Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

En mémoire du Père Arrupe

Emmanuel André, s.j.

N°1991-3 Mai 1991

| P. 140-144 |

Plusieurs fois, notre revue a eu la joie d’accueillir les fortes méditations du P. Pedro Arrupe. En témoignage de communion dans son souvenir, nous publions l’homélie prononcée à Bruxelles par le P. Emmanuel André, pour rendre hommage au P. Général qu’il eut l’occasion de fréquenter de près à Rome. Dans sa discrétion même, le portrait spirituel évoque la mémoire du religieux qui toujours rencontra tout l’homme et tous les hommes dans et à partir du Cœur de Celui qui l’avait choisi comme compagnon.
Homélie prononcée à l’Eucharistie d’action de grâces célébrée à la mémoire du Père Arrupe, s.j., en l’église du Collège Saint-Michel (Bruxelles), le 16 février 1991.

« J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Et maintenant, voici qu’est préparée pour moi la couronne de justice ».

Pedro Arrupe a achevé sa course terrestre. Dans la chambre d’infirmerie de Rome qui fut la sienne durant près de dix ans, il s’est éteint. La maladie qui faisait écran entre lui et nous s’en est allée et le restitue pleinement à notre mémoire, à notre affection, à notre respect. Elle nous restitue ce visage ouvert et souriant de l’accueil, ces yeux chaleureux qui n’étaient qu’intérêt pour vous, cette confiance qui appelait la confiance. Elle nous restitue cette délicatesse et cette tranquillité qui furent les siennes, la finesse de son intelligence, la sagesse de ses propos et le rire d’optimisme qui savait les conclure.

Un sage, le P. Arrupe ? On ne le croirait pas en voyant cet homme vif, moderne, intéressé à tout, lanceur d’idées que ses collaborateurs s’efforçaient de ramasser derrière lui, pour lui faire comprendre que... Cet homme pétillant et mobile, toujours en contact avec ses contemporains, à l’aise au milieu d’eux et des possibilités techniques offertes par le progrès. Pas un fonceur, mais un homme enthousiasmé par l’homme et tout ce qu’il peut réaliser en vue du bien.

Où a-t-il pu prendre cela ? Au contact des hommes. Son tempérament actif, à cette étincelle, s’allume. Chrétien engagé, étudiant en médecine empreint de l’idéal de cette profession, il découvre l’univers des pauvres en gravissant dans le Madrid des années 20, avec quelques compagnons groupés comme lui pour les aider, des escaliers de misère où l’on a faim et froid. Un autre contact va donner sa dimension plénière à son idéal. À Lourdes où il passe un mois, le futur médecin découvre, avec les constatations surprenantes de guérisons, l’univers de la guérison du cœur. Il ne sera pas médecin, mais religieux et prêtre. En janvier 1927, au cœur de son année académique, il entre au noviciat jésuite du Pays Basque, le sien, à Loyola.

Il aura ce contact avec les hommes de bien des pays. Certes, il désire la mission du Japon. Mais des détours imprévus vont l’y mener, tel celui par la Belgique, où la République espagnole contraint les jeunes jésuites à l’exil, la rencontre en Hollande avec les étudiants jésuites allemands contraints de se former hors de leur pays. La route du Japon passe aussi par les États-Unis. C’est la rencontre d’un autre univers, où le P. Arrupe n’oublie pas le monde des exclus de cette société, qu’il va retrouver dans des quartiers déshérités du New York d’alors.

Enfin, le pays du Soleil Levant. L’actif Arrupe racontera plus tard en riant, mais pour se moquer de ses impatiences d’Occidental, les longues cérémonies du thé et des salutations japonaises. Toujours, il parlera du Japon et des Japonais avec chaleur ; il y a découvert beaucoup, et l’homme, si vivement intéressé à l’homme qu’il est, y enrichit son humanité : il suffit de l’entendre pour en être frappé.

