Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Seul celui qui aime beaucoup peut devenir chaste

Dominique Nothomb, m.afr.

N°1993-2 Mars 1993

| P. 115-127 |

Comme troisième volet de sa trilogie sur les vœux, le Père Nothomb nous offre, à sa manière volontiers paradoxale, et par là toujours stimulante, sa réflexion sur ce qui, finalement et donc en son origine, est au cœur de la consécration religieuse, au cœur de celui qui se voue « corps et âme », de tout son être, afin « qu’il brûle de l’amour de Dieu et de tous les hommes » (P.C. 12) : la grâce d’une existence chaste où l’Esprit seul promet et réalise toute fécondité.

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Il ne suffit pas d’affirmer que seul le riche peut choisir la pauvreté sans se détruire [1], et que seul celui qui est devenu libre est capable de s’engager dans une obéissance religieuse [2] : il faut ajouter maintenant que seul celui qui brûle d’un grand amour peut tenter de mener une vie parfaitement chaste.

Une question

Un texte dont tous les mots furent pesés, et qui fait autorité, semble dire le contraire. Le décret Perfectæ Caritatis du Concile Vatican II, au n° 12, affirme en effet : « La chasteté pour le Royaume des deux (cf. Mt 19, 12)... libère singulièrement le cœur de l’homme (cf. 1 Co 7, 32-35) pour qu’il brûle de l’amour de Dieu et de tous les hommes » [3]. Cette traduction de l’édition du Centurion laisse échapper la nuance importante du petit mot latin magis - davantage - qui suppose que cet amour existe déjà auparavant, et que le propos et la pratique de la chasteté en favorisent la croissance : mais ils n’en sont pas l’origine.

Une question peut donc se poser, comme elle se posait pour les binômes : richesse/pauvreté, et liberté/obéissance. Ici, nous pouvons nous demander : de l’amour et de la chasteté, « quoi engendre quoi » ? Est-ce la chasteté qui produit, ou augmente l’amour, ou l’amour qui produit la chasteté et l’affermit [4] ? En d’autres mots : faut-il d’abord s’efforcer d’être chaste pour pouvoir aimer Jésus et avec lui notre prochain, ou est-ce l’amour de Jésus qui nous inspire de rester chaste ou de le devenir [5] ?

Pour éviter tout malentendu, commençons par préciser le sens de quelques mots.

Chasteté ?

Le vocabulaire classique de la vie religieuse, officialisé par le Concile (cf., par exemple, Perfectæ Caritatis, 12) et le Droit canonique (canon 599), utilisent le mot « chasteté » pour désigner le premier conseil évangélique dont les religieux font le vœu.

On a fait remarquer bien des fois l’ambiguïté de ce mot, puisque la chasteté est une vertu morale que tout chrétien doit observer, qu’il soit célibataire ou qu’il soit marié. Ajouter l’adjectif « parfaite » n’arrange rien puisque des époux, dans la fidélité de leur vie conjugale, peuvent et doivent eux aussi pratiquer d’une manière parfaite la chasteté qui leur convient. Ce que les religieux promettent, comme le dit clairement le Droit canonique, c’est d’observer la continence parfaite dans le célibat (canon 599).

Le célibat n’est pas une vertu, mais un état de vie qui peut être vertueux ou vicieux. La virginité est d’abord un fait physique qui, de soi, n’est ni vertueux ni vicieux. La continence consiste à s’abstenir d’activité sexuelle d’une manière périodique ou perpétuelle. Elle est vertueuse si elle est motivée par la chasteté. La chasteté, elle, n’est ni une situation de fait ni un état de vie, mais une vertu, comme on vient de le rappeler. Une vertu, on le sait, est une disposition intérieure stable [6] acquise par la répétition des actes ou infusée dans l’âme par un don de Dieu, vertu qui règle l’exercice de la génitalité (et tout ce qui y conduit) selon la droite raison et, pour nous chrétiens, selon la volonté de Dieu telle qu’elle s’est exprimée dans la révélation accueillie par la foi. Il faut donc combiner ces trois concepts : célibat, continence et chasteté, pour définir ce à quoi s’engage le religieux lorsqu’il prononce son vœu de chasteté. Dans l’état de vie de célibat, il promet d’être continent par motivation de chasteté.

