Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Féminisme et vie religieuse : pour un avenir

Rita Gagné, o.s.u.

N°1991-1 Janvier 1991

| P. 24-39 |

Du Canada et de ces Amériques aux forts contrastes nous vient ce beau texte, tendre et audacieux, de Sœur Rita Gagné. Écho d’un cri et ébauche d’un appel, son écriture est toute vibrante et bien adaptée, nous semble-t-il, au sujet traité. Il s’agit d’être attentif à « ce qui est en naissance » dans notre humanité. Ici, la convocation de la vie religieuse - féminine et masculine – à sa tâche prophétique est d’ailleurs précise : annoncer et aider à faire advenir, de par la grâce du Père, des frères et des sœurs réconciliés – non dans un « au-delà des sexes » parfois évoqué dans la littérature contemporaine – mais dans leur mutuelle reconnaissance en Jésus-Christ Sauveur, le Bien-Aimé. Œuvre de l’Esprit dans l’Église et au service de l’humanité à laquelle, selon sa grâce, la femme - et selon sa consécration à Dieu seul, la religieuse – est très singulièrement conviée. La méditation de l’Écriture est déjà ici la source. Viendra en son temps la réflexion théologique qui en précisera les contours.

Difficile fréquentation

De longs jours, j’ai laissé ces deux expressions féminisme et vie religieuse se fréquenter doucement dans mon cœur avant de sentir poindre quelques pousses neuves de réflexion. J’avoue que cette fréquentation a connu des heures de regards chargés de lassitude puis de grimaces réciproques avant de m’offrir des moments de réconciliation et enfin d’alliance.

C’est qu’on me laissait le chemin libre pour essayer de cerner l’impact, l’aller et retour entre le mouvement féministe et l’appel à la vie religieuse : chemin de l’histoire, de la psychologie, de la sociologie. Et voilà que je vais emprunter ce petit chemin, étroit et souvent camouflé par des minuscules, le « chemin des amoureux ». N’est-ce pas le chemin qui convient le mieux quand on n’est guère spécialiste des grands chemins et qu’on craint les sentiers trop battus ?

Le chemin de l’histoire est large et spacieux, abondamment fréquenté. Quel livre d’histoire, en effet, du moins en mon pays aux commencements duquel on trouve tant de femmes douces et fortes, peut ignorer que la vie religieuse a inscrit en pierres neuves les premières lettres plus tard rassemblées en ce mot d’aujourd’hui : féminisme ! Depuis Marie de l’Incarnation, cette Marie Guyart venue de Tours, jusqu’à ce jour, en passant par Marie Gérin Lajoie et tant d’autres fondatrices, les religieuses ont vécu et ont formé des générations de femmes capables de prendre en cœur la destinée d’un peuple et d’enfanter son histoire en pages neuves.

On se souvient par exemple, avec un brin de fierté, de Marie de l’Incarnation qui écrit avoir résisté jusqu’à « l’extrémité de l’obéissance [1] » à Monseigneur de Laval qui voulait que les Ursulines soient comme des Carmélites.

Les chemins de la psychologie, comme ceux assez connexes de la sociologie, sont passablement bien déblayés et balisés ; ils commencent à prendre allure d’autoroutes. Et les études ne manquent pas, se complétant, s’éclairant les unes les autres. Si bien qu’on se demande parfois comment il se fait que tout ce que l’on perçoit et nomme aujourd’hui, en langage d’agressivité, d’humour ou de souffrance, ait pu si longtemps être étouffé sous la loi du silence ! Quand des femmes ont commencé à ouvrir la bouche pour s’exprimer du fond d’elles-mêmes, elles se sont mises à crier ou presque. Et alors, il est arrivé que, de l’observatoire de la vie religieuse, on a eu peine à reconnaître, dans ces cris, le langage nuancé qu’on avait voulu enseigner à celles qui nous avaient été confiées quelques années auparavant. On pensait leur avoir appris à bien parler et elles criaient. C’était à faire peur ! Et on a eu peur. D’autant que des religieuses aussi ont mêlé leurs cris d’enfantement à ceux de leurs sœurs « du monde ».

Tout d’un coup, une génération presque entière a crié les cris étouffés dans les pans de robe et de nuit de nos mères ! Le langage non verbal avait lui aussi envahi les ondes. Et c’était fatigant, il faut l’avouer ! Il fallait sans cesse décoder pour comprendre ; il fallait remettre le disque à la bonne vitesse ! Mais surtout, avant de crier trop simplement à la folie, il fallait apprendre à écouter, à se laisser « affecter » par les cris. Et ce ne fut pas facile. Car

quiconque veut écouter doit être prêt à découvrir en lui ce mur de refus. Quelle que soit son expérience, qu’il ne se fasse pas trop confiance à lui-même là-dessus.

