Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les religieuses européennes au service de la santé et du développement (1639-1989)

Élisabeth Dufourcq

N°1992-6 Novembre 1992

| P. 359-371 |

Pour rares qu’ils soient dans notre revue, les articles « scientifiques » du genre de celui-ci sont d’un très grand intérêt pour la connaissance que peut avoir d’elle-même la vie religieuse apostolique. Le radicalisme du don de soi qu’elle implique, l’engagement missionnaire au service des peuples rencontrés s’inscrit, on le lira avec l’attention de l’historien ou du sociologue impartial, en chiffres bruts et pourtant éloquents. Certes, la quantité n’est pas ce qui est décisif en cette matière, mais de ces vies offertes et usées jusqu’au don suprême, on peut et on doit rendre grâce. Quelles qu’aient été, par ailleurs, les circonstances parfois hasardeuses qui ont entouré ces sacrifices. La vie religieuse apostolique d’aujourd’hui, celle qui est au service de la souffrance des corps et des cœurs comme toute autre, saura y découvrir un profond motif de joie et de courage pour de nouveaux dons.
Conférence prononcée lors du Colloque « Église et santé dans le Tiers Monde » organisé par la Faculté de théologie et le Centre Vincent Lebbe de l’Université catholique de Louvain, du 19 au 21 octobre 1989, et publiée dans Église et santé dans le Tiers Monde, Éd. E.J. Brill, Leiden/New York/Copenhague/Cologne, 1991, 17-25. Nous remercions l’auteur, les organisateurs du Colloque et les éditeurs de leur aimable autorisation.

En février 1987, la Commission Pontificale pour la pastorale des services de santé a fait paraître un premier Annuaire universel des noms et adresses des institutions sanitaires de l’Église Catholique implantées dans le monde entier.

Depuis sa constitution, le 11 février 1985, cette nouvelle commission pontificale s’était en effet aperçue du besoin de procéder à un recensement général des œuvres et des organisations sanitaires soutenues par l’Église Catholique. Dans ce but, elle avait préparé un questionnaire et l’avait adressé à toutes les Conférences épiscopales, ainsi qu’à tous les responsables des instituts religieux masculins et féminins. La rapidité avec laquelle un matériel informatif fut alors recueilli, depuis les régions les plus reculées du monde jusqu’aux zones urbaines les plus denses, depuis les pays les plus défavorisés jusqu’aux plus riches et industrialisés, témoigne de la vitalité du réseau de l’Église et du caractère exceptionnel de l’outil médical qu’il peut aujourd’hui représenter.

La présentation, peut-être un peu aride, du dépouillement systématique et de l’analyse que j’ai pu faire des résultats alors recueillis, devrait permettre de mesurer l’ampleur d’un engagement et servir de révélateur à des formes d’action globalement mal connues. C’est la démarche naturelle de ma recherche qui a guidé mon plan : dans un premier temps, je dresserai une carte de la répartition mondiale actuelle des implantations sanitaires ; dans un second temps, je tenterai d’expliquer le présent par le passé.

Mais alors, jusqu’où chercher les causes des caractéristiques actuelles ? Dans le cadre d’une réflexion sur les problèmes reliant la religion à la santé, l’explication pourrait obliger à une régression jusqu’à ces temps évangéliques de la guérison des aveugles et des paralytiques. Si j’en ai fixé le recul à trois cent cinquante ans (c’est-à-dire jusqu’à la date de 1639), c’est que j’ai en majeure partie limité mon étude au sujet déjà très vaste de l’implantation hors d’Europe des congrégations hospitalières féminines d’origine française.

Les premières religieuses hospitalières de l’hôtel-Dieu de Dieppe sont parties pour le Canada le 4 mai 1639, à bord du même vaisseau que l’Ursuline Marie de l’Incarnation. Actuellement encore, en 1989, près de deux mille religieuses françaises travaillent hors d’Europe dans les secteurs de la santé. Mais surtout, les religieuses des pays nouveaux qui se consacrent, hors d’Europe, à la santé et au développement dans le cadre de congrégations d’origine française, représentent un potentiel démographique et professionnel de près de trente mille personnes, c’est-à-dire quinze fois supérieur. Avec les religieuses des autres congrégations d’origine européenne, les unes et les autres œuvrent aujourd’hui en faveur de la santé et du développement selon des méthodes bien souvent encore héritées de l’Europe. Pour mesurer l’ampleur du phénomène, et recadrer chaque témoignage à son échelle d’importance, interrogeons les chiffres.

