Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La vie religieuse dans les pays de l’Est

Michel Zabé, a.a.

N°1993-3 Mai 1993

| P. 372-377 |

Lors de sa réunion annuelle, notre revue sollicite toujours de ses conseillers une contribution visant à faire mieux connaître les situations de la vie consacrée qu’ils représentent. L’an dernier, s’y ajoutaient les témoignages d’invités que nous avions appelés à cet effet. C’est ainsi que nous pouvons offrir à nos lecteurs comme un tour d’horizon, si limité soit-il, de la vie religieuse aux quatre coins de notre planète. Douloureusement éprouvée en bien des régions, l’Afrique trouve, dans le rapport de Sr. Mutonkole, un éclairage zaïrois très sensible et bien représentatif. Sr. Helguera, venue d’Argentine, nous conduit avec émotion aux « sources » de la vie religieuse latino-américaine. À l’occasion d’un retour en son Extrême-Orient natal, Sr. Takahashi nous informe avec précision sur la vie religieuse japonaise en lien avec une Église qui, sous bien des aspects, accuse des traits propres aux sociétés industrialisées. Enfin, revenant d’une récente mission d’information pour son Institut, le P. Zabé nous livre ses réflexions à propos de la situation nouvelle de la vie religieuse en Europe centrale et de l’est. Un panorama contrasté, avec ses ombres et ses lumières. Surtout, un témoignage pluriel de la diversité vivante de l’engagement de la vie consacrée au service de l’Évangile dans la mission de l’Église universelle.

Quelques mots d’abord pour me présenter : je suis religieux assomptionniste depuis quarante-deux ans. Après quatre ans de professorat en Algérie (1959-1963), j’ai été, durant vingt-cinq ans, aumônier scolaire dans l’enseignement public et l’enseignement privé. En 1987, j’ai été nommé vice-provincial de l’Est, responsable des communautés assomptionnistes dans l’Est de la France, en Italie (deux communautés), en Roumanie, en Bulgarie, en Grèce et en Turquie. Le projet de Moscou dépend directement du Provincial.

Mon témoignage se basera sur ma connaissance du terrain où nos Pères, avec qui je suis en relation régulière, exercent leur ministère.

La mission d’Orient germe dans le cœur du Père d’Alzon (notre fondateur) à partir de 1860. Elle va prendre naissance en 1863, à la suite de la demande du Pape Pie IX qui lui propose un apostolat auprès de l’Église bulgare. Le but est : « la formation d’un clergé à la fois plus instruit et plus zélé, mais en même temps plus inséré dans sa communauté chrétienne d’origine, par le respect de la langue, l’attachement au rite oriental et l’approfondissement des richesses de l’Orient, le tout dans le respect des décisions de Rome à qui incombe le souci de toutes les Églises ». Cette mission correspond donc à l’intuition du fondateur qui envoie des Pères en Bulgarie puis en Turquie, en Russie et en Roumanie.

Des fondations significatives

Outre la formation de séminaristes en Bulgarie, en Turquie et en Roumanie, je signalerai la fondation du Collège de Plovdiv en Bulgarie et la création des Études byzantines, d’abord à Istanbul puis à Bucarest, transférées ensuite à Paris dès 1952 ; il existe encore un Centre d’Études byzantines et une bibliothèque à Athènes. Le souci majeur est chaque fois celui des vocations et de leur formation, l’inculturation et l’approfondissement du patrimoine spirituel de l’Orient.

L’Église du silence

Impossible de passer sous silence plus de quarante ans de régime marxiste en Bulgarie et en Roumanie. Le bel édifice missionnaire va disparaître corps et biens ; seule la foi va rester vivante au cœur des religieux au cours du long martyre du silence, de la persécution, de la prison et parfois de la mort.

Durant toute cette période, les rangs des religieux se sont sensiblement éclaircis. En 1990, dans les deux missions principales de Roumanie et de Bulgarie, il restait onze religieux roumains et cinq religieux bulgares, sans compter deux évêques.

C’est donc à partir d’eux qu’une page nouvelle de l’histoire de l’Église en Orient va s’écrire.

La situation actuelle

Tous les religieux roumains (sauf un, décédé l’an dernier) sont de rite gréco-catholique. Tous les religieux bulgares sont de rite slave, byzantin ou oriental.

Une espérance se fait jour depuis la libération du joug communiste : en ce qui concerne la Roumanie, trois jeunes religieux ont terminé leur noviciat en France et font des études de théologie. Deux jeunes Roumains sont au noviciat et quatre se préparent à y entrer en apprenant la langue française.