Puisque ce qui donne une valeur morale à un comportement humain, c’est la vertu, on désigne ce choix par le mot de chasteté qui en est une. Mais celle-ci ne suffit pas à définir l’objet du conseil évangélique ou du vœu, puisqu’elle peut et doit être pratiquée également dans l’état conjugal. Notre question se précise donc ainsi : est-ce la continence perpétuelle et chaste dans le célibat qui produit, chez le religieux, un accroissement de charité (« afin qu’il s’enflamme d’un plus grand amour » PC 12), ou est-ce la ferveur de l’amour qui pousse un homme ou une femme à choisir de rester continent, par chasteté, dans le célibat ?

Amour ?

La ferveur de l’amour, qu’est-ce que cela signifie ? De quel amour s’agit-il ? Dans notre cas, qui aime qui ? Car dans le mariage, il est également question d’amour, et d’un amour fervent, comme il y est question de chasteté et de chasteté parfaite, et même de continence [7] ?

Pour ce qui concerne le religieux, il s’agit évidemment de l’amour de Dieu et plus précisément de l’amour de Jésus. Les mots, de nouveau, sont expressément ambivalents. Ils désignent à la fois l’amour de Jésus envers moi, et mon amour envers lui. « Jésus se prit à l’aimer », observe Marc dans son récit de l’appel du jeune homme (Mc 10,21). Le verbe grec est agapein. Jésus l’aime sans doute déjà parce qu’il était un parfait observateur de la Loi, ce qui est un amour très humain, mais certainement, et surtout, pour qu’il passe d’une morale de la Loi à une adhésion personnelle à sa Personne, en quoi consiste la morale chrétienne : « Viens et suis-moi ». Amour divin qui consiste à vouloir le bien de l’aimé, non parce qu’il est bon, mais pour qu’il le devienne. Et il ne le deviendra que si, à son tour, il aime celui qui l’a aimé.

Jésus m’aime d’un tel amour, et un jour j’en prends conscience. Je sais alors qu’il porte sur moi son regard et qu’il veut m’accorder le plus grand bien qui puisse m’échoir : m’inviter à le suivre. Or cette invitation est proposée à tout homme. C’est le « oui » par lequel il y répond qui fait de lui un chrétien.

Ce « oui » est un acte de foi, mais aussi d’amour. Se pose alors la question de savoir comment un amour d’agapè, efficace donc, envers Dieu est possible. Car aimer de cette sorte, c’est non seulement vouloir le bien de la personne aimée, ici Dieu, mais de le lui faire, et ainsi de le rendre meilleur et plus heureux qu’il ne l’est présentement. Un homme peut-il aimer Dieu d’un tel amour ?

À cette question il faut répondre d’abord que le Nouveau Testament, aussi étonnant cela soit-il, n’hésite pas à utiliser le verbe agapein pour qualifier l’amour que le chrétien est appelé à offrir à Dieu [8] ; mais un tel amour de charité envers Dieu serait évidemment impossible s’il n’était pas donné gratuitement par Dieu à un homme qui, sans ce don, en serait radicalement incapable. Or l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné (Rm 5,8). Oui, seul l’Esprit Saint, en qui l’amour de Dieu nous est communiqué, peut nous rendre capables d’aimer Dieu, et Dieu en Jésus, d’agapè, donc d’amour efficace.

