Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Après une visite au Zaïre

Angèle Mutonkole, s.c.j.m.

N°1992-5 Septembre 1992

| P. 293-300 |

Un témoignage s’écoute d’abord. Il nous invite à la prière aussi. Puisse la contemplation à laquelle il nous entraîne nous engager encore plus résolument à nous laisser conduire au radicalisme du don là où il nous est donné de l’accomplir.
Article paru dans Caritas-Contact, 1992, 1, et publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La situation présente du Zaïre est le résultat de vingt-six ans de régime politique autocratique, basé sur un parti unique, qui a battu le record de dévaluation et d’inflation de la monnaie au point de déséquilibrer la vie nationale sur les plans économique, social et politique.

C’est en avril 1990 que le peuple zaïrois a été séduit par l’idée de démocratie annoncée par le président de la République en personne. Éclairée depuis par la perspicacité des partis d’opposition, la masse s’est progressivement rendu compte des horreurs, des anti-valeurs sur lesquelles était construit notre régime politique.

Pour secouer le joug, le peuple zaïrois lutte en haussant la voix librement dans la presse et à la télévision, en se mobilisant pour faire la grève dans les services publics et les établissements scolaires, en organisant des veillées de prière, etc. Il veut exprimer par ces gestes sa volonté de changer radicalement le système. Mais les efforts déployés par la Conférence nationale souveraine se heurtent aux refus, parfois musclés, du gouvernement. La suspension arbitraire des assises de cette Conférence, le 19 janvier dernier, en est une illustration type.

Les tristes événements des 23-24 septembre 1991 sont à interpréter comme l’explosion d’une insatisfaction généralisée et d’une colère longtemps contenue face à toutes sortes de formes d’injustice, de corruption et de mensonge.

Ce sont des militaires mécontents, eux aussi, de leur maigre solde qui ont lancé les pillages systématiques des centres commerciaux, de certaines habitations privées et de sociétés soupçonnées, à tort ou à raison, d’une alliance quelconque avec le régime. Ce fut un vrai désastre dans la capitale et dans les autres villes du pays. Les gouvernements étrangers, pris de panique, organisèrent l’évacuation de leurs ressortissants sous escorte militaire de paracommandos français et belges.

Bien que traumatisé par la crise et la déstabilisation du pays, le peuple zaïrois n’a pas encore capitulé, il milite toujours pour l’avènement de la démocratie au Zaïre. L’Église catholique, par ses homélies, ses écrits et ses prises de position aux côtés du peuple, joue un rôle de tout premier plan dans la conscientisation et la formation de la masse et de tous les hommes et femmes de bonne volonté,.

L’Église veut éclairer à la lumière de la foi les principes de base pour un projet de société renouvelée. Elle invite non seulement les chrétiens mais tous les autres Zaïrois à la conversion du cœur et des mentalités, à la transformation de la vie, des critères de jugement et des structures. Comme le levain dans la pâte, la communauté chrétienne offre ses services là où ils sont demandés ou nécessaires. C’est dans des circonstances assez tristes mais aussi pleines de promesses que j’ai pu rendre visite à nos consœurs, là-bas, dans dix-neuf communautés. Durant un séjour de trois mois, nous avons partagé le vécu, réfléchi sur la signification des récents événements, prié ensemble et agi en solidarité avec notre peuple.

Quelques réflexions en prolongement de la visite

Je désire livrer ici quelques réflexions et observations personnelles. Par ce partage je souhaite susciter un échange d’expériences similaires entre nos communautés d’Amérique latine, d’Europe, d’Asie et d’Afrique.

« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toute chose vous sera donnée en plus » (Mt 6,33).

Ce qui m’a frappée dans les communautés qui ont été les plus touchées par les conséquences des récents événements, c’est que l’esprit se tourne tout spontanément vers la quête de l’essentiel : la valeur de la vie, le sens de la mort et de la souffrance des innocents, le rôle de la consécration religieuse dans de telles conditions. Tout le reste perd de sa consistance quand, quotidiennement, on doit avoir peur pour soi-même et pour les autres.

Recherchant avec des consœurs les trésors enfouis sous les décombres des événements, nous avons noté un approfondissement principalement sur les quatre points qui suivent :

La présence de Dieu

D’un Dieu plus grand que notre misère, un Dieu agissant dans notre histoire nationale, Dieu notre providence. « Si le Seigneur ne garde la maison c’est en vain que la sentinelle veille » (Ps 126).

Les psaumes de Prière du Temps Présent ainsi que les lectures du jour aux eucharisties devenaient très actuels. Ils jetaient une lumière sur la vie concrète politique et sociale. Ils interpellaient notre foi, la nourrissaient et la raffermissaient.

