Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le catéchisme de l’Église catholique et la vie consacrée

Une première lecture

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°1993-1 Janvier 1993

| P. 42-47 |

En réponse à l’actualité, il convenait d’ajouter à l’enquête précédente une réflexion plus ample sur ce même thème. Celle-ci intègre donc l’apport important de l’exposé du mystère chrétien que nous propose le Catéchisme de l’Église catholique. Son autorité est grande, celle du magistère ordinaire, et la genèse de son élaboration lui donne un poids certain. L’auteur, dont nos lecteurs connaissent la grande compétence en cette matière, nous aide à bien percevoir la valeur de ce texte, sa nouveauté aussi et son ouverture « dont la perspective s’étend loin devant nous ».

Le Catéchisme de l’Église catholique vient d’être publié en français [1]. Il a été précédé de peu par l’étude historique de M. Simon, Un catéchisme universel [2]. dont nous dirons un mot au passage. L’objet de ces pages sera de parcourir le nouveau document magistériel [3] sous l’angle précis de la vie consacrée, comme nous l’avons déjà fait pour le Livre de la Foi des Évêques de Belgique [4] et le Catéchisme pour adultes des Évêques de France [5]. On lira par ailleurs, dans cette même livraison, une réflexion plus approfondie sur la vision de la vie consacrée dans les principaux catéchismes européens [6].

Avant d’entrer dans le vif de notre sujet, notons que l’ouvrage mentionné du Professeur Simon considère, “du Concile de Trente à nos jours”, la genèse du Catechismus ad parochos de 1556, le projet d’un “Petit catéchisme pour tous les fidèles” que Vatican I ne put mener à bien, les avatars de cette cause à Vatican II, qui opta (Cf. Christus Dominus 44) pour la composition d’un “Directoire catéchistique général” – paru en 1971, alors que Paul VI avait déjà proclamé sa “Profession de foi” (30 juin 1968) -, enfin, l’après-Concile avec les Synodes de 1974 sur l’évangélisation (Cf. Evangelii nuntiandi, 1975), de 1977 sur la catéchèse (Cf. Catechesi tradendx 1979) et le Synode extraordinaire de 1985, vingt ans après Vatican II. C’est de cette dernière assemblée que date la suggestion dont nous tenons aujourd’hui le précieux résultat.

On nous permettra en effet de penser autrement que l’auteur l’interprétation d’une si longue histoire. S’il est clair que Vatican II a jugé suffisante la composition d’un “Directoire”, il est tout aussi plausible que les Pères synodaux se soient ralliés, différence des temps oblige, à la proposition d’ailleurs “très générale”, aux dires du Rapport final, de disposer d’un “point de référence pour les catéchismes ou exposés globaux qui sont composés dans plusieurs pays” [7]. Pourquoi donc la parution du présent Catéchisme est-elle présentée comme en deçà de certains enseignements de Vatican II [8], alors qu’une telle publication aurait été, à l’époque des pressentiments conciliaires, simplement prématurée ? Pourquoi cet accent sur l’aboutissement d’un effort ancien, minoritaire, mais romain ? La probité des premiers chapitres ne pouvait-elle s’achever sur une introduction plus irénique à une œuvre rendue et jugée partout si urgente ?

D’aucuns mettront en évidence, dans d’autres études, l’architecture interne du Catéchisme, avec ses quatre parties : la profession de foi (Credo), la célébration du mystère chrétien (liturgie et sacrements), la vie dans le Christ (morale et commandements), la prière chrétienne (révélation et Pater). D’autres montreront sans doute la richesse scripturaire, patristique et spirituelle du propos dogmatique. Qu’il nous suffise de parcourir le nouveau Catéchisme au point de vue choisi de la vie religieuse et consacrée.

