Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La mission de la Compagnie de Jésus

Service de la foi et promotion de la justice

Simon Decloux, s.j.

N°1991-4 Juillet 1991

| P. 214-225 |

Inséparables dans la vision chrétienne du salut, ces deux dimensions sont au cœur de la mission de la Compagnie, parce que leur unique mouvement traverse, de façon nouvelle depuis le Concile, toute l’Église et singulièrement les instituts religieux. La foi et la justice s’appellent en effet comme l’amour de Dieu et celui du prochain, ou plutôt, l’amour fonde la justice qui se présente comme l’un de ses aspects : ainsi la justice, finalisée par la charité, se fait tout ensemble droit et morale, et la charité organisée, mouvement d’évangélisation. Mais surtout, pour la Compagnie de Jésus, servir la foi et s’opposer à l’athéisme, promouvoir la justice en tout engagement apostolique, c’est depuis toujours se trouver au cœur de l’affrontement entre l’amour de Dieu et le mystère de l’iniquité.

Le service de la foi et la promotion de la justice tiennent à cœur aux jésuites. En cette dernière période de leur histoire, ils ont été fréquemment au centre de leurs réflexions, de leurs débats, de leurs efforts d’adaptation, parfois même de leurs drames et de leurs épreuves.

Mais ce thème est loin de constituer une chasse gardée ou une spécialité propre à la Compagnie de Jésus. Le mouvement qu’il évoque a traversé toute l’Église et, peut-être de façon singulière, les Congrégations et les Ordres religieux.

Concentrons notre réflexion sur la conjonction « et » qui apparaît dans le titre : « service de la foi et promotion de la justice ».

De la signification donnée ou reconnue à ce « et » peuvent dépendre bien des choses. Ce « et » pourrait rencontrer une sorte de refus de principe, comme s’il voulait unir deux lignes d’engagement hétéroclites, ou cacher sous le couvert du premier terme ce qu’il y aurait de moins avouable dans le second.

Développons quelque peu l’objection.

La foi trouve sa source dans une connaissance de Dieu que nous a léguée le Christ Jésus et que nous sommes responsables de transmettre. Mais il n’en va pas de même de la promotion de la justice : il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour s’engager dans un combat en faveur de la justice. Ce n’est donc pas l’être-chrétien qui conduit à cet engagement. On voit mal comment un groupe religieux, qui se définit en fonction de Dieu et du service de Dieu, trouverait dans la promotion de la justice un objectif pour sa mission. En jumelant le service de la foi et la promotion de la justice, ne risque-t-on pas de décentrer ce qui devrait être l’unique mission du religieux, de mettre ensemble deux réalités hétéroclites ?

Pour répondre à cette difficulté, qu’il soit permis d’évoquer un anniversaire de 1991 : le centenaire de l’encyclique Rerum novarum. Dans ce document officiel, pour la première fois, l’autorité suprême de l’Église a développé une large vision de la réalité sociale fondée sur l’Évangile de Jésus, et donc en lien étroit avec la foi chrétienne en Dieu et en l’homme.

Après Léon XIII, plusieurs autres encycliques ont repris la même perspective. Et le Concile Vatican II lui a consacré sa Constitution pastorale Gaudium et spes. Celle-ci, a-t-on dit, montrait l’Église dans son rapport au monde, tandis que Lumen gentium la montrait dans son mystère intérieur. Église ad extra, Église ad intra. Mais à la réflexion, on voit que ces deux perspectives ne peuvent être séparées. C’est le même Concile qui a voulu parler du mystère propre de l’Église et de sa situation dans le monde. C’est la même et unique Église qui accomplit sa mission dans le monde pour rassembler les enfants de Dieu dispersés et qui, d’autre part, est organisée comme Peuple de Dieu nourri par la parole et les sacrements.

Ces deux aspects ne sont pas séparables : ensemble seulement ils renvoient à la mission de Jésus et à la mission de l’Esprit Saint, parce qu’ensemble seulement ils définissent l’Église fondée par Jésus et animée par son Esprit. Si l’Esprit Saint, le jour de la Pentecôte, donna davantage consistance et structure à l’Église assemblée au Cénacle, c’était aussi pour envoyer cette Église jusqu’aux extrémités de la terre, lui demandant d’affronter toutes les cultures, toutes les sociétés et tous les pouvoirs, pour inscrire efficacement la bonne nouvelle du salut dans l’ensemble de la création.