La valeur de la vie humaine

Le scandale des arrestations arbitraires, des intimidations et autres violences à l’égard des civils innocents et désarmés aiguisait notre respect de la dignité de toute personne humaine créée à l’image de Dieu et à sa ressemblance. Le mystère de l’incarnation, que nous célébrions justement à ce moment-là, prenait soudain corps dans la vie de tous les jours. Jésus ne s’y identifie-t-il pas avec le pauvre et l’opprimé, avec l’affamé et le malade, avec toutes les victimes des injustices ?

Les relations fondamentales de l’homme avec Dieu et des hommes entre eux

Dans des situations d’impuissance matérielle et morale, des communautés ont développé leur dimension contemplative à travers des attitudes d’adoration et d’abandon confiant à Dieu. La prière d’intercession prenait davantage la forme d’une expression de dépendance fondamentale de tout un peuple envers son Dieu. Car, plus que jamais, les communautés priaient pour le peuple, notre peuple. Il y a là une sortie de soi qui est salvifique pour la santé spirituelle de la communauté.

En d’autres endroits les sœurs ont puisé dans le livre d’Esther 13,8-11 et 16-17 un modèle de prière pour notre nation et la récitaient chaque jour. Il m’est arrivé de me trouver derrière une consœur en adoration prolongée devant le Saint Sacrement et qui murmurait des paroles ’confidentielles’ à Dieu, un peu comme Anne, femme d’Elqana (1 S 1,12-17).

Les relations interpersonnelles prennent aussi une couleur neuve. Dans une société où les droits de l’homme sont violés, le peuple zaïrois découvre des besoins nouveaux qui sont d’ordre spirituel. Pour le moment il aspire au respect et à la vérité, à la liberté d’expression et d’opinions et à la justice sociale, à la sécurité et à la paix, à l’unité, à l’amour et à la réconciliation nationale. Nous nous apercevons que les valeurs auxquelles nous tendons recoupent les promesses du Royaume exprimées dans l’Évangile selon Matthieu, chapitre 5, et selon Jean aux chapitres 13, 15 et 17.

Notre vocation et notre mission

C’est sur ce point que nous nous sommes le plus attardées avec les communautés, afin de déchiffrer les événements à la lumière de nos Constitutions. Que nous disent-elles au sujet du style de vie exigé par les conseils évangéliques au sein d’une société troublée ?

Le charisme

Nous sommes agréablement surprises de reconnaître dans les aspirations de notre peuple des valeurs qui sont prioritaires au cœur même de notre vocation et de notre mission, telles que : le respect de la dignité humaine et l’attention aux aspirations les plus profondes (C. 52), la sensibilité du cœur à toute forme de misère humaine, l’engagement pour la lutte contre les racines des maux et la promotion de la justice et de la paix (C. 53), le choix préférentiel pour le pauvre (C. 54), l’attention et l’intérêt pour de nouvelles formes d’oppression et de marginalisation (C. 57).

Nous avons également acquis une conscience vive du fait que comme Congrégation, fondée en plein désordre en 1803, après la Révolution française de 1789, nous sommes ’les enfants de la guerre’. C’est à l’époque héroïque des débuts de la colonisation que les dix premières missionnaires, Sœurs de la Charité de Jésus et de Marie européennes, partirent pour le Congo, pays inconnu, au climat inhospitalier. Aujourd’hui, alors que nous commémorons le centenaire de leur présence, le pays est en pleine crise politique et socio-économique. N’est-ce pas une interpellation ?

Les pionnières et les quatre cent quarante-cinq missionnaires qui sont parties pour le Zaïre n’eurent pas toujours une vie facile. Cependant, grâce à la foi et à l’amour, à l’audace et à l’esprit de sacrifice, et surtout à la générosité qui les animaient, l’œuvre missionnaire a survécu au temps.

Et au seuil du deuxième centenaire, les Sœurs de la Charité de Jésus et de Marie vivent et travaillent dans des conditions qui laissent encore à désirer : injustice, corruption, violence, baisse de la moralité, ignorance, pauvreté, maladie. Faudrait-il voir dans ce contexte un effet du hasard ou bien un accident de parcours ?

Le signe des temps

Avec les communautés nous avons essayé de discerner le signe des temps. Oui, la divine Providence permet que la province du Zaïre se retrouve à la case-départ pour collaborer à la construction d’une société juste et fraternelle, en visant à un renouveau intérieur, à un réajustement de la réponse apostolique, ce qui suppose surtout un œil ouvert et de la créativité pour percevoir les défis et y répondre.

Après avoir essayé d’inventorier les causes profondes du vilain mal qui ronge notre belle nation, nous nous sommes reconnues humblement solidaires des autres. Au plus noir de la crise, nous avons crié notre colère vers Dieu et appelé sa justice immanente sur les coupables. Mais Dieu, puissance infinie de magnanimité, continue inlassablement à faire du bien aux méchants comme aux justes, à garder en vie l’opprimé et son oppresseur, l’ivraie et le bon grain jusqu’à l’heure de la moisson. Nous en sommes venues à comprendre que l’important pour Dieu n’est pas qu’il y ait un vaincu et un vainqueur mais que chacun se convertisse et que tous soient sauvés.

