Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Engagements religieux et crainte des violences

Jean-Marie Van Parys, s.j.

N°1992-2 Mars 1992

| P. 101-108 |

À partir d’une situation récente, l’auteur réfléchit à la hiérarchie des valeurs qui s’impose à la vie religieuse, « don inconditionnel de toute la personne au Christ et à l’Église », dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Des pages qui seront lues comme une invitation à peser davantage cette sorte d’« alliance de sang », ainsi que disent les Africains, au cœur d’une Église locale d’ailleurs profondément changée par les événements.
L’auteur remercie très vivement les religieux, religieuses et membres d’instituts séculiers qui ont bien voulu relire ces pages rédigées en novembre 1991 et lui donner leurs avis.

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Cet article voudrait proposer une réflexion à partir d’un événement qui a bouleversé récemment une Église locale au Zaïre. On sait qu’en septembre et octobre 1991, un bon nombre de localités y ont été dévastées par des pillages et des violences. Ces pillages, commencés par l’armée, étaient parachevés par les foules. En aucun cas les autorités urbaines ne sont intervenues, soit qu’elles ne l’aient pas pu, soit qu’elles ne l’aient pas voulu. La plupart des pays occidentaux ont invité, souvent de façon pressante, leurs ressortissants à quitter le pays. La France et la Belgique ont envoyé sur place quelques unités militaires pour faciliter l’évacuation - et, diront certains, pour appuyer ainsi leur politique de non-soutien à une non-démocratie.

Une douloureuse situation de fait

Dans la localité qui nous occupe, où cependant aucune paroisse, aucune maison religieuse n’a subi de dommages jusqu’à présent, tout le clergé, tous les religieux et religieuses, tant africains qu’européens, restèrent d’abord en poste, autant que les circonstances troublées le permettaient. L’évêque remercia tout le monde de cette fidélité et l’encouragea chaleureusement ; mais, en même temps, il évoqua clairement tout ce qui pourrait arriver, conseillant de mettre à l’abri les plus jeunes et les malades. Un message du Pro-Nonce à Kinshasa était arrivé à l’évêché, engageant ceux et celles dont la santé et les nerfs n’étaient pas trop éprouvés à rester sur place. Malheureusement, ce message ne fut répandu dans les paroisses et communautés que le 2 novembre.

Tout à coup, le 28 octobre, on apprit que la plupart des religieuses européennes quittaient le pays le lendemain matin. D’un jour à l’autre, paroisses, couvents, œuvres, noviciats parfois, se trouvèrent ici démantelés, là décapités, ailleurs, abandonnés.

Ceux et celles qui restaient cherchèrent à comprendre. Que certaines santés, que certains états nerveux ne puissent supporter des tensions trop fortes, tous accepteront que leurs frères et sœurs soient les premiers à les mettre à l’abri. Mais l’ensemble des prêtres, religieux et religieuses est-il fait de personnes aux santés fragiles et aux nerfs déficients ?

Il semble que les raisons de ce soudain désarroi aient été multiples et souvent complexes. Une atmosphère agitée fit que beaucoup eurent soudain l’impression qu’il fallait prendre une décision immédiate, sans possibilité de recul. Le bruit courut, çà et là, que l’évêque ordonnait le départ, ce qui était faux. Dans certaines communautés internationales, des supérieures ou des membres africains, troublés par l’ensemble des rumeurs, tinrent des raisonnements pareils à ceux-ci : s’il arrivait quelque chose à nos consœurs européennes, quelle honte pour nous ! ou encore : si les étrangers demeurent avec nous, il sera très difficile de fuir en vêtements civils, le cas échéant. On ne peut évidemment surestimer le rôle qu’a joué, chez plusieurs, le souvenir des assassinats bien réels survenus dans les années soixante.

Quoi qu’il en soit, le départ précipité d’un grand nombre de religieux (et surtout religieuses) européens plongea la population chrétienne dans la consternation et le désarroi, ceux et celles qui restaient, dans une profonde tristesse, et l’évêque, dans une certaine irritation.

