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La fonction des textes et la manière de s’y rapporter

Christiane Hourticq, s.a.

N°1992-6 Novembre 1992

| P. 372-387 |

Se rapporter à un texte fondateur est un acte de tradition qui conjoint la jeunesse de l’Esprit - œuvrant dans le jaillissement du charisme - à sa jeunesse actuelle en ceux et celles qui vibrent encore à son appel dans le contexte nouveau de l’histoire présente. L’article propose de bien distinguer la nature des textes qui donnent lieu à cette réappropriation spirituelle car ils spécifient le rapport à l’Église et permettent ainsi à toute véritable « adaptation » d’être, paradoxalement, acte de plus grande fidélité à l’esprit de la fondation.
Texte issu de « La vie religieuse ignacienne féminine », Colloque de Chantilly, du 13 au 15 septembre 1991. Édité en 1992 par le Secrétariat Ignacien.

Le présent colloque a été programmé dans le cadre des anniversaires ignaciens (bien qu’il ait lieu, pour des raisons contingentes, après la clôture de l’année ignacienne). Il est donc né du besoin ressenti par l’ensemble de la famille ignacienne de faire mémoire de ses origines pour mieux en déployer toutes les virtualités.

Dans le cas des congrégations ignaciennes, il est une autre raison pour laquelle le propos de ce colloque correspond à notre moment historique. Depuis Vatican II, qui les a appelées à une « rénovation adaptée », ces congrégations ont fourni d’immenses efforts et connu des transformations considérables. Comme il m’est impossible de retracer toutes les étapes par lesquelles nous sommes passées, je me bornerai à mettre en évidence trois « temps » principaux :

  • D’abord le temps du retour aux sources, où l’effort pour mettre en pleine lumière l’esprit des fondateurs nous a conduites à découvrir ou à redécouvrir tout un patrimoine de textes anciens.
  • Puis le temps où nous avons dû nous-mêmes produire des textes de grande importance pour la vie de nos Instituts puisqu’il nous était demandé de réviser nos Constitutions.
  • Enfin le temps où nous nous trouvons : textes anciens, nouvelles Constitutions sont désormais entre nos mains. Il s’agit maintenant de les bien lire et d’en vivre.

Chacune de ces démarches nous a engagées - ou nous engage encore - dans un certain rapport à des textes, que ceux-ci soient proprement législatifs ou plus largement inspirateurs. C’est pourquoi il a paru important, au seuil de ce colloque, de réfléchir sur la fonction de ces textes et sur la manière dont nous nous y rapportons.

Comme nous nous trouvons devant une foisonnante variété, notre premier effort sera d’opérer une reconnaissance du paysage. Puis nous chercherons à préciser ce qu’est un texte fondateur pour un Institut religieux. Après quoi nous réfléchirons sur la manière de lire nos textes aujourd’hui et d’assurer leur fécondité.

Notre cadre sera celui de la vie religieuse dans son ensemble. Mais, bien entendu, notre réflexion prendra tout particulièrement en compte la Compagnie de Jésus et les congrégations ignaciennes.

Reconnaissance du paysage

Pour se repérer dans la grande variété de textes qui inspirent et organisent la vie des Instituts religieux, il est fort utile de prêter attention au vocabulaire utilisé et de le replacer dans l’histoire. C’est ce qu’a fait André Duval dans la première partie de l’article « Règles et Constitutions religieuses » du Dictionnaire de Spiritualité : nous allons le prendre pour guide. Pour l’Occident latin, il distingue trois grandes périodes :

La première s’étend des origines au IXe siècle. Durant cette période la situation est passablement fluctuante, riche en initiatives et en écrits de genres littéraires divers. Un mot émerge, celui de regula, dont le sens se précise progressivement pour en venir à désigner des écrits à la fois spirituels et normatifs intentionnellement rédigés pour organiser la vie d’une communauté.

La deuxième période va de la réforme carolingienne à la fin du Moyen Âge. On voit alors apparaître le binôme regula et institutio. Ce binôme correspond à la nécessité d’introduire un certain jeu entre la fixité de la Règle, qui en principe n’admet pas de retouche, et la relative souplesse exigée par les circonstances. Si une Règle détermine avec précision l’organisation de la vie quotidienne, quand on la met en œuvre dans d’autres aires culturelles ou à d’autres époques, il faut apporter des ajustements. C’est ainsi qu’apparaissent des usages, d’abord décidés par un abbé, puis stabilisés par l’expérience et fixés par un écrit. Ces usages prennent des noms divers, dont ceux de consuetudines, constitutiones et institutiones.