C’est la vie concrète de tous les jours qui évangélise une communauté. Elle l’aide à accepter la pédagogie et le temps de Dieu, à entrer dans les vues de Dieu et à épouser les sentiments du cœur de Dieu, bref à purifier sa foi, son espérance et sa charité.

Une vie fraternelle vécue en vérité

« Voyez comme ils s’aiment, comme ils sont heureux, l’Esprit du Seigneur habite en eux ».

L’émerveillement

Il est à remarquer ici qu’aux heures d’angoisse et de souffrance intense s’est produite une transformation des relations interpersonnelles entre les consœurs. Nous nous souvenons avec émerveillement de la manifestation d’un amour vrai et profond entre elles toutes.

Les communautés qui ont été les plus touchées, encore une fois, ont pu réexpérimenter la pertinence des réalités toutes simples de la vie commune : la joie de vivre ensemble, la consolation de pleurer et d’avoir peur ensemble, la force de lutter et d’espérer ensemble des lendemains meilleurs.

Des témoignages d’attention fraternelle abondent : les plus courageuses veillaient sur les plus peureuses, les aînées sur les plus jeunes et pareillement les plus jeunes sur les aînées à la santé plus fragile. Tel un berger chacune cherchait à s’assurer de la sécurité des consœurs absentes. Quand la qualité de l’existence change ainsi, tout devient si simple et si beau !

L’intégration

L’épreuve soude la communauté et facilite l’intégration harmonieuse de tout le monde. La différence des caractères perd de son agressivité. Il s’installe entre les membres un climat de tolérance ; l’union des cœurs et des esprits s’approfondit.

Durant cette période, plus d’anonymat : on se connaît et on s’interpelle chacune par son nom. La diminution des biens de consommation, outre qu’elle purifie une communauté, aide ses membres à goûter la joie cachée d’une vie sobre et quelquefois même austère. La vie se simplifie : nous étions dépourvues mais contentes de peu. C’est alors que le ’Dieu me suffit’ devient un peu plus près du réel.

L’ouverture

Les communautés se sont davantage ouvertes sur leur voisinage et sur toute la nation. C’est ainsi qu’après la peur ressentie lors des journées de pillages, des voisins sont venus au couvent et des sœurs sont allées dans les différents quartiers afin de s’informer et de se consoler mutuellement.

Et pour objectiver quelque peu nos problèmes et nos difficultés, il nous a fallu situer notre expérience dans un ensemble plus large : celui de la vie de toute la nation et de la relation du Zaïre avec les autres nations. À partir de cette connexion, un intérêt pour ce qui se passe ailleurs, de l’autre côté de nos propres frontières, s’est généralisé.

Des défis

Les communautés qui ont osé réfléchir davantage à la signification des événements survenus les 23-24 septembre et les 23-24 octobre derniers au Zaïre ont fait la découverte d’un double trésor : la quête de l’essentiel et l’expérience d’une vie fraternelle tonifiante. Cependant il serait faux de croire que seuls les événements spectaculaires sont porteurs de grâces pour la communauté.

Tout ce que nous appelons communément la croix : la maladie, la mort d’un être cher, la séparation d’avec une consœur ou une supérieure à laquelle on tenait beaucoup, le retrait d’une fonction ou d’une activité apostolique florissante ou quelque autre échec peuvent offrir autant d’occasions de réflexion personnelle et communautaire. Ce sont des canaux dont l’Esprit se sert pour nous inviter à dilater toujours notre cœur en Dieu, et à vivre dans la joie selon la belle devise de notre première supérieure générale, Mère Placide : « Vive Jésus, vive sa croix, vive la joie » !

Sommes-nous suffisamment habituées à dépasser le niveau du récit pour nous mettre à réfléchir sur le sens des faits et des paroles ? Les leçons apprises dans la crise n’auraient-elles été qu’un feu de paille, qu’un passage éclair du Seigneur ? Ou bien resteront-elles gravées à jamais dans la mémoire de notre communauté locale, régionale et provinciale comme un remède, comme un correctif nécessaire ou comme un choc salutaire ?

À supposer que le calme revienne et que la prospérité s’installe dans le pays, serons-nous encore capables de faire face aux pressions d’une société de consommation et d’opter volontairement, comme communauté, pour un style de vie sobre ? Allons-nous courir vers une restauration des sécurités anciennes et revivre ainsi l’épreuve des Hébreux aux eaux de Mériba ?

Dans notre cheminement personnel et communautaire, les doutes dans la foi et la sécheresse spirituelle ne manqueront pas. Aurons-nous la simplicité et l’humilité de l’enfant pour retourner à la prière du pauvre : la récitation méditée du rosaire et des psaumes ? Pour pouvoir un jour expérimenter ce ’grain de folie’ auquel chacune aspire, redisons le psaume 95 :

« Aujourd’hui ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ».

25 rue Saint-Bernard
B-1060 BRUXELLES, Belgique

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