Les pages qui suivent voudraient réfléchir, quoique encore « à chaud », à ce qui se trouve en cause ici. On voudra bien ne pas les prendre pour des accusations à l’endroit de ceux qui ont été contraints de partir, ni comme des louanges implicites à ceux qui ont cru meilleur de rester. Mais il a paru important de s’interroger, à partir de cette occasion, sur l’essence même de la vie religieuse : la nature et le sens de la chasteté, de l’obéissance et de cette vertu dont Jésus en se faisant homme nous a donné l’exemple, la solidarité avec les plus éprouvés.

Une situation récurrente

Dans certains pays - dans presque tous, à l’occasion des deux guerres mondiales - des troubles politiques et sociaux récurrents occasionnent des violences : destructions, vols et pillages, meurtres et viols. En de tels moments, chacun cherche à mettre à l’abri ce qu’il a de plus précieux. Et s’il ne peut tout conserver, il se compose une hiérarchie des valeurs, s’efforçant de préserver en priorité ce qui lui paraît le plus précieux.

Il est sans doute naturel que cette hiérarchie des valeurs ne soit pas comprise par tous de la même manière. Elle reflète normalement les valeurs sur lesquelles une personne a construit sa vie. Pour un père de famille, la valeur dominante sera probablement la sauvegarde des siens. Pour un homme d’Église, son service d’Église. Pour un pasteur, son apostolat. Pour un religieux, la fidélité à son témoignage évangélique et apostolique.

De grands exemples

L’histoire de l’Église est remplie de récits édifiants en cette matière. Les premiers martyrs ont perdu la vie plutôt que de renoncer à se dire disciples de Jésus. D’innombrables prêtres, religieux, religieuses, chrétiens et chrétiennes ont été maltraités et souvent mis à mort pour leur foi. Plus près de nous, de très nombreux chrétiens, en pays communistes ou en pays musulmans, ou même en pays protestants et anglicans, ont été réduits à une condition sociale inférieure à cause d’une foi qu’ils refusaient de renier. À côté de cela, on trouve des récits au sujet de curés ou de religieuses qui, pendant les deux guerres mondiales, ont proposé d’être exécutés à la place de tel père ou mère de famille. Nombreux sont les prêtres qui ont été fusillés pour avoir caché des Juifs, ou favorisé leur évasion, en sachant bien ce qu’ils risquaient. Ils avaient cru que la fidélité à l’Évangile exigeait d’eux ce qu’ils ont fait.

Il y a trois ans, six jésuites ont été tués au Salvador. Ils savaient depuis des années que cela pouvait arriver s’ils s’obstinaient à défendre les droits de l’homme et les droits des pauvres. Aucune menace ne les a fait céder. Et cependant ces menaces n’étaient pas imaginaires : leur façade était depuis longtemps criblée de balles, et leurs fenêtres, barrées de sacs de sable. Ils ont estimé, au nom de Jésus et de l’Évangile, devoir poursuivre leur travail de défense des opprimés. Isolés ou en groupe, bien d’autres dans leur pays ont subi le même sort, après avoir été menacés et donc sachant le prix de leur fidélité.

Il est bon d’évoquer aussi le souvenir des premiers missionnaires, des pionniers de ce grand mouvement qui se dessina dans le dernier quart du siècle dernier. Pendant plusieurs dizaines d’années, la durée moyenne de vie de ceux qui quittaient leur pays pour aller annoncer l’Évangile en Afrique centrale était de deux ans. La connaissance de cet état de choses ne faisait reculer personne, mais stimulait et multipliait les candidats. Et il faut rappeler la singulière et magnifique aventure du premier groupe de religieuses qui partit à pied de Banana pour se rendre à ce qui devait être le premier poste de mission de religieuses : aucune n’arriva. Toutes moururent en route. Mais jusqu’à la dernière, elles marchèrent vers leur but sans s’en laisser détourner. Et ceci ne découragea pas celles qui devaient leur succéder. Quand on apprit dans leur Congrégation ce qui leur était arrivé, aucun découragement ne s’ensuivit. Toutes les sœurs au grand complet s’offrirent à les remplacer.