Le binôme regula et institutio se trouve dans le canon 13 du quatrième concile de Latran (1215) visant à endiguer la multiplicité des fondations :

Celui qui voudra se convertir à la vie religieuse doit choisir une des religions approuvées. De même, qui veut fonder une maison religieuse doit prendre la règle et l’institution d’une des religions approuvées.

L’Ordre des Prêcheurs s’est inscrit dans le cadre fixé par ce canon. Pour obtenir l’approbation pontificale, les premiers frères ont choisi la Règle d’Augustin ; mais à cause de l’originalité du nouvel Ordre, le coutumier, les constitutions, au sens de déterminations précises, n’ont cessé, dès les origines, de se développer largement.

La troisième période s’ouvre au XVIe siècle avec l’apparition de plusieurs groupes de clercs réguliers. Ceux-ci obtiennent leur première approbation à partir d’une forma vitre ou forma vivendi. Dans le cas de la Compagnie de Jésus, la pièce initiale communiquée pour la première approbation est la Formula Instituti de 1540. Les premiers compagnons sont conscients de l’originalité du nouveau genre de vie qu’ils ont adopté et qu’ils proposent à qui veut bien les suivre. C’est pourquoi le texte de la Formula évite soigneusement l’emploi du mot règle. Il s’agit d’autre chose que d’organiser la vie dans un monastère ou un couvent. Le projet apostolique à visée universelle exige des textes de référence plus complexes. La Bulle qui approuve la Formula donne à Ignace pouvoir et mission d’écrire des Constitutions avec ses compagnons. C’est la naissance d’un genre littéraire original, bien différent des anciennes Règles monastiques, comme le souligne Adrien Demoustier :

La règle monastique est un texte simple, assez bref, principalement axé sur la description de la journée et de l’année...Les Constitutions sont beaucoup plus longues et complexes. Elles disent peu de chose concernant la journée, mais sont principalement consacrées d’abord à la manière d’accueillir et de former spirituellement et humainement l’ouvrier apostolique par les exercices spirituels et les études ; ensuite à l’envoi en mission et à la manière de vivre la mission en religieux

Autour des Constitutions de la Compagnie de Jésus se déploient un certain nombre de textes, examens, déclarations, règles, chacune de ces catégories correspondant à des fonctions déterminées dans la vie législative de la Compagnie.

Employé au pluriel le mot « règles » n’a plus le même sens que lorsqu’il désigne la Règle d’Augustin ou celle de Benoît. Dans le code de 1983 ce mot se trouve complètement banalisé. Ou bien il équivaut purement et simplement à norme. Ou bien il est pris dans un sens très général : ainsi lorsque le canon 662 déclare : « Les religieux auront comme règle suprême de vie la suite du Christ proposée par l’Évangile et exprimée par les Constitutions de leur propre institut ».

Ce mot de Constitutions est, de fait, le seul que le Code de 1983 ait vraiment retenu parmi de nombreux vocables utilisés au cours des siècles. Le rapide parcours que nous venons de faire nous éclaire sur la nature des textes et nous permet de les situer selon la diversité des formes de la vie religieuse :

  • D’une façon générale, le modèle monastique privilégie la référence à la Règle. Mais, pour être appliquée, celle-ci a besoin d’être complétée. Tel est le rôle de ce que les Congrégations des monastères bénédictins ou l’Ordre du Carmel appellent leurs Constitutions, pour ne citer que quelques exemples.
  • D’autres traditions font grande place aux usages. Tel est le cas des Dominicains, comme nous l’avons vu. Plus net encore est le cas des Chartreux. Ceux-ci règlent leurs observances entièrement par voie de coutume et n’admettent rien qui ne soit d’abord éprouvé et sanctionné par l’expérience. Les coutumes de l’Ordre furent rédigées plus de vingt-cinq ans après la mort de saint Bruno. À ces coutumes viennent s’ajouter, au fil des siècles, les ordonnances des chapitres généraux qui ont force de loi dès lors qu’elles ont été confirmées par le chapitre suivant. Coutumes et ordonnances constituent ce qu’on appelle les Statuts.
  • Dans la vie religieuse active, telle qu’elle est apparue à l’époque moderne, les Instituts se définissent et s’organisent par le moyen de Constitutions, au sens que la Compagnie de Jésus et nos congrégations donnent à ce mot. À ces Constitutions s’ajoutent d’autres textes (règles, décrets des chapitres, etc.) qui viennent en guider la mise en œuvre concrète.