Il faut cependant préciser que l’amour dont nous aimons Jésus, ou Dieu en Jésus, et l’amour dont Jésus, ou Dieu en Jésus, nous aime, ne sont semblables que par analogie. Un même concept, appliqué à Dieu et appliqué à l’homme, ne peut jamais se comprendre dans un sens univoque. Nous n’aimons jamais Dieu exactement comme Dieu nous aime.

N’empêche que, en accord dans le respect de l’analogie, et sans en sortir, nous pouvons et devons, avec l’Écriture, accueillir avec humilité et admiration le don d’une véritable alliance avec Dieu, une rencontre de deux amours. Jésus m’aime et je l’aime. L’Esprit me communique l’amour de Jésus et me rend capable de lui offrir le mien. Le thème nuptial, qui traverse toute l’Écriture, illustre cet échange de deux amours. Sans doute, cette révélation concerne avant tout l’Église dans son ensemble, mais toute la tradition spirituelle chrétienne l’a interprétée comme s’appliquant aussi à chaque membre vivant de l’Église.

Aimer Jésus

Aimer Jésus s’exprime de multiples manières. Parce que j’aime Jésus, je veux le suivre. Suivre Jésus suppose une série de comportements complémentaires. J’écoute sa parole et je m’efforce de la mettre en pratique. Je veux ensuite travailler pour lui, au service de sa cause, de son message et de son Église. C’est un premier pas. En en faisant un de plus, je me décide à marcher derrière lui et à l’accompagner « partout où il va ». Je quitte ma barque et mes filets, mon milieu de vie et ma famille, éventuellement mon métier, pour demeurer avec lui. Mais il y a encore un degré supérieur d’amour et une manière plus parfaite de suivre le Christ, et c’est de choisir de vivre comme lui. Le serviteur n’est pas plus grand que son maître, et son propos est donc de l’imiter d’aussi près que possible [9].

Imiter Jésus

Pourtant, l’imitation de Jésus est, elle aussi, proposée à tout chrétien. Elle consiste avant tout à avoir dans son cœur les sentiments que Jésus, que l’homme Jésus, portait dans le sien.

À ce niveau, l’imitation de Jésus comporte trois attitudes spirituelles fondamentales, les trois « pentes » de son cœur. L’humilité d’abord, la tendance à la kénose, l’abaissement, l’oubli de soi, le dépouillement, le renoncement, le détachement, la recherche de la dernière place, l’esprit de pauvreté, et ainsi de suite. Ensuite, l’ amour du prochain, la bonté et la miséricorde, l’esprit de service et de dévouement, l’action en vue de procurer à autrui son véritable bien, que ce soit, pour ce qui nous concerne, par le témoignage, ou la parole, ou l’aide sous toutes ses formes : éducation, développement, promotion humaine, libération, dialogue, évangélisation... tous les thèmes à la mode peuvent y trouver place. Mais surtout, avant tout et plus que tout, l’imitation de Jésus consister à fixer son cœur, comme le faisait Jésus, sur la volonté du Père par la prière, l’obéissance, l’action de grâces, le don de soi jusqu’à la mort. Idéal, répétons-le, proposé à tout chrétien et dont la recherche, au moins désirée avec fidélité et persévérance, conduit à la sainteté à laquelle Dieu appelle tous les baptisés.

« Il y a des eunuques... »

Mais l’appel à l’imitation amoureuse de Jésus peut se faire entendre à un autre niveau : celui du choix de l’état de vie. Or, l’évidence est là : Jésus ne fut pas seulement chaste, comme l’a si bien exposé le P. Guillet [10], mais chaste dans la continence d’un célibat librement choisi »pour le Royaume des deux« . Le logion matthéen sur les eunuques se présente comme l’énoncé d’un fait : »il y a« , »ils existent« (Mt 19,12) [11]. Il y en a présentement et de trois sortes : ceux qui le sont par naissance, ceux qui le sont devenus par la volonté des autres, et ceux qui le sont devenus par un choix volontaire. Librement et pour le motif du »Royaume des deux", à savoir de Dieu qui, à lui seul, leur suffit, ils se mettent dans l’impossibilité d’engendrer.