Aujourd’hui, qui ne voit que les thèmes du « service de la foi » et de la « promotion de la justice » peuvent être assez directement rattachés à ce qui fut proposé par Vatican II dans la réflexion sur l’Église, respectivement dans Lumen gentium et dans Gaudium et spes ? Accueillir le message du Concile, c’est donc, pour le chrétien, vivre dans l’unité de l’accueil de Dieu et de sa révélation, avec le désir de partager celle-ci avec tous, et d’autre part l’attention aux conditions d’incarnation dans le monde du message de salut apporté par Jésus.

Dieu et l’homme. La vie éternelle de Dieu et l’histoire humaine. Pour le chrétien il n’y a pas, entre ces deux réalités, la moindre division, mais au contraire exigence d’unité. Il n’est donc pas chrétien d’isoler la foi de ses implications humaines, sociales et culturelles. Une telle foi, qui couperait Dieu du monde et de son histoire, ne pourrait être la foi au Fils de Dieu incarné.

Entendons-nous bien. Si Dieu, le Dieu auquel nous croyons, est profondément intéressé à l’aventure humaine, ce n’est pas qu’il accepte par avance de bénir et d’approuver tout ce que vivent les hommes ; mais c’est pour inscrire dans leur histoire, et pour leur rappeler autant de fois qu’il le faudra, les exigences d’une réalisation authentique de l’humain. Entré dans cette histoire par amour et pour révéler l’amour, le Fils de Dieu, en effet, a exorcisé l’histoire de ses démons et de ses forces destructrices, il a stimulé du même coup les hommes qui la font à tout centrer sur l’amour, en acceptant le combat que celui-ci inclut contre toute forme de péché.

On sait combien dans l’Évangile l’amour de Dieu et l’amour de l’homme sont présentés comme inséparables. « Qui prétend aimer Dieu et n’aime pas son frère est un menteur ». Et réciproquement, si celui qui aime ses semblables va jusqu’à reconnaître en eux ses égaux, ses frères, pour lesquels il est prêt à donner sa vie, c’est parce que, fût-ce inconsciemment, il se découvre engagé comme eux et avec eux dans une aventure d’amour dont l’origine et la fin sont au-delà de sa propre réalité parce qu’elles sont, comme Jésus nous l’a révélé, accueil du don de Dieu.

Dieu et l’homme. Amour de Dieu et amour de l’homme. En cela consiste la substance du message chrétien : « Ce que vous avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Mais comment se fait-il que, partis d’une interrogation qui concernait la foi et la justice, nous soyons maintenant conduits à parler d’amour de Dieu et d’amour du prochain ? Y aurait-il donc un lien tellement immédiat, tellement étroit, d’une part entre la foi et l’amour de Dieu, et d’autre part entre la justice et l’amour du prochain ? C’est ce que nous voulons explorer maintenant et préciser quelque peu.

Foi et amour de Dieu tout d’abord. Il est suffisamment clair que le service de la foi ne peut s’arrêter à l’adhésion intellectuelle à un Credo. La foi, en effet, est relation personnelle avec Dieu, engagement de l’être envers lui, en se confiant au mystère de sa présence et à la révélation qu’il donne de lui-même et de ce qu’il est pour l’homme. Vouloir se mettre au service de la foi, c’est donc vouloir employer ses énergies pour que Dieu, le Dieu ami des hommes, soit mieux connu et aimé.

On peut rappeler à ce sujet l’interpellation qu’à l’époque même du Concile le Pape Paul VI voulut adresser à la Compagnie de Jésus. En lui confiant la lutte contre un athéisme qui lui semblait envahissant, le Pape Paul VI pouvait certes avoir présentes à l’esprit diverses formes d’athéisme théorique, mais il pensait certainement aussi à cette réalité multiforme, et bien plus difficilement définissable qu’est l’athéisme pratique. Dans cette forme d’athéisme, souvent rien n’est dit contre Dieu ; bien plus, parfois certaines affirmations le concernant sont encore formellement répétées. Mais ce qui est décisif, c’est que le Dieu effectivement éliminé du discours humain ou affirmé seulement de manière formelle est un Dieu dont l’existence ne modifie en rien l’existence des hommes et ne fait pas retentir, comme conséquence de la foi en lui, l’exigence de comportements conformes à son message. C’est là, dans tout ce domaine de l’athéisme pratique, que se trouve logé en fait le monstre de l’injustice. La foi en Dieu, pour être autre chose qu’un rêve ou une illusion, doit transformer effectivement l’univers des hommes, se traduire en exigences sociales, s’expliciter en normes, en orientations ou en impératifs visant la réalité humaine la plus concrète : familiale, économique, sociale, politique et culturelle. L’univers religieux chrétien ne peut être désincarné.