Oui, nous avons vécu une époque où, à l’intérieur de la vie religieuse, on ne savait plus trop où se situer dans ce féminisme aux couleurs trop facilement prononcées. Sans le savoir, nous avions formé des « féministes » en même temps que, professeurs d’histoire, nous formions des « nationalistes ». Et tout d’un coup, dans ce pays du Québec (puisque j’en suis), les professeurs, du moins plusieurs d’entre eux, ont eu peur des Fées ont soif de Denise Boucher, tout comme du référendum de 1980. On n’avait jamais imaginé que nos thèses douces auraient fait de tels ronds dans l’eau !

Pourtant, la vie religieuse, en plein renouveau conciliaire, voulait se situer plus nettement du côté de la fonction prophétique, pour fonder comme un lieu « d’innovation » et de « thérapie de choc [2] ». C’est donc en me collant maintenant à cette vocation prophétique que j’emprunterai l’étroit « chemin des amoureux » pour toucher aux fondements de la problématique qu’on m’a soumise. Je le ferai en tant que femme, avec mon cœur, mes intuitions et mon langage !

Quand la parole fait naître

Le « chemin des amoureux », l’étroit chemin de la vie, c’est pour moi celui de la Parole, celle de Dieu, primordiale et sans cesse créatrice de nouveauté insoupçonnée. Dans ce chemin trop peu fréquenté par les habitués des grand-routes durcies, bien des personnes aujourd’hui partagent en secret leurs connivences d’une approche plus globale du monde et de ses réalités ; elles forment de nouveaux réseaux et jouent avec des paradigmes tout neufs. De ces personnes, il y en a parmi les scientifiques comme parmi les théologiens. La joie les habite et la souffrance aussi. Comme une femme qui accouche ! C’est qu’elles ont renoué avec l’origine, le primordial d’où vient tout avenir !

Car, bien sûr, l’avenir aurait déjà avorté s’il ne comptait que sur le passé et ses archives au lieu de se recevoir sans cesse à neuf à partir de l’origine, du « primordial » comme le dit Maurice Bellet [3]. La nouveauté de Dieu ne se dit ni en termes de vieux ni en termes de récent, mais en terme de naissant [4]. Or ce qui est au commencement, c’est la Parole (Jn 1,1). Et cette parole, elle ouvre son passage de vie, sans cesse au présent de nos histoires pour la faire advenir.

La parole traverse. Elle est verbe de la traversée. C’est le Verbe fait chair. Car la parole fait le chemin, elle est le chemin même... Le chemin se fait sans savoir. On n’avance qu’à renoncer à contrôler d’avance ce qui vient : renoncement extrêmement dur à l’Occidental contemporain ! Il veut son programme : il n’y en a pas. Mais l’ordre de ce qui vient à la Parole, mû par ce qui est hors de maîtrise, cet ordre aussi ne se connaît qu’après coup ; ce qui s’en montre paraît d’abord chaos....

La parole originelle, celle de Dieu, fonde non pas le féminisme lui-même, mais l’avenir de l’humanité qu’elle façonne « vers » l’image de Dieu, de plus en plus « homme et femme » (Gn 1,27). Parole vivante, toujours sur les ondes, puissante et efficace, comme un glaive à deux tranchants. Dans ce qui vient à l’ordre nouveau et qui paraît chaos, il y a ce qu’on appelle féminisme. C’est ce qui a pu arriver parce que la parole créatrice d’humanité nouvelle traverse ce qu’il y avait de « machisme » ou de « patriarchisme » comme terre durcie. Parce que la parole ne meurt pas et peut soulever des montagnes, ce qui fleurit dans l’asphalte lézardé paraît décidément bizarre. Si on nomme idéologie un certain féminisme qui a réussi à pointer, c’est par rapport à un ordre établi. L’étonnant, c’est que la fleur a réussi à lézarder le trottoir de ciment. Il a fallu de la violence certes ! Violence désapprouvée mais née d’une autre violence trop longtemps subie et tacitement approuvée comme dictant normalement la « nature des choses »...