En dehors de la présence des Pères en Transylvanie grécocatholique, nous avons pu envoyer trois religieux (deux français et un belge) pour une fondation en Moldavie, à Bacau, avec un projet de foyer d’accueil pour vocations d’aînés. Parmi les religieux qui ont été isolés durant plus de quarante ans, trois vivent regroupés en communauté à Blaj, siège de la Métropolie gréco-catholique.

Bulgarie

En dehors des deux évêques, dont l’un exerce son ministère à Sofia en rite slave, et l’autre en rite latin à Roussé, les religieux sont en paroisse et il a été impossible jusqu’à présent de les regrouper. Trois jeunes Bulgares recrutés par l’un d’eux songent à la vie religieuse ; ils ont étudié le français pendant une année, s’initiant aussi au B.A.-Ba du christianisme. On nous annonce neuf autres jeunes pour cette année.

Pourquoi former les jeunes religieux en France ? Les religieux roumains sont trop âgés pour prendre en charge une relève. Par ailleurs les liens culturels entre la Roumanie et la France ainsi que les liens de gestion ont toujours été très étroits entre la Province-mère et la région qui en dépend.

En Bulgarie, l’influence du Collège de Plovdiv, qui durant des décennies a formé les élites bulgares, se fait encore sentir aujourd’hui puisque le recteur de l’université actuelle, installée dans nos locaux, nous réclame un religieux pour une chaire d’ethnologie française et un autre pour une chaire de théologie œcuménique. C’est dire le besoin spirituel qui succède au vide créé par l’idéologie marxiste.

Un avenir à assurer... des questions à prendre en compte

- Cet avenir dépend des moyens que nous pourrons y consacrer. Nous avons trop peu de missionnaires disponibles ; l’avenir devra donc être assuré par une relève de vocations recrutées sur place, à qui nous pouvons offrir une formation, tout en sachant qu’il nous faut respecter, dans cette formation, une mentalité qui n’est pas la nôtre.

- Un avenir pour la vie religieuse elle-même en tant que vie consacrée au sein d’une communauté religieuse apostolique. Cette insistance sur la vie communautaire est importante pour contrebalancer l’image du prêtre, curé de paroisse, chargé du culte, avec un statut social qui lui assure une autorité sur les fidèles et une certaine supériorité sociologique.

Je crois pouvoir dire que la vie religieuse en communauté apostolique est une originalité dans l’Église uniate (gréco-catholique ou slave), qui ne connaît la vie religieuse que dans des communautés monastiques comme celles des Basiliens.

En Moldavie (Est-Roumanie) de rite latin, je connais surtout les Franciscains et je me souviens de la réflexion de Mgr Robu à Bucarest en 1990 : « Nous avons besoin de communautés religieuses dans notre diocèse ». La fondation que nous faisons en Moldavie se veut un lieu d’accueil et de discernement de la vie religieuse pour des jeunes, qu’ils viennent de l’Église romaine ou gréco-catholique.

Au diocèse de Iasi, le clergé diocésain forme des jeunes au petit ou au grand séminaire. Les Franciscains ont aussi un petit et un grand séminaire. C’est donc dans la foi que nous nous présentons à l’Église roumaine pour vivre cet accueil des vocations en ramassant « les miettes » dont parle l’évangile. La maison que nous construisons devra être inaugurée en décembre 1992 ; notre projet sera marqué par le partage communautaire et vécu selon l’esprit de saint Augustin, notre maître en la matière. Le style de vie communautaire est une expérience originale à faire vivre par des jeunes dans la perspective d’un apostolat.

Mais quel apostolat ? Cette région roumaine de Moldavie ne manque pas de prêtres. De ce fait, la tentation de faire de la suppléance pastorale paroissiale n’existe pas. Nous sommes donc renvoyés à notre charisme, aux priorités de la congrégation. Avec les Pères en place et selon les moyens dont nous disposerons, nous mettrons l’accent sur l’approfondissement spirituel, la presse et le travail œcuménique - étant entendu qu’une partie des religieux est de rite gréco-catholique et que les jeunes religieux, issus de cette Église, devront à leur tour apporter un sang neuf aux communautés locales dans lesquelles ils ont vécu leur foi, avec bien des difficultés parfois.