Un enseignement majeur : la vie consacrée dans l’Église (1re Partie, §§ 914-945)

Que le Catéchisme consacre quatre pages à la vie vouée à Dieu seul (sans compter les autres affleurements du même sujet) constitue en soi un acquis considérable pour un état de vie somme toute toujours en recherche, depuis le Concile, d’un souffle doctrinal. Qu’il le fasse dans la partie pneumatologique du Credo (1re Partie, 2. section, chapitre III : “Je crois en l’Esprit Saint”) doit être relevé. Qu’il s’agisse enfin de l’article “Je crois à la Sainte Église catholique” (a.9) ne peut surprendre ceux qui se souviendront de la place donnée aux religieux dans Lumen gentium (ch.VI). Comme la Constitution dogmatique, le Catéchisme situe l’Église dans le dessein de Dieu (§ 1 ; Cf. LG I) et la présente tout ensemble comme Peuple de Dieu, Corps du Christ, Temple de l’Esprit Saint (§ 2 ; Cf. LG II), avant de reprendre ses quatre “notes” (§ 3). Le §4 qui nous intéresse, est intitulé “Les fidèles du Christ - Hiérarchie, laïcs, vie consacrée” (Cf. LG III à VI). Toujours inspiré de Lumen gentium, le traité sur l’Église médite ensuite sur la communion des saints (§ 5 ; Cf. LG VII) et la place de Marie, Mère du Christ et Mère de l’Église (§ 6 ; Cf. LG VIII).

Après avoir défini la constitution hiérarchique de l’Église (I) et les fidèles laïcs (II), le § 4 considère encore, parmi les “fidèles du Christ”, ceux qui relèvent de l’état de vie constitué par la profession des conseils évangéliques (III). Huit sous-titres décrivent cette “vie consacrée” (§§ 914 à 933, auxquels il faut ajouter les sommaires ou “En bref” des §§ 944 et 945).

Dans la séquence Conseils évangéliques et vie consacrée (§§ 915-916), l’état religieux apparaît comme l’une des formes de la “vie consacrée”, elle-même entendue, à la suite du Concile, comme profession de certains conseils évangéliques. Solitaire ou commune, elle s’est développée à la manière d’“un grand arbre”, qui aurait donné “de multiples rameaux” (§§ 917-919). Après cette introduction sémantique et historique sont examinées, de manière extrêmement nuancée, les diverses formes de vie consacrée : la vie érémitique (§§ 920-921), la virginité consacrée (§§ 922-924), la vie religieuse (§§ 925-927), les instituts séculiers (§§ 928-929) et, en retrait, les sociétés de vie apostolique (§ 930). Une réflexion finale sur l’intime réciprocité de la consécration et de la mission (§§ 931-933) trace la perspective missionnaire d’une vie toujours vouée au “Roi qui vient” : que ce témoignage “soit public, comme dans l’état religieux, ou plus discret, ou même secret, la venue du Christ demeure, pour tous les consacrés, l’origine et l’Orient de leur vie” (§ 933). Les “En bref” qui se rapportent à cette doctrine donnent, en deux phrases très frappées, la substance de l’enseignement conciliaire sur la nature de la vie consacrée (§ 944) et son rapport au baptême comme au bien de toute l’Église (§ 945).

Le mérite du Catéchisme est certainement, en un domaine très renouvelé par le Concile, d’articuler au mieux la doctrine. On pourra regretter que le concept de “consécration”, le plus englobant depuis la Constitution Provida Mater de Pie XII (1947), connaisse d’évidentes limites, puisque ce vocabulaire est par excellence celui du baptême et de la confirmation (Cf. § 1535), puis des “consécrations particulières” de l’ordre et du mariage (ibidem). Mais il est également utilisé pour certains sacramentaux (§ 1672), parmi lesquels “la bénédiction de l’abbé ou de l’abbesse, la consécration des vierges, le rite de profession religieuse”.

Il faut en conclure que le Catéchisme, sur ce point comme sur tous les autres, n’a pas tranché les discussions d’écoles, mais s’est efforcé de formuler l’état présent du magistère le plus habituel. Le travail des théologiens s’en trouve d’autant plus requis.

D’autres affleurements (IIe et IIIe Parties)

Outre le concept si accueillant de “consécration”, d’autres éléments essentiels de la vie consacrée permettent, grâce à l’indispensable Index, d’élargir un peu nos recherches. La notion même de “conseils évangéliques”, dont la profession spécifie la vie consacrée, doit être retenue tout d’abord.

