Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Avouer son péché

Bernadette Delizy

N°1993-2 Mars 1993

| P. 98-108 |

Au cœur du sacrement de la réconciliation, palpite l’aveu. Sans verser aucunement dans le psychologisme, mais très attentive à la complexité humaine de cet acte spirituel, Sœur Delizy nous aide à ressaisir l’essentiel de son mouvement et du contenu de chacun de ses moments en nous conduisant, avec beaucoup de finesse, vers ce dessaisissement de soi où se prépare, dans l’émerveillement, le renouvellement de l’alliance avec Dieu et, en elle, avec tous, dans la communion ecclésiale ainsi restaurée. Et de ce pardon, qui pourrait se passer ?

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Avouer son péché, cette « matière première » du sacrement de réconciliation, est une opération délicate. S’y mêlent et s’y succèdent la relecture de sa propre vie ou d’une tranche de sa vie, le discernement sur ce qui est effectivement péché, la reconnaissance de soi comme auteur et le fait d’exposer sa faiblesse au regard d’un autre. À chaque pas de la démarche, le chemin à prendre est plein d’embûches ; il ne s’éclaire que dans le contexte de l’alliance entre Dieu et les hommes. C’est ce que nous essaierons de souligner ici en analysant chacun des temps qui conduisent à cet aveu.

Relire sa vie

On ne peut a priori parler de premier temps pour la relecture de la vie. Ce serait oublier, par exemple, la créativité de Dieu pour rejoindre chaque homme et lui révéler tant son amour que son péché ; ce serait oublier également cette certitude première d’être coupable éprouvée par certains. Nous commençons par ce point parce que dans la pratique de beaucoup - beaucoup parmi le petit nombre de ceux qui reçoivent ce sacrement - « relire » reste comme un automatisme fondateur d’une démarche. Quand la perspective d’une grande fête, la perception d’un long délai depuis la dernière confession les poussent à envisager ce sacrement, ils commencent par regarder leur vie.

Vouloir regarder sa vie, c’est d’abord laisser monter ou chercher à faire survenir à la mémoire ce qui (s’) est passé, reconquérir ce qui n’est déjà que souvenir. Ce mouvement vers ce qui n’est plus est expérience conjointe de possession et de dépossession. Inaptitude de l’homme à prendre sur lui (comprendre) hier, tandis qu’il en est solidaire.

Dans son désir de saisir son existence dans la durée et non comme succession d’instants, l’homme re-lie son histoire. L’événement ponctuel prend sens en s’inscrivant dans une chronologie. Le passé est interprété à la lumière du présent et vice versa, tandis que déni, occultation, focalisation sur un point, etc. entrent aussi dans cette ré-écriture.

Une double interrogation se profile alors dans ce travail :

  • ce que j’ai vécu est-il l’interprétation que j’en donne ?
  • suis-je l’image que je me fais de moi-même ?

La question de l’identité est posée en même temps que celle de la vérité du discours, quand l’homme est à la fois le lecteur, l’objet de la lecture et l’auditeur de sa propre vie. En ce point, le sujet se morcelle ou cherche une cohérence qui le reconstruise.

Trois voies au moins peuvent se présenter, à ce niveau, à celui qui veut « faire examen de conscience » en vue d’avouer son péché.

Première voie : prendre le péché comme seul alphabet. Cela suppose d’avoir déjà un a priori sur ce qu’est le péché et sur la forme qu’il peut prendre en sa propre vie. Mais est-ce si évident ? Toute la démarche consiste alors à dépister ce « péché », le traquer même. C’est oublier que le jour est lumière et ténèbres, que la moisson est bon grain et ivraie. En voulant extraire les ténèbres, on s’y enfonce. Le visage de Dieu lui-même, comme celui de toute bonté, s’estompent. Dans cette course poursuite, le mal, ou ce qu’on nomme tel, est devenu obsession.