Elle advient parfois, la puissance d’aimer dans la colère de ceux que le pouvoir humilia. Elle advient quand c’est trop de puissance barrée, trop de vols et trop d’usurpations. Quand le nom du pouvoir est si fort que la puissance se fait violence, devient violence. La puissance, elle, peut et ne peut que vouloir anéantir le pouvoir, non pour s’en emparer mais pour être de part en part ce qu’elle est : affirmation de vivre.
... il n’y a, à vrai dire, qu’une parole, elle est d’amour. Amour c’est ce que la Parole veut, le déploiement tangible, la chair heureuse, évidente de la puissance. Or le pouvoir ne peut tolérer la Parole vive où se réalise la puissance....

il faut des « guetteurs »

On se plaît à appeler « signe des temps » ce qui perce ainsi le temps de sa nouveauté pour faire éclater la vie. Or les religieux et les religieuses, par profession, ont pris résolument, à la suite de Jésus, le « dangereux » chemin de la foi en la parole d’amour, parole de vie. Ils sont les guetteurs avertis des « signes des temps ». Ils ont toujours voulu traverser l’histoire, de façon sans cesse neuve, comme les inlassables et libres prophètes de cette parole qui est de Dieu. Ils ont voulu développer cette acuité du regard et cette liberté du cœur qui, seules, rendent possible une constante remise en question de tout ce qui risque, du dedans comme du dehors, d’« annuler la parole de Dieu » (Mt 15,6) au nom de traditions humaines. Et comme ce ne sont pas seulement et d’abord les femmes qui sont à libérer dans le mouvement actuel, mais l’humanité dans son désir originel d’intégrité, il est urgent que les hommes et les femmes engagés dans la vie religieuse appellent et fassent advenir, de toutes leurs forces vives, une humanité nouvelle en voie de devenir « image de Dieu », où il n’y a plus « ni homme ni femme » (Ga 3,28), mais un seul être nouveau signifié par un même baptême dans le Christ. Si ces hommes et ces femmes ne sont pas les prophètes de cette humanité nouvelle en gestation, qui le sera ? Peut-être le P. Bernard Häring a-t-il saisi cela quand il a écrit :

on ne peut plus différer la nécessité d’ôter désormais à la femme son étiquette de rang inférieur et de lui ouvrir à elle aussi les lieux de décision du gouvernement de l’Église.

Quand hommes et femmes seront rassemblés pour discerner ensemble dans les divers lieux de décision, alors certes toute décision d’Église pourra mieux prétendre refléter la volonté de Dieu pour notre temps. L’Esprit ne nous est-il pas donné à tous et à toutes pour arriver à connaître la Vérité tout entière ?

et un nouveau rapport à la Terre-Femme

À travers le féminisme, c’est la parole d’amour qui, de privée veut devenir publique, cosmique. Pour donner vie à tout ! Engendrer toute chose nouvelle ! Car la « création tout entière attend la révélation des enfants de Dieu » (Rm 8,18ss). Les scientifiques eux-mêmes déclarent qu’il est urgent d’aimer la terre alors que nous observons combien l’écosystème où nous faisons corps est en danger. Dans un numéro de la revue Psychologies, on cite Godehart Hoensbroech pour rappeler qu’à tout problème il y a solution :

Celle-ci (solution) ne se trouvera plus dans une science matérialiste mais dans la conscience. Il y a une base nécessaire pour toute guérison : c’est l’amour. C’est pourquoi, avant toute chose, il faudrait se décider à aimer la terre.

Et qui peut demeurer insensible au vieux symbolisme qui lie ensemble Terre et Femme ? Le vocabulaire qui traduit la relation entre elles n’est-il pas le même, résonnant sourd comme un gong : exploiter, faire produire, acheter, posséder, abandonner, piétiner, violer, occuper, pénétrer, vendre, féconder... Et l’appel qui monte d’elles, coupé de sanglots, est aussi le même : aimer avec tendresse, épouser, respecter, visiter, compter avec, prendre soin...

Il semble que les cris de la parole se font entendre aujourd’hui avec les mêmes échos troublants du fond de la terre, comme des entrailles de la femme.

La terre est en deuil, elle dépérit, le monde s’étiole, il dépérit, l’élite du peuple de la terre s’étiole. La terre est profanée sous les pieds de ses habitants, car ils ont transgressé la Loi (= l’amour). C’est pourquoi la malédiction a dévoré la terre et ses habitants en subissent les effets (Is 24,4-6).