Dans l’Afrique des cent cinquante dernières années, cette ardeur pour la cause de Jésus, ce don inconditionnel de sa personne au service du Christ et de l’Église ont été vécus dans des environnements et dans des conditions divers. Les premières difficultés des missionnaires furent certes celles de la santé : maladies inconnues d’eux au début, pour lesquelles ils ne connaissaient pas de remèdes. Mais elles furent aussi, très tôt, l’hostilité de certaines populations, de certains chefs, les malveillances, vols, destructions sournoises des modestes infrastructures des débuts. Plus tard vinrent les critiques, le dénigrement des écoles et des œuvres par les pouvoirs publics des États coloniaux. Puis les destructions, les accusations, les menaces et parfois, les violences et les assassinats au moment où ces pays accédaient à l’indépendance.

À travers tous ces événements, le plus grand nombre des messagers et messagères de l’Évangile resta ferme et poursuivit courageusement sa tâche. Entretemps, l’Église s’« africanisait ». Prêtres, évêques, religieuses autochtones se multipliaient, jusqu’à devenir, en bien des cas, le plus grand nombre, ouvrant tous les espoirs pour l’Église et justifiant en quelque sorte l’effort des pionniers.

Des exemples oubliés ?

L’esprit des débuts est-il toujours vivant ? L’Évangile à annoncer est-il toujours la valeur à laquelle les missionnaires sacrifient tout le reste ? Dans l’ensemble, il faut dire : oui. La plupart de ceux qui furent évacués de force de Guinée par Sékou Touré sont repartis sans tarder vers d’autres pays d’Afrique avec l’espoir de revenir un jour dans les missions et paroisses dont ils avaient été chassés par la force. Et il est remarquable que, dans l’évacuation des étrangers du Zaïre en septembre et octobre derniers, évacuation pour laquelle ont fait pression, de concert, ambassades, consulats, militaires, etc., les missionnaires catholiques, hommes et femmes, soient restés, dans l’ensemble, sourds aux appels à la « prudence » - qui se confondaient d’ailleurs avec ceux d’une certaine politique. Bien des Africains et des Européens ont poursuivi leur tâche, malgré les menaces, imaginaires ou très réelles, qui pesaient sur eux. C’est là un point que nous avons à considérer de plus près.

Menaces réelles et hiérarchie des valeurs

C’est que, çà et là, des inquiétudes bien précises semblent avoir tenaillé les religieux et religieuses, toutes origines confondues : en plus de la crainte de voir piller tous leurs biens, la crainte de violences sexuelles. La menace n’est pas purement imaginaire. On l’a dit, les récits de toutes les guerres et de toutes les révolutions montrent la réalité de tels comportements, nullement propres à l’Afrique.

Devant cet état de fait, quelle est la place ou plutôt quel est le rôle d’une personne consacrée, et plus particulièrement d’une femme consacrée ? Selon quelle hiérarchie des valeurs réglera-t-elle sa conduite en cas d’impuissance, voire de perversion, des pouvoirs publics ? Craindra-t-elle de voir détruire sous ses yeux les instruments de son travail ? Cherchera-t-elle avant tout à éviter tout danger de subir des violences dans sa chair ? Comment donc rendra-t-elle témoignage à Jésus dans les meilleures comme dans les pires conditions ?

Il est vrai que les sévices sexuels exercés sur une femme la blessent de façon particulière ; il est vrai aussi qu’une grossesse infligée contre toute sa volonté à une femme consacrée serait particulièrement douloureuse et lourde de conséquences, notamment pour elle. Il est évident enfin qu’il faut éviter de s’exposer, que la charité autant que la prudence doivent conduire à placer les plus vulnérables aux endroits les moins dangereux. Mais faut-il pour autant abandonner tout travail apostolique au service de femmes et de jeunes filles qui risquent, elles aussi, de subir le même sort [1] ?

Ainsi, la consécration religieuse ne consiste pas d’abord à « sauvegarder une intégrité physique », mais à se donner au Seigneur sans aucune condition, dans la certitude d’être aimé et appelé par lui quoi qu’il arrive. Il ne s’agit donc pas, pour les hommes comme pour les femmes d’ailleurs, d’éviter tout danger d’être brutalisés ou mis à mort, mais d’unir toute notre vie, avec ses défaillances et ses courages, à Jésus humilié et crucifié.