Seconde voie : se faire le centre de tout. Il s’agit ici de relire son histoire par rapport à l’idée qu’on se fait de soi, s’appuyer sur les images de ce que l’on aurait voulu ou voudrait être, y compris dans une relation à Dieu. La référence est un idéal, considéré comme modèle du bon disciple, éventuellement adapté à la carrure de l’homme que je suis. Le narcissisme inhérent à toute relecture s’épanouit alors

  • soit sous le mode de l’autosatisfaction, comme chez certains pharisiens qui désirent ce qui les ronge de l’intérieur (à commencer justement par cette autosatisfaction !)
  • soit sous le mode de l’autodépréciation par polarisation sur les images négatives.

L’examen consiste alors en une sorte de comparaison entre moi et mon image. Circuit fermé s’il en est.

Troisième voie : sortir du binôme (moi - mon péché) en accueillant Dieu. L’accueillir non comme un troisième élément qui ferait passer du binôme au trinôme, mais comme « élément » qui change le rapport des deux autres par son extériorité même. S’engager sur cette voie, ce n’est plus prendre son péché - du moins ce que l’on nomme ainsi - ou ses images comme clefs de lecture, mais faire acte de foi en Dieu qui fait route avec les hommes, en Dieu interlocuteur de ma vie comme de toute vie, le Dieu de l’alliance. Croire ? Commencer par lui demander la grâce de reconnaître toutes choses me concernant comme celles d’un enfant de Dieu, lui demander sa lumière pour redécouvrir ma vie comme une aventure avec lui.

Ces voies ne sont pas séparées ; elles se croisent et s’entrecroisent souvent dans l’expérience de chacun. Tout le travail de la grâce, toute la vigilance personnelle consistent à essayer de revenir sans cesse ou de demeurer en cette troisième voie. Lieu paradoxal : c’est précisément dans la conversion du regard (le voir, lui... en cessant de river les yeux sur soi-même et sur son péché) qu’est retrouvée non pas l’image, mais l’identité fondatrice de soi. L’accueillir, c’est se recevoir de lui. Nous y reviendrons plus loin.

L’expérience du plus jeune des deux fils de l’évangile éclaire ce qui vient d’être dit.

Le point de départ de sa relecture semble être la faim, faim physique sans doute, faim de reconnaissance peut-être quand les cochons sont nourris alors qu’il ne l’est pas (moi). Son univers, c’est lui, avec ce poids de conséquence d’une vie de désordre (mon péché). Son horizon, c’est lui jusqu’à ce que son regard s’ouvre au visage de son père (lui) reconnu comme bon employeur qui respecte ses ouvriers (maître). Sortie de lui-même qui le pousse à reconnaître sa relation à l’homme qui est son père (lui-moi), à vouloir lui dire ce qu’il appelle son péché (moi-mon péché-devant lui), à reconnaître qu’il ne mérite plus d’être appelé son fils et à demander à être traité comme un serviteur (image de lui-image du père). Mais à ce niveau, c’est encore lui le centre de cette relation qu’il estime pouvoir inscrire en termes de rapport serviteur/maître et non plus en termes de rapport père/fils... sous réserve de l’accord de ce père-maître, bien entendu ! L’image de lui, l’image du père ont changé certes, mais ce sont simplement d’autres images ; elles ne se sont pas effondrées comme images ! D’une certaine façon, l’ouverture au troisième élément « lui » a opéré un déplacement mais on est encore dans une problématique qui n’a pas changé le rapport duel « moi-mon péché ». Notons que le même jeu « moi-mon image de fidélité » emprisonne le fils aîné. Il se dit et se voit « fils », tandis que le cadet se dit et se voit « non-fils ». L’un comme l’autre ont perdu le sens du père (sens : signification, et sens : orientation) ; leur filiation est voilée.

Mais laissons ici la parabole, pour poursuivre la démarche de celui qui cherche à connaître son péché.

