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Histoire de la vie religieuse, XVIIe-XIXe siècles

À propos de quelques livres récents

Paul Wynants

N°1990-6 Novembre 1990

| P. 367-380 |

Que nous apprend l’histoire de la vie religieuse, en un temps où des laïcs deviennent les meilleurs connaisseurs de notre passé ? Les contributions importantes des dernières années sont ici présentées, discutées, réfléchies. On saura gré à l’auteur de ce que, au terme de ses analyses, bien des lieux communs se trouvent révisés, et bien des questions actuelles (sur les vocations, le féminisme, etc.), largement éclairées par leur origine.

Depuis 1984, l’histoire des ordres et instituts religieux a accompli des progrès non négligeables. En France, plusieurs ouvrages importants ont été publiés au cours des dernières années. Us renouvellent la connaissance du passé congréganiste et élargissent les perspectives de la recherche. Le propos de cet article est d’en établir le bilan. Il sera question, en premier lieu, de publications relatives à la vie conventuelle pendant les deux derniers siècles de l’Ancien Régime. L’apport de deux livres récents, qui ont trait aux congrégations féminines du XIXe siècle, sera évoqué ensuite.

Vocation et fidélité

Sous ce titre [1], Dominique Dinet, maître de conférences à l’Université de Paris IV, synthétise la thèse de doctorat de troisième cycle qu’il a soutenue en Sorbonne. Pour les deux derniers siècles de l’Ancien Régime, l’auteur examine le recrutement des réguliers, hommes et femmes, dans les diocèses d’Auxerre, Langres et Dijon. Pareil champ d’investigation lui permet d’appréhender des évolutions dépassant le cadre purement régional, sans perdre pour autant les nuances que recèle la réalité, selon les périodes, les ordres ou les localités.

D. Dinet a consulté une masse impressionnante de sources inédites et imprimées, dont certaines ont été jusqu’ici peu utilisées par les historiens. Avec une grande maîtrise, l’auteur confronte les documents, pour en établir la fiabilité et en combler les lacunes. De la sorte, il bâtit un dossier solide, comportant un corpus – sans précédent à ce jour – de plus de 4000 carrières de religieux et religieuses. Sa connaissance de l’histoire régionale et du passé conventuel lui permet de replacer les faits observés dans leur contexte, d’entreprendre des comparaisons éclairantes, de tirer des conclusions nuancées. Les matériaux statistiques et les données qualitatives sont interprétés avec rigueur. L’essence de l’engagement religieux est finement perçue. Enrichi de citations et d’analyses de cas judicieusement choisies, pareil ouvrage est assurément un modèle du genre. On regrette toutefois que certaines cartes soient peu lisibles, en raison de leur format restreint.

Dans la première partie du livre, D. Dinet suit l’itinéraire qui conduit hommes et femmes des trois diocèses à la vie conventuelle. Le chapitre I met en lumière la complexité des motivations qui incitent à prendre le chemin du cloître : désir de rompre avec le monde, attrait d’un genre de vie, quête du salut et de la perfection. L’auteur montre aussi l’importance des « relais » qui peuvent rendre plus réceptif à l’appel de Dieu : l’éducation donnée par la famille, l’exemple de proches, les conseils d’un confesseur, la force d’attraction des collèges, pensionnats et autres réseaux d’œuvres.

Le chapitre II décrit la manière dont la vocation des postulants est éprouvée. La sélection s’opère avant la vêture, puis avant la profession. Elle permet de retenir des jeunes gens et jeunes filles capables de s’adapter à l’état religieux. Par abandon ou renvoi, ceux et celles qui ne présentent pas les qualités requises doivent renoncer à s’y engager.

