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La conversion bénédictine en dialogue avec la rue

Albert Holtz, o.s.b.

N°1992-3 Mai 1992

| P. 184-192 |

Dans ce témoignage empreint de modestie et d’amour, on découvrira comment une école monastique a pu s’ouvrir à de jeunes immigrés et comment surtout la simplicité de la narration s’accorde à la profondeur d’un discernement fidèle aux origines et, pour cela, capable de rencontrer les vrais défis d’une société dite de consommation.
Texte paru dans Benedictines, aux États-Unis, en 1985 ; traduction française parue dans Moines pour la ville, L’Hay-les-Roses, juillet 1991, 2-5, et reproduite avec l’aimable autorisation de la revue et de l’auteur.

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On ne peut nier que les choses aient changé ces douze dernières années. Depuis plus d’un siècle, l’école privée Saint-Benoît instruit des garçons de Newark, dans la banlieue de New York. D’abord vinrent les Allemands, suivis par les Irlandais, puis par les Italiens. Bien qu’elle n’ait jamais été un établissement « aristocratique », même dans ses beaux jours, l’école avait préparé des milliers de jeunes gens à occuper avec succès des postes de dirigeants dans les affaires, l’industrie, la politique et la religion. Dans les années 60, l’école comptait huit cents élèves, de la troisième à la terminale, presque tous issus des classes moyennes de race blanche. Actuellement, il y a trois cent quatre-vingts étudiants dont les deux tiers sont Noirs, et beaucoup viennent de familles qui vivent en dessous de ce que le gouvernement appelle le « seuil de pauvreté ». Cette école, autrefois source de revenus pour les moines, représente aujourd’hui un terrible défi sur le plan financier.

Le Mercredi des Cendres 1972, nous avions annoncé à nos élèves et à leurs parents que notre école fermerait ses portes en juin de cette année-là. Les nuages s’amoncelaient à l’horizon depuis deux ou trois ans. La désaffection généralisée pour l’éducation catholique en général, les émeutes de Newark en 1967, et la fuite des catholiques blancs vers les banlieues avaient provoqué une baisse de nos effectifs scolaires.

À ces difficultés financières s’ajoutait un deuxième facteur important. Comme la population noire de Newark augmentait, des Noirs, de plus en plus nombreux, avaient commencé à demander leur inscription, dans notre école, comme l’avaient fait avant eux leurs homologues allemands, irlandais et italiens ; ils se tournaient vers nous pour que nous leur donnions les moyens d’une ascension sociale. Le pourcentage croissant d’étudiants appartenant aux minorités ethniques était un véritable défi aussi bien pour les enseignants que pour les élèves à ce moment-là ; il exigeait que soient repensés certains présupposés de base de notre philosophie de l’éducation, et que soient formulées de nouvelles manières d’aborder les problèmes inhabituels que ces nouveaux étudiants nous posaient.

Au risque de simplifier à l’extrême un ensemble de circonstances des plus complexes, on pourrait dire que la menace financière ajoutée à la confusion résultant d’un changement de la population scolaire provoqua la fermeture de l’école après cent quatre ans de fonctionnement.

Cette expérience fut un crève-cœur ; quiconque a subi une telle épreuve ne peut l’oublier. Puis, le monastère étant dépossédé de ce qui avait été pendant plus d’un siècle son principal apostolat et la source d’un travail en commun, quinze moines, soit le tiers de la communauté, partirent pour d’autres abbayes. À la place d’une communauté florissante et d’une école très respectée seulement quelques mois auparavant, il ne restait plus que des souvenirs et l’épave de quelque chose qui avait très mal tourné.

Pendant les mois qui suivirent, au cours desquels il n’y avait plus d’école, les homélies, lors de notre messe conventuelle, faisaient souvent mention de la théologie du « petit reste », l’expérience du désert pour Israël. Ce fut effectivement notre traversée du désert, la plupart des moines étaient occupés à des emplois à l’extérieur dans la journée et ne rentraient que pour la messe de 17 heures. Nul ne savait vraiment où nous allions, ni ce que nous allions faire. On avait le sentiment de partir à la dérive, sans direction, sans idée claire de mission. Pour être honnête, je dois dire que nous nous sommes beaucoup creusé la tête, et que notre inquiétude était grande.

Le discernement de la souffrance

Mais comme il arrive souvent quand on est au désert, nous découvrîmes bien des choses importantes en ce qui nous concernait. En premier lieu, le sentiment de ne pas savoir de quoi le lendemain serait fait, de ne pas diriger notre propre destinée, nous fit comprendre clairement à quel point nous dépendions non pas de nos propres efforts, mais de l’attention aimante de Dieu.