Le constat actuel

Il faut d’abord signaler les limites du matériel informatif dont nous disposons : malgré l’effort immense de la Commission Pontificale pour la pastorale des services de santé, les renseignements obtenus restent tributaires de la façon dont les questionnaires ont été remplis ; j’ai dû comparer et vérifier les fichiers avec les données qui m’ont été fournies par les annuaires catholiques des différents pays et, pour ce qui concerne les congrégations féminines d’origine française, avec celles de l’enquête menée en 1985 par la Conférence des supérieures majeures de France.

Je me suis aussi rendue sur place, en Côte d’ivoire par exemple, pour établir un constat qui était, pour ce pays-là, très sous-estimé par le recensement pontifical. D’une façon générale, on peut estimer que les pays industrialisés ont répondu avec plus de facilité que les pays plus défavorisés où la capillarité des réseaux rend plus difficile la collecte des données.

Par ailleurs, il faut rester attentif au fait que les appellations peuvent varier d’un pays à l’autre : qu’est-ce qu’un hôpital ? Est-ce un centre hospitalier de niveau universitaire comme l’immense et performant hôpital Sainte-Justine de Montréal fondé par les Filles de la Sagesse au début de notre siècle, ou, à l’inverse, le petit hôpital de brousse tenu dans les environs d’Abidjan par les religieuses de Notre-Dame des Apôtres depuis les années 1925 ? Lorsqu’un pays industrialisé signale l’existence d’un hôpital tenu par des religieuses, il désigne en général une structure bien plus importante que celle qui peut être mentionnée de la même manière par un pays sous-développé ; ainsi, par exemple, dans les quarante hôpitaux qu’elles détiennent aux États-Unis, les Filles de la Charité de Saint Vincent-de-Paul totalisent-elles plus de seize mille lits, soit en moyenne quatre cents lits par hôpital. Or, au Cameroun, un hôpital de cent lits est déjà exceptionnel.

Enfin, il faudrait pouvoir distinguer, au cas par cas, le régime juridique sous lequel fonctionne effectivement l’hôpital : certains hôpitaux sont encore propriété à part entière d’une congrégation masculine ou féminine ; d’autres l’ont été mais n’y sont plus reliés que par convention. Enfin, le recensement fourni ne donne pas le nombre des religieux et des religieuses exerçant en coopération dans le cadre de structures nationalisées, ce qui oblige à corriger en hausse les estimations fournies.

Tous les chiffres donnés ici doivent donc être pris à titre indicatif seulement ; mais ce titre indicatif, à lui seul, bouleverse bien des idées jusqu’à présent acquises. Dans un premier temps, je prendrai pour exemple quelques pays pris dans les continents non européens et où les recoupements de fichiers m’ont permis d’obtenir des données plusieurs fois vérifiées. A titre comparatif, les structures hospitalières ou sanitaires tenues par des congrégations masculines sont présentées en regard de celles qui sont tenues par des hommes. Quelques réflexions s’imposent d’emblée.

Une écrasante prépondérance féminine

Le potentiel sanitaire et médical des congrégations féminines est près de trente fois supérieur à celui des congrégations masculines, et ceci dans la plupart des pays du monde. Le rôle concret des femmes dans ces structures hospitalières et sanitaires de l’Église apparaît donc comme massivement primordial à l’échelle mondiale, tant dans les hôpitaux des pays développés que dans les dispensaires de brousse.

Institutions sanitaires tenues par des religieuses dans quelques pays du monde [1] :

Seules, quelques exceptions géographiques ou thématiques viennent nuancer cette évidence : en Océanie, par exemple, les hôpitaux restent encore massivement tenus par les Pères du Sacré-Cœur et de l’Adoration de Picpus, congrégation d’origine du Père Damien. Dans les premières années du XXe siècle, par ailleurs, et suivant l’exemple de cet apôtre des lépreux, les religieux hospitaliers se sont volontiers dévoués au travail auprès des malades hanséniens (lépreux). Certes, aussi, l’antériorité de l’action hospitalière hors d’Europe appartient aux Pères de Saint-Jean-de-Dieu qui, avec les Camilliens, ont en mains la majorité des structures hospitalières d’Église tenues par des hommes.

