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L’automne 1989 : un défi pour l’Église

Jan Chrapek, c.i.m.a.

N°1992-5 Septembre 1992

| P. 276-287 |

S’il en fallait encore la preuve, ce témoignage l’apporte : l’après-communisme des pays de l’Est - nommément de la Pologne - ouvre une période extrêmement difficile pour les communautés chrétiennes de ces pays. De loin, nous jugerons peut-être sévère l’analyse de l’état des lieux. Nous ne pouvons pourtant pas nous soustraire à la responsabilité d’un dialogue courageux. Certes, les évolutions à l’Ouest et à l’Est des rapports internes à l’Église, entre le laïcat et le clergé par exemple, et entre la société civile et l’Église ne sont pas semblables. Il n’en est que plus urgent d’« accomplir un acte de discernement puis un acte de pardon » (Jean-Paul II, Homélie d’ouverture au Synode des Évêques d’Europe).

Au cours de son histoire millénaire, l’Église catholique en Pologne a toujours voulu être proche du peuple, elle en a partagé les joies et les souffrances, sans cesse préoccupée de son sort actuel et futur, soucieuse avant tout de lui garder sa foi en Jésus Christ. Pendant la seconde guerre mondiale et la période qui a suivi, l’Église a pris ouvertement la défense du peuple alors que le système communiste cherchait à le convertir aux idées de l’internationale totalitaire marxiste, à le priver des droits de l’homme et surtout de ces valeurs morales transcendantes, fondements du plein essor de la personne et du développement d’authentiques relations sociales.

L’Église face au communisme

Après la seconde guerre mondiale, qui a provoqué la ruine matérielle de la nation et introduit une idéologie étrangère à la mentalité des Polonais, l’Église a voulu être avant tout une force spirituelle pour le peuple ; forte de sa foi en Jésus Christ, elle a tout fait pour nourrir l’espérance et défendre par tous les moyens possibles ceux qui, pour conserver leurs convictions et leur dignité humaine, n’acceptaient pas le nouveau système politique et social qui leur était imposé par la force.

De plus, l’Église a cherché à maintenir dans la vie de la nation la place et le rôle qui lui viennent de la mission reçue du Christ lui-même. Restée inébranlable, en dépit des épreuves et des persécutions, elle est ainsi parvenue à susciter la confiance du peuple et à lui transmettre sa propre richesse, lui gardant son unité sous la spéciale protection de la Vierge Noire de Czestochowa, Reine de la Pologne.

Cette œuvre à la fois spirituelle et matérielle d’unification nationale s’est opérée dans un double contexte : la reconstruction d’un pays détruit par la guerre et le continuel affrontement à un régime communiste fortement antireligieux. Cette lutte continuelle a contraint les croyants à repenser et à revoir chaque jour leur attitude personnelle et leur manière de vivre la foi. L’Église a compris que le communisme s’attaquait à une fausse image de Dieu, image « déiste », éloignée de la réalité ; elle s’est donc sentie responsable de défendre la vraie image de Dieu manifestée en Jésus Christ, rédempteur de l’homme, solidaire avec lui et marchant à ses côtés. Cette foi profonde et solide en Jésus Christ vainqueur, en l’Homme-Dieu, toujours proche des hommes et soucieux de leur destin, était enracinée au cœur des Polonais mais aussi chez bien des frères dans les autres pays de l’Est. C’est cette conscience qui maintenait vive l’espérance et poussait à chercher sans cesse des solutions sociales conformes à l’esprit chrétien, sans recourir à la violence, instrument de la dialectique marxiste.

Dans une seconde phase de son affrontement au communisme, l’Église polonaise a cherché à créer un espace de liberté pour tous ceux qui, pour défendre les vraies valeurs de l’homme, voulaient être présents dans les domaines culturel, économique et social. Elle les a aussi soutenus dans leur quête d’une authentique expérience démocratique, les a encouragés à prendre des initiatives socio-politiques concrètes. Autrement dit, en cette période, l’Église a cherché surtout à réveiller la conscience nationale en libérant les gens de la peur et de l’esclavage, en les invitant à se rendre concrètement responsables de leur propre destin. Beaucoup de ces initiatives se développaient à l’intérieur même de l’Église : semaines de culture chrétienne ; conférences sur la vraie histoire, la vraie littérature, la vraie tradition de la Pologne ; cours d’éthique sociale, etc.