À la suite de certains exégètes, on peut penser que cet énoncé de la troisième sorte d’eunuques contient une auto-révélation de Jésus. Le premier qui a fait ce choix, c’est Jésus lui-même. D’autres cependant ont fait un même choix : c’est un fait déjà présent : Matthieu répète ici, au pluriel : « ils sont/ils existent », et ce fait ne cessera plus jamais d’être vérifié. Mais ce sera alors un don gratuit, accordé à quelques-uns seulement, car tous ne comprennent pas ce langage (Mt 19,11). C’est ici que se situe la vocation au célibat consacré.

On s’est souvent référé, pour fonder le choix d’un célibat chaste par amour pour le Seigneur, à la parole de Paul dans la première épître aux Corinthiens, 7,33-35. Cet état rendrait possible un attachement au Seigneur « sans partage », qui ne serait pas possible dans le mariage. Et peut-être a-t-on raison. J’avoue cependant avoir été impressionné par l’exégèse d’une phrase de Lumen Gentium, n° 42, faite par Mgr Thils se basant sur des notes de Mgr Philips [12]. Le Concile affirme en effet : « Parmi (les conseils évangéliques) il y a en première place ce don précieux de la grâce divine, accordé par le Père à quelques-uns (cf. Mt 19, 11 : 1 Co 7,7) de se consacrer plus facilement sans partage de cœur à Dieu seul dans la virginité ou le célibat (cf. 1 Co 7,32-34) » [13]. Mgr Thils fait remarquer que la traduction de l’édition du Centurion est fautive. Elle a ajouté indûment un « et » qui a été expressément omis dans le texte latin. En traduisant « plus facilement et sans partage », elle induit l’idée que seul le célibat rend possible un attachement sans partage au Seigneur, ce qui serait exclu dans le mariage. Or le Concile refuse cette exclusion, mais reconnaît qu’une consécration de soi au Seigneur avec un cœur sans partage est « plus facile » dans le célibat. Il reste que, on le répète ici comme en d’autres textes, un tel célibat est un don précieux de la grâce divine, comme l’est d’ailleurs le mariage, selon 1 Co 7,7, auquel le Concile nous renvoie.

Le combat

Quittons le domaine des textes pour rejoindre celui de l’expérience. Dans aucune culture et pour aucun homme normal, la continence sexuelle n’est facile ni naturelle. Vivant en Afrique noire sub-saharienne depuis plus de trente-six ans, et m’étant informé à diverses sources, je ne vois nulle part que, en Afrique traditionnelle, le choix d’un célibat chaste, donc d’une continence perpétuelle, y soit reconnu comme une valeur culturelle. La stérilité et, pire, l’impuissance sexuelle n’y sont pas seulement perçues comme un malheur mais comme une honte. Une continence volontaire et temporaire est cependant reconnue en beaucoup d’endroits comme un bien et une obligation. Le P. Matungulu Otene écrit :

Bien avant l’annonce de l’évangile (...) les ancêtres avaient perçu que, dans la continence, il pouvait y avoir une force vitale, une source de vie et de croissance humaine.
La continence était rigoureusement pratiquée à certains moments de la vie. Et elle l’est encore aujourd’hui en vue de sauvegarder et de renforcer la vie qui vient de Dieu par l’entremise des ancêtres. Or si le Muntu (= l’homme) traditionnel observe la continence périodique, ce n’est pas par amour de la continence elle-même, mais bien par amour de la Vie. Être avec la vie, tel est le fondement de la continence.

Et il conclut :

Quoi qu’on ait pu en dire, je suis convaincu que, s’il est une culture où le célibat pour le Royaume peut conserver clairement sa signification, c’est bien la culture « bantu » si assoiffée de fécondité et partant si respectueuse de la sexualité humaine.

