choquer les mentalités au départ, mais il a restitué la religieuse africaine à son peuple. De lointaine et d’étrangère, elle est redevenue proche.

À mesure que les religieuses africaines augmentaient en nombre et prenaient en main le pouvoir de décision, les coutumiers et le règlement d’ordre intérieur des maisons furent réajustés à la réalité et à la culture africaines par l’introduction de valeurs typiquement africaines comme le sens de l’accueil, de l’hospitalité et le respect de la conception africaine de la famille.

Les valeurs de « solidarité et partage », mot d’ordre de l’épiscopat au lendemain du centenaire de la deuxième évangélisation du Zaïre, se concrétisèrent au sein de l’USUMA (Union des Supérieures Majeures) par la coordination d’activités d’intérêt commun : création d’inter-noviciats, de l’Institut Anuarite, organisation de rencontres, de sessions, de retraites intercongrégationnelles. À noter aussi l’ouverture des communautés religieuses à la vie paroissiale, au milieu, envers la CEB (Communautés Ecclésiales de Base).

Dimension missionnaire

Grâce à une collaboration entre les diocèses et les Églises-sœurs d’Afrique et d’ailleurs, la dimension missionnaire de l’Église du Zaïre est une réalité vécue : en 1988, sur 112 missionnaires zaïrois hors du pays, on comptait 66 religieuses de différentes congrégations. Le nombre est certainement plus grand aujourd’hui.

Stabilité économique et financière des Instituts « africanisés »

L’entretien des membres (formation, santé, grand âge...) comme la continuation des activités missionnaires et la création d’œuvres apostoliques nouvelles exigent des ressources stables. La conjoncture économique de notre pays (dévaluation de la monnaie, détournement de fonds, corruption, salaires impayés...) empêche actuellement la réalisation de cet objectif indispensable à la maturité de la vie religieuse en Afrique.

La situation présente dans un pays en pleine mutation

Les événements socio-politiques survenus au Zaïre au cours des deux dernières années (1991-1992) sont, pour l’Église et pour la vie religieuse, des signes du temps dont il faudrait déchiffrer le message. Un laïc zaïrois fort engagé disait : « Si l’Église ne peut pas s’occuper de nos problèmes, alors elle peut aller dire ses messes ailleurs ». Telle est l’opinion des chrétiens en ce moment précis de l’histoire nationale.

À des besoins nouveaux, il faut des réponses nouvelles (s’il est vrai que c’est aujourd’hui le moment favorable, le jour du salut de Dieu). Qu’attend le peuple zaïrois ? Il veut réconcilier foi et société ; la religion doit s’inscrire dans les réalités concrètes de son histoire humaine ; elle doit donner un sens, une orientation à l’histoire ; elle ne doit pas se confiner dans le spirituel, la liturgie.

Ce nouveau contexte exige de tous et de chacun un effort de conversion des cœurs et des mentalités dans le sens de la justice biblique, du dialogue et de la réconciliation, de la vérité, de la liberté et du respect de la vie humaine.

L’expérience de solidarité vécue avec ce peuple qui souffre, lutte et espère, invite les religieuses à repenser sérieusement :

Leur vie consacrée. On nous apprécie pour ce que nous faisons et pas assez pour ce que nous sommes ; quel sens et quel rôle donne-t-on à la vie consacrée ? Pour lui rendre son vrai sens, il faut réfléchir à partir de l’Écriture, à partir d’une théologie qui prenne en compte les interrogations nouvelles de l’Afrique et s’inspire de la culture locale. D’où l’importance d’étudier la dimension sociale des vœux de religion pour les rendre crédibles et dynamiques.

Les vocations. Considérant leur explosion au Zaïre et en Afrique, il faudrait s’interroger sur le rapport entre pauvreté économique ou société d’abondance et l’éclosion de la vocation religieuse ; sur les leçons à tirer de l’expérience européenne afin d’éviter, dans la mesure du possible, de passer par la même crise ; sur l’importance du discernement des motivations de la vocation et le danger d’un recrutement sans avenir.