Quoi qu’il en soit, d’une façon générale aujourd’hui, la supériorité du potentiel sanitaire et hospitalier tenu par des religieuses est écrasante. Le fait qu’il soit sous-estimé, même au sein de l’Église catholique, paraît, en soi, un fait de civilisation.

Le déséquilibre entre pays développés et moins développés

La supériorité en nombre des hôpitaux demeurés jusqu’à nos jours actifs dans les pays développés reste également frappante.

Dans l’ensemble, l’Afrique reste très sous-équipée et ce rapport d’infériorité demeure, même si l’on rapporte par exemple le nombre des lits d’hôpital au chiffre des populations. En Afrique, seul le Zaïre où essaimèrent les missions hospitalières au moment de la lutte entre les protestants et les catholiques dans le bassin conventionnel du Congo, présente, notamment dans le Shaba, une densité d’hôpitaux réellement considérable.

Ce déséquilibre entre pays développés et sous-développés, même au sein des structures d’Église, confirme l’impression dégagée à la suite de l’étude démographique effectuée en 1986 et 1987 et publiée en 1988 dans la revue Population de l’INED ; dans cette étude, en effet, j’ai pu montrer que, toutes nationalités confondues, c’est-à-dire en tenant compte, par exemple, des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul colombiennes en Colombie ou américaines en Amérique, les effectifs totaux des congrégations féminines d’origine française, étaient plus nombreux dans les Amériques et en Asie qu’en Afrique.

Des types d’implantation différents selon les pays

Une étude plus fine de la répartition géographique des hôpitaux permet de déceler que les types d’implantation diffèrent selon les pays ; dans certains d’entre eux, les fondations se présentent comme des entreprises majeures présentes sur l’échiquier économique et social du pays d’accueil ; dans d’autres, c’est plutôt la capillarité des réseaux qui semble remarquable : seules les religieuses acceptent en effet de s’installer dans certaines régions reculées où personne, pas même les médecins formés depuis la création des facultés de médecine locales, n’accepte d’exercer.

J’ai tenté d’expliquer ces différences de localisation par une comparaison entre les différents systèmes sociaux des pays d’accueil ; cette comparaison s’est avérée inapte à expliquer les différences observées. En fait la localisation géographique des implantations hospitalières des congrégations féminines européennes ne peut s’expliquer valablement sans recours à l’histoire.

L’explication par le passé

Les luttes pour la maîtrise des mers

Il serait difficile de comprendre la logique des implantations hospitalières des religieuses européennes hors d’Europe si l’on ne la replaçait pas, aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans un contexte initial de lutte pour la supériorité militaire et commerciale sur les océans.

La recherche de points d’ancrage durables dans les mouillages les plus salubres et les mieux placés stratégiquement pour commander les nouveaux continents a en effet longtemps marqué les migrations religieuses autant que les migrations civiles européennes. Cette recherche s’est effectuée dans des contextes historiques de guerres continentales européennes qui se trouvaient transposées outre-mer. Ainsi, par exemple, au temps du premier voyage des hospitalières de Dieppe pour Québec, Marie de l’Incarnation, leur compagne de route, écrivait en 1639 à sa supérieure de Tours, dans une lettre qu’elle confiait à un pêcheur : « Nous sortons de la Manche, en très bonne disposition grâce à notre Bon Jésus, non sans avoir été en danger d’être prises par les Espagnols et les Dunkerkois... ». À Québec même, les hospitalières ne s’éloignaient guère du fort d’où provenaient la majorité de leurs malades, soldats ou marins ; de même en fut-il plus tard à la Nouvelle-Orléans de la Louisiane, puis à Gorée du Sénégal, puis à Pondichéry en Inde. Partout, le point central de la colonie, sa possibilité d’existence, était toujours le fort construit à la Vauban.

À partir du XVIIIe siècle, la multiplication des lazarets devait obéir à la même logique de fixité. Dans de telles institutions, jusque vers les années 1860, l’absence de religieuses, souvent secondées par des forçats ou des prisonniers, paraissait inconcevable. Ce sont elles qui, la plupart du temps, devaient gérer et administrer l’hôpital militaire ou maritime placé sous leur direction. Leurs salaires étaient inscrits sur les rôles des départements dont elles relevaient, comme ceux des médecins, des botanistes ou des ingénieurs géographes. Deux types de contrat leur étaient alors proposés : tantôt celui de la régie qui correspondait à une prestation de services rémunérée ; tantôt, et plus généralement après la Révolution française, celui de l’entreprise qui leur permettait d’organiser leur affaire comme elles l’entendaient, d’équilibrer leurs budgets, et de fixer les prix de journée.