C’est ici qu’on retrouve le thème de l’injustice. La foi en Dieu, qui suscite envers lui une relation d’amour, ne peut être vraie que si elle conduit aussi à un amour concret envers les hommes. Reste dès lors à préciser le lien qui existe entre la charité fraternelle et la pratique de la justice.

La relation entre charité et justice peut être comprise de diverses manières. On peut les isoler l’une de l’autre en situant la charité dans l’ordre des rapports de personne à personne, alors que la justice s’intéresserait aux structures de la société. Si je suis charitable, si l’amour conduit ma vie, je serai sensible à toi, à ce que tu vis, aux souffrances comme aux espoirs qui habitent maintenant ton cœur. Si je veux être juste, je me pencherai par contre sur des questions plus globales, sur la façon dont notre univers peut dépasser les inégalités qui existent entre les hommes et qui vicient le fonctionnement normal et heureux de la société. Charité : affaire interpersonnelle. Justice : préoccupation portant sur les structures sociales.

Pouvons-nous en rester là ? Il faut creuser plus profond. Car l’amour, s’il naît dans la relation de personne à personne, porte en soi une exigence universelle. Quant à la justice, s’il est vrai qu’elle inspire de modifier les structures de la société, c’est aussi parce qu’elle s’est éveillée d’abord dans la relation interpersonnelle, là où chacun peut découvrir chez autrui la souffrance causée par certaines formes d’inégalité, de rejet, de non-reconnaissance des droits de chacun.

En janvier 1981, l’année même où il devait être frappé d’une thrombose qui l’éloigna du gouvernement de l’Ordre, le Père Arrupe, supérieur général des jésuites, donnait une conférence intitulée : « Enracinés et fondés dans la charité » (Ep 3,17). Il y affirmait notamment :

La charité a une dimension sociale qui dérive, pour une part, de son universalité et, pour une autre, de la condition sociale de l’homme.

La charité vécue dans la relation personnelle ne suffit pas. Dans un monde comme celui d’aujourd’hui, de plus en plus socialisé, dans lequel l’homme se trouve pris dans les mailles de structures économico-sociales et politiques de toute sorte, la charité doit s’entendre et se pratiquer également au niveau social. C’est là une charité dont les effets sont moins immédiats et qui peut être moins gratifiante. Elle est plus anonyme et requiert pour être efficace de travailler à plus long terme. Mais, si on excepte les cas d’urgence, elle est la charité la plus efficace. Il s’agit, précisément, d’améliorer les structures dont dépend le bien de groupes humains et fraternels, dont les besoins et les manques sont bien définis. C’est une charité qui devra, presque de manière obligée, se servir de la médiation d’institutions et d’organisations qui, agissant sur les structures, modifient le tissu conditionnant la recherche du bien commun. Tout ordre juridique peut être amélioré ; en tous existe une marge de perfectionnement dans laquelle la charité sociale peut agir, à travers la justice sociale et en la dépassant....

Et le Père Arrupe terminait par l’affirmation suivante : « la charité est l’avant-garde de la justice ».

Cette longue citation nous aide, me semble-t-il, à sortir de l’aporie qui semblait isoler, ou tout au moins séparer en deux domaines distincts, la charité et la justice. En fait, si la charité s’éprouve plus directement dans la relation personnelle, c’est parce que l’exigence qui la meut embrasse tout le domaine de l’amour. Elle rejoint donc aussi ce qu’il y a d’unique et de plus secret au cœur de chaque personne. Mais c’est la même force de l’amour, capable de tout embrasser, qui l’ouvre aussi à l’universel.

Et, dans l’un comme dans l’autre domaine, dans celui des relations interpersonnelles et dans celui de l’établissement des structures sociales, la justice se présente comme une composante de la charité. La justice, en d’autres termes, est nécessaire à la charité parce qu’elle en fait partie. Selon le texte que nous venons de citer, le mouvement qui la traverse la conduit à se dépasser sans cesse, en cherchant à rejoindre le domaine plus large et plus total de l’amour.