Le P. Matungulu connaît mieux que moi sa culture, mais j’avoue être moins convaincu que lui sur sa conclusion. Certes, dans des régions très christianisées du continent africain, le célibat des religieux et celui des prêtres est considéré avec un grand respect et une estime admirative. Je pense cependant qu’il faudra beaucoup de temps encore avant que la mentalité générale, même en milieu chrétien, soit persuadée que ces religieux et ces prêtres sont vraiment continents et chastes dans leur état de célibat, et cela jusqu’à leur mort. Je pense que l’opinion quasi universelle, du moins dans plusieurs pays que je connais, est qu’il est impossible, surtout à un homme, de s’abstenir pendant toute sa vie de relations sexuelles physiques.

En réalité, il est absolument vrai qu’avec les seules forces humaines, une telle continence perpétuelle, par vertu naturelle, est impossible. Les pulsions sexuelles de la personne humaine sont tellement fortes, et la volonté si fragile en ce domaine, qu’on est en droit de dire que, sans un don spécial de Dieu et sans une motivation très forte, aucun d’entre nous, prêtres et religieux, ne pourrait y résister. L’expérience que chacun peut faire en lui-même et les confidences reçues des autres peuvent nous en donner la certitude.

L’issue victorieuse

Un célibat chaste, et la continence perpétuelle, ne vont donc pas de soi. Ils sont certainement en Afrique, et sans doute partout ailleurs, le signe d’une victoire mystérieuse, on dirait presque miraculeuse, d’une force intérieure. Disons le mot : la victoire d’un grand amour. Nous y sommes !

Sans une motivation puissante dans la volonté libre, et, à sa source, sans une intervention surnaturelle de l’Esprit Saint, personne ne peut résister au désir, et à la tentation, de transgresser d’une manière ou d’une autre la vertu de chasteté, dans le célibat comme d’ailleurs dans le mariage.

Selon une doctrine classique de l’Église, éviter, dans ce domaine comme en tout autre, toute faute vénielle est certes impossible dans la condition présente. Se garder du péché grave, par contre, est possible avec la grâce de Dieu, et cela durant toute la vie. Dieu merci, nombreux sont les religieux, les religieuses et les prêtres, en Afrique comme partout ailleurs, qui ont reçu de Dieu d’y parvenir. Ceux qui ne veulent pas le croire, et ils sont nombreux dans ce pays, sont dans l’erreur. Il faut le leur dire.

Mais il faut bien préciser que la seule motivation capable d’y faire parvenir sans dégâts psychologiques est celle qui est inspirée par un grand amour qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu : l’amour de Jésus, découvert dans la foi et donnant naissance à un don total de soi à ce même Jésus dans une réponse d’amour. En dehors de cet amour-là, infusé dans nos cœurs par l’Esprit Saint, pas de chasteté possible dans un célibat jusqu’à la mort.

Un fruit et un signe

Je reviens à la question du début : « Quoi est la cause de quoi » ? Est-ce l’amour qui produit la continence, ou est-ce la continence qui produit l’amour, comme semblait le dire Perfectæ Caritatis (12) ? Cette problématique de la cause et de l’effet ne me paraît pas adéquate. Elle l’est aussi peu que celle du but et du moyen.

Dans toute vie chrétienne, le but est toujours la charité parfaite, cette charité qui n’est jamais un moyen en vue d’une valeur plus grande qu’elle. Mais la charité est aussi une source, une racine que rien, sauf la foi, l’espérance et la grâce, donc l’action de l’Esprit, ne précède.

Comment se situe alors la continence, ou la chasteté dans le célibat, par rapport à la charité ? Certes pas comme un but, qui serait un au-delà de la charité, ni comme un moyen qui la rendrait possible. Il me semble qu’il est plus juste de parler ici de la racine et du fruit, ou de la réalité et de son signe. L’amour de Jésus (« Jésus est amoureux de moi et je suis amoureux de Jésus ») c’est la réalité. Ce qui nourrit cet amour, ce n’est pas la chasteté mais bien l’action de l’Esprit - la grâce - reçue dans la foi. La continence perpétuelle, ou la chasteté dans le célibat, en est le fruit, ou le signe. Non le seul, mais un des plus éclatants, et des plus signifiants.