D. Dinet n’oublie pas les « autres réalités de la sélection », auxquelles il consacre le chapitre III. Des contraintes pèsent, en effet, sur le recrutement et sur les décisions des supérieurs. Ceux-ci doivent tenir compte des besoins et des avis de leur communauté. Ils subissent quelquefois des pressions de la part des familles ou de l’épiscopat. Des restrictions leur sont imposées par le pouvoir civil. Enfin, certains évêques ne reculent pas devant les interventions brutales, au plus fort de la querelle janséniste, pour contrôler l’orthodoxie des postulants, fermer des noviciats et des couvents.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur examine le mouvement des entrées dans la vie religieuse, avec ses dimensions géographiques, sociales et familiales. Le chapitre IV fait apparaître une progression du recrutement durant les deux premiers tiers du XVIIe siècle, suivie d’un apogée (1665-1730) et d’un déclin (1730-1789). Au sein de chacune de ces phases, les entrées en religion évoluent en dents de scie, selon les aléas de la conjoncture et les à-coups du catholicisme post-tridentin. Plus marqué chez les hommes que chez les femmes, le repli postérieur à 1730 témoigne d’une certaine défaveur de l’opinion envers les couvents.

Les origines géographiques des religieux, analysées au chapitre V, diffèrent sensiblement selon les sexes. Le recrutement local est faible dans les monastères d’hommes, mais prééminent dans les maisons de femmes. L’apport des diocèses périphériques ou éloignés est prédominant chez les religieux, restreint pour les religieuses. Ces contrastes tiennent à des différences d’organisation. Les réguliers masculins sont, en effet, des « déracinés » fréquemment déplacés à l’intérieur de vastes provinces, alors que leurs homologues féminins profitent d’une structure plus décentralisée pour s’intégrer davantage à la société ambiante.

En scrutant les origines sociales des religieux, présentées au chapitre VI, D. Dinet montre que profès et professes sont issus de couches minoritaires de la population, mais qui en constituent les élites. Les roturiers l’emportent largement sur les nobles. Les diverses strates de notables occupent les premiers rangs, non sans reclassements au XVIIIe siècle. À partir de 1735, la baisse du recrutement dans ces milieux est partiellement compensée par une plus grande ouverture aux enfants de la paysannerie aisée. Sauf parmi les convers et converses, les obstacles économiques, les barrières culturelles et sociales entraînent une faible représentation de l’artisanat, des couches populaires rurales et urbaines.

L’étude d’un échantillon permet à l’auteur de caractériser le « milieu dévot » qui peuple en grande partie les monastères. D. Dinet infirme l’hypothèse, fréquemment avancée en sociologie religieuse, selon laquelle les foyers les plus prolifiques seraient les plus féconds en vocations. Il éclaire la « tradition de l’engagement religieux » qui, durant plusieurs générations, prévaut dans certaines familles de l’élite provinciale. La diminution des entrées dans les couvents, au cours des dernières décennies du XVIIIe siècle, manifeste le changement de mentalité qui s’opère dans une fraction de ce milieu.

La troisième partie du livre met en relief certains effets des engagements conventuels et tente d’en apprécier la force. La qualité de l’observance est envisagée au chapitre VII. Dans leur grande majorité, religieux et religieuses des trois diocèses vivent dignement, selon les prescriptions de la règle. Les scandales et désordres sont rares. Peu fréquents, les changements d’institut et les renonciations à la vie monastique témoignent de quelques échecs individuels. En annulant leurs vœux, l’Église rend à la vie séculière une poignée de personnes, forcées à entrer en religion par des familles cupides. La rigueur qui s’affirme au XVIIIe siècle met pratiquement fin à ces abus.

Au chapitre VIII, D. Dinet retrace l’évolution du peuplement des couvents, dans les trois diocèses étudiés. Les cloîtres de 1790 possèdent des effectifs globalement plus abondants que ceux de 1600. S’il existe, le vieillissement du « personnel religieux » n’est sensible que dans les ordres et maisons incapables d’assurer leur renouvellement. Instituts et monastères ne sont donc pas, à la veille de la Révolution, les moribonds décrits par la littérature des Lumières. Sans doute le relèvement de l’espérance de vie retarde-t-il les effets de la baisse des vocations. Il n’empêche que si maintes abbayes rurales d’hommes ont une population réduite, les pertes d’effectifs sont tardives et modérées dans les observances féminines nées en ville, localement mieux enracinées.