Deuxièmement, nous prîmes vite conscience que l’expérience d’une souffrance partagée faisait de nous une vraie communauté, qui dépendait beaucoup du soutien de chacun.

Troisièmement, sans aucune tâche communautaire pour nous unifier, nous en vînmes à considérer la vie monastique, notre propre service « au service de l’école du Seigneur », comme la source véritable d’unité.

Nous commençâmes à nous réunir deux fois par semaine cet été là pour discuter de points importants tels que le rôle de l’Abbé et les avantages d’un apostolat commun pour un monastère. Nous commençâmes également à chercher un travail communautaire à faire. Après avoir étudié sans conviction certaines possibilités, il devint rapidement clair que tous les signes allaient dans le même sens : nous avions des quantités de salles de classe vides, une bonne bibliothèque de sciences et un bel amphithéâtre Nous avions un groupe de professeurs, peu nombreux mais expérimentés. Et, ce qui était encore plus important, il y avait encore dans le voisinage des gens qui avaient désespérément besoin d’un enseignement de qualité.

Les invités au banquet

C’est ainsi que dès Noël, six mois après la fermeture du Collège Saint-Benoît, une vision commença de prendre forme : celle d’une nouvelle école qui essaierait de relever les défis que représentaient les besoins d’une nouvelle population de jeunes garçons dans notre ville. Une école qui, de propos délibéré, pratiquerait la déségrégation raciale. Une école qui serait porteuse d’espérance chrétienne, parce que « la bonne nouvelle serait annoncée aux pauvres ».

Après d’innombrables heures de réunion et d’organisation, après des mois de recrutement frénétique pour une école qui n’existait pas encore, nous nous retrouvâmes, au début de l’été, avec quelque chose qui commençait à ressembler beaucoup à une école. Il y avait quatre-vingt-sept étudiants, dont beaucoup, comme les invités au banquet de la parabole, durent être récupérés le long des haies et sur les chemins écartés. Un corps enseignant composé de moines et de deux ou trois professeurs laïcs avait été constitué. Et c’est ainsi que le 31 juillet, quatorze mois après la fermeture définitive de Saint-Benoît, les portes de l’école s’ouvrirent à nouveau.

Une ère nouvelle s’ouvrit alors dans notre vie. Nous nous trouvions projetés dans la même position que cette mère qui devait nous écrire des années plus tard : « Je suis terrifiée quand tout ce qui reste, c’est la foi et pas d’argent ». Un negro spiritual que nos nouveaux étudiants nous ont appris résume bien notre histoire jusqu’à cette époque-là : « Nous sommes arrivés là, grâce à la foi, nous appuyant sur le Seigneur, confiants dans sa parole sainte. Il ne m’a jamais manqué ».

Si le phénomène central d’une conversion, c’est de faire l’expérience d’une confiance totale en Dieu plutôt que dans les choses créées, et si notre vœu de « conversion des mœurs » signifie mettre en pratique, de manière constante et toujours plus intense, l’abandon de soi et la confiance en Dieu, alors les moines de l’Abbaye de Newark en ont fait l’expérience de manière répétée chez ceux qui les entouraient, comme chez cette mère qui chaque mois nous apprend, avec quelle éloquence, ce que cela signifie de compter sur le Seigneur plutôt que sur l’argent.

Quel est notre don ?

Mais comment répondons-nous à cette faveur ? Que pouvons-nous leur offrir, à eux ?

Le témoignage monastique a-t-il un rôle à jouer dans notre ville bruyante, troublée, appauvrie ? Notre vie de conversion a-t-elle quelque chose de pertinent à dire à ceux qui nous entourent ? Comment façonne-t-elle notre manière chrétienne d’aborder le monde ?

Cet été-là, bon nombre d’entre nous se sentaient comme des étrangers dans notre voisinage, où les Noirs prédominaient, dans le centre ville en train de se désagréger ; et ils soupçonnaient que notre style de vie si bizarre faisait de nous des objets de curiosité plutôt que des témoins ; mais ces sentiments s’évanouirent rapidement. Nos voisins, par exemple, commencèrent à se rendre compte qu’en refusant de quitter les lieux que nous occupions depuis cent vingt ans, nous étions devenus une source importante de stabilité dans cette communauté locale où même les églises naissaient et disparaissaient chaque semaine. Ils découvrirent également que notre vie de stabilité, de célibat et de chasteté, de propriété en commun, de méditation tranquille et de prière communautaire, d’obéissance et de frugalité, éveillait leur curiosité. Ils formulaient quelquefois directement leur question : « Pourquoi faites-vous ça ? » La seule réponse que nous pouvions donner, la seule justification de notre mode de vie, c’était la simple affirmation « parce qu’il y a plus ».