Discerner le péché

Celui qui demande à Dieu de le guider dans le regard qu’il porte sur sa propre existence est encore bien démuni pour avancer. Comment va-t-il discerner le péché, même avec la grâce de Dieu ?

Manquer à la loi

La loi donne des repères objectifs. Qu’elle s’appelle commandements de Dieu ou de l’Église, constitutions d’un ordre religieux voire même préceptes de la société, elle délimite le permis et le défendu. Cette séparation est la traduction concrète d’un type de rapport à soi, aux autres, à Dieu, privilégié par celui ou ceux, y compris soi-même et Dieu, qui ont donné cette loi. Regarder la loi procède d’une intention droite, d’un acte de confiance dans le jugement d’autrui ou d’une référence positive au moment où l’on a choisi d’accueillir la loi, c’est-à-dire d’inscrire ce type de rapport au cœur de sa propre existence. Mais peut-on pour autant nommer d’emblée « péché » la déviance par rapport à la loi, si l’on constate la transgression sans saisir en même temps l’esprit qui préside à cette loi ou le motif qui mène à la transgresser ? La reconnaissance du péché n’est pas d’abord mesure scientifique d’un écart entre la loi et la vie personnelle. Cette distance dit quelque chose, certes, encore faut-il savoir quoi ! Que l’on songe simplement à Jésus guérissant le jour du sabbat.

Il y a aussi de nombreux risques à porter trop son attention sur la loi. L’image du moi « idéal », du moi « saint » est forgée dans l’idéalisation de la loi comme règle à suivre. Combien de personnes surnommées « Règle vivante » vivent emprisonnées devant leur miroir par autosuffisance, narcissisme ou impuissance à tenir debout seules ; tandis que d’autres s’enfoncent dans le scrupule. Il manque un souffle, une espèce de folie d’amour... c’est peut-être justement cela leur difficulté, voire leur péché. La loi elle-même n’est pas le tout de la suite du Christ, l’évangile de l’homme riche en est le témoin.

Un regard sur la loi peut à juste titre éclairer la conscience de celui qui fait mémoire de sa vie. Celui qui vit dans une certaine confusion d’esprit ou de mœurs a besoin de ces balises pour s’y retrouver un peu. Mais l’important est de saisir l’amour du frère, l’amour de Dieu ou l’amour de soi qui ont conduit à inscrire cette loi, à la respecter ou qui ont valu de passer outre. C’est dans cette prise de conscience que s’opère précisément le passage de la notion de faute à celle du péché. Passer de la mesure de l’écart à la perception d’un amour ou d’une vie blessés.

Participer au péché du monde

Il y a une quinzaine d’années, certaines pratiques de célébration pénitentielle relevaient d’un autre genre d’appréciation du péché. Les maux du monde martelaient la démarche pénitentielle comme autant de reproches à celui qui aurait pu avoir bonne conscience à trop bon compte : famine, Tiers Monde, torture, apartheid, guerre, violences, etc. étaient les noms du péché collectif du monde. Un vague sentiment de culpabilité montait de l’assemblée : elle était démunie, demandait le secours ou même le pardon du Seigneur, mais se savait de toutes façons dépassée par ces événements à échelle planétaire. Le sens d’une solidarité diffuse, un grand désir d’amour sans frontières accompagnent la désillusion devant la toute-puissance impossible. Est-on responsable à dimension universelle parce que solidaire d’une humanité rongée par le mal ? Est-on coupable d’être impuissant, seul ou avec d’autres ? L’angoisse devant toute la faiblesse humaine serait-elle refus d’aimer ? On sait dans quel cercle infernal, à quelle désespérance peut introduire ce type de questionnement.