Le chapitre IX évoque les choix posés par les réguliers face à une Révolution en voie de radicalisation anticléricale. Plus peuplés, plus cohérents et mieux intégrés à la société ambiante, les couvents de femmes connaissent peu de sorties volontaires. Les religieux, au contraire, sont davantage hésitants et divisés. L’attrait des idéaux révolutionnaires, le désir de se rendre « utiles » à la société, la cohésion plus faible de leurs communautés expliquent la moindre capacité de résistance des moines. Quoi qu’il en soit, la grande majorité des réguliers reste fidèle à ses vœux, fût-ce en optant pour un engagement religieux privé.

L’apport d’un tel ouvrage est considérable. Mieux que tout autre historien jusqu’ici, D. Dinet montre combien le recrutement des communautés religieuses est un phénomène complexe, mouvant, variable selon les ordres, les circonstances de temps et de lieux. A plusieurs reprises, l’auteur souligne aussi l’émergence d’un « dimorphisme sexuel » entre ordres masculins et féminins. Dès le XVIIIe siècle, les seconds renforcent leurs positions dans l’univers monastique. Enfin l’auteur contribue à la réhabilitation de la vie régulière de cette même période, brocardée jusqu’à la caricature par les philosophes : la réalité n’est faite ni de cohortes de vocations forcées, ni d’abbayes vides, ni de scandales permanents. On sait gré à D. Dinet de l’avoir montré avec rigueur et sans esprit de polémique.

Couvents de femmes

Sous ce titre [2], Geneviève Reynes publie un ouvrage sur la vie des religieuses contemplatives de France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dès sa parution, le livre retient l’attention des médias. Il s’avère pourtant bien décevant. Fondés essentiellement sur une documentation imprimée [3], certains chapitres de cette publication sont satisfaisants. On ne peut dire pour autant qu’ils soient neufs, ni suffisamment nuancés, vu l’extrême diversité des situations, dont l’auteur ne rend pas toujours compte.

Proposée au chapitre I, une histoire succincte de la vie religieuse féminine au cours des derniers siècles de l’Ancien Régime est assez correctement retracée. Le contraste entre un XVIIe florissant et un XVIIIe marqué par le déclin semble toutefois trop accusé. Le rôle des abbesses et prieures, envisagé au chapitre V, est judicieusement décrit. À bon droit, l’auteur distingue monastères et abbayes : les supérieures sont élues au sein des premiers, alors qu’elles sont désignées par la couronne dans les secondes, sans égards pour les règles monastiques. Il n’empêche que de jeunes abbesses, ainsi nommées, rétablissent parfois l’observance et la discipline dans des cloîtres relâchés.

Le chapitre XI est, à mon sens, le plus intéressant de l’ouvrage. L’auteur y montre combien la restauration de la clôture se heurte à l’hostilité des familles de religieuses et aux tentatives d’intrusion de laïcs privilégiés, en un temps où « avoir ses entrées dans un couvent » pose dans la société. S’il est nécessaire, le repli des communautés contemplatives sur elles-mêmes n’est pas sans risques. Il amène des moniales à se forger une vision déformée et par trop négative du monde. D’autre part, la curiosité des laïcs, tenue à distance dans les faits, trouve un exutoire dans les fantasmes de l’imaginaire. Les couvents sont alors « rêvés » comme « les lieux de toutes les turpitudes et de toutes les passions du cœur », thème redondant s’il en est dans la littérature du XVIIIe siècle.

Les chapitres XII à XIV présentent les activités nouvelles auxquelles les ordres contemplatifs s’ouvrent peu à peu. L’enfermement et la rééducation de « déviantes » leur sont quelquefois imposés par le pouvoir. Des monastères accueillent aussi des femmes seules ou en difficulté, à une époque où ces dernières ont peine à préserver leur indépendance et leur dignité. L’auteur s’attache également à l’apostolat éducatif développé dans les cloîtres. Celui-ci est tantôt extrêmement austère, tantôt moderniste, selon les obédiences. G. Reynes souligne les contradictions d’un XVIIIe siècle très sévère à l’égard des pensionnats conventuels, fécond en théories sur l’éducation féminine, mais incapable de mettre celles-ci en pratique. Bien que leurs méthodes et programmes évoluent trop lentement, les établissements religieux demeurent la seule alternative à l’éducation familiale, que l’auteur juge moins épanouissante.