Les signes des temps, comme celui du réveil des femmes, c’est la parole qui traverse et fait violence pour qu’advienne ce qu’elle porte de création. Dieu n’a-t-il pas assuré que sa « parole ne reviendrait pas sans avoir traversé et réussi sa mission » (Is 55,11) ? La terfe comme la femme font entendre leurs gémissements de fatigue et de douleur. Elles veulent être de la partie. Elles ont à dire ce qu’elles sont. Comme l’Afrique, comme l’Amérique du Sud. Pour toutes choses nouvelles : de l’histoire à la théologie. Et cela est de Dieu ! Pour un salut global, une écologie globale ! Que l’humanité manifeste ce qu’elle cache dans ses replis oubliés et niés. Qu’elle se manifeste dans sa totalité ! « On ne te dira plus ‘délaissée’ mais ‘épousée’. Car Yahvé trouvera en toi son plaisir et ta terre aura un époux » (Is 62,4).

et surtout des croyants

Dans la vie religieuse, redisons-le simplement, ne coulons-nous pas notre propre certitude dans la certitude même que Dieu a en sa propre parole qui est d’amour ? Qui est force d’évolution et de croissance, comme une poussée d’être. Et nous faisons la « folie » d’investir nos énergies les plus belles à la suite de celui dont la foi n’a pas été déçue : Jésus le Christ. Suivre Jésus, c’est le suivre dans la foi qu’il a eue en sa source. Croire en la Parole et la reconnaître à l’œuvre quand craquent les vieilles outres, au lieu de pleurer les outres comme on pleure un tombeau vide. Sans cesse ! Croire en la Parole qui est semence comme grain de sénevé, non comme grain de sable durci. Jamais grain de sable ne déplace montagne ! Mais grain de sénevé déplace sa montagne, car il est vivant par le dedans ! La vie religieuse n’est-elle pas « ventre » à faire advenir le monde nouveau, corps livré à l’enfantement du royaume !

Chaque cathédrale devient tombeau si on n’y fait qu’annoncer la Parole. Après la bonne nouvelle, que vienne la Réalité ! Si elle ne venait pas, celui qui l’a annoncée serait un imposteur.

Une parole d’origine qui traverse malgré tout

Parmi les paroles proclamées par Jésus, il y a celle-ci : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Mt 19,6). Et Jésus présente cette parole comme parole « au commencement ». Donc, ce que Dieu a uni (conjunxit dans le texte), c’est dans le primordial qu’il l’a uni, dans l’acte toujours créateur. Cette parole est constitutive d’humanité de l’être-homme. Elle n’arrive pas seulement à la réalité quand un homme et une femme décident d’unir leurs vies dans le mariage. C’est dans l’origine, dans la poussée initiale de vie, qu’il en est ainsi : conjugaison d’être du masculin et du féminin, comme image de Dieu en devenir. Il est important de laisser cette parole qui est « au commencement » traverser en créant toutes choses nouvelles. Si cette parole de « conjugaison » est au cœur le plus profond de l’être-homme comme désir divin, il ne s’agit donc pas, quand on parle des sexes dans leur féconde différence, d’en parler comme « sexes opposés » ni non plus comme « sexes complémentaires ». Il est de première importance de nommer à partir de l’origine et de retrouver l’originalité du conjunxit de Dieu. Car tout modèle humain, social ou ecclésial, traduit en concret la relation que l’on perçoit entre le féminin et le masculin. En effet, longtemps fondés sur une « opposition des sexes », les modèles sociaux ont engendré l’opposition ou les rapports de force : entre le cœur et la raison, entre le service et le pouvoir, entre l’Orient et l’Occident, entre la femme et l’homme. Comment pourrait-on comprendre alors cette proclamation de ne pas « séparer ce que Dieu a uni » si le conjunxit est traduit par le terme « opposé » ?

Traduire le lien entre les sexes par la complémentarité ne conduit guère à plus de succès. La complémentarité suppose comme un ordre de besoins mutuels. À la longue, une relation fondée sur le besoin risque d’aboutir au divorce ou à l’abandon de l’autre quand le besoin ne se fait plus sentir ou n’est pas satisfait. Là encore, les modèles sociaux fondés sur cette sorte de relation deviennent très utilitaires et porteurs de conflits : relation entre clercs et laïques dans l’Église, entre homme et femme dans le couple, entre l’Occident et l’Orient, le Nord et le Sud, la raison et le cœur. On sait très bien ce qui arrive quand le besoin s’amenuise, ne se fait plus sentir ou que d’autres viennent le combler.

Il semble que le mode d’union voulu par Dieu entre l’homme et la femme, entre le masculin et le féminin, par ce qu’ils ont de différence manifestée par l’opposition ou la complémentarité, soit un mode de « conjugaison » pour ne pas dire – ce qui traduirait encore mieux – de « conjugalité ». Mais ce mot n’existe pas ! Et la réalité que ce mot suggère est comme bloquée à ce qui en est l’expression historique, le mariage, à un âge donné, d’un homme et d’une femme. Y aurait-il mariage possible s’il n’y avait parole à l’origine, au commencement ? Toujours est-il que dans ce mode d’union, il est question de relation réciproque d’amour, de gratuité, d’être-ensemble, de croissance dans la connaissance l’un de l’autre et l’un par l’autre. Voilà que deux êtres libres, différents et autonomes, se donnent mutuellement à connaître dans une offrande sacrée pour que vienne l’être nouveau, créé à l’image de Dieu. Cela n’est pas vrai seulement dans le mariage, mais dans tout rapport homme/femme, masculin/féminin.