L’Église aujourd’hui dans des pays blessés par le marxisme

Aujourd’hui la situation a complètement changé. Face aux contradictions sociales actuelles et à la prise de conscience des individus qui veulent être présents de façon créatrice dans la vie publique, l’Église doit revoir la manière dont elle manifeste sa présence. Le système politique antérieur a laissé tant de blessures dans une société où il a été imposé.

Qui regarde les événements qui se déroulent aujourd’hui en Europe de l’Est est frappé par le fait que tous attendent beaucoup de l’Église locale. Par ailleurs, pendant les quarante-cinq dernières années (1945-1989), le rôle social de l’Église et sa force différaient beaucoup selon les pays. On ne peut les comprendre correctement en envisageant uniquement la relation spécifique entre l’Église et l’État. En fait on ne perçoit bien la situation qu’à travers le triangle des relations État-Société-Église, où la partie décisive se jouait entre la Société et l’Église. C’est seulement dans ces pays où l’Église jouissait d’une autorité morale incontestée et d’un appui unanime de toute la société, comme en Pologne, qu’elle devenait non seulement une force face à l’État athée et totalitaire, mais constituait en réalité l’unique porte-parole de ceux à qui l’on avait enlevé la possibilité de parler, autrement dit la nation entière. Au contraire, là où la société était plus divisée en ses croyances, comme en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie, en Hongrie, en Roumanie, là où l’Église avait un héritage moralement ambigu parce qu’elle avait collaboré avec les gouvernements nazis, sa position s’est trouvée affaiblie face à l’appareil de l’État totalitaire ; elle fut soumise à un véritable processus d’extermination et des actions bien organisées avaient pour but d’introduire dans les Églises des germes de défiance et de division. En ces pays, pour « sauver ce qui peut être sauvé », l’Église s’était vue contrainte d’accepter divers compromis qui affaiblissaient toujours plus son autorité et son prestige, comme en Hongrie, ou à chercher des formes d’activité clandestine, comme en Slovaquie.

Un passé toujours présent

Cet héritage du passé exerce une influence indéniable sur les situations actuelles. Certes dans tous les pays d’Europe centrale et orientale, la société attend beaucoup des Églises, mais la force et l’autorité avec lesquelles elles pourront répondre à ces attentes varient beaucoup selon les pays.

Actuellement, dans la réalité polonaise post-communiste, il existe beaucoup de points faibles qu’il faut arriver à éliminer. La liste complète en serait longue. En tout cas la réduction de la foi à une idéologie constitue un très grave péril. Dans les pays où le socialisme imprégnait tous les domaines, sciences, littérature, art, publicité et religion, l’éducation entière en subissait les conséquences. Cette introduction de l’idéologie communiste dans toutes les formes de la pensée, évidente dans la vie culturelle, se retrouve diffuse dans tous les autres domaines. Cette façon de voir a incité la population à réduire les valeurs au rôle d’instruments : elles sont soumises à une échelle de jugement monolithique dictée par la pure exigence de l’action sociale du moment. Cette manière de juger de tout en fonction de l’idéologie et de ses exigences pratiques « aplatit » la foi ; c’est une évidence si on considère le fossé qui se creuse entre la religion vécue et l’appartenance religieuse déclarée, réduite trop souvent à des déclarations et à des pratiques de dévotion liées à des nécessités sociales et traditionnelles.

Autre signe de la réduction de la foi à l’idéologie : le fait que l’Église est envisagée uniquement en tant que force sociale particulière, avec un statut bien déterminé et des possibilités d’action sur le plan politique ; cette manière de voir n’est pas seulement le fait des nouveaux convertis, elle existe chez les croyants de toujours et même chez les religieux ; on la retrouve souvent dans les jeunes qui entrent au séminaire ou dans des instituts religieux. On a donc tendance à envisager l’Église selon des critères d’organisation pratique où la règle du choix pour l’action n’est pas tant le sensus fidei que l’intérêt du moment.