Les frontières entre ces différentes formes de vie religieuse n’ont rien de figé ni d’étanche. D’une forme à l’autre, d’une tradition spirituelle à l’autre, il y a eu des emprunts, des reprises, des adaptations de toutes sortes, si bien qu’entre les textes il est possible de repérer un grand nombre de filiations, croisements, parentés.

À l’intérieur même d’une tradition bien définie, il existe un jeu entre les textes. Et cela dès l’origine, qui se présente toujours à nous sous les aspects de la pluralité. Ainsi, de même qu’il y a plusieurs évangiles, il y a plusieurs Règles à la source de la tradition bénédictine, même si l’adoption généralisée de la Règle de saint Benoît a eu pour effet d’occulter le rôle joué par la Règle du Maître. Même pluralité dans le cas des Franciscains. En 1210, saint François écrivit seul une Règle qui est perdue, mais qui se retrouve encore à quelques détails près dans la regula non bullata de 1221 ; et c’est encore une troisième Règle, celle de 1223 qui fut approuvée par une bulle (regula bullata). Aux origines de la Compagnie de Jésus nous trouvons aussi plusieurs textes : rappelons-nous que la Formula Instituti de 1540 contenait en germe les Constitutions.

À la pluralité présente dès les origines, l’histoire de chaque Institut ajoute tout un patrimoine qui rend plus complexe le jeu et le dialogue entre les textes. C’est ce que nous expérimentons tout particulièrement aujourd’hui, où nos nouvelles Constitutions sont à comprendre dans la fidélité aux intuitions premières.

À ces réflexions destinées à mettre en évidence une riche complexité, il faut ajouter enfin la pluralité et donc les jeux de rapports qui existent le plus souvent à l’intérieur d’un même texte. Ce disant je pense, par exemple, aux Constitutions de la Compagnie de Jésus, qui intègrent des déclarations. Je pense aussi à la façon dont beaucoup de nouvelles Constitutions font intervenir des citations de la Bible ou des fondateurs.

Cette reconnaissance du paysage devrait nous aider à entrer maintenant dans une réflexion sur ce que ces textes représentent pour nous.

Qu’est-ce qu’un « texte fondateur » ?

Lorsque nous parlons de « textes fondateurs », nous pensons spontanément aux écrits qui nous parviennent des origines, et plus précisément encore aux documents dans lesquels les fondateurs ou fondatrices ont précisé la forme de vie qu’ils proposent à leurs frères ou sœurs. Mais il me paraît souhaitable d’entendre l’expression dans un sens plus large. Car les Instituts ont une tradition vivante et un patrimoine qui s’est accru au cours de leur histoire. La fondation d’un Institut n’est pas seulement un événement du passé, mais une réalité sans cesse actualisée. Dans ces conditions, il est légitime de considérer comme « textes fondateurs » tous les textes importants qui inspirent et organisent la vie d’un Institut.

Ce qui justifie l’emploi du qualificatif, c’est la fonction que remplissent ces textes. Reprenant des analyses et des expressions proposées par François Marty, dans un contexte un peu différent il est vrai, on dira que ces textes « se présentent comme un des facteurs qui ’fondent’ un groupe, une des façons dont il opère et consolide son rassemblement ». Évoquant le « canon des Écritures », François Marty invite à comprendre plus largement le phénomène. Pour un groupe donné le « canon » ce sont « les ouvrages de base », ce que l’on « serait impardonnable de ne pas connaître »et qui circule dans le non-dit ou le dit allusif du groupe, confirmant ainsi combien ces textes sont fondateurs d’appartenance [1] ". C’est bien ce qui se passe dans nos Instituts : ceux-ci possèdent tous, plus ou moins, un patrimoine de textes dont la fonction est d’assurer une identité commune.