Le charisme. Le charisme de la Congrégation doit être approfondi à la lumière de l’Évangile, de l’inspiration originelle, de la réalité concrète, de la culture du milieu. Il faut l’exprimer d’une manière plus adaptée à la problématique du moment, ici et maintenant ; encourager l’éclosion de nouveaux charismes, nés de la vitalité des jeunes Églises, encourager l’implantation de la vie religieuse contemplative inculturée.

Le mérite des missionnaires étrangères reste d’avoir donné naissance, avec l’Esprit Saint, au charisme de la vie religieuse en Afrique. « La vie religieuse en Afrique, a-t-on dit, c’est un miracle perpétuel du Saint-Esprit ». La présence des missionnaires est encore nécessaire pour aider les Africaines à enraciner la vie consacrée, selon leur génie propre ; pour accueillir, soutenir les initiatives locales par la prière, l’écoute, le soutien financier.

L’inculturation de l’expérience de la vie consacrée, dépouillée de son aspect « utilitaire », c’est-à-dire le radicalisme de son témoignage de vie d’union à Dieu et de communion fraternelle selon les trois conseils évangéliques doit se faire en collaboration avec la jeune génération, dans l’appréciation des valeurs culturelles, dans l’habitude d’une constante évaluation de notre témoignage religieux.

L’enracinement de la vie religieuse devrait aller de pair avec la libération de la femme africaine sur qui repose la mission délicate de christianiser la vie familiale et ces grands moments que sont le mariage et le deuil.

La formation. Étant donné la jeunesse et l’inexpérience des nouvelles responsables des congrégations d’une part, l’impact de la formation initiale sur l’orientation de la vie religieuse de l’autre, il est important de veiller à la formation des formatrices africaines, animatrices de communautés et accompagnatrices spirituelles. Ce dernier point est un besoin urgent fortement ressenti au Zaïre. La formation initiale doit se fonder sur une formation chrétienne systématique, base de la vie consacrée. La religieuse est d’abord une chrétienne. Il faut éviter le déracinement culturel et le dépaysement des candidates par une formation initiale dispensée hors de l’Afrique. Le danger d’une crise d’identité menace alors la persévérance des membres au moment de leur retour au pays. La formation spirituelle doit être solide, proportionnée à la formation humaine et intellectuelle des membres. Aujourd’hui, chacune doit être en mesure de rendre compte de sa foi en paroles comme en actes.

Solidarité et partage. Il est important de continuer à chercher une meilleure coordination de l’entraide mutuelle entre religieuses, par exemple en cas de maladie ou de deuil. L’USUMA a déjà pris quelques initiatives dans ce domaine. Mais le poids financier est souvent trop lourd pour une seule congrégation. Où trouver une aide en ce domaine ?

Conclusion

La vie religieuse en Afrique et particulièrement au Zaïre se développe. Les évêques en ont conscience et cela explique leur choix de la vie consacrée comme thème de leur prochain synode.

Les changements socio-politiques pressent les religieuses de se redéfinir au sein de l’Église et de la nation.

Les maux sociaux de l’Afrique touchent toutes les couches sociales, y compris le monde des religieuses, dans leur solidarité et leur impuissance.

La crise de la vie religieuse dans les Églises-mères force les religieuses africaines à prendre de la distance et à tirer des leçons de l’expérience de leurs aînées.

Outre sa mission de bienfaisance, la vie religieuse africaine est appelée, aujourd’hui, à devenir davantage un facteur d’évangélisation en profondeur, une source d’inspiration et de confirmation des valeurs et des attitudes chrétiennes au cœur même de la vie sociale, politique, économique et culturelle des nations d’Afrique.

Rue St Bernard, 25
B-1060 BRUXELLES, Belgique

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