Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Après un séjour au Liban

André de Jaer, s.j.

N°1991-2 Mars 1991

| P. 91-96 |

Tandis que retentit encore le bruit des armes, nous voulons faire connaître à nos lecteurs cette lettre, écrite en décembre dernier, où les Exercices spirituels et la vie même de saint Ignace permettent d’éclairer, dans le plus grand respect, les événements tragiques commencés au Liban. Quelle autre parole chrétienne de discernement et de foi pouvait-on dire sur ce chemin où le Seigneur nous a précédés ?

Chères Sœurs,

Voilà une semaine que j’ai quitté votre pays, votre accueil si fraternel et chaleureux. Mon cœur est encore rempli de tout ce que j’ai vécu au milieu de vous, et je n’oublierai pas de sitôt ces cinq semaines passées au Liban.

Je rends grâce au Seigneur de ce temps qu’il m’a donné. Ce que j’ai vu, entendu, touché m’a évangélisé en profondeur. Votre courage, votre persévérance, votre capacité de recommencer, enracinés dans une foi solide et vivante, sont des dons de Dieu pour lesquels je le remercie, dans l’assurance que « Celui qui a commencé en vous cette œuvre excellente en poursuivra l’accomplissement jusqu’au jour du Christ Jésus » (Ph 1,6). Et je voudrais continuer la citation jusqu’au verset 11, car ce sont bien ces sentiments qui m’habitent moi aussi, si j’ose le dire après saint Paul.

Il est vrai que la situation que vous vivez est extrême, d’un point de vue humain et chrétien, et je ne prétends nullement la comprendre pleinement. Au contraire, plus je vivais parmi vous, plus je me rendais compte que j’étais un étranger et percevais bien peu tous les tenants et aboutissants de ce que vous vivez, de ce qui est profondément inscrit dans la complexité de votre histoire.

Vous m’aviez demandé de venir chez vous pour vous aider à vivre l’année ignatienne, et en particulier pour introduire les communautés dispersées au Liban et en Syrie à la lecture du Récit du Pèlerin, et pour donner les exercices spirituels. Cela m’a permis de sillonner le pays pendant les deux premières semaines, et de rencontrer aussi plus personnellement un certain nombre d’entre vous.

Je vous avoue qu’au premier abord je me suis demandé s’il était possible de réaliser ce travail spirituel alors que j’arrivais chez vous au moment où le pays tout entier était au plus profond du désarroi et à la limite du désespoir, au lendemain des événements qui avaient entraîné l’occupation de tout le pays, avec les exactions et les violations des droits de l’homme que l’on sait.

Mais bientôt je me suis rendu compte que la situation vécue par vous et tout le peuple pouvait donner une force nouvelle à la lecture du Récit et aux exercices spirituels. Ce travail spirituel pouvait éveiller les esprits et les cœurs à un regard différent sur les événements tragiques en cours, éclairer d’une lumière nouvelle ce qu’il nous était donné de vivre : la lumière dont Dieu lui-même vient illuminer les ténèbres qui sont les nôtres.

C’est comme si le Seigneur voulait vous redire par ces textes l’appel qu’il adresse à chacune de vous en cette situation de désolation sociale et à ce moment de votre existence apostolique. Aussi me permettrez-vous, en ce temps de l’Avent et de Noël, de faire mémoire avec vous du don que Dieu nous a fait pendant ces semaines. Il est bon de « conserver ces souvenirs et de les méditer dans son cœur », comme la Vierge Marie et avec elle. Ces souvenirs, ce sont ces traits de la vie d’Ignace et des exercices spirituels que nous avons relus ensemble lors de nos rencontres et qui ont éclairé nos esprits, réchauffé nos cœurs, indiqué un chemin, ouvert une espérance. Laissez-moi en évoquer quelques-uns, en vous demandant d’avance pardon de ce qui pourrait être maladresse ou incompréhension.