Hiroshima, on le sait, l’horreur. Bien plus tard, à Rome, invité officiellement un jour à en recevoir des images, il revint en disant que c’était presque plus insoutenable qu’au moment même, car alors au moins on pouvait agir, avec presque rien mais avec le cœur, dans l’hôpital improvisé du noviciat.

Hiroshima aussi plus tard, paradoxalement, lieu d’optimisme pour lui. Il confiera à son successeur, qui nous le rapporte, que son légendaire optimisme était aussi lié à cette expérience : « Après avoir vu tout ce que l’on peut faire pour détruire l’homme, j’ai constaté que la nature était plus forte que cette force destructrice, et que la vie reprenait toutes ses forces ».

Mais le contact des hommes et des circonstances, le P. Arrupe va le vivre d’une manière plus universelle encore. Il sort comme étourdi de la salle où ses pairs viennent de l’élire Supérieur Général des jésuites. Sera-t-il l’homme indiqué pour affronter les circonstances où l’on se trouve ?

C’est le Concile, « le printemps de l’Église », selon l’expression de Jean XXIII. Il faut avoir vécu cette expérience pour vibrer à l’espérance qu’elle fit naître. L’Église retrouve sa mobilité et le Père Arrupe est l’homme de la mobilité. Non pas celle qui court partout, mais celle qui cherche partout, qui cherche en vue de l’Évangile.

Ce qui paraît banal maintenant l’était-il tellement alors ? « L’homme d’aujourd’hui, prononce-t-il dans une conférence, en raison de sa situation économique, sociale, culturelle, est placé devant de nouvelles questions, d’ordre personnel et interpersonnel. Elles découlent principalement d’une compréhension de soi-même plus vaste et plus fine, ainsi que d’un rapport plus complexe au monde. L’Église doit prendre au sérieux la nouveauté et l’urgence de ces questions concernant l’humanité. La réponse doit être donnée non aux questions d’hier, mais à celles d’aujourd’hui et de demain ».

Ces questions vont assombrir l’horizon du printemps de l’Église. Les esprits chagrins s’en alarment : le Concile n’a-t-il pas détruit plus qu’il n’a construit ? Voyez où nous en sommes dans les années soixante-dix, qui sont celles d’Arrupe. Chez nous, les églises se vident, des prêtres se découragent et se retirent, la foi vacille sous les interrogations renouvelées, la hiérarchie est peu obéie, l’homme prend le pas sur Dieu, le monde sur l’Église.

Et voici que la Congrégation Générale des jésuites fait écho au Synode de 1971 qui liait l’annonce de la foi à la promotion de la justice dans le monde. Les décrets vigoureux et novateurs de la Congrégation vont secouer la Compagnie, et éveiller des craintes. Est-ce bien le fait de religieux de se préoccuper de structures sociales, voire de s’adonner à ces « libérations », qui font tressaillir des continents de contrastes et de pauvreté ?

Aurait-on déjà oublié que le Concile est présent dans la fermentation multiple et déroutante de toutes ces questions ? Aurait-on oublié qu’il a permis à Dieu et à l’Église de leur être vulnérables : Gaudium et Spes ? Aurait-on oublié que ce Concile se situe au milieu d’un changement culturel qui n’a pas fini de sortir ses effets, et qui change les rapports de l’homme au monde sur lequel il peut agir, de l’homme assoiffé d’avoir avec ses semblables et avec Dieu des rapports de liberté et de respect autres que ceux de l’obligation et de la crainte ?

Oui, c’est tout un monde qui gémit et espère. Veille-t-on sur lui pour étouffer ses cris et tuer l’enfant à naître ? On a oublié que les fleurs du printemps doivent devenir des fruits : il leur faut du temps, et le fruit n’a plus l’apparence de la fleur. « La réponse doit être donnée non aux questions d’hier, mais à celles d’aujourd’hui et de demain ».