Le problème n’est pas de considérer les maux du monde pour éprouver un malaise, une culpabilité, une solidarité. Il s’agit de considérer celui qui est sur ma route et de « faire preuve de bonté pour lui » (évangile du bon samaritain). Une route qui peut d’ailleurs avoir une dimension universelle. « Ouvre mes yeux, Seigneur », dit le cantique, non pour m’éprouver coupable et responsable de tout, mais pour aimer en actes. Si péché il y a, ce ne peut-être que dans le refus de prendre en considération la maladie de cet autre qui est proche, dans le refus d’agir en frère d’humanité. Encore faut-il savoir situer la responsabilité personnelle. « Le péché du monde est en nous, dit H. Bourgeois, il rend opaque notre appartenance et notre solidarité au monde. »

Être mal à l’aise

Un état de malaise est parfois considéré comme signe du péché. Est-ce véritablement un indice de poids ? Prenons quelques exemples. Le trouble issu d’une pulsion non contrôlable est-il expression d’un refus personnel d’alliance avec Dieu ? Non, bien sûr ! L’ennui dans l’oraison ou l’agitation de l’esprit qui peut précéder une prise de décision difficile sont-ils conséquences d’une absence de désir de relation avec Dieu ? Pas davantage ! Être gêné devant ou par telle ou telle personne de son entourage, est-ce ne pas vouloir l’aimer ? La difficulté à assumer un échec est-elle une faute ? Et la honte devant la souffrance de l’innocent, les symptômes psycho-somatiques, le scrupule ou tant d’autres choses ? Où est ici le refus personnel de l’alliance avec Dieu, avec tout ce qu’elle implique d’amour de soi comme du frère ?

À l’inverse, il est vrai aussi que le dégoût de soi peut manifester l’orgueil de celui qui se veut tout-puissant même devant Dieu...

Constater le malaise suppose donc qu’on aille plus loin pour discerner les causes et le sens de ce qui s’exprime ici sans dire son nom. Souvent la présence d’un autre que soi (psychologue, accompagnateur spirituel, ou tout simplement médecin !) aide à découvrir ce qui semble ronger par petites touches ou fait violence. Une présence indispensable en cas de malaise long ou répétitif, en tout cas.

En même temps, le non-malaise n’est pas signe d’absence de péché. Les pharisiens, la femme adultère avant d’être prise en flagrant délit, Zachée et tant d’autres ne se seraient-ils pas considérés comme dans un état de « bien-être » ? Le pharisien qui priait au temple à quelques mètres du publicain n’éprouvait sans doute aucune difficulté dans sa relation à Dieu. Pourtant, dans 1’évangile comme aujourd’hui encore, certains disent : « C’est vrai, je croyais vivre, et cependant, la vie m’échappait ! »

On ne peut donc situer le péché par la seule référence à des sentiments de bien-être ou de malaise.

Se comparer aux saints

Si la loi n’est pas la référence absolue, si les maux du monde ne sont pas mon péché personnel, si le sentiment de bien-être ou de malaise n’indique pas davantage ce que je veux nommer « mon péché », la vie des saints donnerait-elle quelques indications ?

C’est avec prudence également qu’il faut avancer en ce domaine. Dans son cheminement, Ignace de Loyola, qui, d’une certaine façon, était passé du modèle des chevaliers à celui des saints, comprit ensuite qu’il ne devait pas agir comme eux, mais imiter le Christ. Regarder la vie des saints pour essayer de nommer son péché personnel suppose donc un a priori de non-mimétisme, c’est-à-dire refuser toute comparaison et ne voir d’abord en leur vie qu’une façon de suivre le Christ, la leur ! Si regard vers les saints il y a, ce ne peut être que dans cette forme de contemplation d’une histoire d’amour, histoire entre eux et Dieu, entre eux et leurs frères, amour qui invite à entrer dans ce même mouvement d’une manière personnelle. En dehors de ce contexte de lecture, la vie des saints peut représenter une sorte d’en-soi à atteindre. On retombe alors dans la voie du « moi-image de moi ». La relation entre Dieu et celui qui veut relire sa vie est alors considérée à la ressemblance de la relation entre Dieu et ce saint ou ces saints. Elle devient une sorte de modèle préfabriqué. L’unicité de la relation et l’amour même sont perdus dans cette standardisation.

