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Le « Nouvel Âge » : un défi à la vie religieuse

André van Raemdonck, s.j.

N°1991-3 Mai 1991

| P. 184-190 |

La vie consacrée, fondamentalement mystique en son cœur, est souvent appelée à rencontrer, accueillir et éclairer, les quêtes tâtonnantes de notre siècle « désenchanté ». Sans vouloir examiner tous les tenants et aboutissants de ce vaste phénomène « religieux » qu’est le « Nouvel Âge » et que cerne par ailleurs avec précision la récente lettre pastorale du Cardinal Danneels, ces courtes pages donnent les éléments essentiels pour un premier discernement qui dégage bien l’enjeu fondamental : la place indépassable de Jésus-Christ, l’Unique Médiateur de notre salut.

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Une ère nouvelle

Au mois de juin 1988, un groupe d’élèves eut la gentillesse de m’offrir un cadeau. Un libraire consulté conseilla un livre qui venait de sortir de presse : L’homme qui devint dieu, de Gérald Messadié. Il s’agissait d’une toute récente « vie de Jésus », mais la lecture m’apprit rapidement qu’il ne s’agissait pas du Jésus de l’Évangile, mais d’un « initié » mystérieux, qui se serait formé auprès de la secte des Esséniens, ne serait pas mort sur la croix, aurait refusé d’être pris pour le Messie et, en fin de compte, aurait quitté la Palestine pour l’Asie !

Cette première lecture me révéla toute une littérature porteuse d’une nouvelle religiosité dont le livre de Marilyn Ferguson, Les enfants du Verseau, montrait l’expansion à travers le monde. Parallèlement, d’autres livres connaissaient un succès significatif : Les morts nous parlent (1988) de François Brune, Médecins du ciel, médecins de la terre (1987) de Maguy Lebrun, et surtout Les Dialogues avec l’Ange (1976) d’une Hongroise, Gitta Mallasz, qui se considère comme une annonce de l’Âge du Verseau.

Cet « Âge du Verseau » - ou « Nouvel Âge » - se répand partout : dans des expositions comme l’annuelle « Foire du Verseau » à Londres, avec le succès rencontré par ses publications lors de la foire mondiale du Livre à Francfort, ou encore à l’exposition Valériane de Namur. Déjà Hair, le spectacle rock mondialement connu, joué à Londres en 1967, outre des incitations à la drogue, au haschisch et au yoga, annonçait dans l’hymne final Aquarius une ère nouvelle, « l’Âge du Verseau », âge merveilleux qui devait en outre entraîner la fin du christianisme.

Qu’est-ce que le Nouvel Âge ?

Le Nouvel Âge apparaît comme un ensemble de pratiques et de théories apparemment hétéroclites qui forment non pas une doctrine organisée mais un « réseau », une « conspiration » de domaines divers qu’on peut regrouper autour de trois axes :

  • des techniques d’élargissement de la conscience (« Pensée positive », « Dynamique mentale »...) ;
  • le spiritisme et toutes les formes contemporaines de communication avec l’au-delà (Channelling, etc.) ;
  • l’ésotérisme, l’astrologie et diverses formes de méditation empruntées surtout à l’hindouisme.

Voici comment Jean Vernette, spécialiste des sectes et des gnoses, décrit ce courant :

L’idée essentielle est que l’humanité est en train d’entrer, à la veille de l’An 2000 et du passage de l’ère astrologique des Poissons à celle du Verseau, dans un âge nouveau de prise de conscience spirituelle et planétaire, d’harmonie et de lumière, marqué par des mutations psychiques profondes. Il verrait en particulier le second avènement du Christ dont les « énergies » seraient déjà à l’œuvre parmi nous au cœur du foisonnement des multiples recherches spirituelles et groupes religieux caractéristiques de notre époque

Surtout, le « Nouvel Âge » se présente comme « la » religion du 3e millénaire : aux approches de l’An 2000, cette religion mondiale prendra la place du christianisme car, après l’ère du Poisson-symbole du Christ -Ichtus- on entrera dans l’ère astrologique du Verseau (ou Aquarius : celui qui verse l’eau). Le christianisme est donc dépassé et il convient d’adopter cette religion des temps nouveaux qui d’ailleurs, pense-t-on, va s’imposer, car elle est inscrite dans les astres !