Parmi ces textes, certains ont une fonction spécifique. Ce sont ceux qu’avec le Code de 1983 on appelle Constitutions. Ils sont l’expression du contrat qui lie entre eux les membres de l’Institut. De ce contrat l’Église se porte garante, ce qu’elle fait en approuvant les Constitutions. Pour fonder un Institut religieux, il ne suffit pas qu’un groupe d’hommes ou de femmes décide de se mettre ensemble à la suite du Christ, il faut encore que cette décision fasse l’objet d’un discernement et d’une publique reconnaissance de la part de l’Église hiérarchique. Alors l’Institut apparaît vraiment comme un authentique « don fait à l’Église ». Les Constitutions sont donc une médiation essentielle pour la reconnaissance par la grande Église de tout ce qui est vécu dans un Institut.

Elles ont des effets juridiques précis, non seulement pour les membres de l’Institut, qui font profession « selon les Constitutions », mais aussi pour l’ensemble de la vie et de la mission de l’Institut. Ainsi, dans un Institut approuvé par l’Église, les supérieurs légitimement désignés exercent leur autorité au nom de l’Église. Cette "autorité procède de l’Esprit du Seigneur, en lien avec la hiérarchie, qui a érigé canoniquement l’Institut et approuvé authentiquement sa mission spéciale [2]”. En approuvant les Constitutions l’autorité ecclésiale s’engage à assurer l’autonomie de gouvernement des supérieurs. C’est ainsi qu’une supérieure générale, toute laïque qu’elle soit, peut envoyer une sœur en mission à l’autre bout du monde, et cela au nom de l’Église, en lien bien sûr avec les Évêques concernés. Il n’en a pas toujours été ainsi et les progrès du droit ecclésiastique sur ce point ont eu une importance décisive pour le développement des congrégations féminines.

L’attention portée par Rome ou les Évêques à la rédaction des Constitutions s’explique non seulement par le désir que l’esprit d’un Institut soit exprimé avec vigueur et justesse, mais aussi par une vive conscience des effets juridiques et de leur portée. Il y a contrat et il convient que le contrat soit clair.

Dans ce qui « fonde » un groupe il ne faudrait pas isoler les textes, pour importants qu’ils soient. Ces textes sont en rapport avec des événements et des actes fondateurs, avec des figures de fondateurs ou de fondatrices. C’est vrai pour ces « textes fondateurs » par excellence que sont les textes bibliques. C’est vrai aussi pour les textes fondateurs des différents Instituts religieux.

Ici nous rencontrons un autre terme que j’ai déjà largement utilisé, mais sans m’expliquer à son sujet. Ce terme est celui d’institut, lui aussi retenu de préférence à tout autre par le Code de 1983. Un Institut est une réalité sociale. Dans le cas d’un Institut religieux, c’est inséparablement le contrat fondamental qui lie entre eux les membres du groupe et le contrat passé entre ce groupe et l’autorité ecclésiastique : ce qui implique à la fois une manière de vivre et des textes qui proposent de façon autorisée cette manière de vivre.

Réfléchir sur ce qu’est un Institut fait comprendre à quel point les textes fondateurs sont inséparables des événements fondateurs et du groupe fondateur. Toute l’histoire de la vie religieuse nous montre que les textes sont nés de faits et qu’ils ont été portés par un groupe.

La naissance de l’Ordre dominicain offre un exemple particulièrement frappant du rôle joué par le groupe fondateur dans l’adoption du texte sur la base duquel l’Institut sera approuvé par l’Église. Lorsque Dominique revient du concile de Latran en 1216, et qu’il rassemble ses frères pour le choix de la règle, il se conforme à l’ordre du pape : « de revenir près de ses frères, d’avoir avec eux une pleine délibération, avant d’élire du consentement unanime de chacun d’entre eux une règle approuvée ». Remarquons que ce n’est pas le nom de la règle qui est en question. Entre celle de saint Benoît et celle de saint Augustin, il est bien évident que ces clercs prédicateurs ne peuvent opter que pour celle de saint Augustin. Mais ce que veut le pape, c’est que tous les frères délibèrent et que chacun s’engage personnellement. Telle est à l’époque la mentalité du choix par l’assemblée communautaire. Les maîtres de Bologne et le pape Innocent III expriment cette idée par l’axiome emprunté au Droit romain avec plus ou moins d’opportunité : « Ce qui concerne tous les membres doit être discuté et approuvé par tous [3] ».