On la trouve à deux reprises dans la partie morale (IIIème Partie) du Catéchisme, laquelle se fonde sur les Béatitudes [9]. Au § 1973 (Cf. aussi 1974 et 1986), les conseils évangéliques sont définis, de manière thomiste, par rapport aux commandements de Dieu : “Les préceptes sont destinés à écarter ce qui est incompatible avec la charité. Les conseils ont pour but d’écarter ce qui, même sans lui être contraire, peut constituer un empêchement au développement de la charité”. Au § 2053, c’est-à-dire dès l’ouverture de la section sur les dix commandements, est indiqué, en Mt 19, 21 et parallèles, le fondement évangélique d’un tel enseignement [10] : “Dans les Évangiles synoptiques, l’appel de Jésus adressé au jeune homme riche de le suivre dans l’obéissance du disciple et dans l’observance des préceptes est rapproché de l’appel à la pauvreté et à la chasteté. Les conseils évangéliques sont indissociables des commandements”.

Dans cette partie morale se trouve aussi le développement le plus circonstancié sur “la chasteté chrétienne” (§§ 2348-2350), laquelle comporte notamment “la virginité ou le célibat consacré” (§ 2349). Cependant, “la virginité pour le Royaume” a été envisagée, dès la deuxième Partie, au début du sacrement de mariage et de concert avec lui (§§ 1618-1620). Avant même que ne se déterminent les formes diverses de la vie consacrée, l’appel du Christ à l’imiter dans son mode de vie (Mt 19,12) s’affirme comme le principe d’une telle vocation.

Quant au terme “religieux”, le Catéchisme, qui en fait quelque usage quand il décrit la vie consacrée (§§ 897, 916, 925-927), l’emploie ensuite parcimonieusement : à propos de la prière publique de l’Église que partagent “clercs, religieux et laïcs” (§ 1174), du rite liturgique que suivent certains ordres (§ 1203), du supérieur qui donne judiriction pour le ministère de la réconciliation (§ 1462), des “voeux de pratiquer les conseils évangéliques” (§ 2103).

Pour le reste, des thèmes comme “appel”, “célibat”, “mission”, “obéissance”, “pauvreté”, “témoignage”, “vocation”, qui appartiennent au champ sémantique de la vie religieuse ou consacrée et sont bien représentés dans le Catéchisme, y relèvent de la vie chrétienne tout court, et ce n’est pas le moindre des enseignements de notre ouvrage.

Comme nous le disions à propos de la situation de la vie consacrée dans l’Église (1re Partie), le ressourcement du vocabulaire spécifique aux consacrés à partir du dynamisme sacramentel (2e Partie) et moral (3e Partie) de la vie chrétienne est certainement un grand acquis. Dans quel sens ?

Une vie pour Dieu (4e Partie)

La Quatrième Partie du Catéchisme porte sur “la prière chrétienne” dont elle traite en deux sections : ce qu’est la prière, de l’Ancien Testament à l’Heure de Jésus ; la prière du Seigneur, un commentaire du “Notre Père”. Intimement uni à la Partie morale, qui s’achève sur le désir de voir Dieu, l’exposé doctrinal atteint ici son sommet spirituel.

Pour la vie consacrée, qui relève déjà du mystère de l’Église, de la fécondité des sacrements et de la pratique morale catholique, il y a là un enseignement supplémentaire. Même si elle n’est nulle part nommée dans cette Quatrième Partie, même si aucun de ses éléments constitutifs n’y apparaît, il demeure que “la relation vivante et personnelle avec le Dieu vivant et vrai” qui définit la prière (§ 2558) définit aussi l’existence consacrée et qu’il faut en tirer toutes les conséquences.

Extraite des œuvres de Thérèse de l’Enfant Jésus ou de Jean Damascène (§ 2558, Cf. 2590), la description de la prière chrétienne trouve dans la prière de Jésus sa plénitude (par rapport à l’Ancien Testament) et son modèle (car Jésus prie, enseigne à prier, exauce l’imploration), tandis que la prière de Marie inaugure l’action de grâce de l’Église, laquelle bénit et adore, demande et intercède, rend grâce et loue, en particulier dans l’Eucharistie, qui “contient et exprime toutes les formes de la prière” (section 1, chapitre I).