Un relativisme moral

Un autre effet de la déformation polonaise post-communiste fait que tout ce qui touche à la morale est considéré comme appartenant au domaine privé. Cela signifie qu’une sélection s’opère dans ce qui regarde la morale ; on accepte ce qui a un caractère général tandis qu’on refuse ce qui suppose un choix difficile’. Ceux qui se penchent sur la pratique religieuse actuelle en Pologne, et notamment les prêtres engagés dans la pastorale, affirment que l’on est en train de passer d’une éthique fondée sur des normes morales rigoureuses et absolues à une éthique relativiste. Ceci concerne aussi bien les valeurs de la vie privée que celles de la vie sociale et ce processus est particulièrement visible dans la jeunesse. Il s’agit d’un relativisme moral qui fait dépendre les valeurs et les principes moraux du choix d’un chacun et met donc tout l’accent sur la liberté individuelle ; cette attitude peut avoir, dans un avenir proche, des effets négatifs sur la vie sociale. Ce relativisme se fait particulièrement sentir, dans la vie personnelle et familiale, à propos du sixième commandement ; dans le domaine social, il a des répercussions en ce qui concerne l’appropriation injustifiée du bien d’autrui, le mensonge et l’art de se tirer d’affaire par n’importe quels moyens.

De plus, cette privatisation de la vie sociale fait naître un comportement qui présuppose que chacun doit conquérir, « voler » au besoin, pour obtenir ce qui lui est personnellement nécessaire et que la « nature du monde » est donc une lutte égoïste pour faire triompher son intérêt propre, lutte où sera vainqueur celui qui est « le plus fort ». Cette image du monde est pleine de jugements contradictoires, ce qui doit orienter l’action est une attitude d’hostilité et de défiance envers autrui. Si l’on ne peut compter que sur soi-même et si le monde n’apparaît pas comme un bien commun mais comme une sorte de réservoir dont il faut à tout prix « gratter avec les ongles quelque chose pour soi », le prochain devient alors un concurrent. L’effet le plus immédiat de cette image du monde est une haine préméditée pour l’univers entier car le monde « des autres devient un ennemi odieux, concurrentiel, prêt à nous voler ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons ». L’égoïsme est donc promu au rang de sagesse de vie.

La dialectique remplace le dialogue

Un autre héritage du système, qui a théoriquement disparu, c’est la façon dialectique de regarder la réalité et de résoudre les problèmes. La dialectique, élément stable de l’ancienne propagande officielle, fait désormais partie du comportement de la majeure partie des Polonais ; elle a remplacé le dialogue au sens plénier du terme, comme moyen de parvenir à la vérité et de créer l’histoire. La pensée dialectique n’est pas entrée seulement dans la théologie de la libération, elle est présente aussi, sous diverses formes, dans notre réalité polonaise. Il suffit, pour s’en rendre compte, de regarder les années quatre-vingts avec toute leur histoire et d’analyser les conflits et les discussions politiques actuelles. Des nations entières ont été contaminées par cette manière de penser et de résoudre les problèmes sociaux. La dialectique reste malheureusement bien présente dans la culture sociale du Polonais moyen. C’est évidemment un défi pour toute la pastorale du pays.

La méfiance envers toute autorité

La situation socio-politique des pays d’Europe centrale après 1945, avec un système politique imposé et étranger à toute leur histoire, a créé comme une sorte de schizophrénie sociale qui a eu de profondes répercussions. Le dédoublement de l’ego social, pénétré de mensonge, transmis aux jeunes générations, pèse sur la situation complexe vécue aujourd’hui. Il en résulte un relation très spéciale envers toute autorité, civile ou ecclésiastique. Inconsciemment l’autorité est perçue comme quelque chose d’« extérieur ». Face à elle, il faut se montrer attentif et la craindre dans la manière dont on se comporte à l’extérieur ; mieux vaut aussi se montrer prudent dans l’expression de ses opinions personnelles. Certes, l’autorité est un mal nécessaire mais, si c’est possible, il faut essayer de la contourner, d’en éluder les normes, et s’arranger pour échapper à son contrôle.

Un autre héritage de l’idéologie politique officielle est la diffusion, à travers la propagande critique du capitalisme, du mythe de l’égalité absolue de tous. Il est inutile de démontrer que ce mythe est une pure abstraction. Jean-Paul II a écrit dans Dives in misericordia qu’une justice sans charité, une justice « juste » aboutit à la construction de camps d’extermination. Seule la justice miséricordieuse est créative.