Lorsque je suis arrivé chez vous, une semaine à peine après les événements, j’ai senti à quel point vous viviez une tentation de découragement comme jamais pendant toutes ces années. Combien de fois n’ai-je pas entendu : « Dieu nous abandonne, comment peut-il permettre cela ? » « Il n’y a plus rien à faire ». Aurait-il pu en être autrement lorsqu’on traversait Beyrouth dévastée, tous ces villages détruits ou abandonnés, et lorsqu’on entendait les récits, entre mille autres, de ce que vous avez subi en votre chair et votre sang ?

Au plus profond de votre détresse, vous êtes comme acculées à accueillir ce qui fait le cœur de notre foi, le grand cri d’espérance des prophètes au peuple de Dieu dans la nuit de l’exil : non, Dieu ne vous abandonne pas, quelles que soient les apparences humaines, mais il vient habiter notre misère, notre monde blessé à mort, ce mystère du péché dont nous sommes solidaires, jusqu’à en être lui-même victime et ainsi sauveur. C’est ce qu’Ignace a vécu lorsqu’il était tenté par le suicide à Manrèse (RP 26-27). Et la première semaine des exercices prenait une force et une actualité nouvelle au cœur de votre pays. Nous étions invités à descendre au fond de notre misère pour y reconnaître la présence de Jésus qui vient nous y rejoindre pour nous ouvrir un chemin d’espérance et de vie (Ex 53). Comme le dit le P. Nicolas Kluyters dans un article publié peu avant sa mort : « Un seul nous a sauvés du mal. Cloué sur une croix, son regard descend vers moi et me demande : oses-tu croire que je suis venu apporter l’Amour dans le monde ? »

Et n’est-ce pas le Règne qui apparaît au cœur du Liban lorsque le P. Nicolas Kluyters entend le Christ lui demander : « Oses-tu me suivre pour le salut de l’humanité et de tout homme ? » (Ex 95), et qu’il répond : « Regardant timidement vers lui, que puis-je lui répondre d’autre sinon que je ferai de mon mieux ? » Avec l’offrande du Règne qui suit : « Je serai l’engrais de la terre délaissée du Nord de la Bekkaa » (Ex 98).

N’est-ce pas à une telle offrande de nous-mêmes que nous sommes invités aujourd’hui plus que jamais, alors que s’écroulent les espoirs et les rêves humains les plus Beaux, les plus généreux (Ex 94) ? Osons-nous demander la grâce de faire cette offrande et de la vivre ? Pardon d’oser vous poser de telles questions, mais quelle autre parole chrétienne peut être dite sur le chemin par où le Seigneur vous conduit ?

Ce chemin vous mène d’ailleurs au cœur de la mission de la vie religieuse apostolique : aller avec le Christ là où la misère est la plus grande, les ténèbres les plus obscures, le désespoir le plus amer : « Je suis venu sauver ce qui était perdu ». Avec lui, Jésus, la vie religieuse au Liban est menée dans ces zones et ces lieux de détresse où l’homme a échoué dans ses efforts et où les puissances de destruction ont tout écrasé sur leur passage. Votre présence au pays a plus que jamais tout son sens, en communion avec le Christ qui continue à vivre au milieu de vous son mystère pascal. Comme Jésus dans sa passion, vous ne pouvez parfois que vous taire, mais demeurer présentes, dans l’écoute, l’amour, la miséricorde, le pardon, la confiance radicale dans le Père. Proches avant tout des plus faibles, des plus petits, des plus pauvres. Les débuts de nos Congrégations ont d’ailleurs souvent été vécus dans ces situations limites de l’existence et au contact de misères humaines que les efforts de l’homme n’avaient encore pu soulager. C’est dans la faiblesse humaine que la puissance de Dieu se manifeste (1 Co, 1,27 - 2,5 ; 2 Co 12,9-10). C’est la situation du Serviteur de Yahvé que le Seigneur vous appelle à vivre avec sa grâce, comme Jésus qui s’est lui-même laissé habiter par les traits de ce pauvre de Yahvé (Is 42, 49, 50, 53). Et souvenez-vous que le Serviteur est appelé à vivre sa mission au milieu d’un peuple exilé depuis de longues années, tenté tour à tour par la révolte, le découragement, la démission devant l’oppresseur. C’est dans ce contexte de violence, d’oppression, de mensonge, d’injustice ambiante que le Serviteur est appelé à la résistance spirituelle, vécue dans l’humble amour et la force de la vérité. Grâce à votre confiance en Dieu seul et à votre vie conforme à celle de Jésus, vous pourrez défendre les droits de l’homme, devenir proches du plus petit, trouver des chemins de réconciliation. N’est-ce pas à cela que le Seigneur vous appelle, aujourd’hui plus que jamais (Ex 146, 147, 167). Déjà, d’ailleurs, vous y êtes conduites et vous le vivez dans les humbles gestes d’amour quotidien au cœur des écoles, des hôpitaux, des centres sociaux, des animations de catéchèse et de pastorale etc. C’est de tout cela que je rends grâce au Seigneur, en lui demandant pour vous la grâce de poursuivre jusqu’au bout le chemin entamé.