Il est intéressant de connaître ne fût-ce que le nom de quelques-uns des groupes où se reconnaît le Nouvel Âge : la Théosophie, l’Anthroposophie (de Rudolf Steiner), les « Rose-Croix », la Fraternité Blanche Universelle, la Nouvelle Acropole, la Méditation Transcendantale (du gourou Maharischi Mahesh Yogi), la Scientologie, la Sophrologie, la « Bonne Volonté Universelle », la Conscience de Krishna, les méthodes de Channelling, les groupes Maguy Lebrun, de nombreux stages de Pensée Positive (comme « AST-France » de John De Sloover), le Biofeedback, la guérison par l’hypnose, etc.

En outre le Nouvel Âge s’investit dans certaines musiques (« aquatiques et positives, synthétiques et fluides »), dans certains arts martiaux, des médecines douces (dites « holistiques », c’est-à-dire pour l’être entier), le yoga, l’écologie (ex. : Ecoovie), et même le recrutement des cadres dans les grandes entreprises...

L’origine et le fil conducteur de ce courant semble bien être l’ésotéro-occultisme, celui de toujours et plus précisément celui du XIXe siècle (avec Allan Kardec et Papus). C’est alors la « Société Théosophique » d’Hélène Blavatsky (+ 1891) à laquelle il faut attribuer l’introduction des philosophies orientales dans l’ésotérisme de l’Occident. Chez elle se formèrent J. Krishnamurti et R. Steiner. Mais c’est Alice Bailey (1880-1949) qui est considérée comme la « grande prêtresse du Nouvel Âge ».

La percée au grand jour de ce courant eut lieu avec la parution du livre de Marilyn Ferguson, Les enfants du Verseau (l’édition française est de 1981) qui attira l’attention sur cette nouvelle manière de penser (ou paradigme) qui, par des techniques de concentration, permet d’accéder à la Conscience Cosmique.

Un discernement sur le « Nouvel Âge »

Une analyse

Le « Nouvel Âge » apparaît comme un réseau de pratiques diverses adoptées très librement. À l’analyse, des caractéristiques communes se dégagent néanmoins. Parcourons-les :

  • Une gnose : ce courant fait partie d’un courant de toujours, le gnosticisme, pour lequel ce n’est pas la foi, mais « le savoir » qui sauve. Et ce savoir est transmis à des initiés.
  • Un syncrétisme : mélange d’éléments (réincarnation, astrologie, magnétisme...) empruntés à diverses religions ou traditions, bouddhisme, taoïsme, occultisme, christianisme, selon le principe : « Je prends mon bien où je le trouve ».
  • Un panthéisme : Tout est Dieu pour le Nouvel Âge. Dieu n’est donc plus une Personne qu’on peut rencontrer. L’homme est une parcelle du Grand Tout ; en ce sens il est dieu.
  • Un millénarisme : il polarise l’attention sur un retour imminent du Christ. Mais celui-ci n’est que le 7. Sage, un « Grand Initié » qui va ouvrir une ère merveilleuse, l’Âge d’or.
  • Un ésotérisme : c’est-à-dire une religion plus ou moins secrète à laquelle on accède par initiation et des pratiques empruntées au spiritisme (parfois à la magie).
  • Un cérébralisme : curieusement et malgré son côté volontiers irrationnel, le « Nouvel Âge » s’attache à l’appropriation de pouvoirs encore inconnus et inemployés du cerveau, reliés aux énergies cosmiques. Il n’annonce donc pas la religion du « cœur » prophétisée par Jérémie (Jr 31,33).

Une mise en garde

Quelle que puisse être, à côté des complicités, la sincérité éventuelle d’un certain nombre des tenants du Nouvel Âge, ou leur désir authentique de dépasser le matérialisme ambiant, le chrétien est appelé à discerner ce qui est compatible ou non avec la parole de Dieu, et ce qui peut atteindre jusqu’aux fibres mêmes de notre humanité. Il ne peut, sans discernement, se livrer « à tout vent de doctrine » (Ep 4,14) ; au contraire il doit faire œuvre de vérité.

L’apôtre Jean, qui avait été lui-même confronté aux gnostiques, écrit : « Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde » (1 Jn 3,1).

C’est ainsi que l’on peut voir apparaître une double série de dangers :

Des dangers pour l’humanité

- Un individualisme qui par la mise en valeur exclusive du « soi » (la réussite), entraîne une insensibilité à la présence des plus pauvres.

- Les fruits pervers de l’occultisme, dont on sait qu’il fut le terreau du nazisme, gnose antichrétienne. Hitler était « médium », et, dès ses années à Vienne, s’était initié à l’astrologie et aux sociétés secrètes.