On pourrait être tenté de dire que cette insistance sur le groupe est une expression de l’importance accordée à la fraternité entre religieux qui caractérise la double tradition augustinienne et dominicaine. Mais si l’on se reporte aux origines de la Compagnie de Jésus, on assiste à un phénomène comparable. Dominique Bertrand s’emploie à le montrer dans sa lecture des Constitutions de la Compagnie. Celles-ci sont nées d’une expérience communautaire et elles en sont l’expression.

La base des Constitutions est d’emblée sociale : c’est [’« Institut », c’est-à-dire le contrat passé avec l’Église et le groupe fondateur des compagnons qui, fort des expériences et des discernements vécus ensemble, assume la responsabilité de présenter sa « formule » de vie à l’approbation du vicaire du Christ.

La manière dont les Constitutions ont été progressivement élaborées témoigne de ce lien à l’expérience communautaire et montre que ce lien perdure par-delà le temps des origines. Entre la première bulle d’approbation et la fixation du texte il s’est écoulé de nombreuses années. Ignace a mené son travail de rédaction au fil des affaires et des discernements, avec l’aide d’autres compagnons, surtout de Polanco, qui n’appartenait pas au premier groupe et représentait une nouvelle génération de jésuites. Ignace lui-même est mort avant que le texte soit achevé. Tous ces faits manifestent bien que le contrat fondamental n’appartient pas au passé ; il n’est pas la propriété, le privilège du groupe originel. À cette lumière on voit s’étendre la portée du qualificatif « fondateur » : « Les Constitutions, dit encore Dominique Bertrand, sont non pas le texte qui fonde la Compagnie, mais celui qui fonde la cohésion en devenir de la Compagnie [4] ».

Par rapport à ce que représente un « texte fondateur », une place particulière est à faire aux nouvelles Constitutions. Nous sommes nombreuses à avoir vécu, à la demande de l’Église, une expérience assez étonnante : réviser nos Constitutions, c’est-à-dire pratiquement écrire de nouvelles Constitutions. Même si, dans un premier temps, nous avons eu l’impression d’une tâche impossible, à bien y réfléchir, nous avons découvert que la demande de Rome était en cohérence avec ce que sont réellement les Constitutions. Non pas, comme nous avions tendance à la croire, un texte mythique et immuable reçu des origines, mais « l’effort qui concerne l’ensemble du groupe, même s’il n’est effectivement mené à terme que par quelques mandataires, pour exprimer ce qui est expérimenté par tous [5] ».

S’agissant du statut de ces nouvelles Constitutions, nous avons eu de difficiles débats entre nous et, dans le cas de certains Instituts, avec la Congrégation romaine pour les religieux. Nous y voyons plus clair aujourd’hui, où ces textes étant fixés et approuvés, ils se trouvent en quelque sorte reversés dans la catégorie des « textes fondateurs », puisqu’ils contribuent à « fonder » le groupe. Mais tant qu’on négociait péniblement sur leur contenu et leur forme, leur rapport aux textes anciens, il n’était pas facile d’admettre que de telles nébuleuses auraient une importance décisive pour la cohésion de nos Instituts et leur reconnaissance ecclésiale.

Des questions se posaient aussi quant à l’auteur de ce nouveau texte. Théoriquement la réponse était simple : les nouvelles Constitutions devaient être l’œuvre de toutes. De fait chacune était largement consultée par voie de questionnaires et invitée à s’exprimer dans de multiples réunions, rencontres, assemblées, etc. Après quoi il reviendrait au chapitre général, représentant tout l’Institut, de mettre au point et de voter le texte qui serait soumis à l’approbation de l’Église. Pour théorique et abstraite qu’elle ait pu paraître dans un premier temps, cette réponse était juste. Elle se trouve confirmée par le fait que presque tous les Instituts, après des tâtonnements et des hésitations, ont choisi de s’exprimer à la première personne du pluriel.