Les autres parties de l’ouvrage appellent des critiques. Aux chapitres II et III, l’auteur s’étend longuement sur le phénomène des vocations forcées. Elle soumet au lecteur une série de cas individuels, dont la représentativité n’est établie par aucune enquête statistique. Certaines de ses affirmations sont excessives [4] : « cloîtres remplis de gens sans vocation » (38), « recrutement catastrophique » (38), « désespoir de tant de jeunes religieuses », à l’issue de vœux extorqués (43)... Après avoir évoqué en trente pages ces situations choquantes, mais fort minoritaires, l’auteur consacre quatre pages et demie aux « vocations réelles, libres (...), elles aussi nombreuses ». Le déséquilibre est patent. Contestable est aussi l’hypothèse selon laquelle peu de religieuses « choisissent la liberté » (sic, 55), sous la Révolution, « peut-être parce que, dans une époque aussi troublée, le cloître pouvait apparaître à beaucoup d’entre elles comme un refuge rassurant ». En pleine tourmente, il existait sans doute des havres plus sécurisants...

Les chapitres IV et VI traitent respectivement de la période de formation des religieuses et de la vie quotidienne dans les couvents. Ils comportent des pages intéressantes, mais sans grande originalité. De-ci de-là, ils recèlent des affirmations contestables et des généralisations hâtives. Ainsi les enquêtes menées sur les postulantes, à la demande des supérieures, ne viseraient guère à éprouver la vocation, « ce qui à l’époque pouvait paraître d’un intérêt négligeable » (59). Et si « Dieu sait que les religieuses sans vocation étaient nombreuses » (116), il eût mieux valu le démontrer autrement que par quelques citations...

De la spiritualité des contemplatives françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’auteur retient surtout les traits ascétiques et mystiques, examinés aux chapitres VII et VIII. Non sans raison, elle est sévère envers la condamnation de la chair, l’obsession de la chasteté, la mortification, qui caractérisaient de nombreux couvents. Si des excès indéniables ont été commis, faut-il en déduire pour autant que « la vocation de la religion », à cette période, est « essentiellement répressive : elle a pour fonction d’interdire, d’empêcher, de contraindre... » (121-122) ? La sainteté n’avait-elle « d’autre issue que la mutilation de l’humanité en l’homme » (156) ? Est-ce là, surtout, la quintessence de la foi qui a conduit tant de jeunes filles dans les cloîtres ? On peut en douter.

Les chapitres IX et X renforcent l’impression de malaise qui saisit le lecteur, à mesure qu’il progresse dans l’ouvrage. Dix-neuf pages sont consacrées à des cas de « possession diabolique », fruits de l’hystérie qui s’empare de quelques moniales. Ces affaires, même célèbres, sont-elles représentatives de « la vie des religieuses contemplatives » que l’auteur prétend décrire ? G. Reynes relève que la réputation de libertinage, dont pâtissent les couvents, est largement surfaite aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pourquoi s’étend-elle alors aussi longuement sur quelques scandales, dont elle vient de rappeler le caractère exceptionnel ? On eût souhaité un travail plus rigoureux, davantage fondé sur le dépouillement de sources représentatives et reposant moins sur des témoignages « spectaculaires », montés en épingle ou à l’origine de généralisation indues.