L’attrait de la société de consommation

Un phénomène toujours plus fréquent dans notre vie sociale est l’attrait de la société de consommation. Elle se distingue du modèle occidental, caractérisé par la suprématie de l’avoir sur l’être ; dans notre contexte polonais, en effet, il est difficile de satisfaire le désir d’avoir. Et pourtant, dans la conscience de ceux qui cèdent à cette tentation, règne la conviction qu’avoir implique le bonheur, donne une certaine forme de plénitude. Ainsi ce désir de posséder réduit les consciences en esclavage. Ce phénomène est dangereux ; puisque la réalisation du désir s’avère impossible, il s’incruste dans la conscience comme un « attrait » dont il est impossible de vérifier s’il apporte ou non le bonheur. Toeplitz a parfaitement décrit ce désir de la « consommation » dans son livre : L’uomo dell’immaginazione di massa ; il y compare les hommes atteints par ce désir à des chiens de traîneau poursuivant un saucisson à l’odeur alléchante suspendu à l’avant du traîneau. Attirés par l’odeur, les chiens cherchent à l’atteindre, ils en oublient la lourde charge qu’ils traînent sans se rendre compte que la viande s’éloigne au fur et à mesure qu’ils croient s’en approcher. Ce désir d’avoir prend forme en outre par les stéréotypes et les images superficielles que donne la télévision sur toutes les possibilités qui existent dans les pays de l’Ouest.

Le poids du Parti

Il faut vaincre aussi un autre héritage du communisme : une mentalité basée sur les « alliances favorables » et non sur les compétences. Pour le pouvoir communiste, l’appartenance au Parti pesait d’un grand poids, comme aussi l’appartenance à la nomenklatura, etc. Si l’on se trouvait du bon côté, tout devenait possible et la compétence avait peu d’importance. Pour la majorité des gens, cette façon de faire était devenue le pain quotidien.

Un autre legs du système, qui disparaît lentement, c’est la « protection » exercée par l’État totalitaire qui en était arrivé à diriger, décider, contrôler, jusque dans les moindres détails, toutes les activités du citoyen. Cette protection tuait tout esprit d’initiative créatrice de la part des citoyens, plus personne ne voulait risquer quoi que ce soit en vue du bien commun, etc.

La mission d’évangélisation face à tant de problèmes

Comme nous l’avons vu, ce socialisme a laissé derrière lui des sociétés malades, pleines de défiance les unes envers les autres. C’est pourquoi il ne sera pas facile d’arriver à un juste équilibre entre la mission d’évangélisation, basée sur les racines culturelles qui renforcent l’identité chrétienne et nationale d’une société bien déterminée et les particularismes des groupes et des fractions politiques qui recherchent dans l’Église un appui pour leurs ambitions personnelles et pour les buts qu’ils poursuivent ; il n’y a pas chez eux de respect envers les autres groupes qui ont leur place dans une société pluraliste, pour ne rien dire « des droits des minorités ethniques ».

Nationalisme et universalisme

L’Église doit faire face, et pas seulement en Europe de l’Est, à des positions extrêmes : d’un côté, les nationalismes et de l’autre un universalisme primaire, vidé de ses valeurs essentielles. La solution est à chercher dans un système de valeurs, dans une capacité d’unir les valeurs « nationales » qui font la richesse du patrimoine culturel des peuples, avec les authentiques valeurs « universelles ».

L’accélération du processus d’intégration européenne, à laquelle nous assistons, situe ce problème à l’avant-plan. Nous voyons dès lors de quelle façon le totalitarisme marxiste a mutilé le système des valeurs et le domaine de la morale sociale. Ses funestes règles économiques ont conduit la civilisation à la ruine et à l’abîme. L’Église, en Europe centrale et orientale, se rend bien compte de tout ce qui est nécessaire pour aller vers cette Europe unie. Mais il faut dire aussi qu’à partir des perspectives de l’Église de l’Est on voit plus clairement toutes « les faiblesses de l’Europe occidentale ». Avant tout la faiblesse d’une unité fondée sur une économie sans racines profondes et la fragilité d’une morale affaiblie. Hédoniste et non humaniste, l’Europe n’est pas chrétienne en pratique. Les nationalismes primaires qui renaissent défendent l’ordre ancien. L’« universalisme européen » souhaite une Europe unie, mais il manque un système de valeurs et une solide charpente culturelle. Il est indispensable de donner à cette grande Europe une dimension profondément chrétienne, une dimension vraiment universelle, basée sur un système de valeurs correspondant aux aspirations de l’homme. C’est très important pour les « indigènes européens », pour guérir les pathologies sociales et les structures socio-culturelles. C’est tout aussi important pour rencontrer tous ceux, de plus en plus nombreux, qui arrivent en Europe et ont grandi au sein d’une culture islamique ; pour rencontrer ce « Sud » qui fait désormais partie des caractéristiques de l’Europe elle-même.