Mais concrètement, pour celles qui tenaient la plume, rédiger un texte dont l’auteur est un groupe aux multiples visages n’allait pas toujours de soi. Des nouvelles Constitutions on attendait qu’elles soient simples et inspiratrices, tout en énonçant avec clarté et précision les exigences propres à une forme de vie. C’est dire que l’expérience de leur élaboration et de leur écriture supposait toute une ascèse dont j’évoque simplement les principaux aspects : outre la vigilance pour se maintenir dans la docilité à l’Esprit, une constante méditation sur les rapports entre loi et liberté ; un effort pour vivre sur le mode de la reconnaissance mutuelle les nécessaires négociations entre avis différents, sensibilités différentes ; un rapport au langage fait de respect tant pour les mots que pour les intuitions à exprimer.

Ce travail fut suivi d’un dialogue souvent long et difficile avec la Congrégation romaine pour les religieux. Dialogue que certains Instituts ont vécu douloureusement, avec l’impression que leur forme de vie n’était pas vraiment reconnue, même si aujourd’hui beaucoup admettent que cette étape pénible les a conduits à un approfondissement bienfaisant.

Car le fait est là : les Instituts ont découvert progressivement et surtout après coup l’enjeu de l’effort qui leur avait été demandé. Aujourd’hui la plupart reconnaissent avec étonnement et bonheur qu’ils ne s’attendaient pas à en recueillir tant de fruits.

Le principal acquis peut se résumer ainsi : on a découvert à quel point il est important que l’expérience parvienne à se dire, à s’exprimer. Cette prise de parole a été une expérience décisive pour les religieuses de vie apostolique, qui le plus souvent s’étaient contentées jusque-là d’expressions reçues. Il manquait - il manque encore - une parole de la vie religieuse apostolique sur elle-même. Grâce au travail réalisé sur les Constitutions, les religieuses sont aujourd’hui plus assurées de la valeur et de la spécificité de leur forme de vie ; elles sont mieux armées pour en rendre compte, non seulement à d’autres, mais d’abord à elles-mêmes.

Cette confiance retrouvée a des effets bénéfiques pour la formation des jeunes religieuses. Tant que les nouvelles Constitutions n’avaient pas été rédigées, les responsables de la formation éprouvaient le sentiment de se trouver dans une sorte de no man’s land. À propos des textes anciens on disait qu’ils étaient désuets, inadaptés ; mais alors on ne disposait plus de textes de référence consistants à proposer aux novices ou aux jeunes sœurs. Depuis que le contrat fondamental a été reformulé, avec la collaboration de toutes, l’incorporation de nouveaux membres peut se faire sur des bases beaucoup plus claires.

Le travail réalisé s’est également révélé bienfaisant pour la compréhension entre religieuses de différentes générations. L’effort pour dire aujourd’hui les intuitions fondatrices supposait une attention renouvelée à la tradition de l’Institut et à l’expérience des aînées. Et celles-ci, se sentant mieux reconnues, ont à leur tour reconnu dans les expressions nouvelles une manière authentique de dire ce qui leur tient à cœur, tout en tenant compte des bouleversements et des mutations intervenues dans notre monde.

En revenant à leurs sources, en réécrivant leurs Constitutions, les Instituts n’ont pas seulement consolidé et stimulé leur vie interne, ils ont mieux reconnu la richesse et l’originalité de leur patrimoine ; ils ont repris conscience de la spécificité de leur vocation ; ils ont acquis un sens plus clair de leur responsabilité propre dans l’Église et dans le monde. Tout cela leur donne une plus grande assurance pour faire connaître ce qu’ils vivent et ce qui les fait vivre. C’est important, bien sûr, pour ouvrir à des jeunes la possibilité de réaliser leur vocation chrétienne dans cette forme de vie. C’est important aussi, à voir les choses plus largement, pour que soit reconnu le rôle joué par une réalité humaine et ecclésiale dont ici nous savons bien le prix. Le présent colloque s’inscrit précisément dans cette perspective.

Lire nos textes aujourd’hui

Maintenant que nos Instituts ont déjà largement exploré leur patrimoine et que nous disposons de nouvelles Constitutions approuvées, il s’agit de bien lire nos textes et d’en vivre.