Fécondité

Le Concile Vatican II précise encore que « la continence parfaite à cause du règne de Dieu a toujours été tenue en grand honneur et considérée par l’Église comme un signe et un stimulant de la charité et comme une source particulière de fécondité spirituelle dans le monde » (L.G., 42 et P.O., 16).

Ces formules sont des raccourcis. Que la continence dite parfaite, donc perpétuelle, soit un signe qui rend visible un amour invisible, nous venons de le dire. Qu’elle soit un stimulant a besoin déjà d’un commentaire. Elle l’est, car elle rappelle à celui qui s’y est engagé qu’elle n’a de valeur chrétienne que par la charité qui l’informe et l’impère, et que sans la charité elle est pratiquement intenable.

Elle est comme une source de fécondité, dit le texte. Mais seule la charité est source de fécondité spirituelle. La continence ne l’est pas en elle-même. Par elle-même, elle est un refus et une maîtrise de soi. C’est la charité qui rend possible l’un et l’autre et leur donne leur fécondité.

Signe eschatologique

La Constitution Lumen Gentium, au chapitre sixième, n° 44, § 5, enseigne que la profession des conseils évangéliques apparaît comme un signe des réalités du monde futur, de ce monde où, comme le dit Jésus, « on ne prend ni femme ni mari » (Lc 20, 35). Cela vaut particulièrement de la chasteté dans le célibat ou de la continence perpétuelle. C’est peut-être à ce niveau que se vérifie au mieux le « plus », signalé tant de fois par le Concile [14], de cet état de vie par rapport aux autres.

Celui qui, poussé par l’amour du Christ, infusé en lui par l’Esprit, a reçu et choisi de vivre dans la continence parfaite et le célibat chaste, non seulement est un signe (comme l’est, d’une autre manière, celui qui est marié) des noces de l’Agneau, mais il en anticipe la réalité, au moins inchoativement. Et que sont ces Noces célestes, sinon la charité - tout à la fois amour de Dieu et amour des hommes - dans sa consommation parfaite et éternelle ?

Le mystère

Il n’y a pas de doute possible : seul celui qui aime beaucoup peut vivre chastement dans le célibat. Cela vaut pour le religieux, mais aussi (avec des nuances que je n’ai pas voulu évoquer ici) pour les prêtres dans l’Église dite « latine ». Cette continence parfaite, fruit et signe du plus grand amour, est un mystère. Elle est un don merveilleux, dont personne n’a le droit de s’enorgueillir, mais dont chacun de ceux et de celles qui l’ont reçu doivent rendre grâce à Dieu qui le leur a accordé. Et dont l’Église entière, en tant que communauté, rend grâce à Dieu.

Elle est un mystère, non pas tellement parce que peu nombreux sont ceux qui « comprennent » comme le dit Jésus, mais parce qu’elle jaillit de l’amour divin, cœur de la Trinité, et ne cesse de s’y replonger. Mais à quel prix ! Quelle mort une telle fécondité suppose ! Quels renoncements un tel amour suscite ! Quels combats une telle victoire couronne ! C’est vrai et il faut le savoir. Mais qu’on souligne aussi le trésor qu’un si grand amour contient et la joie spirituelle que l’intimité avec le Seigneur apporte au cœur de qui le reçoit, et qui le comble.

Cohérence

J’aimerais, pour terminer cette réflexion, évoquer une sorte de triade presque indissoluble, et dont la cohérence m’a toujours frappé. Trois valeurs, ou plutôt trois dons de la grâce, typiquement catholiques (et orthodoxes) apparaissent et disparaissent ensemble, à savoir :

  • le célibat consacré, dont nous venons de parler,
  • la vénération envers la sainte Vierge Marie,
  • la foi adorante envers le Corps eucharistique du Christ.