Fatigue physique et psychologique

Un autre problème rencontré par les Églises d’Europe orientale et centrale, c’est l’immense fatigue physique et psychologique de leurs membres. Une fatigue qui contribue à l’affaiblissement de la qualité de la vie spirituelle, de la prière, et, en général, du tonus de la vie chrétienne.

Les gens sont fatigués par les préoccupations de la vie quotidienne, par l’impossibilité d’assurer les indispensables conditions de vie pour leurs familles ; ils vivent dans un continuel état de stress et de tension. Cette fatigue physique et psychologique de l’homme et de la société entière atteint aussi, d’une certaine manière, les maisons et les rues : villes grises, peintures qui s’écaillent, autobus et tramways sordides, milieu sociologique détruit. Tout cela influe évidemment sur la qualité de la vie spirituelle et incite certains à se réfugier dans des groupes de prière ou de petites communautés. On y rencontre certes un christianisme plus profond, mais trop souvent éloigné du contexte de cette réelle fatigue, trop souvent passif et à l’abri des tensions sociales. Par contre, dans la majorité de la population, la situation actuelle ne provoque qu’indifférence pour une qualité de vie centrée sur la foi, la dynamique de la vie spirituelle. Il lui manque cette vision intellectuelle indispensable pour créer de nouveaux modèles de vie ensemble dans une société libérée du totalitarisme.

Le manque de « convivence »

Le problème se complique encore si on songe que quarante-cinq années de totalitarisme ont réussi à détruire les mécanismes de la vie sociale. Il n’existe plus aucune confiance entre les gens. On ne croit plus ni aux structures sociales, ni au caractère raisonnable d’une action commune. L’individu est hermétiquement replié sur lui-même. Il est significatif que, durant des décennies, on a fait croire à l’opinion publique qu’on estimait la famille et la nation, alors que les structures intermédiaires étaient en réalité dévaluées. Actuellement les conditions de vie ont changé mais les gens ne sont pas sortis de l’ornière. Sans une dynamique de vie spirituelle, comme d’ailleurs sans une dynamique de « convivence » sociale, fondée elle-même sur le sens profond de la « communion dans la foi », le processus nouveau ne s’enclenchera pas et les sociétés d’Europe centrale et orientale seront pour longtemps ballottées par les soubresauts de la crise, héritage du totalitarisme marxiste.

Comment préparer l’avenir ?

Je pense personnellement que nous nous trouvons, en Pologne, devant l’urgente nécessité d’un retour des Instituts religieux, de leurs charismes particuliers, qu’ils ont souvent dû abandonner pour des raisons politiques ; il est tout aussi nécessaire de créer « une nouvelle génération de laïcs », plus authentiques, tournés vers un avenir qui ne soit plus alourdi par les souvenirs et les mérites de la lutte contre le communisme, des laïcs qui puissent, par leur inventivité et leur courage, apporter une perspective chrétienne aux formes nouvelles que prend l’État démocratique naissant, à sa culture, à sa manière d’être, à sa sensibilité socio-politique. Nous aimerions un modèle de laïcat différent de celui qui s’est formé en Europe de l’Ouest, après Vatican II ; il semble que dans la prise de conscience des laïcs, le merveilleux mouvement de renaissance chrétienne a été privé de la présence sacerdotale. Les laïcs ont donc souvent assumé maintes fonctions comme auxiliaires immédiats du prêtre pour le travail pastoral dans le contexte paroissial : catéchèse, animation liturgique et autres services paroissiaux. Par contre, la participation active des laïcs à la formation de la vie socio-culturelle de leur pays, sur base d’un système de valeurs chrétiennes, est demeurée marginale.