Pour le dire autrement encore, la distinction entre la charité et la justice n’est pas identique à la distinction qu’on peut faire entre le domaine personnel et celui des structures socio-économiques. Car, de part et d’autre, une place existe aussi bien pour l’exercice de la justice que pour l’engagement de l’amour. En rappelant que le cri qui s’élève en faveur de la justice est réellement un « signe des temps », le Père Arrupe invitait à fixer l’attention sur un autre rapport encore : celui du droit codifié et celui d’un droit que revendique l’exigence morale présente au cœur de tout homme. Le rapport entre le juridique et le moral est, nous nous en rendons compte, un rapport à son tour difficile et souvent mis en échec. « En séparant le droit et la morale, énonçait le Père Arrupe, la justice perd sa dimension éthique et se subdivise en ’justices’ partielles et subjectives ». Et il ajoutait : « Réduire la distance qui sépare la justice et le droit est un des objectifs prioritaires de tout progrès social et authentiquement humain ». Mais c’était aussi pour conclure : « Et l’on ne pourra y parvenir aussi longtemps que le droit et la justice ne seront pas ’informés’ par la charité. La promotion de la justice est indispensable parce qu’elle constitue ce qui est au début de toute charité... Mais il faut dépasser la justice pour parvenir à combler celle-ci de charité. La justice est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante ».

Faisons un pas encore dans la même direction.

Ce dont il s’agit dans la promotion de la justice, c’est d’un effort pour que, au-delà des droits également reconnus, puisse grandir la zone de reconnaissance et de respect accordée à chaque personne humaine. Et en ce sens la promotion de la justice laisse pénétrer en elle quelque chose de l’exigence illimitée de l’amour. La justice, parce qu’elle est animée et finalisée par la charité, n’a jamais fini de déployer les droits divers dans lesquels elle est appelée à s’expliciter ; elle ne peut être une réalité statique, définie une fois pour toutes, même si, à un certain moment de l’histoire, elle en arrive à s’exprimer dans une déclaration des droits, laquelle reste - nous le savons - toujours réformable et perfectible.

Mais revenons au service de la foi et à la promotion de la justice en pensant à la définition qu’une famille religieuse comme la Compagnie de Jésus a voulu, en usant de ces termes, donner de sa mission. Pour déboucher sur cette décision, il fallait évidemment que soit perçu comment une définition semblable s’inscrivait dans la continuité d’une histoire. Aussi créative qu’elle puisse être, une famille religieuse doit être fidèle à son passé pour être fidèle à elle-même.

Or, en lisant certaines déclarations faites par le Père Arrupe au Congrès des anciens élèves des jésuites tenu à Valence en 1973, on est frappé par ce que pouvait comporter de neuf une telle orientation. Le titre de l’allocution du Père Arrupe à ce congrès était : « Des hommes pour les autres » : expression qui fit fortune. Mais l’allocution n’était rien moins que conventionnelle.

Le système d’éducation qui a cours dans le monde ne forme pas des hommes doués du sens social. Nous-mêmes, jésuites, vous avons-nous éduqués à la justice ? Si nous donnons au mot « justice » et à l’expression « éduquer à la justice » tout le sens qu’ils sont en train de prendre aujourd’hui dans l’Église, je crois qu’en toute sincérité et humilité nous devons répondre : non, nous ne vous avons pas éduqués à la justice. Et je crois que vous aussi, avec la même sincérité et humilité, devez reconnaître que vous n’avez pas été préparés à agir pour la justice ou à témoigner de la justice comme l’Église l’attend aujourd’hui de nous.

Et le Père Arrupe ajoutait : « Ceci veut dire que nous devons nous mettre au travail ensemble pour combler cette lacune ».

Le Père Arrupe prenait ainsi position de manière explicite dans le domaine de l’apostolat de l’éducation. Mais il aurait pu prendre aussi en considération d’autres champs apostoliques pour y faire une constatation semblable. Ce n’est pas que la Compagnie de Jésus, dans le passé, soit restée absente du champ social. Très tôt, et de manière assez large, elle avait adhéré au mouvement de l’Église exprimé dans l’encyclique Rerum novarum et dans les autres documents qui lui firent suite, jusqu’au Synode de 1971 sur la justice sociale.