Puisque je mentionne l’Église gréco-catholique et que je parle d’avenir, je voudrais m’arrêter un moment sur la situation, telle que je la connais. Si vous rencontrez Sœur Zacharie, chargée de l’accueil à l’évêché de Bucarest, et lui demandez d’où elle est, elle vous répondra : « Je suis gréco-catholique », ce qui sous-entend : « Je suis de Transylvanie ». D’où le lien très étroit - je dirais viscéral - entre la religion et la région. Dans un article de La Croix, je relevais ce titre à propos de l’Église catholique dans la CEI : « L’Église catholique y est perçue comme liée à telle ethnie et souffre des amalgames entre religion et nationalité ». C’est identique en Roumanie où, dans la partie ouest du pays, la Transylvanie, se mêlent des Roumains de souche hongroise et de rite latin, en langue hongroise, des Saxons protestants, des Roumains de rite gréco-catholique, au milieu d’une majorité de Roumains orthodoxes, sans oublier des catholiques de rite latin. Actuellement, il y a en Roumanie cinq évêques de rite latin et cinq de rite gréco-catholique.

On est vraiment dans l’univers du culte et des dévotions comme expression de la foi. C’est au nom de ce culte et de cette foi que des hommes et des femmes ont tenu bon dans la persécution et sous la loi du silence. Cette Église, qui renaît au jour après une nuit de plus de quarante ans, s’exprime forcément comme elle l’a toujours fait, auréolée de ses souffrances, appauvrie de tous les biens dont elle fut spoliée et qui ne lui ont pas encore été restitués, mais riche aujourd’hui de la liberté de pouvoir prier selon sa foi, ce qui soulève des remous au sein de l’Église orthodoxe. Vous avez pu suivre dans la presse les réactions suscitées par la résurgence de « l’uniatisme ».

Le mois dernier, je rencontrais au noviciat un jeune Roumain, issu de cette Église gréco-catholique ; je lui demandais ce qu’il pourrait vivre comme religieux une fois rentré chez lui : « Je crois, me répondait-il, qu’il y a une évolution, en théologie ou en catéchèse, à faire vivre par les chrétiens roumains. Comme religieux, nous avons beaucoup à faire parce que la vie religieuse apostolique n’existe pas chez nous. Il n’y a que des moines, les Basiliens ».

Comment ces jeunes religieux se situeront-ils demain ? Je suis convaincu que la vie communautaire, dans laquelle ils baignent en France durant leur formation, fera d’eux les témoins de ce renouveau spirituel marqué pour nous par le Concile Vatican II. Depuis trois ans, mes séjours en Roumanie m’ont fait comprendre combien l’énoncé : « Église-Peuple de Dieu » a pu transformer notre comportement chrétien et faire prendre des responsabilités aux baptisés dans leur Église. Comme la vie religieuse est l’engagement radical du baptisé au service du Royaume, nul doute que des jeunes sauront faire germer en Roumanie ou ailleurs une moisson nouvelle.

Je n’ai pas beaucoup parlé de la Bulgarie. Les locaux du petit séminaire de Plovdic nous ont été rendus. Nous avons un an pour en faire un foyer qui accueille et aide de jeunes Bulgares à discerner leur vocation. Ce que je viens d’évoquer de l’Église gréco-catholique en Roumanie pourrait s’appliquer à l’Église uniate de Bulgarie, beaucoup moins nombreuse, environ dix mille fidèles, contre soixante mille de rite latin. Là encore, la demande spirituelle semble très forte, mais il est certain que nous relevons un défi en jouant le risque de la foi ; dans ce pays, comme ailleurs, où cela nous mènera-t-il ? À quel type d’apostolat communautaire ? Les Bulgares gardent encore le souvenir des Pères français du Collège de Plovdiv ; nous allons leur offrir de jeunes religieux bulgares porteurs de l’Évangile, chez eux, dans une Église minoritaire et dans un style de vie communautaire. C’est un objectif qui prend naissance cette année, espérons qu’il grandira et assurera, en Bulgarie, une relève qui recueillera le testament de foi des anciens.

Conclusion

J’ai conscience de n’avoir fait que survoler notre mission en Roumanie et en Bulgarie. Il y aurait bien des points à approfondir ; j’en souligne au moins deux : comment l’Église uniate pourra-t-elle évoluer sans perdre son originalité et sa crédibilité dans des pays marqués fortement par l’orthodoxie ? Comment l’esprit œcuménique, dont nous nous prévalons en Occident, pourra-t-il se frayer un chemin dans des pays de fortes tensions entre chrétiens de rites et d’ethnies différentes ?

Nous n’avons pas voulu, en Roumanie, que la congrégation soit enfermée dans un type d’Église ou dans un rite. Déjà par le fait d’être en Moldavie de rite latin, alors que notre fondation d’origine est à Blaj, centre de la Métropole gréco-catholique, nous tenons à rester les témoins d’une unité chrétienne toujours à chercher et à vivre entre nous.

2, avenue Debrousse
F-69005 LYON, France

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