Toute votre mission, vous la vivez au cœur de l’Église au Liban. Mais c’est là encore un point douloureux aujourd’hui, car vous souffrez dans l’Église et par l’Église au Liban. La tentation est là de critiquer, diviser, condamner, rejeter même. Rappelez-vous l’oblation d’Ignace et de ses compagnons au Pape de l’époque, qu’ils regardaient dans la foi comme le Vicaire du Christ, pour le service et l’aide des âmes dans l’Église : c’est ainsi qu’ils sont devenus des hommes apostoliques et ecclésiaux (RP 96). Et Ignace termine les exercices spirituels par les règles pour sentir avec l’Église (Ex 353, 362, 365). Vous êtes d’ailleurs vous-mêmes de cette Église, le Corps du Christ présent au cœur de son peuple : si votre cœur est blessé, que votre amour n’en soit que plus livré, comme Jésus lui-même, abandonné, renié, trahi par ses amis. Et que votre parole soit une parole de vérité certes, mais toujours dans l’amour, la volonté de chercher et trouver des chemins de dialogue, de pardon, de réconciliation. Dans la conscience que tous nous sommes pécheurs, que tous nous avons besoin de la miséricorde de notre Dieu.

Lorsque je suis monté dans l’avion le 27 novembre, j’y ai trouvé le journal du jour avec l’allocution de Monseigneur Puente à l’assemblée des patriarches et évêques qui était en cours. Je l’ai reçue comme une parole forte d’un pasteur d’Église. Elle se termine par l’appel à la fraternité entre chrétiens et musulmans pour que le Liban demeure fidèle à sa vocation historique de terre de dialogue et de convivialité entre cultures et religions diverses. Accueillir cette parole, c’est entrer dans un chemin où, contre vents et marées, « vous vous redressez et relevez la tête, dans l’assurance que votre délivrance est proche » (Lc 21,28) comme le disait l’évangile de ce jour. Non pas la liberté facile de la société d’abondance et de consommation, mais la liberté des enfants de Dieu dans ce monde blessé, pour y être sauveurs avec Jésus.

Mais - me direz-vous - que pouvons-nous faire, face à ces forces destructrices qui nous dépassent et nous écrasent ? C’est toute l’histoire du petit reste, des pauvres de Yahvé qui espèrent contre toute espérance tout au long de l’histoire du salut, jusqu’à Jésus lui-même dans sa vie mortelle (He 5,7-10). Que la grâce vous soit donnée de continuer votre marche à sa suite dans la douceur et la force de la communion à son Cœur et à celui de sa Mère dont vous portez les noms.

Rue Lecomte, 25
B-5100 WÉPION-NAMUR, Belgique

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