Mais ce qui sans doute faisait davantage défaut à cette époque, c’était une conception unifiée ou « intégrée » de l’apostolat, de telle sorte que celui-ci ne soit pas simplement divisé en secteurs plus ou moins étanches, ou tout au moins séparés, abandonnant dès lors les questions sociales, et du même coup la préoccupation de la justice, à un certain nombre de religieux plus directement engagés dans le domaine social proprement dit. C’est cette séparation des domaines ou des champs apostoliques que voulut précisément dépasser la Congrégation générale de 1974-1975.

En agissant de la sorte, la Compagnie de Jésus entendait renouer de manière plus consciente avec son inspiration la plus fondamentale. C’est en effet dans la « Formule de l’Institut » qu’en 1539 Ignace et ses premiers compagnons avaient voulu proposer à l’approbation du pape leur projet religieux. Une lecture des premières phrases de ce texte nous met, si nous les comprenons bien, au cœur de ce dont il s’agit aujourd’hui. Voici en effet ce qu’énonce le début de la « Formule de l’Institut » :

Le but (de cette nouvelle famille religieuse) est

de procurer avant tout la défense et la propagation de la foi et le progrès des âmes dans la vie et la doctrine chrétienne, par des prédications publiques, des leçons et toute autre manière d’exercer le ministère de la parole divine, par les exercices spirituels, par l’enseignement de la doctrine chrétienne aux enfants et aux ignorants, par le réconfort spirituel des fidèles en entendant leurs confessions et en administrant les autres sacrements.

Voilà pour ce qui concerne le service de la foi et de la vie chrétienne.

Mais ce qui suit immédiatement ouvre à la promotion de la justice :

Il (le jésuite) ne s’appliquera pas moins à la réconciliation des ennemis, au soulagement et au service de ceux qui se trouvent dans les prisons ou hôpitaux, et à l’exercice des autres œuvres de charité, suivant qu’il paraîtra avantageux à la gloire de Dieu et au bien commun.

Certes, le terme utilisé ici est celui de charité, et non celui de justice ; et l’attention est plus directement portée sur les personnes qui souffrent des divisions et des déchirures à l’intérieur de la société humaine plutôt que sur les structures de celle-ci. Il faut bien reconnaître que, du XVIe au XXe siècle, la conscience explicite que l’Église a de sa mission au service des hommes a progressé. Nous l’avons suffisamment indiqué. C’est néanmoins très directement à l’attitude et à l’œuvre d’Ignace que lès jésuites ont aujourd’hui la conviction de se référer lorsqu’ils comprennent leur mission sous les termes de « service de la foi et promotion de la justice ». Et au-delà des textes, la manière de faire du fondateur de la Compagnie les confirme dans cette conviction.

Avant de descendre sur Rome pour se présenter au Pape, Ignace et ses premiers compagnons avaient vécu au Nord de l’Italie une expérience profonde où s’unissaient avec une particulière densité l’annonce de l’Évangile, le service sacramentel ainsi que l’enseignement du catéchisme, et, dans les hôpitaux, le don d’eux-mêmes aux plus déshérités de la société.

Mais il y a plus. Une fois arrivés à Rome, en ces mois où naissait peu à peu juridiquement la Compagnie de Jésus, et dans les mois et les années qui suivirent, leur attention aux joies, aux espoirs, aux souffrances et aux angoisses des hommes - pour parler comme Gaudium et spes - eut plus d’une occasion de s’exprimer. Une famine éclate dans la campagne romaine, et voici qu’affluent dans la ville des paysans affamés ; se débrouillant pour obtenir de l’aide, le premier groupe des compagnons - une dizaine à peine - qui a trouvé place dans la demeure d’un ami fortuné, parce que l’hôpital n’aurait pu les héberger tous, se met à transformer cette maison en un refuge abritant jusqu’à trois ou quatre cents personnes. Ce sera ensuite la fondation de groupes d’assistance bénévole, approuvés par le pape et dirigés par Ignace ou un autre jésuite, en attendant que ces œuvres, une fois consolidées, puissent passer en d’autres mains. Ainsi sont secourus tour à tour les convertis provenant du judaïsme ou de l’islam, les prostituées, les orphelins et d’autres groupes de besogneux. C’est le mouvement de la charité qui meut ainsi la Compagnie naissante vers les laissés pour compte ou les marginaux de la société. Mais dès le début s’y mêle une tendance à prendre conscience de la variété des besoins sociaux et à organiser l’aide qui s’impose. Et cela, pendant que se déploie, également au cours de ces années, un mouvement missionnaire qui envoie tant de jésuites des premières générations dans d’autres continents. Là aussi ils seront sensibles aussi bien à la diversité des cultures (que l’on songe à des géants comme Ricci en Chine ou de Nobili en Inde) qu’aux besoins urgents de la société et à son développement plus harmonieux dans le respect de tous (l’histoire des « réductions du Paraguay » est dans toutes les mémoires).