Le corps et l’âme

Examiner la condition faite au corps, dans la pensée et la vie des couvents féminins de la France au XIXe siècle, est une entreprise difficile. Récusant les stéréotypes, Odile Arnold a relevé le défi [5]. Elle n’a pas hésité à élargir la problématique, y incluant la sensibilité et les rapports affectifs des religieuses. L’ouvrage se fonde essentiellement sur des textes juridiques (constitutions, règles, directoires) et sur une centaine de biographies peu connues, sélectionnées parmi les plus révélatrices du temps. Il aborde une foule de questions trop souvent négligées par les historiens de la vie religieuse : ainsi le costume, l’hygiène, le maintien, la nourriture, les mortifications, la chasteté, l’attitude des sœurs face à leur propre mort, les rites de l’agonie, etc.

L’auteur a choisi de s’effacer devant la documentation, pour adopter une attitude d’écoute qui n’exclut ni l’esprit critique, ni la sympathie. Sa démarche mène, en quelque sorte, à un essai d’ethnologie de la vie conventuelle, qui donne l’essentiel de son intérêt à ce livre stimulant.

Avant de juger, O. Arnold cherche à comprendre. La confrontation des pratiques conventuelles et profanes lui permet de mettre en lumière une série de convergences, révélatrices d’un contexte historique plus large. Loin d’être un phénomène extrême ou marginal, l’attitude des religieuses face au corps résulte en partie de mouvements d’ensemble, auxquels les laïques elles-mêmes peuvent difficilement échapper : l’évolution de la condition féminine, le poids des valeurs bourgeoises, la prégnance d’une éducation pudibonde, le dualisme ascétique de la spiritualité et de la religiosité du temps, l’omniprésence de la mort, l’impuissance de la médecine. La prise en compte de ces parallélismes permet à l’auteur de formuler des appréciations nuancées. Sa critique – amplement justifiée – des excès d’une certaine spiritualité sulpicienne n’en a que plus de poids.

S’il manifeste la diversité des itinéraires, l’ouvrage est construit judicieusement sur une opposition : la manière dont les religieuses françaises du XIXe siècle vivent leur relation à leur propre corps diffère de la façon dont elles perçoivent le corps d’autrui. Résolument dualiste, le premier rapport implique, en effet, un contrôle strict des sens, du maintien et des émotions. Il peut mener à une censure de la personnalité. Pour beaucoup, il débouche sur une propension à retrancher toujours plus de ce que le quotidien offre dans les divers registres de la vie physique, en vue d’une union plus intime avec Dieu. Face au corps des autres, l’attitude des religieuses englobe, au contraire, la personne dans sa totalité. Corps et âme bénéficient de soins attentifs, prodigués avec dévouement. En fin de compte, la balance entre les deux pôles est moins déséquilibrée qu’il y paraît. Pour de nombreuses sœurs, le don de soi dans le service du prochain permet l’expression d’une sensibilité bridée sur d’autres plans. Il n’empêche nullement d’accéder à la lucidité, à l’équilibre et à la joie. Tiraillées entre des tendances opposées, certaines de ces vies sont à la fois soumises et libres, effacées et brillantes. Ces paradoxes subtils se dégagent tout au long d’une analyse menée avec beaucoup de chaleur humaine.

S’il présente des qualités indéniables, l’ouvrage d’O. Arnold n’est pas exempt de faiblesses. Sur certains points, la bibliographie est incomplète. Les critères qui ont présidé à la sélection des sources imprimées ne sont guère explicités. La plupart des citations sont bien choisies, mais d’autres sont trop longues ou répétitives. L’analyse de cas privilégie systématiquement les personnalités au détriment des communautés et congrégations.

Plus fondamentalement, on peut s’interroger sur les limites des sources utilisées et sur la représentativité de certains comportements évoqués par l’auteur. Faute d’avoir consulté des archives « de la pratique », fût-ce à titre d’échantillons, O. Arnold entrevoit ponctuellement « l’abîme existant entre un texte publié et les mœurs du même temps » (73). Quelle est l’importance de ce fossé ? Et dans quelle mesure les attitudes décrites à partir de cette documentation correspondent-elles à la réalité vécue ? Autant de questions que l’auteur élude. De même, O. Arnold affirme (116) que la plupart des biographies, « écrites pour vanter des vertus, se taisent sur tout ce qui n’est pas édifiant ». Précisément, leur accorder un tel poids, sans contrepoint tiré des sources de la vie courante, n’est-ce pas prendre le risque de s’attacher davantage aux modèles proposés en exemples qu’à la pratique effective ? Peut-être eût-il mieux valu limiter l’enquête dans le temps ou l’espace, en restreindre les ambitions, afin de scruter une documentation plus large et moins « officielle ».