L’impact de la politique pontificale

Une étude par États de la répartition géographique des implantations hospitalières intervenues au cours du XIXe siècle permet, par ailleurs, de déceler une correspondance étroite entre la localisation des fondations et celles des évêchés et vicariats apostoliques créés sous les pontificats de Pie VI, Pie VII, Léon XII et surtout Grégoire XVI (1831-1846). Le phénomène est semblable en Inde où, pour éviter les effondrements catholiques de l’Amérique Latine du temps des indépendances, l’administration romaine De Propaganda Fide créa, à partir de 1836, des vicariats apostoliques, si mal acceptés par la hiérarchie portugaise qu’ils furent à l’origine du schisme goanais. Les implantations actuelles apparaissent donc comme des témoins impressionnants d’une politique pontificale passée.

L’explosion migratoire européenne

Avec ce phénomène, les fonctions des religieuses vont encore se diversifier. De 1820 à 1920, c’est tout un continent démographique qui déferle sur les nouveaux mondes ; dans les seuls États-Unis, plus de vingt-huit millions de personnes ; plus de dix-neuf millions de l’Europe du Nord, cinq de l’Europe latino-hispanique, et trois millions sept cent cinquante mille de l’Europe Orientale. Le rôle des religieuses devient celui de l’accompagnement moral des migrantes, jeunes femmes de tous les milieux, mais aussi femmes tout simplement perdues dans le voyage ou plus moralement perdues, prostituées, danseuses ruinées ou malades, femmes abandonnées.

Dans ce paysage démographique migratoire, par ailleurs, le sex-ratio demeure longtemps déséquilibré, comme le montrent, pour les États-Unis par exemple, les premières pyramides des âges mises au point par Walker en 1870. Dans ce contexte, le rôle de femmes religieuses demeure longtemps primordial, notamment auprès des vieillards demeurés sans femme. C’est ainsi que les Petites Sœurs des Pauvres laissent le souvenir de leur efficacité auprès des personnes âgées ; plus récemment seulement, elles se sont implantées auprès des communautés indiennes de l’Arizona, où l’abandon des mourants correspondait à des coutumes anciennes.

Pendant tout le XIXe siècle par ailleurs, les États se trouvent en pleine mutation. Presque sans solution de continuité, les Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul se font, comme elles l’ont été dans la France en gestation du XVIIe siècle, les « anges des soldats », en réalité, de véritables spécialistes de la médecine de guerre, présentes sur le terrain depuis les rives de la Mer Noire pendant la guerre de Crimée, jusqu’aux collines de Géorgie pendant la guerre de Sécession américaine, où leurs implantations d’alors restent encore géographiquement repérables aujourd’hui.

Un style missionnaire « à l’africaine »

Ce style, dont l’image reste maintenant dominante dans les souvenirs collectifs, n’apparaît qu’assez tard massivement, guère avant le premier conflit mondial et la grande campagne sanitaire lancée en 1917 par le docteur Jamot après l’épidémie de trypanosomiase (maladie du sommeil due à un trypanosome). C’est alors qu’on voit, dans les années 1925, par exemple, les Petites Sœurs du Sacré-Cœur, qui avaient soigné en Provence, des tirailleurs sénégalais évacués du front, devenir en Afrique, à bicyclettes, les pionnières de la médecine ambulatoire. Elles avaient été précédées par les Sœurs Blanches du cardinal Lavigerie et celles de Notre-Dame des Apôtres, qui se déplaçaient encore à pied et se limitaient à la tenue de dispensaires comme au temps des explorateurs.

Les Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny, au contraire, restent dans les villes naissantes des côtes africaines, fidèles à cette politique des centres de référence qui avait fait leur fortune dans le domaine de l’enseignement comme dans celui de la médecine ; elles n’ont pendant longtemps, dans l’hinterland, que des centres de relais et de dépistage.