- L’ambition politique, car le Nouvel Âge (Alice Bailey) envisage une prise de pouvoir et une organisation hiérarchisée de la planète sous un gouvernement mondial.

- Des méthodes dangereuses pour la personnalité, soit par excès d’affirmation de soi (pensée positive), soit par démission entre les mains d’un gourou (secte de Krishna).

Des dangers pour la foi

Tout en paraissant favoriser la prière et l’ouverture de l’âme, le « Nouvel Âge » entraîne des pratiques et des points de vue incompatibles avec la foi chrétienne.

Dieu, pour le Nouvel Âge, n’est pas vraiment une Personne, ni un Père plein d’amour, mais une Énergie impersonnelle.

Il n’y a plus de révélation, pas de parole adressée à l’homme. La Bible n’est pas reconnue, sinon à travers des écrits gnostiques considérés comme hérétiques par l’Église. Quant aux divers « messages », ils proviennent d’« entités » souvent imprécises, et non pas de la parole de Dieu.

La foi qui sauve (en quoi consiste la justice d’Abraham, (Rm 4,13) est méconnue et remplacée par un savoir supérieur, qui prétend « s’approprier le fruit de l’arbre de la connaissance » (Gn 3).

Le « Christ » du Nouvel Âge n’est pas le Jésus de Nazareth des Évangiles, « né de la Vierge Marie ». Ni l’unique Médiateur. Mais un initié parmi d’autres, préparant l’ère à venir.

Pour le Nouvel Âge, la croix, comme la souffrance d’ailleurs, est occultée. Il n’y a pas de rédemption pour nos péchés, ni de grâce. On se sauve soi-même.

L’Esprit Saint n’est pas considéré comme une Personne, la troisième de la Trinité, mais comme une sorte de fluide répandu dans le Cosmos. Le Nouvel Âge ne parle pas par des prophètes ; au contraire il recourt largement à la voyance dont les croyants savent combien elle contredit la parole de Dieu (Dt 18,9-22) : « on ne trouvera chez toi personne qui pratique la divination... » (Lv 19,26).

L’Église est méprisée, jugée dogmatique, dépassée par les progrès de la connaissance, impure. On se fait soi-même sa religion et, comme au temps du Montanisme, on se range parmi les éclairés, les « purs ».

Conclusion et interpellation

Ainsi il apparaît qu’une « double appartenance » n’est pas possible pour un chrétien, qui renierait ainsi des convictions essentielles de sa foi. Notre Dieu est un « Dieu jaloux » (Jos 24, 19), jaloux de notre amour unique, et qui nous invite à ne pas nous engager dans des mélanges. D’ailleurs le Nouvel Age [1] ne cache pas vouloir remplacer une foi chrétienne, pour lui périmée, par un esprit de puissance et une forme d’idolâtrie.

Néanmoins ce courant traduit, dans sa religiosité, une forme de recherche spirituelle typique de notre temps que l’incroyance ne satisfait plus. Ces aspirations nous invitent donc à purifier notre foi, à mieux répondre à la recherche tâtonnante de l’eau vive dont, sans mérite de notre part, nous savons qu’elle nous sera donnée non par le « Verse-eau » de l’astrologie mais par Celui qui, avec amour autant que vérité, s’est approché de la Samaritaine en mal d’adoration (Jn 4,7-24) pour lui offrir une eau qui « jaillit en vie éternelle ».

Carrefour de l’Europe, 3
B-5530 GODINNE, Belgique

[1Brève bibliographie sur le Nouvel Âge : Ouvrages catholiques : - Card. G. Danneels, Le Christ ou le Verseau ? Mechelen, 1990.- Philippe Madre, « Le phénomène Maguy Lebrun », dans Feu et Lumière, janvier 1989.- Jean Vernette, Occultisme. Magie. Envoûtements. Mulhouse, Éd. Salvator, 1986. « Le New Age », dans Feu et lumière, juin 1989.- Kurt Koch, Nouvel Âge et foi chrétienne, Éd. du Lion de Juda.Ouvrages protestants :. Basilea Schlink, New Age. Le mouvement du Nouvel Age à la lumière de la Bible. Corcelles-lès-Cîteaux, Communauté évangélique des Sœurs de Marie, 1989.- Caryl Matrisciana, Les dieux du Nouvel Âge, trad. franç. Bâle, Brunnen Verlag, 1990.

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