Ces réflexions sur la loi, le péché du monde, le malaise, la vie des saints ont souligné des impasses dans ces lieux pourtant potentiellement porteurs d’une découverte du péché. La question du discernement du péché est restée volontairement ouverte. Continuons la recherche en l’abordant sous un autre angle.

Nommer mon péché

À plusieurs reprises, le péché a été évoqué sous l’expression « rupture » ou « refus » d’une alliance offerte. L’alliance est une relation personnelle. Le péché touche la relation entre telle personne et Dieu. Alors, comme cela a déjà été suggéré, c’est l’alliance qu’il faut regarder et non la rupture possible, probable ou réelle.

Dans le rituel de la célébration du sacrement de réconciliation, l’Église propose au pénitent de « confronter sa vie avec l’exemple et les commandements du Christ » (R., 15), soit en se préparant seul, soit en lisant la parole de Dieu avec le prêtre. « En effet, la parole de Dieu éclaire le croyant pour lui faire discerner ses péchés, l’invite à la conversion et à la confiance en la miséricorde divine » (R., 16).

Les dangers exposés plus haut au sujet de la loi et du modèle que représente la vie des saints demeurent vrais si on les applique aux commandements du Christ ou à sa personne même, en donnant à « confronter » le sens de « mettre des personnes en présence pour comparer leurs dires » (Petit Larousse). La comparaison est justement impossible car entre l’homme et l’Homme-Dieu, il n’y a aucune commune mesure. On peut seulement en arriver à reprocher à Jésus d’être toujours parfait !

Ce face-à-face avec la vie et la personne du Christ ne peut se faire qu’en tant qu’il est découvert comme le bon Pasteur, qui veut que ses brebis aient la vie et l’aient en abondance, reconnu comme Dieu qui se compromet à la table des pécheurs, accueilli comme envoyé du Père pour le salut des hommes. Dans la seule optique du Dieu-Juge, la personne ne peut que perdre pied devant sa faiblesse, son imperfection, et s’enliser dans le gouffre que représente son péché, quand bien même elle ne pourrait le nommer tel. Si, par ailleurs, l’on se situait froidement face à cet « étranger », on demeurerait dans le comparatif, un comparatif dénué de relation.

L’acte de foi fait plus haut (« croire en Dieu qui fait route avec les hommes, en Dieu Père ») s’épanouit alors en reconnaissance de la vie donnée en son Fils : « pour nous les hommes et pour notre salut, il descendit du ciel ». Même dans l’obscurité ou le doute, l’acte de lire la parole de Dieu comme parole de vie, de regarder ainsi la vie du Christ, est acte de foi dans le salut. L’écoute et la contemplation de la parole deviennent signes d’une confiance donnée. Alors l’émerveillement devant la vie qui s’offre, devant l’amour qui se donne d’une manière ou d’une autre, provoque, comme en écho, un appel à avancer dans cette ligne. Le désir s’éveille et met en route. Dans cet avenir ouvert, peut être reconnue la fermeture passée. La dimension du péché se recueille comme un fruit de la contemplation du visage de l’amour, un amour qui purifie la conscience et rend capable de rester devant lui. Le péché, ou ce qu’on croyait tel, n’est plus une transgression entre ce Tout-Autre tellement parfait et moi qui ne l’égalerai jamais (mais dire « je n’y arriverai jamais », n’est-ce pas encore crispation sur soi ?). Le péché est trahison, certes, mais ce qui est premier, c’est l’amour. La contemplation du Christ éclaire, comme en retour, l’existence de celui qui, d’abord, a accepté de ne plus regarder sa propre vie pour y saisir la mort. La vraie folie de celui qui meurt par amour renvoie à la fausse sagesse de celui qui vivait hors de l’amour. Regard sur la croix où l’homme recueille la vie jaillie d’un cœur transpercé, où l’homme découvre la vie prête à sourdre du cœur de son propre péché. Là, et là seulement, l’homme peut nommer son péché, c’est-à-dire désigner à la fois l’alliance et la rupture. Le repentir et le désir de conversion sont les deux fruits de cette double confession de l’amour et de sa trahison. Le repentir n’est pas le regret d’une faute passée qu’on voudrait n’avoir pas faite. Il est la cicatrice d’une blessure d’amour. La conversion prend appui non sur la faiblesse dénudée, mais sur la lumière accueillie. Éprouvé, celui qui se découvre pécheur avance désarmé vers celui qui porte sur lui son péché.