Évidemment, au plan social ou ecclésial, les modèles de relation fondés sur ce prototype de relations seraient tout à fait nouveaux et féconds pour la vie du monde. N’ayant pas besoin de l’autre pour combler ses besoins et seulement compléter ce qui manque, il est possible alors de l’aimer vraiment. D’apprendre à nommer et à apprivoiser les différences pour les mieux conjuguer, que ce soit en tant que personne ou en tant que groupe. Alors, on peut devenir deux dans une seule chair, celle du vaste monde, de l’histoire, de la culture.

Bon gré, mal gré, ne serait-ce pas ce que la parole originelle est en train de vouloir nous dévoiler comme fruit à venir ? Et il est sûr que cela fait mal, car la « semence est la mort du grain ». Aussi, religieuses et religieux, prêtons-nous de bon cœur à cette poussée de la parole, plus forte que toutes les montagnes d’oppositions ou de résistances culturelles, historiques, sociales ou religieuses. Bien plus, notre vocation est du domaine prophétique, du faire advenir ! Il est même important de savoir que, de toutes les résistances à la parole, comme Jésus l’a d’ailleurs appris, les plus tenaces, les plus habilement justifiées sont les résistances religieuses. Car les chefs religieux, n’étant pas tous nécessairement et tout le temps des chefs spirituels, sont comme sécurisés par une certitude qui trop souvent les durcit, de façon irrationnelle parfois : la certitude que leurs propres normes ou définitions sont « de Dieu » ou du moins sanctionnées à vie par Dieu. Comme si, à eux seuls, ils pouvaient manifester toute l’image de Dieu !

Comment, en effet, être « image de Dieu, homme et femme » tant que, dans l’Église d’abord, à cause de son rôle de lumière pour les peuples, il n’y aura pas visiblement manifestée cette « conjugaison » dynamique née de la parole créatrice dans tout ce qui est expression de vie : langage officiel, culture, culte, pensée théologique, etc. ? Mais que de murs de refus ! Parfois, et cela devient évident pour beaucoup, on sent que l’une des plus grandes carences de l’Église dans son souhait d’aller de l’avant, de lier foi et culture, culte et vie, est justement causée par le refus ou la négation du féminin, de ce différent d’où vient la nouveauté. Et cela, dans la structure comme dans la formulation de la foi, nettement coupées du féminin. Le chemin est certes encore long, mais la parole traverse le temps. Et quand, chez quelqu’un, le cœur a saisi la parole première, alors il peut faire des pas de géant.

Je connais des gens qui disent prier pour que tombe le mur de séparation entre les sexes dans l’Église comme est tombé le mur de Berlin. Si l’on reconnaît l’action du Ressuscité dans la « brisure » du mur de Berlin, nous la reconnaissons aussi dans la brisure actuelle qui lézarde le mur entre les sexes.

Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette loi des préceptes avec ses ordonnances (Ép 2,14-15).

Le P. Häring affirmait dans une entrevue : « Les murs qui divisent les Églises, les cultures différentes, enfin et surtout, celui qui sépare l’homme et la femme, s’écrouleront [5] ».

Mais, nous le savons bien, quand les murs tombent, le plus difficile reste à accomplir. Car les modèles nouveaux sont encore comme inexistants et très fragiles. Il n’est jamais facile de « gérer » la nouveauté, justement parce qu’elle est nouveauté !

Quand les naissances sont difficiles

J’aimerais m’aventurer maintenant du côté de l’expérience de Jésus. Car, à lire les Évangiles et surtout à les goûter lentement dans leur actualité, on découvre l’importance secrète du rôle des femmes pour que Jésus lui-même dépasse sa culture et sa religion dans la nouveauté de la parole qui vient de Dieu. Jésus avait certes observé ce qui arrive aux outres vieilles quand on y verse le vin nouveau. Mais le plus inquiétant, ne serait-ce pas cette outre qui ne craque jamais ? Le vin nouveau aurait-il été versé à côté ?

Je me réfère donc à l’expérience des femmes avec Jésus, y cherchant encore une piste pour la vie religieuse. Et cela, en connivence avec le féminisme vu comme « signe des temps », moteur d’une transformation, douloureuse certes, de l’humanité à l’image de Dieu. Le mouvement féministe, c’est comme la parole de l’autre capable de réveiller ce qui a été rendu muet : « Je suis sourd à ce que j’ai rendu muet et que réveillerait en moi la parole de l’autre [6] ». La vie religieuse, aux aguets des « signes des temps », est capable de devenir pour ceux-ci parole prophétique dans la nuit.