Pour originale qu’elle soit, l’entreprise d’O. Arnold appelle quelques réserves. L’ouvrage en question a, il est vrai, le grand mérite d’innover dans un champ de recherche encore en friche. Puissent d’autres historiens s’engager dans la voie ouverte par l’auteur, avec le même talent et la même conviction.

Le féminisme « en religion »

À l’occasion d’autres recherches, Yvonne Turin [6], professeur émérite d’histoire à l’Université de Lyon II, a pu examiner la correspondance de religieuses françaises du XIXe siècle. Elle y a trouvé une image de la « bonne sœur » très différente de celle que véhicule l’historiographie traditionnelle. Elle a voulu savoir si les situations qu’elle entrevoyait étaient exceptionnelles ou, au contraire, largement répandues. Quelques congrégations, il est vrai peu nombreuses, essentiellement implantées dans l’Est et le Centre de la France, lui ont ouvert leurs archives. Ainsi est né ce livre, qui se donne pour but de repousser deux caricatures : celle de la religieuse compassée, dominée par un clergé tout-puissant, et celle d’une église réfractaire au déploiement des initiatives féminines. L’auteur organise sa démonstration en deux volets. Dans le premier, elle isole les actions des religieuses dans les champs matériel et social, afin de mettre en valeur l’audace de ces femmes, ainsi que le degré de liberté dont elles jouissent dans les structures ecclésiales. Dans le second, elle s’attache aux motivations profondes des protagonistes : la foi alimente leur comportement, tandis que la prière rend leur vie inventive.

La première partie de l’ouvrage s’intitule « Audace et pouvoir ». Dans le chapitre I, Y. Turin souligne l’ancienneté et la diffusion du mouvement associatif féminin au sein de l’Église, seule à lui offrir le cadre d’une activité largement indépendante. Dès le XVIIIe siècle se multiplient les groupes de pieuses filles célibataires, qui mènent la vie commune. Particularistes, ils se fondent soit sur le travail collectif, soit sur un service à finalité religieuse. Dispersées par la Révolution, ces communautés locales se reforment sur le modèle antérieur. Non sans réticences, elles sont amenées à s’intégrer dans un corps plus étendu, la congrégation. Si elle s’exerce à un échelon plus élevé, l’autorité demeure entre des mains féminines et jalouse de son autonomie. Ainsi la tradition associative se perpétue-t-elle, à un niveau mieux adapté aux structures du temps.

Le chapitre II montre comment les congrégations permettent le déploiement d’un esprit d’entreprise féminin, sans équivalent dans la société civile. Très jeunes, les religieuses sont happées par l’action. Les plus douées accèdent rapidement à des postes de responsabilité. Les supérieures générales sont de véritables chefs d’entreprise Entourées d’une équipe cohérente, elles innovent, organisent, gèrent. Les pages que l’auteur consacre à ce « métier », en analysant quatre cas, sont remarquables par leur pertinence et par leur souffle. Toutes les dimensions du supériorat – humaines, spirituelles, matérielles, financières et même administratives – sont magistralement passées en revue. À partir de situations individuelles, tout aussi révélatrices, Y. Turin éclaire le processus de création de certains instituts féminins : ne trouvant pas dans les congrégations existantes la liberté d’initiative à laquelle elles aspirent, des religieuses s’instituent fondatrices, « créant leur propre entreprise selon leurs goûts et leur mesure ».