Réfléchir sur l’essence du marxisme

Comme j’ai essayé de l’expliquer plus haut, l’idéologie communiste, comme système socio-politique a disparu, mais il en est resté d’importantes séquelles dans les esprits ; les blessures causées par cette idéologie et ce qu’elle véhiculait sont toujours présentes. Le système de pensée d’où est né et s’est développé le communisme a toujours ses partisans. C’est pourquoi le premier devoir des croyants devrait être une réflexion honnête et courageuse sur l’essence même du communisme. Je suis convaincu qu’aujourd’hui encore peut exister, parfois même dans les milieux catholiques, la tentante conviction que le monde qui vient de s’écrouler pourra renaître sur les fondements de l’idéologie communiste. Ceux qui sont restés fidèles à cette conviction peuvent être particulièrement dangereux dans notre contexte post-communiste ; ils ne se rendent pas compte des graves conséquences qu’aurait une renaissance du marxisme actuellement vaincu.

Une nouvelle évangélisation

De la tragique expérience d’un passé qu’on vient de décrire naît une époque nouvelle ; les demandes en matière de religion deviennent particulièrement importantes, surtout de la part de ceux qui ont fait l’expérience de l’idéologie marxiste. L’Église doit donc entrer dans une nouvelle évangélisation pour que s’opère un retour à Jésus Christ. Le Christ ne se contente pas d’apporter une proposition sur le plan intellectuel ou un message moralisateur, il est le Sauveur de l’homme et du cosmos, le Dieu qui s’est fait homme pour que l’homme puisse retrouver sa dignité et sa personnalité. Dès lors, si l’Église d’aujourd’hui veut affronter le grand défi du monde post-marxiste et de la société de consommation, elle doit à nouveau rendre Jésus Christ présent à tous les niveaux de l’activité socio-politique. Nous n’y arriverons qu’en reconnaissant l’insuffisance de nos efforts humains ; il nous faut aussi confronter à l’Évangile chacune des actions de la vie humaine. L’Église de ceux qui croient au Christ doit vouloir imprégner toute notre existence d’une sensibilité chrétienne. On ne peut donc s’abaisser à des compromis ou à des arrangements avec la réalité ambiante. Il faut, au nom de la vérité sur l’homme, qui a besoin de Dieu comme de l’air qu’il respire, offrir aux gens un horizon de transcendance, dans la lumière duquel il soit plus facile de reconstruire de manière plus adéquate les structures de la vie humaine. C’est uniquement de cette façon que l’Église d’aujourd’hui sera capable de faire face à ce difficile défi. Les hommes de foi doivent à nouveau faire renaître en eux-mêmes ce dynamisme, cette passion évangélique de rendre Jésus-Christ présent dans tous les aspects de la vie. On ne peut accepter une fragmentation des attitudes chrétiennes. Notre christianisme doit être global en ses institutions et en ses inspirations sociales. Nous devons agir avec la conscience du respect dû aux personnes mais aussi avec la ferme conviction que seul l’humble témoignage quotidien des croyants est capable de transformer le monde, de changer la conscience humaine, de construire des liens de fraternité et de solidarité. Dans l’Europe de l’Est, l’Église doit par-dessus tout apporter aux gens assoiffés de réconfort spirituel le service des sacrements et la vérité évangélique ; tant d’habitants de l’Europe centrale et orientale attendent que leur soit assuré un tel service.

C’est pourquoi, tout en nous réjouissant des changements survenus en l’automne de 1989, qui ont libéré l’Europe de l’Est des filets du communisme, il est nécessaire de dire que celui-ci a laissé des traces dans de nombreuses structures de la vie sociale, dans les comportements, les manières d’organiser l’existence et les activités de l’homme ; nous devrons les combattre pendant de longues années encore. La nouvelle situation politique de ces pays constitue un grand défi, non seulement à cause de la profonde crise économique qui en est la conséquence mais aussi à cause de leurs grands besoins et de leurs demandes sur le plan religieux.

Przelozony Generalny
Ul. Swierczewskiego 250
05-261 MARKI-STRUGA. Pologne

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