...un autre signe de la présence de Dieu est la redécouverte, dans la société et dans l’Église, du rôle de la femme qui, loin de représenter une menace, constitue un moment de grâce.

il faut les aider

Jésus, certes, était un homme de son temps, juif de culture et de religion, donc marqué par les traditions des Anciens. Il a grandi dans ces traditions, il en a observé les applications et probablement constaté les limites. Il a vu qu’au nom de ces traditions, on a fait mourir des gens qu’il connaissait ; et cela, au nom de Dieu. Et souvent, il semble que ce sont des femmes qui ont ouvert comme une brèche en cette culture, confrontant Jésus avec leur vie à elles ou avec la vie des leurs. Elles sont ainsi au commencement en lui de ce nécessaire chemin de rupture qu’il fallait consentir à vivre devant la nouveauté créatrice de Dieu. Ainsi de Marie à Cana, de la Samaritaine au puits de Jacob, de la femme chez Simon ou à Béthanie, de toutes ces femmes, contemplatives obstinées du tombeau, dont parle Matthieu. Une mission toute nouvelle jaillit, chaque fois, de chacune de ces bouleversantes rencontres. Comme quelque chose de bon et de neuf qui arrive ! Ce qu’on appelle une Bonne Nouvelle ! L’éclatement de la vie !

Je voudrais fixer mon attention sur une page particulièrement révélatrice : celle qui nous présente Jésus quand il est « touché » par cette femme atteinte depuis douze ans d’un flux de sang (Lc 8,43-48). La mission de Jésus avait déjà été amenée à éclater hors du monde juif par une mère cananéenne (Mt 15,21-28). Voilà que, par une hémorroïsse maintenant, la mission de Jésus fait éclater les lois juives de l’impureté légale. Et Jésus de louer ces deux femmes pour leur foi en la parole.

La femme atteinte d’une maladie que personne ne pouvait guérir pressent toute l’énergie spirituelle dont Jésus est vivant. Comme tant de femmes aujourd’hui, et des hommes aussi, bien entendu, pressentent l’énergie spirituelle dont le corps du Christ est toujours vivant. C’est pourquoi elles demeurent là pour toucher encore au moins le vêtement. Car l’énergie spirituelle capable de tant de guérisons dans l’humanité moderne est contenue, retenue d’une certaine manière, par tant de lois et de traditions humaines. La « parole est annulée » par ces traditions ; la culture d’une époque a sclérosé la parole. Oui, que de puissance spirituelle retenue dans l’Église ! Et on s’étonne que tant de gens cherchent ailleurs, ces chrétiens de l’exode ! Que viennent donc plus de femmes de foi pour toucher Jésus par la frange de son vêtement ! Et que circule la libre puissance de vie. Comme cette femme qui perd son sang depuis douze ans, ainsi l’Église perd de si belles énergies vitales. Mais la femme a l’intuition de la force cachée en Jésus. Elle sait aussi, on le lui a si bien appris, qu’il lui est interdit de toucher Jésus parce qu’elle le rendrait impur. Pourtant sa foi est plus grande que toute obstruction humaine capable de tenir en prison une force sacrée. Et cette femme ose s’approcher pour toucher seulement le vêtement. Sa foi fera la brèche.

Quand on lit le texte de l’Évangile, on voit bien que la transformation ou le mouvement intérieur qui se passe, c’est Jésus qui le vit, provoqué par la femme, différente mais croyante. Une vertu, une force contenue est sortie de lui ; force qui était là, non pour lui, mais pour les autres, pour cette femme, pour la vie, la santé en plénitude. « Qui perd sa vie la garde » ! Pour dire cela, Jésus a bien dû l’expérimenter ! La foi a sauvé la femme en ouvrant Jésus. Depuis ce temps, les femmes peuvent contempler les tombeaux même fermés ; elles sont sûres, au-dedans d’elles, qu’une force sacrée roulera, de l’intérieur, les pierres qu’on a posées devant. D’ailleurs, quiconque s’obstinerait, en hiver, à contempler sans cesse les branches grises des arbres couleur de mort, ne serait pas surpris d’être le premier à voir éclater les bourgeons du printemps !

encore aujourd’hui

C’est peut-être là le rôle des femmes aujourd’hui et aussi longtemps que l’énergie de Dieu lui-même n’aura pas été libérée du Corps du Christ pour la vie totale du monde. Rôle des hommes autant que des femmes, car c’est un rôle lié à la foi en la parole plus qu’à la foi en nos structures ou traditions trop courtes. Le spirituel est tellement tenu captif, mesuré, contrôlé par tout un appareil « religieux » ou culturel ! Que de guerres, petites et grandes, dans les pays et dans les familles, au nom de la « religion » ! Que les femmes ne se lassent donc pas et, avec elles, tous ceux qui leur ressemblent !