Le sens de l’obéissance religieuse

Il faudrait également considérer un autre domaine de réflexion, celui de l’obéissance religieuse, si liée au dynamisme de la mission.

Le sens de cette obéissance est d’aider une personne ou une communauté à trouver la volonté de Dieu sur elle ou à y rester fidèle. La vie religieuse doit aider une personne à mieux servir Dieu en trouvant les voies de sa fidélité, telle qu’elle est inscrite dans le « charisme » de l’institut. L’obéissance religieuse ne peut donc être déterminée par des valeurs qui ne seraient pas proprement religieuses et l’on ne saurait comprendre qu’elle se trouve en opposition avec cette fidélité promise.

Il appartient certes aux supérieurs, qui ont toujours à se donner dans leur parole, d’aider ceux qui leur doivent obéissance à réfléchir à tous les aspects d’une décision. Mais nul n’est tout à fait sûr de voir clair ; quand les supérieurs doivent-ils se substituer au jugement de personnes d’âge mûr et d’expérience éprouvée ? Ne conviendrait-il pas qu’ils donnent, en ce cas, l’ordre d’agir, après une réflexion aussi poussée que les circonstances le permettent, selon ce que l’on aura vu de meilleur ? Ceux qui auraient refusé de suivre des indications données dans la confusion d’un moment ont-ils nécessairement “désobéi” ?

Solidarité

Un dernier domaine de réflexions peut être suggéré par des propos et des écrits surgis sur place récemment. On s’y étonne d’un manque de solidarité, au sein des instituts religieux, avec l’ensemble des travailleurs apostoliques du diocèse, et surtout avec la population souffrante.

Or les raisons qui nous ont conduits à entreprendre et poursuivre notre travail apostolique n’ont pas perdu leur poids parce que la situation est devenue plus difficile. C’est plutôt le contraire. Notre but se réalise dans toutes les formes d’évangélisation. Et plus les esprits et les conduites s’égarent, plus l’évangélisation ne s’avère nécessaire.

Que faire donc, si l’on ne peut empêcher la perte ou le saccage de ses instruments de travail ? D’abord se rappeler l’importance très relative du matériel quel qu’utile et familier qu’il soit. Nos prédécesseurs ont réalisé une œuvre magnifique, malgré une pauvreté de moyens qui nous confond et nous touche au cœur. Ensuite, bien sûr, rester solidaires de tous ceux qui ont eux aussi, eux d’abord, tout perdu. Comment des gens qui sont consacrés au Seigneur pourraient-ils abandonner ceux qu’ils sont venus servir, pour la seule raison qu’ils ont subi le même sort qu’eux ou qu’ils risquent de le subir ? Enfin, il faudra, aussitôt que possible, réparer ce qui peut l’être, remettre sur pied tant bien que mal une petite base de travail, des locaux, des moyens de diffusion du message, etc.

Conclusion

Les réflexions que nous avons émises voulaient, nous l’avons dit, aider à considérer ce qui se trouve en cause dans une situation particulièrement difficile. Elles peuvent se résumer de la manière suivante : la vie religieuse ne découle pas d’une initiative de notre part ; elle ne réalise pas une idée à nous, mais une idée de Dieu. C’est lui qui nous a appelés, nous connaissant et nous aimant tels que nous sommes. C’est envers ce Seigneur que nous nous sommes engagés. C’est son œuvre que nous essayons d’accomplir. Si nous prétendons être ses porte-parole, ne devons-nous pas, dans notre faiblesse, mais sûrs de son aide, tâcher de suivre le chemin de Celui qui a rendu témoignage à la vérité (Jn 18,37) ? [2]

Communauté S.J. Loyola
Avenue Marna Yemo 1091
B.P. 1421 LUBUMBASHI, Zaïre

[1On notera que la médecine moderne peut permettre d’éviter que de telles violences ne débouchent sur une conception : d’un point de vue moral, empêcher les conséquences de brutalités sexuelles extra-matrimoniales est tout autre chose que de refuser les effets naturels des actes spécifiques de la vie conjugale.

[2Les difficultés de communication et les délais de publication n’ont pas permis à la revue de recueillir l’accord de l’auteur sur le dernier état du texte.

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