La parabole du père et des deux fils, déjà abordée précédemment, suggère cela également. Sur son chemin, le plus jeune ressasse : « Père, j’ai péché... » Mais sait-il vraiment ce qu’est « pécher » ? Sa vie de désordre ? L’héritage dilapidé ? Toutes choses qu’un bon fils ne devrait pas faire ? Il n’est pas digne d’être appelé fils. Discours sur sa pureté perdue où n’apparaît pas encore la paternité retrouvée, mais seulement la bonté de ce maître. Il l’appelle « père », mais il veut que ce « père » le traite en serviteur ! La fausse image du père, qui ne serait plus père parce que lui ne se considère plus fils, s’écroule sans doute à ce moment précis où ses yeux s’ouvrent à la manifestation de l’intensité de l’amour du « maître » qui le reconnaît « fils ». Il est donc fils hier, aujourd’hui et demain, parce que son père prend avec lui la misère de son propre enfant. Et l’on sait comment l’aîné, au cœur de sa suffisance, sera invité à retrouver lui aussi la fraternité par la filiation reconsidérée.

Avouer à l’Église

L’aveu est l’acte ultime de dessaisissement de mon péché

S’en dessaisir, c’est à la fois le saisir, c’est-à-dire acquiescer à sa propre histoire dans sa dimension de rupture et d’alliance et, en même temps, s’en désolidariser : « Cet homme mort que j’étais, est revenu à la vie ». Refuser de s’enfermer sur la contemplation de sa propre histoire, refuser de se fixer dans le passé, mais au contraire, s’exposer à la vie que le Christ donne en sa mort, accueillir l’avenir qu’il ouvre.

S’en dessaisir, c’est reconnaître la double confession de mon péché et de la miséricorde de Dieu comme œuvre de l’Esprit et en témoigner devant l’assemblée : en être témoin devant le prêtre au moment du sacrement, en être témoin devant les frères qu’il signifie, en être témoin public par une vie convertie.

S’en dessaisir, c’est déposer sa responsabilité entre les mains de l’Église sainte :

  • confesser avec elle le seul Saint, qui donne sa vie pour le péché du monde,
  • offrir, par elle, cette rupture au cœur du mystère de mort et de résurrection du Fils,
  • accueillir d’elle et avec elle le pardon de Dieu, de qui vient toute fidélité,
  • recueillir enfin la fraternité dans la filiation retrouvée.

Cet abandon est acte de foi en l’Église.

L’aveu est habituellement précédé ou suivi d’une parole du prêtre, voire d’un dialogue entre les deux personnes, avant que ne soit donné le pardon. C’est parfois un long échange pour clarifier ce qui relève d’une responsabilité personnelle et d’une rupture d’alliance, parfois des paroles nettes face au scrupuleux, parfois l’émerveillement devant ce qui est dit de l’œuvre du Seigneur, etc. Au-delà de la différence des itinéraires qui conduisent à demander et recevoir ce sacrement, l’important est que dans ce dialogue soit réalisé, signifié et reconnu ceci : avouer son péché est un chemin de grâce, un acte de foi, l’accueil de l’aujourd’hui de l’alliance. Alors peut être demandé, donné et reçu le pardon.

7 rue Poulletier
F-75004 PARIS, France

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