La tradition de la prière (ch.II) est d’abord œuvre de l’Esprit, qui nous conduit au Christ, source (§§ 2652-2662) et chemin de la prière (§§ 2663-2682), et elle reconnaît dans l’Ave Maria le premier des “guides pour la prière” (§§ 2683-2696). La vie de prière (ch.III) peut connaître des expressions diverses (§§ 2700-2724), elle est toujours un combat (§§ 2725-2745) qui demande vigilance du coeur, confiance filiale, persévérance dans l’amour, et s’achève dans la prière sacerdotale (§§ 2746-2751), où Jésus nous “donne la ‘connaissance’ indissociable du Père et du Fils (...) qui est le mystère même de la Vie de prière” (§ 2751).

La prière sacerdotale inspire encore les sept demandes du “Notre Père” (Cf. § 2758), méditées dans la deuxième Section (§§ 2759-2854). La doxologie finale (“Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la gloire et la puissance”) est méditée ultimement (§§ 2855-2856), comme l’Amen où s’exprime notre Fiat concernant les implorations du Pater (Cf. § 2865) : qu’il en soit donc ainsi.

Pourquoi, pensons-nous, cet admirable traité confère-t-il à la vie consacrée une dimension supplémentaire ? C’est que le langage théologique, en ce qui concerne la vie religieuse et consacrée, s’est toujours trouvé de quelque manière inadéquat à cette efflorescence (“un grand arbre, de multiples rameaux”) du don de Dieu. Le vocabulaire de la consécration [11] (même s’il subsume aujourd’hui toutes les formes, instituées ou non, de la “profession des conseils évangéliques”) ne convient pas totalement à un engagement que la sequela (ou imitatio) Christi a longtemps défini, en deçà même des voeux, ou de la “vie commune” [12] ou du témoignage public, diversement canonisés par le récent Code [13].

En situant toute la vie chrétienne à l’intérieur du dialogue du Fils avec son Père dans l’Esprit, le Catéchisme ouvre une perspective réellement fondatrice. Ce n’est pas suggérer que toute vie consacrée soit, sans plus, vouée à la vie contemplative, c’est découvrir comment toute proximité du Christ (et comment définir autrement la profession des conseils évangéliques ?) s’ordonne à son action rédemptrice, en ce qu’elle a de plus intime (“que ta volonté soit faite”), avant même d’être vie de sa vie (Troisième Partie), célébration de son mystère (Deuxième Partie), profession de la même foi (Première Partie).

La question des fondements scripturaires de la vie religieuse ou consacrée n’est sans doute pas le plus urgent de ses défis, lequel consisterait plutôt en son inscription dans ce combat de l’Église et du Christ pour Dieu. C’est le mérite du Catéchisme d’avoir fait, en la matière, le point de la doctrine, mais aussi de permettre, par surcroît, une avancée dont la perspective s’étend encore loin devant nous.

Rue Gaston Bary, 65
B-1310 LA HULPE, Belgique

[1Édité par Plon-Mame, 1992.

[2(Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium 103), Leuven, Peeters, 1992.

[3La Constitution apostolique Fidei depositum (11 octobre 1992) lui confère l’autorité du magistère ordinaire.

[4Cf. VC 1987-5,312-313.

[5Cf. VC 1991-2,126-127.

[6Voir pages 26-41.

[7Et, comme on le sait, dès 1966 aux Pays-Bas (M. Simon. o.c., 428 pour la citation).

[8Entre autres, o.c., 430.

[9Nous avons renoncé à évoquer ce thème, qui définit la vie chrétienne tout au long de l’ouvrage.

[10C’était déjà le cas, bien que d’une manière plus voilée, dans l’“En bref” du § 1986, qui cite LG 42.

[11On peut lire sur ce point, pour ce qui regarde le Concile, l’étude d’A. Queralt, “La valeur de la consécration religieuse à Vatican II”, in Vatican II. Bilan et perspectives. Vingt-cinq ans après (1962-1987), tome III (Recherches. Nouvelle série, 17), Montréal/Bellarmin ; Paris/Cerf, 1988,37-80.

[12On sait que l’expression n’apparaît pas comme telle pour caractériser la vie religieuse, à Vatican II, qui parle, au numéro 15 de Perfectae caritatis, de “vie à mener en commun” (vita in communi agenda).

[13On comparera à cet égard le c.573, commun à toutes les formes de la vie consacrée, et le c.607, qui spécifie la vie religieuse.

Mots-clés