La question que nous touchons ici est celle de la réception. Il ne suffit pas qu’un texte soit écrit, encore faut-il qu’il soit lu et reçu. Cette réception peut se borner à un accueil lointain et passif, surtout lorsqu’il s’agit des textes qui fondent nos Instituts. Il faut que ceux-ci remplissent vraiment la fonction essentielle qui leur revient pour édifier à la fois et d’un même mouvement le corps social et chaque individu comme membre de ce corps. Conscients de cet enjeu, les différents Instituts ont fourni de gros efforts pour que les sœurs connaissent les textes, soient aidées à les comprendre, aient le goût de les lire et d’y revenir.

Un facteur important pour ouvrir le champ de l’interprétation est l’existence d’un minimum de consensus sur la délimitation d’une sorte de corpus. Il convient que les membres d’un Institut se mettent d’accord plus ou moins officiellement sur les documents qu’ils considèrent comme « fondateurs ». Dans ce corpus les nouvelles Constitutions occupent aujourd’hui une place centrale puisqu’en les approuvant l’Église a réactualisé le double contrat qui fonde l’Institut.

Du fait qu’il est approuvé le texte des Constitutions est fixé, du moins relativement. La possibilité d’évolutions ou de modifications ultérieures n’est pas exclue, mais il faudra se conformer pour cela à des règles précises et solliciter à nouveau l’approbation de l’Église.

Ici il convient de s’arrêter quelque peu aux questions posées par la fixation du texte. Celle-ci est nécessaire pour qu’on sache de quel texte on parle, quel texte on applique. Mais d’un autre côté, elle peut avoir des effets pervers et entraîner une sorte de crispation sur « le bon texte » qui, devenu pièce de musée, risque de ne plus susciter un intérêt vital chez les religieux concernés. Les Constitutions de la Compagnie sont passées par là. Dans la dernière partie du XVIe siècle elles ont été révisées et corrigées à plusieurs reprises : à chaque fois la nouvelle édition a reçu l’approbation d’une congrégation générale. Puis, à partir de 1594, on n’y a plus touché. En 1923, la vingt-septième congrégation générale, qui a adapté les Constitutions et les Règles aux normes du Droit Canon de 1917, déclarait : si on estime que telle prescription des Constitutions n’a pas à être observée, « on le dira en note ». Mais, définitivement fixées, les Constitutions n’étaient plus guère lues...

Pour garder à un texte sa puissance d’inspiration, il convient de ne pas le sacraliser en l’enfermant dans un superbe isolement. C’est particulièrement vrai quand ce texte est fixé et officiellement approuvé. L’autorité qu’il en retire ne doit pas faire oublier qu’il marque un moment, assurément décisif, dans une genèse. Il a été précédé de nombreux tâtonnements et s’inscrit dans un ensemble plus vaste, qui en éclaire la compréhension : lettres, instructions, récits, documents législatifs...Cet ensemble ne cesse de bouger et de s’augmenter : je pense en particulier aux décrets des chapitres généraux. Autrement dit, le texte est porté par un mouvement qui se poursuit, car un Institut est toujours en état de fondation.

Les textes s’offrent à l’interprétation ou, pour mieux dire, ils l’appellent. Un rapport au texte qui serait « fondamentaliste » ne pourrait qu’enfermer dans la répétition. Être fidèle au texte suppose d’abord qu’on sache le mettre à distance. Alors seulement il peut inspirer une obéissance libre et créatrice. Précisément parce qu’ils réclament l’obéissance, beaucoup de textes législatifs présentent, dans leur texture même, des invitations à l’interprétation et à l’adaptation. C’est le cas des Constitutions de la Compagnie, qui conjoignent constitutions et déclarations. C’est le cas aussi de nos Constitutions : non seulement elles prévoient des dispenses possibles et désignent des personnes ayant autorité pour les accorder, mais surtout elles soulignent que leur observation est l’affaire moins d’obligation que d’amour, de docilité à l’Esprit Saint.