Les villages chrétiens

Centres de référence, tels sont aussi les villages chrétiens où sont menées de véritables entreprises de développement expérimental dirigées par les Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny ou plus tard par les Franciscaines Missionnaires de Marie. L’une des expériences les plus extraordinaires de ce type est incontestablement celle de Mana, dirigée en Guyane par la Mère Javouhey, mandatée par le Ministère de la Marine du temps de Charles X. Une colonie entière de Français, secondée par des esclaves, arrive avec les outils et le bétail nécessaires ; elle est placée sous la direction de la Mère Javouhey inventeur, dans cette forêt amazonienne, d’une sorte de « fouriérisme théocratique ». En fait, il s’agit d’une curieuse réinvention, aux temps Saint-Simoniens, de la réduction jésuite de type paraguayen, avec intégrale communauté de biens et isolement de l’extérieur. Après le renouvellement de l’interdiction de la traite des Noirs par la loi de 1831, la Mère Javouhey se trouve chargée par le gouvernement surtout de l’instruction des Noirs recueillis sur les navires saisis pour contravention à la législation. Son objectif, clairement défini, est alors de démontrer aux nations européennes que l’émancipation des Noirs, manquée au temps de la Révolution française, puisqu’elle s’était soldée par les massacres de Saint-Domingue, pouvait être à nouveau réussie selon d’autres principes.

Trois quarts de siècle plus tard, c’est une expérience d’un autre type qui est menée par les Franciscaines Missionnaires de Marie dans les années 1900-1920, au Congo par exemple. Leur objectif est d’éduquer, à proximité de deux ou trois kilomètres des missions des Pères du Saint Esprit, les futures femmes des villages chrétiens. Vers les années 1910-1920, ont lieu les premiers mariages entre les élèves des Pères et ceux des Sœurs d’où sont sortis bon nombre des cadres actuels du pays. Ce fait m’a été encore récemment rappelé par le Professeur Itoua N’gaporo, Doyen de la Faculté de Médecine de Brazzaville, originaire de Boundgi, ancien village chrétien du Nord Congo, où les Franciscaines Missionnaires de Marie sont arrivées au début de notre siècle.

L’évolution sanitaire générale

L’évolution de l’état sanitaire de la planète doit être prise en compte pour comprendre celle de la fonction hospitalière. Jusque vers les années 1900, l’Afrique occidentale reste le « tombeau de l’homme blanc », et celles qui s’y aventurent, en dehors des quelques points salubres de Gorée du Sénégal ou de Landana en Angola, succombent trop rapidement pour que les pertes soient régulièrement compensées par la congrégation.

L’essentiel des effectifs hospitaliers des congrégations religieuses se trouve alors dans les pays en voie d’industrialisation des nouveaux mondes anglo-saxons, latins et asiatiques : États-Unis, Argentine, Brésil, Chili, Philippines, Australie, Inde, Afrique du Sud. Là, le danger majeur auquel les religieuses infirmières se trouvent confrontées pendant tout le XIXe siècle reste celui des épidémies, qui tuent à la même cadence tant les patients que les soignants, et pour la réduction desquelles il convient de pouvoir compter sur des femmes qui se savent sacrifiées et pourtant parviennent parfois à un degré d’immunisation qu’il serait intéressant d’étudier, mais qui est rare ; en témoignent, par exemple, les listes impressionnantes des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, victimes, depuis l’Argentine jusqu’à Constantinople, du choléra mondial des années 1868-1878 ; en 1871 en Argentine, du 27 mars au 3 mai, quarante sœurs sont atteintes et succombent ; à Constantinople, du 20 février au 30 mai 1878, onze religieuses disparaissent de la même manière.

Dans les pays transformés par la révolution industrielle, les fléaux les plus meurtriers restent ceux des différents types de tuberculose qui sévissent partout, mais surtout dans les banlieues ouvrières, des pneumonies dues aux carences des systèmes de chauffage, et des typhoïdes causées par une mauvaise hygiène urbaine. Pour la prophylaxie et la thérapeutique de telles affections, les Sœurs du Bon Secours de Paris réinventent outre-Atlantique la visite à domicile qui fait leur originalité par rapport aux centres hospitaliers financés par de riches bienfaiteurs.

Au cours du XIXe siècle, cependant, tuberculose, typhoïde, pneumonies, diarrhées du nourrisson, régressent au profit de maladies de riches : maladies de cœur, hypertension, cancer et autres tumeurs malignes. Ces maladies demandent des soins beaucoup plus sophistiqués que les précédentes, mais sont par ailleurs moins dangereuses pour les soignants.