En communion avec Jésus, la tâche n’est-elle pas, encore aujourd’hui, de faire basculer tous ceux qui sont enfermés dans le pouvoir du côté de la puissance vive de l’amour ? D’en arriver à faire lâcher prise sur la vie, sur l’avenir, sur la parole qui est promesse de nouveauté ? La parole est à libérer du pouvoir ! Et qu’on ne soit plus complice d’aucun avortement ! Car tuer l’âme demeure pire que tuer le corps. Et chaque fois qu’on refuse de voir ce qui naît comme étant de Dieu, dans la fragilité de la chair, quelque part sur terre, Hérode continue à tuer des innocents ! Et si la vie religieuse, pour être fidèle au prophétisme qui est sa raison d’être, devait continuer la foi des femmes de l’Évangile ?

Ouverture pour un avenir nouveau

Que conclure maintenant ? Sinon que le lien entre féminisme et vie religieuse est comme le lien entre « signe des temps » et vie religieuse, dans l’ordre du prophétisme professé par celle-ci. Certes, il faut discerner ! Mais d’un discernement justement spirituel.

N’est-il pas urgent d’exercer notre mission prophétique dans un monde et une Église en mal d’avenir et qui se cherchent ? Les deux sont en mal de ce qu’on dit être le « féminin », pour une large part. « Le pouvoir des femmes, dit Marilyn Ferguson, est le baril de poudre de notre époque ». Ce texte est cité par un auteur d’ici, connu sous le nom de Pierre Tanguy de Cherbourg, qui disait, lors d’un congrès des religieuses enseignantes : « Ce sont les valeurs de la féminité et de l’intuition qui vont sauver la société mâle, qui, laissée à elle-même, commande, exploite, régit et oublie l’âme. L’affirmation de la féminité comme part fondamentale de la civilisation ne se fait pas sans douleur [7] ».

Mais quoi de neuf sans douleurs ? Toute la création se continue dans le processus vivant de mort/naissance. Ce qui est vrai des personnes l’est aussi des sociétés et des civilisations. « Qui garde sa vie la perd ».

Après la résurrection, c’est Jésus lui-même qui a confirmé les femmes dans leur certitude qu’il était vivant. On les prenait pour des femmes en délire. Et depuis, on a continué à travers les siècles, à inventer des noms de maladie pour exprimer ce qu’on comprenait si mal des paroles parfois neuves de tant de femmes en douleurs : hystérie... ! Et pourtant, ce sont bien ces femmes que Jésus vivant envoie lui-même dire à Pierre et aux autres sa présence au cœur de la Galilée où il précède toujours. Qu’est-ce donc que le Ressuscité nous envoie dire aujourd’hui, du dedans de la vie religieuse, à Pierre et aux autres ? Il est toujours dangereux de nous laisser « récupérer » ou réduire au silence ; il est alors difficile d’aller et de continuer de dire de quel côté se trouve la vie, l’avenir. À quel prix faudrait-il le faire aujourd’hui ?

Un chemin de réconciliation

Quand grandit si tragiquement le cycle de la violence, personnelle ou institutionnelle, c’est aussi l’heure tragiquement chrétienne du mouvement de la réconciliation, dans l’étroit chemin des amoureux ! Car « l’amour seul est digne de foi », comme le dit un livre de von Balthasar. Ce mouvement de réconciliation suppose un passage du visuel et de l’auditif au kinesthésique comme mise en route, avec son désir profond et ses émotions.

Le lavement mutuel des pieds est garanti par Jésus comme chemin de bonheur ! Ce Jésus dit aussi : « Si ton frère a quelque chose contre toi...laisse là ton offrande et va te réconcilier... » (Mt 5,23-24). Si mon frère a quelque chose qui est contre moi, qui me remet en question. Ce mouvement est tellement difficile que j’ai pensé que Dieu avait bien dû le faire le premier pour oser nous le demander à nous. Oui, Dieu a fait cela. « Lui, ne retenant pas le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2,6), « le premier, il s’est réconcilié le monde » (2 Co 5,19). Pour que naisse une créature nouvelle ! Le préfixe du mot grec pour réconciliation (kata) n’indique-t-il pas un mouvement du haut vers le bas ? Du grand vers le petit ! Ainsi le mouvement de réconciliation engendre l’être neuf grâce à un échange consenti de ce qui est propre à chacun. On avait « contre Dieu » qu’il ne mourait pas ; il a consenti un échange avec nous : il nous a donné sa vie, nous lui avons donné notre mort. Il a accepté de connaître notre mort pour que nous connaissions sa vie. Ô merveilleux échange ! Et voilà l’être nouveau !