Au milieu de ces secousses, le P. Arrupe avance, armé de son optimisme et de sa douceur, qui font se tordre les mains à certains. Comprend-il ? Est-il naïf ? Ses écrits, ses paroles, montrent sa lucidité. Des écarts ? Ils peuvent exister et Arrupe les reprend. Mais jamais il ne reprend pour reprendre, sachant bien qu’aucune discipline ne résout les questions profondes du cœur de l’homme. En même temps, dans ses lettres, il questionne et entraîne les siens avec acuité et persévérance, tous les siens, ceux qui se croient dans le bon camp comme les autres. Il les appelle à considérer l’actualité, la complexité ou la gravité des problèmes en jeu.

Peu à peu, on dresse l’oreille et l’on écoute aussi à l’extérieur. Cet homme qui parle sans élever la voix ne dit-il pas des choses essentielles ? Ne les dit-il pas avec les mots qui expriment ce que l’on vit ? N’est-il pas libérateur ? Libérateur de la désespérance et de la peur, de vues partiales et partielles, de celles qui ne font pas place au Seigneur de l’Évangile ?

Un Général ne devrait-il pas plutôt être administrateur, se faire obéir comme a toujours fait le fameux cadavre de saint Ignace ? Et voici qu’on nous a donné un saint, un homme évangélique, obstiné dans sa lucidité à mettre le doigt sur les questions, jamais à bout de patience ni de bonté, tranquille en Dieu au milieu des difficultés. Et un saint mêlé au monde, qui en écoute battre le cœur avec attention et le présente à Dieu tous les matins, à la nuit close encore, dans la petite chapelle japonaise où il veille avant d’affronter le poids du jour...

Son sourire est peut-être moins juvénile qu’aux premiers jours, son visage plus diaphane, ses yeux plus fatigués ; sa parole, dans ce qu’elle a de plus intime, rayonne de communion et en même temps d’ardeur. Ardeur encore à explorer de nouveaux champs d’apostolat, à montrer du doigt et du cœur la détresse matérielle, morale et spirituelle des réfugiés, à demander et à promouvoir l’inculturation, à revenir encore et toujours sur cette inculturation particulière « qui consiste à recevoir des hommes ce qui ne s’apprend ni dans les livres ni dans les laboratoires, écrit-il, cette science évangélique qui ne s’acquiert qu’au contact et par l’expérience de la vie réelle de ceux qui souffrent ».

Souffrir. Non plus la souffrance des autres, la sienne. Cet homme qu’on écoute et dont on attend les écrits perd l’usage aisé de la parole et ne sait plus écrire. Cet homme qui parcourait le monde, non en fantaisiste mais pour rencontrer le cœur, les yeux et les mains des siens au travail, et de tous ces hommes avec lesquels ils vivent, dans tous les pays et dans toutes les cultures, cet homme titube au bras d’un confrère dans un couloir d’infirmerie. Plus encore : celui en qui il avait placé sa confiance pour gouverner en son nom, dans l’attente de remettre sa charge à la Congrégation, doit s’effacer devant la décision du Pape d’assurer autrement le gouvernement de l’Ordre.

Deux ans plus tard toutefois, il verra son successeur et, dernier geste public de cet homme de relation, il lui donnera l’accolade avec une joie profonde.

Le calvaire est-il fini ? Il va s’aggraver. Le P. Arrupe ne peut plus se mouvoir, il ne peut plus communiquer que par les yeux lorsqu’il entend une parole. Du fauteuil au lit, interminables journées de silence et de dépouillement. Mystère de la croix. Et l’accomplissement du départ, enfin. Adieu, P. Arrupe, et merci. Merci de vous-même, de votre vie, de votre parole, de votre grand exemple. La Résurrection et le paradis nous deviennent plus crédibles, puisque vous y êtes. « J’ai combattu le bon combat » - « Bienheureux... bienheureux ». Amen.

Rue de Montignies 50
B-6000 CHARLEROI, Belgique

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