Dans le chapitre III, l’auteur décrit d’abord la vie au noviciat. Les sœurs y reçoivent une formation spirituelle, morale et même ménagère. Le noviciat est surtout le seul lieu où des femmes sont systématiquement préparées à une vie professionnelle. Plus les besoins de la société se multiplient, plus la période de probation s’allonge, tandis que son contenu s’étoffe. Y. Turin présente ensuite les communautés locales comme des espaces de Liberté ouverts à l’inventivité de leurs supérieures. Les initiatives de ces dernières ne connaissent qu’une véritable limite : celle des moyens financiers. Pourtant, à force d’économies, les intéressées dotent leurs œuvres d’une assise immobilière solide, qui leur permet d’être « chez elles dans leurs murs ». Intégrées à la vie sociale dont elles découvrent les attentes, les supérieures locales improvisent des réponses, sans pouvoir se référer à des modèles préexistants. Ainsi se développe un apostolat foisonnant, dans les secteurs scolaire, médical et socioéducatif.

Au chapitre IV, Y. Turin pénètre plus avant dans la vie quotidienne des sœurs. Celles-ci exercent des activités multiples, qui toutes s’inscrivent dans une économie du temps. Cette dernière donne leur cohérence aux divers moments de l’existence. Au début du siècle, la vie des religieuses est plutôt rude. Elle s’adoucit à mesure que les ressources augmentent, au rythme de l’enrichissement du pays. Les sœurs peuvent alors délaisser les travaux manuels, qui jadis leur procuraient l’indispensable complément de revenus, pour se livrer à de nouvelles formes d’apostolat. Dans un contexte différent, elles épanouissent à nouveau leurs talents.

L’existence des religieuses est ouverture au monde et appropriation de ses besoins. Elle est aussi rupture, développement de la vie intérieure. Tel est l’objet de la seconde partie du livre, intitulée « Méditation, silence et service ». S’en tenant à la documentation produite par les sœurs, Y. Turin s’efforce de découvrir ce qu’elles disent de leur vocation, de leur prière et de leur foi. Le chapitre I a trait essentiellement à la vocation. Celle-ci est « un projet de foi et d’action ». Elle amène à prendre ses distances à l’égard du monde, afin de vivre pour Dieu seul. La sœur du XIXe siècle connaît le bonheur lorsque son existence se conforme à ses aspirations. Elle se sent utile quand l’appel auquel elle répond coïncide avec les besoins de son environnement. Le sentiment de plénitude n’exclut, cependant, ni les doutes, ni les débats intérieurs. À travers ces épreuves, certaines sœurs parviennent à épurer leur foi, qui se dégage des contingences de l’apostolat pour devenir avant tout une quête spirituelle.

L’introspection qu’elles pratiquent couramment ramène sans cesse ces femmes à leur foi, dont le chapitre II trace les contours. Cette foi est adhésion à la volonté de Dieu et dévouement au prochain. Elle est aussi prière, laquelle donne la force intérieure. Elle est, enfin, une action pour l’Église. À travers celle-ci, les sœurs peuvent acquérir l’humilité, vertu cardinale de la vie conventuelle au XIXe siècle. La prière exige le silence et le recueillement. L’action, au contraire, rend la religieuse attentive aux besoins des hommes. À mesure que leur engagement dans la vie profane devient plus absorbant, les sœurs ressentent une tension croissante entre les deux pôles Peu à peu, elles surmontent cette contradiction en forgeant une nouvelle spiritualité, selon laquelle l’accomplissement du devoir d’état est une forme de prière. Ainsi, avec des accents différents, la foi continue à irriguer le comportement, à lui donner son unité.

Dans le dernier chapitre du livre, Y. Turin met en lumière la spiritualité de l’effort qui prévaut dans les congrégations féminines au siècle dernier. Si elle combat chez autrui la pauvreté et la souffrance, la religieuse les fait siennes dans sa vie spirituelle. Imposés ou choisis, les sacrifices sont assumés par un mouvement intérieur qui leur donne sens. Les textes analysés par l’auteur font apparaître les circonstances qui permettent de confronter cette spiritualité à l’expérience : la vie commune, avec ses aspérités, le dénuement matériel, la douleur physique et la mort. Y. Turin souligne combien les exigences de l’apostolat amènent les supérieures à valoriser la santé des sœurs, ainsi qu’à tempérer les pratiques de mortification au profit de la pénitence, synonyme de détachement. Sans cesse côtoyée, la souffrance conforte la foi. La mort est un miroir de la vie, qui s’accomplit en elle.