La profession d’infirmière laïque va pouvoir commencer de s’organiser. En France, par exemple, le premier diplôme d’Etat d’infirmières est institué en 1922 seulement ; le nombre des infirmières laïques ne dépassera celui des infirmières religieuses qu’en 1939 et autour d’une médiane d’effectifs de quatorze mille environ ; mais les vocations religieuses deviennent progressivement moins nombreuses et la comparaison des statuts laïc et religieux fait ressortir des archaïsmes intolérables. Encore dans les années 1960, certaines religieuses vivaient toujours sous le régime d’un contrat passé entre leur congrégation et la direction de leur hôpital, aux termes duquel elles étaient considérées comme « filles de la maison », sous payées, admises à faire valoir à soixante-quinze ans seulement leur droit à une « reposance », assimilée à une microscopique pension de subsistance ; puis enfin... à un enterrement gratuit de première classe.

Dans ces conditions, les religieuses hospitalières, désormais de moins en moins nombreuses, mais chargées d’un patrimoine immobilier considérable, cherchent, à partir de la période conciliaire, des modes de reconversion. Plusieurs d’entre elles, les Xavières, par exemple, soucieuses de trouver des modes d’adaptation de leur charisme dans un rôle qui ne les limite pas à des fonctions de gestionnaires d’hôpital, trouvent leur originalité dans des recherches de finalité aujourd’hui devenues recherches de pointe, notamment dans l’accompagnement des patients en phase terminale.

Dans leurs activités de médecine de guerre, cependant, les religieuses ont été, depuis longtemps déjà, quoique progressivement, remplacées par les infirmières laïques et les organisations non gouvernementales ; l’amorce de cette mutation date de la bataille de Solferino, en 1859, au cours de laquelle fut créée la Croix Rouge.

En revanche, dans les pays en voie de développement, les réseaux sanitaires créés au moment de l’apogée des missions, dans les années 1950, ont joué un rôle essentiel dans la diffusion des programmes élargis de vaccination mis en œuvre par l’O.M.S. au cours des deux décennies suivantes. On peut affirmer que la préexistence de ces réseaux, dont la capillarité est remarquable, a joué comme un facteur déterminant de la diminution historique de la mortalité infantile dans les pays en voie de développement.

En conclusion

Il convient de retenir de ce survol historique que les religieuses européennes ont, au cours des trois cent cinquante années de leur migration hors d’Europe, trouvé des sociétés dont les degrés et les chances de développement s’avéraient très divers. Au stade monarchique et guerrier a correspondu l’édification de grands hôtels-Dieu ou de grands hôpitaux militaires. Plus tard, elles ont aidé les migrants à survivre, puis à corriger les déséquilibres de leurs premiers établissements.

Dans les régions du monde les plus handicapées par leur climat, elles ont accepté d’affronter ces climats et sont parvenues à créer des structures sanitaires d’autant plus remarquables que les conditions technologiques étaient loin d’être favorables ; encore aujourd’hui, comme j’ai pu en faire l’expérience l’année dernière, elles peuvent se trouver sans électricité, sans eau potable, sans eau tout court même dans telle maternité de Côte d’ivoire où j’ai séjourné, obligées de faire face aux problèmes posés par une rupture de la chaîne du froid, ou plus archaïquement encore, par celle de l’approvisionnement en bois à brûler.

Sans doute est-ce aujourd’hui, alors que leur condition statutaire est devenue précaire dans la plupart des pays neufs, que leur action y atteint au niveau de l’exploit. L’étude démographique, que j’ai pu mener grâce à l’aide bienveillante du diocèse de Nantes, en 1986, a montré qu’aujourd’hui encore leur durée de vie moyenne en mission dépassait les vingt ans. Qui sait que sur l’ensemble du monde, leur potentiel sanitaire est trente fois supérieur à celui des hommes ? Pourquoi ces faits sont-ils actuellement si méconnus et si naturellement sous-estimés ?

Rue Madame 48
F-75006 PARIS, France

[1D’après le Catalogue universel des institutions de santé publié en 1987 par la Commission pontificale des services de santé. Vérifications effectuées par l’auteur d’après les annuaires catholiques des différents pays. (N.I. = non identifiées).

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