Dans l’approche des textes anciens, nous avons fait l’expérience de plusieurs démarches. Les archives de nos Instituts ou d’ailleurs gardaient enfouis des textes avec lesquels nous avons vécu de véritables « retrouvailles ». Nous avons découvert l’intérêt de mettre les textes en rapport les uns avec les autres et de suivre le fil des lectures et relectures proposées avant nous. Nous avons éprouvé aussi que se mettre à une juste distance d’un texte pose des problèmes différents selon que celui-ci est plus ou moins éloigné dans le temps. Dominique Sadoux et Pierre Gervais le disent très bien à propos des Constitutions de 1815 de la Société du Sacré-Cœur :

Plus de 150 ans nous en séparent. C’est à la fois peu et beaucoup. Peu, car ce texte relève d’une écriture et d’une sensibilité qui ont modelé la piété chrétienne jusqu’à une date récente. D’où la difficulté que l’on peut ressentir à se situer face à lui en toute liberté spirituelle. En effet la lecture qu’on en fait est inévitablement colorée par la manière heureuse ou moins heureuse selon laquelle on a été façonné par la piété et la théologie du siècle dernier. En le lisant, on risque ainsi de réagir à son propre passé plus qu’à ce que le texte entend livrer de l’intuition spirituelle propre à Madeleine Sophie Barat. On croit comprendre le texte, alors que de fait il nous échappe. Mais ces cent cinquante ans marquent aussi une grande distance entre le texte et nous. En effet, le second concile du Vatican nous a projetés en peu de temps dans un monde dont les références sont en tout point différentes de celles de la chrétienté du début du XIXe siècle...Il est plus facile de nous situer face aux écrits des Pères du désert, ou encore face aux Exercices Spirituels de saint Ignace - et cela précisément à cause de la distance historique qui nous en sépare - que face à un texte du XIXe siècle encore si intimement lié à notre présent. Le temps filtre les interférences indues.

Ces remarques sont faites à propos d’un texte du XIXe siècle, époque où sont nés beaucoup de nos Instituts. Il me semble que la difficulté est encore plus grande quand les textes nous viennent de la première moitié du XXe siècle : ils paraissent plus près de nous et en fait ils sont encore très loin...

Notre rapport aux nouvelles Constitutions n’est pas fondamentalement différent de celui que nous entretenons avec les textes anciens. Ce serait une illusion de croire que nous pouvons observer des Constitutions, même modernes, sans passer par un travail d’interprétation et d’actualisation. Dans tous les cas, notre fidélité doit tenir ensemble la tradition vivante de l’Institut prise dans sa globalité, et les circonstances historiques particulières auxquelles nous nous trouvons affrontées. Les textes d’hier répondaient à des questions fondamentales telles qu’elles se posaient alors. Nous avons à répondre à des questions analogues, telles qu’elles se posent dans notre monde, où éclate la diversité culturelle. C’est dire qu’il y a une sorte de dialectique entre retour aux sources et inculturation. L’écart dans le temps, reconnu et accepté, permet que les différences expérimentées aujourd’hui soient vécues dans la reconnaissance mutuelle. La rédaction et l’acceptation des nouvelles Constitutions nous ont renvoyées à la découverte et à l’étude de nos textes anciens. Le va-et-vient entre ces deux pôles de notre tradition nous aide à mettre dans une juste perspective les options prises pour répondre aux urgences du monde moderne et nous donne une souple liberté pour réinterpréter les intuitions originelles.

Encore faut-il que certaines conditions soient remplies. Sur ce plan nous devons beaucoup aux acquis de la pensée contemporaine, comme le rappelle Adrien Demoustier :

En s’appuyant sur l’apport de la culture moderne, notre époque reçoit la grâce de pouvoir se forger un outillage mental, des manières de penser qui permettent d’autoriser et de vérifier la liberté de l’invention par une référence aux sources. Cette référence n’est plus univoque et oblige à interpréter en renonçant à la répétition d’un modèle qui serait conçu comme un moule.

Liberté bien nécessaire aujourd’hui pour s’adapter à la diversité des situations sans compromettre l’unité du corps.

Rue Saint J.-B. de la Salle 16 - F-75006
PARIS, France

[1F. Marty, La bénédiction de Babel, coll. La nuit surveillée, Paris, Cerf, 1990, 245-249.

[2Mutuae relationes, n° 13.

[3M.-H. Vicaire, »La règle de saint Augustin. À la fondation de l’ordre des prêcheurs« dans La vie spirituelle, n° 695, mai-juin, 273-274.

[4Ibid. 62.

[5Ibid. 81-82.

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