Même si, à un certain niveau, les jésuites de 1974-75 pouvaient se présenter comme des novateurs, ils n’en étaient pas moins conscients d’être fidèles, dans leur option, à leur histoire et à leur tradition. La vraie fidélité n’est-elle pas toujours créatrice ?

Quelque chose de nouveau, il est vrai, était affirmé par la 32. Congrégation générale, il y a quinze ans. Mais cette nouveauté consistait à recentrer la mission de la Compagnie dans son ensemble, en fonction d’une situation elle aussi nouvelle. La vision d’ensemble était évoquée par cette phrase d’un décret : « L’injustice actuelle, sous ses diverses formes, en niant la dignité et les droits de l’homme, image de Dieu et frère du Christ, constitue un athéisme pratique, une négation de Dieu ». On voit comment s’articulent le service de la foi, en fidélité à l’esprit des origines aussi bien qu’à la mission reçue de Paul VI de s’opposer à l’athéisme, et l’exigence de la promotion de la justice pour défendre les droits bafoués et résister à toutes les formes de mépris qui, en niant la dignité de l’homme, nient tout autant la paternité de Dieu.

Certes, si c’est comme prêtres et religieux que les jésuites doivent accomplir leur mission, il n’est pas question pour eux d’adhérer aux luttes partisanes et de se substituer aux responsables politiques. C’est la parole de l’Évangile, ce sont les impératifs découlant de l’amour et du respect des frères qui sont appelés à s’inscrire dans l’accomplissement de leur mission. À côté de la présence aux plus pauvres et des services concrets qui s’efforcent de compenser auprès d’eux l’excès d’injustice de notre monde, c’est aussi un travail de réflexion ou d’étude qui est ainsi requis. C’est par exemple l’élaboration de programmes sociaux ou encore le rappel des valeurs et l’analyse des situations où se manifeste davantage l’injustice des hommes.

Dans tous les apostolats, il faut aider les hommes d’aujourd’hui à comprendre avec plus de vérité l’actualité du salut chrétien. Il faut par là provoquer ceux qui croient en Dieu et en son Fils Jésus à prendre position et à s’engager en fonction des exigences de l’Évangile. Car aujourd’hui comme hier, le salut s’accomplit par l’affrontement entre l’amour et la miséricorde insondables de Dieu d’une part, et, d’autre part, le mystère d’iniquité qui s’exprime aussi bien en athéisme théorique qu’en athéisme pratique.

Combat dur, combat exigeant que celui-là. Il se heurte non seulement aux forces du mal opposées à Dieu et à sa « philanthropie », mais aussi souvent à des incompréhensions apparemment insurmontables. Il peut aussi faire perdre à ceux qui s’y livrent leur orientation de départ, en isolant à leurs yeux tel ou tel aspect de leur tâche et en leur faisant perdre ainsi la vision plus totale que celle-ci requiert.

Un mot encore pour rejoindre la réalité concrète que le service de la foi et la promotion de la justice doivent affronter.

Dans certains lieux, c’est la foi qui doit d’abord être ravivée, et c’est à travers elle que la conscience sociale pourra à son tour se réveiller et grandir. Ailleurs, c’est la justice et ses exigences qui doivent être plus directement rappelées parce que c’est ainsi que la foi sera aidée à retrouver ses implications sociales. Ailleurs encore, ce sont les deux approches qu’il faudra combiner, en tenant compte, dans chaque cas, des besoins apostoliques concrets.

L’alternance des accentuations sur la foi et sur la justice ne peut cependant s’opposer à une pleine intégration de ces deux dimensions. Cela veut dire que foi et justice doivent toujours, d’une manière ou d’une autre, rester présentes au processus de changement que la mission entend opérer ou favoriser. Qu’il s’agisse de la motivation de départ, des moyens à employer, ou des finalités à poursuivre, foi et justice doivent rester inséparables dans la vision chrétienne du salut.

Borgo S. Spirito, 5
I-00193 ROMA, Italie

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