Qui commence à déprécier l’un de ces dons ne tardera pas à ne plus voir l’importance et l’éclat des deux autres. Qui découvre la merveille spirituelle de l’un d’eux aura vite fait de reconnaître celle des deux autres. On pourrait illustrer cette constatation par divers exemples.

Pourquoi cette connexion nécessaire ou cette connivence spontanée ? Parce que chacun de ces trois mystères est le reflet du mystère central de notre foi : celui de la présence actuelle, parmi nous, du Verbe incarné, ressuscité d’entre les morts, le Seigneur Jésus vivant, aimant, agissant, sauvant : le Fils de Dieu devenu fils de Marie, présent dans l’eucharistie, se donnant à aimer dans une alliance où l’homme peut se livrer dans un don entier de lui-même. Le réalisme de cette présence actuelle de Jésus se révèle dans chacun de ces trois signes : Marie qui est sa mère ; l’eucharistie qui est son Corps ; le célibat consacré et chaste, fruit de son amour.

Seul celui qui aime beaucoup Jésus, fils de Marie et présent dans l’eucharistie, peut demeurer chaste jusqu’à la mort, fidèle à son propos de continence pour le Royaume des cieux.

Paroisse NDOGUINDI
B.P. 210 MOUNDOU, Tchad.

[1« Seul le riche peut devenir pauvre, » dans Vie consacrée, 1991, 118-129.

[2« Seul un homme libre peut devenir obéissant », dans Vie Consacrée, 1992, 301 - 317.

[3« ...ut magis accendatur caritate erga Deum et homines universos... »

[4En langage scolastique : quelle est la vertu qui « informe » ou « impère » l’autre ? Si la question est posée en ces termes, la réponse est obvie. Car dans la structure des vertus infuses, la charité, vertu théologale, informe toutes les vertus morales (et peut les impérer) et non le contraire. Un acte de la vertu morale de chasteté n’est cependant pas élicité par la charité. Mais le langage courant ne raisonne pas selon de telles catégories.

[5Comme l’affirme Paul VI : « Seul l’amour de Dieu (...) appelle de façon décisive à la chasteté religieuse », dans Evangelica Testificatio du 29 juin 1971, n° 3.

[6Le langage scolastique parle de habitus qui n’a pas le même sens que le mot français « habitude », et que le P. Yves Congar traduit par le néologisme « ayance ».

[7Non seulement de continence périodique, mais de continence perpétuelle, au moins dans des cas extrêmes auxquels s’appliquerait, selon certains exégètes, la parole de Jésus en Matthieu 19,12.

[8Par exemple en Mt 22,17 et par. ; Rm 8,28, etc.

[9Cette progression qui va du « pour lui » au « avec lui » puis au « comme lui » se retrouve en filigrane dans la méditation du Règne des Exercices spirituels de saint Ignace (91-98).

[10J. Guillet, s.j. « La chasteté de Jésus-Christ”, dans Christus, 1992, 193-203.

[11eisin en grec.

[12G. Thils, « L’appel universel à la sainteté dans l’Église », dans Communia., novembre-décembre 1990, 81.

[13Selon l’édition du Centurion, la référence est bien « Cf. 1 Co 7,32-34 ». Mais il faut certainement y ajouter le verset 35, qui contient la mention de l’attachement au Seigneur sans partage.

[14« Plus facilement » LG 42, 3 ; « de plus près », « plus clairement », « plus pleinement » LG 42, 4 ; « avec plus d’abondance », « de plus près » LG 44, 3 ; « plus parfaitement », « conformité plus grande » LG 46, 1 ; « plus profondément » LG 46, 2 ; « plus librement, plus fidèlement » PC 1, 2.

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