Et c’est ainsi que nous comprîmes quel don nous faisions à la ville : à savoir notre vision de la réalité, la vision que saint Benoît maintient en permanence devant ses moines, c’est-à-dire un Royaume qu’on ne peut pas trouver dans les occupations et les plaisirs de ce monde, mais seulement au-delà.

Le message de la rue

Revenons à notre histoire. Dès que nous eûmes rouvert l’école, nous comprîmes que la vision vers laquelle nous tendions dans notre conversion monastique était la parfaite antithèse de ce que les gens de la ville appelaient simplement « la Rue ». La rue enseignait à nos étudiants qu’il n’y avait rien d’autre, et que ce qu’ils pouvaient faire de mieux, c’était de poursuivre avec acharnement et insouciance ces mêmes substituts éculés qui, depuis des siècles, leurrent les êtres : possession, pouvoir et prestige. Justement parce qu’elle n’avait aucune vision d’un avenir ayant un sens, la rue convenait en résumé à tout ce qui était dévoyé et sans espoir dans la cité terrestre. Nous nous dressions contre tout ce que la rue estimait être des valeurs.

Possession

La première des quêtes passionnelles, c’est d’avoir, de posséder des choses : selon l’utopie de saint Benoît, notre vœu de conversion place la propriété des choses dans la bonne perspective : tout est détenu en commun ; les biens du monastère doivent être utilisés et respectés, mais non idolâtrés. En complète opposition à cela, la rue enseigne qu’avoir et posséder sont ce en quoi consiste la vie. Vous obtenez les choses comme vous le pouvez, par des moyens honnêtes ou non ; puis vous les gardez à tout prix, par la violence ou autrement. Que pouvions-nous faire, face à un tel système de valeurs, pour partager notre attitude vis-à-vis des possessions ?

Il nous fallut plusieurs années pour parvenir à ce qui semble aujourd’hui une mesure allant de soi : nous avons simplement enlevé les verrous des vestiaires et nous avons laissé les salles de classe ouvertes. Professeurs et élèves, nous nous exposons désormais à nous faire prendre nos possessions. Non seulement ce système apporte à chacun des leçons précieuses en matière d’honnêteté et de confiance, mais il oblige aussi les étudiants à réfléchir à deux fois avant de dilapider leur argent en manteaux de cuir coûteux ou en baskets à soixante-quinze dollars au sujet desquels ils se feront du Souci à longueur de journée. Nous espérons par ce moyen faire entrevoir à certains d’entre eux la vision de saint Benoît.

Pouvoir

La deuxième quête est celle du pouvoir. La vision de saint Benoît et la conversion qu’elle requiert demandent à une communauté de transcender la quête du pouvoir. Car dans cette communauté, chacun se soucie de l’autre. Chacun, à commencer par le Père Abbé, doit faire preuve de la plus grande sollicitude pour les faibles, les jeunes, les malades et les vieillards. La rue, d’autre part, enseigne que le pouvoir sert à s’attaquer aux faibles. Seuls les plus forts survivent. Une fois de plus, nous étions confrontés à un système de croyances bien enracinées, à l’opposé des nôtres.

Une fois de plus notre réponse se développa lentement. Une première mesure fut de diviser l’école en quatorze groupes, dont chacun était mené par un étudiant élu à cette fonction. Chaque groupe était récompensé par des points correspondant aux soins qu’il apportait aux corvées de nettoyage quotidien, à sa moyenne scolaire, à sa participation à des tournois entre groupes. Peu après être entré à l’école, chaque étudiant est choisi par un des groupes et il en reste membre jusqu’à ce qu’il obtienne son diplôme. Dans son groupe, l’élève plus jeune ou moins doué trouve son identité et un soutien, car les membres plus âgés et plus forts lui offrent conseils et aide dans ses études. L’une des inversions les plus intéressantes de la philosophie du pouvoir de la rue, c’est qu’on attend des élèves plus grands et plus durs qu’ils accompagnent les plus jeunes à l’arrêt du bus, ce qui les oblige souvent à faire un détour.