L’ouvrage d’Y. Turin est assurément un beau livre. L’engagement de l’auteur, qu’elle ne dissimule nullement, va de pair avec une grande finesse d’analyse. Elle décrypte ainsi le sens profond de ces vies inventives et axées sur l’intériorité. Réhabilitant l’image de la religieuse au XIXe siècle, l’auteur parvient à souligner à la fois la diversité de l’apostolat congréganiste et l’unité foncière de ses mobiles.

Sans doute le lecteur peut-il déplorer, ici ou là, quelques incohérences dans la structure de l’ouvrage, lorsque l’auteur se laisse déborder par la richesse de sa documentation. Une vision trop négative du féminisme actuel amène Y. Turin à lui opposer les anciennes formes congréganistes de promotion féminine, noircissant excessivement le premier, sans toujours relever les limites ou les ambiguïtés des secondes. Son insistance délibérée sur l’autonomie des sœurs, la méconnaissance ou la sous-estimation de certains travaux [7], enfin l’absence de dépouillement des archives diocésaines conduisent l’auteur à minimiser – à mon sens beaucoup trop – la dépendance des communautés féminines envers les ordinaires diocésains, les directeurs-prêtres et le clergé paroissial. Ces quelques faiblesses n’enlèvent rien à l’intérêt d’un ouvrage utile, parfois brillant et souvent décapant.

Conclusion

Dans sa thèse parue en 1984 aux Editions du Cerf [8], Claude Langlois a mis en lumière l’importance du « fait congréganiste », analysé dans sa globalité, essentiellement d’un point de vue statistique et sous l’angle socio-religieux. On aurait pu croire que cette publication inciterait les historiens à se détourner d’un champ d’investigation désormais bien balisé. Il n’en a rien été. Au contraire, l’impulsion donnée par Cl. Langlois a permis d’amplifier les enquêtes sur le passé conventuel, dont les multiples dimensions sont à présent scrutées, de manière approfondie, dans leur singularité ou leur interaction. Il reste que les monographies d’instituts, qui devraient s’inscrire dans la foulée de cette nouvelle conception de l’histoire religieuse, font encore largement défaut. Il appartient aux congrégations et aux chercheurs d’en promouvoir la réalisation.

Rempart de la Vierge 8
B-5000 NAMUR, Belgique

[1D. Dinet, Vocation et fidélité. Le recrutement des réguliers dans les diocèses d’Auxerre, Langres et Dijon (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, Economica, 1988, 340 p., 155 FF.

[2G. Reynes, Couvents de femmes. La vie des religieuses contemplatives dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1987, 300 p., 98 FF.

[3Parmi les travaux, l’auteur ne semble pas connaître la thèse, alors inédite, de D. Dinet, ni l’ouvrage d’O. Arnold dont U sera question plus loin.

[4Les termes en italiques sont soulignés par nous.

[5O. Arnold, Le corps et l’âme. La vie des religieuses au XIXe siècle, Paris, Seuil (L’univers historique), 1984, 378 p., 120 FF.

[6Y. Turin, Femmes et religieuses au XIXe siècle. Le féminisme « en religion », Paris, Nouvelle cité (Historiques), 1989, 375 p., 128 FF.

[7En particulier Cl. Langlois, « Les évêques et l’essor des congrégations féminines en France au XIXe siècle », L’institution et les pouvoirs dans les Églises de l’Antiquité à nos jours. Bruxelles - Louvain - Louvain-la-Neuve, 1987, p. 448-450, ainsi que les travaux réalisés à la Rijksuniversiteit de Gand par ou sous la direction de J. Art.

[8Cl. Langlois, Le catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au XIXe siècle, Paris, Cerf (Histoire), 1984. Voir le compte rendu de L. Renwart, dans Vie Consacrée, 1976, 58-59.

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