Peut-on imaginer, dans la suite du mouvement de Dieu, le Nord, par exemple, ou l’Occident, demander au Sud ou à l’Orient : qu’est-ce que vous avez qui est « contre » nous ? Et au Sud de répondre : vous tenez captif ce qui pourrait nous faire sortir de notre faim. L’Orient répondrait aussi. Et s’ils consentaient à l’échange mutuel, à la conjugaison des dons ! Il en est ainsi de l’homme et de la femme, à tous les niveaux...

Oui, il nous appartient d’amorcer prophétiquement un mouvement qui nous mène plus loin que le regard de l’un sur l’autre, plus loin que l’écoute l’un de l’autre... Il est urgent de marcher l’un vers l’autre, de nous apprivoiser, d’expérimenter des échanges et de conjuguer vraiment nos dons pour un être nouveau, sans jamais plus de ces rapports de force ou de domination. Nous avons à nous laisser « toucher » l’un l’autre dans notre foi en ce qui nous habite comme force d’amour pour le monde. Comme Jean, nous devons en arriver à confesser, dans la simplicité de nos relations fraternelles, que nos yeux ont vu, nos oreilles entendu, nos mains touché le Verbe de vie, car il s’est fait chair, il s’est rendu « touchable », manifeste ! Je recevais une lettre parlant de Catherine de Hueck ; elle commence ainsi : « Quand Catherine avait cinq ou six ans, elle dit à sa mère : ‘Maman, je voudrais pouvoir toucher Dieu !’ Sa maman lui tendit la main et lui dit : ‘Touche-moi’ [8] ».

Un service qui coûte la vie

Le service de la réconciliation pour une « créature nouvelle » est sûrement confié, d’une manière particulière, à la vie religieuse. Pour qu’advienne cette « Jérusalem nouvelle » que Dieu veut créer pour en être plein d’allégresse (Is 65,18-19). Plus que jamais, la vie religieuse se doit d’être « comme un veilleur », entrer dans le mouvement de ce qui monte de « l’origine » vers l’avenir, un homme nouveau, homme et femme, vers l’image de Dieu. Le souffle du Ressuscité est à l’œuvre en ce sens. Et de partout, du cœur des femmes, de celui de l’Amérique du Sud et de l’Afrique comme de l’Orient, monte un cri comme un unique cri de « l’autre ». Pour être réconcilié, tout ce qui est pouvoir établi, norme définie, devra accepter d’être conjugué dans une nouvelle relation au féminin et à tout ce qu’il porte de différent.

Pour que cela arrive, il est sûrement demandé aux religieux et aux religieuses à la suite de Jésus, et comme dans l’Eucharistie, de livrer leur corps pour la vie du monde. Car après avoir pris ce que nous lui offrons, il dit : « Ceci est mon Corps livré pour la vie du monde ».

C’est un défi de foi pour la vie religieuse, un test de vérité ; mais l’invitation est toujours la même : suivre Jésus dans la foi qu’il a eue en son Dieu. Et au terme, Dieu en est sûr, sa parole d’amour aura réussi, elle aura traversé ! il l’a promis !

Ainsi parle le Seigneur :

Je t’ai fait entendre dès maintenant des choses nouvelles, secrètes et inconnues de toi. C’est maintenant qu’elles sont créées, et non depuis longtemps, et jusqu’à ce jour tu n’en avais pas entendu parler, de peur que tu ne dises : « oui, je les connaissais » (Is 48,7).

CP 605
GASPE, (QUÉBEC), Canada GOC IRO

[1G. Oury, Marie de l’Incarnation. Correspondance, Solesmes, 1971, 653.

[2J.-B. Metz, Un temps pour les Ordres religieux, Paris, Cerf, 1981, ch. 1.

[3M. Bellet, La naissance de Dieu, Paris, DDB, 1975.

[4M. Bellet, L’écoute, 96.

[5B. Häring, in L’actualité religieuse dans le monde, 15 avril 1990.

[6M. Bellet, L’écoute, 77.

[7P. Tanguy de Cherbourg, in »Concerto pour un grand siècle« , Conférence donnée à Rimouski, texte photocopié, 48.

[8Lettre circulaire de »Madonna House« , octobre 1990.

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