Prestige

La troisième quête est celle de l’estime : vouloir être très bien considéré par les autres pour ce que nous faisons et disons. La vision de saint Benoît d’un « royaume d’innocence » transcende cette quête en faisant du Christ le centre et la source de tout amour et de toute estime. Les membres de ce royaume doivent s’aimer les uns les autres parce qu’ils voient le Christ en chacun, dans le Père Abbé, dans l’hôte, dans l’infirme.

Une fois de plus nous étions devant un système de croyances totalement étranger à notre propre vision de la réalité, et une fois de plus notre façon de nous y prendre ressemblait fortement à la vision utopique de saint Benoît. Il fallait changer la question : « Comment est-ce que je deviens quelqu’un qui est digne d’amour ? » en : « Comment est-ce que je reconnais ce qui est digne d’amour chez moi et chez les autres ? »

Le respect que les membres de la communauté doivent se témoigner au monastère était assez facile à faire passer à l’école grâce à des pratiques telles que la courtoisie usuelle : débarrasser après soi à la cantine, rendre service en tant que responsable, et respecter le code de l’honneur. Le vrai problème, c’était d’amener les jeunes à se voir individuellement comme « valables ». Pour nous la solution consistait, d’une manière ou d’une autre, à accepter et à relever des défis réels qui ont des conséquences réelles et qui feraient surgir des forces qu’ils ne pensaient pas avoir en eux. Un bon exemple d’un tel défi est la semaine que tous les « nouveaux » doivent passer en randonnée le long de la piste des Appalaches dans le New Jersey. L’un des jeunes déposa son sac à dos en haut d’une montagne et refusa de faire un pas de plus. Il annonça qu’il laissait tomber. Il allait appeler son père au téléphone pour qu’il vienne le chercher. Un des moines lui rappela alors, (non sans un certain plaisir pervers, suppose-t-on) que le plus proche téléphone était à une dizaine de kilomètres de là sur la prochaine montagne. Ce jeune homme termina la randonnée, au cours de laquelle il découvrit en lui quelque chose de bon.

Un autre royaume

La tentation est irrésistible d’extraire de cette histoire des conclusions pouvant s’appliquer à d’autres communautés bénédictines qui cherchent à répondre, elles aussi, à la question posée : « Comment notre conversion monastique affecte-t-elle notre façon d’aborder le monde ? » Tentation d’autant plus forte quand on admet que les valeurs représentées dans la rue à Newark sont en fait le reflet des valeurs qu’apprécie la culture américaine, dans laquelle nous vivons et auprès de laquelle tous les bénédictins sont appelés à témoigner.

Notre exemple pose-t-il un défi aux autres dans le sens d’un renoncement personnel ou communautaire qui permet à Dieu d’œuvrer dans l’histoire ? Ces critères sont ceux de la conversion.

Notre travail libère-t-il les hommes de la tyrannie des trois quêtes passionnelles ? Le souci de possession juge un apostolat en demandant : « Est-ce efficace ? » Le souci de pouvoir demande : « Est-ce que ça marche ? » Le souci de prestige s’inquiète : « Est-ce que ça plaira aux gens ? » La vision monastique qui applique les critères du Royaume propose des questions très différentes quant à notre approche du monde.

Beaucoup de spectateurs diraient aujourd’hui que nos efforts sont couronnés de succès. En effet, depuis 1972, nous avons agrandi notre campus, qui comporte des terrains de jeux. Nous avons complètement rénové un bâtiment de classes, l’église de l’Abbaye et le monastère lui-même. Nos diplômés réussissent généralement à l’université ou dans leur carrière. Mais c’est précisément à ce point de notre histoire que notre vœu de conversion des mœurs devient le plus important. Nous ne pouvons-nous permettre de penser : « Bon, le plus dur est fait. Maintenant asseyons-nous et profitons de ce que nous dominons la situation ». Non, nous sommes encore appelés à une vie de conversion, de « lâcher-prise » et de confiance dans le Seigneur. Tout comme cette mère qui dépend de l’aide sociale, nous, bénédictins, sommes « terrifiés quand tout ce qui reste est la foi, pas l’argent ». Pourtant, n’oublions pas que notre vœu de conversion est fondé sur la vision d’un autre Royaume : un monde de mystère et de graines de sénevé où la seule chose qui ait vraiment un sens est de mettre sa confiance uniquement en Dieu.

Newark Abbey
520, King Boulevard
NEWARK NJ 07102. U.S.A.

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