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La Déclaration des Évêques belges après la loi sur l’avortement

Jean-Marie Hennaux, s.j.

N°1990-5 Septembre 1990

| P. 331-338 |

La récente dépénalisation partielle de l’avortement en Belgique a entraîné une importante Déclaration des Evêques qui s’impose à tous les défenseurs de la vie. L’auteur présente ici les lignes de force, aux plans spirituel, moral, pastoral et apostolique, d’un message qui concerne évidemment tous les consacrés. Concises et convaincues comme le texte qu’elles commentent, ces pages ne pouvaient entrer dans le détail de situations délicates sur lesquelles nous espérons revenir bientôt.

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La loi dépénalisant l’avortement, promulguée en avril dernier, a créé pour tous les chrétiens de Belgique une situation nouvelle. Dès le vote intervenu à la Chambre, les évêques avaient exprimé « leur réprobation et leur inquiétude ». Un peu plus tard, ils publiaient une mise au point plus longue, doctrinale et pastorale à la fois [1].

Cette « Déclaration » concerne directement les Instituts religieux engagés dans des institutions de santé, d’aide sociale ou d’enseignement. Elle touche tous les consacrés, non seulement en tant que chrétiens, mais aussi en tant que médecins, infirmiers, infirmières, directeurs de clinique, aides-soignants, assistants sociaux, éducateurs, enseignants, etc., ou encore en tant que membres ou responsables d’institutions hospitalières, sociales ou éducatives.

Nous nous proposons ici de dégager les lignes de force de ce message épiscopal. Il nous fait découvrir l’attitude ecclésiale qui doit être la nôtre, après la nouvelle loi, individuellement, communautairement et institutionnellement. Il effectue un discernement spirituel, moral, pastoral, mais aussi apostolique dans le contexte actuel de notre société. En bref, il appelle :

  • à la nécessaireobjection de conscience devant une loi injuste ;
  • à unengagement renouvelé de tousen faveur de la vie ;
  • à une attitude devérité et demiséricorde face au problème de l’interruption volontaire de grossesse ;
  • à une entrée enrésistance face à la propagande en faveur de l’avortement.

Nous développerons successivement dans cet article les quatre parties de la Déclaration des évêques.

Une loi inacceptable

« La loi votée est une loi injuste. Nous ne nous y rallierons jamais ». Le jugement est clair et il implique d’emblée une attitude précise de la conscience morale. On ne peut jamais accepter une loi injuste, surtout quand elle touche les droits fondamentaux de l’être humain.

L’injustice de la loi est montrée, brièvement, mais lumineusement, dès le préambule de la Déclaration :

Dans notre pays, les enfants engendrés resteront dorénavant sans aucune protection légale pendant les douze premières semaines de leur existence. Et même après cette période, certains d’entre eux seront menacés d’élimination avant leur naissance.

Plus loin, les évêques diront :

Nous sommes obligés de le répéter une fois encore : accorder à certains membres de la société le droit d’éliminer un de leurs semblables qui est innocent, c’est mettre en cause le fondement même de la vie sociale et de l’État de droit.

Appel à tous les défenseurs de la vie

Ne le cachons pas : nous craignons le développement d’une mentalité abortive parmi nos concitoyens. Nous redoutons la banalisation de ce geste de mort... Aussi en appelons-nous maintenant à tous les hommes et à toutes les femmes qui, indépendamment de leurs opinions religieuses, partagent le souci de la valeur de la vie humaine et l’estime de la grandeur de la maternité et de la paternité.
Ils savent comme nous que le « légal » ne se confond pas avec le « moral » et que la conscience droite doit parfois réprouver des attitudes et des actes que la loi civile tolère ou admet... Nous leur demandons avec insistance de lutter pour la défense de la vie en toutes circonstances.

Cet appel à « tous les défenseurs de la vie » met bien en lumière que la loi relative à l’avortement n’est pas une « affaire de chrétiens », mais relève de la raison et de la conscience humaine purement et simplement.

« Nous avons bien conscience », continuent les évêques, « que des situations particulièrement tragiques et douloureuses peuvent survenir, et cela pour des raisons tant médicales que psychologiques et sociales ». Devant ces situations, la conscience morale peut parfois hésiter. « Des médecins et d’autres personnalités de haute valeur morale » sont « tentés d’accepter et de justifier l’avortement comme un mal inévitable mais moins grave que les autres qu’il faut prévenir. Il ne nous est pas possible de nous rallier à cette opinion ». C’est un fait que l’argumentation du « moindre mal » est devenue prédominante chez plusieurs en cette question de l’avortement. Les évêques disent pourquoi ils ne peuvent y souscrire. C’est qu’elle repose sur une appréciation erronée de la hiérarchie des maux (car il ne peut s’agir ici d’une hiérarchie des valeurs) : « tant du point de vue social qu’individuel, la mise à mort délibérée d’un innocent est toujours plus nocive que les maux auxquels on veut porter remède ».

Puisque la loi votée est injuste, on ne peut y répondre que par l’objection de conscience. Les évêques le rappellent tout particulièrement aux médecins et au personnel médical :

Nous devons nous adresser aussi aux médecins à qui la loi attribue désormais un rôle tout particulier. Par leur profession, ils sont au service de la vie. Aussi ont-ils l’obligation grave d’user du droit d’objection de conscience que la loi leur reconnaît, comme à toutes les infirmières, à tous les infirmiers et au personnel auxiliaire médical.

C’est à un « renouveau éthique de la société » que la Déclaration appelle. Il faut créer un nouveau climat social et moral en ce qui concerne l’enfant à naître, l’aide aux femmes en difficulté, la compréhension des détresses, la famille, l’amour conjugal, la permissivité sexuelle, l’équilibre humain.

C’est tout notre milieu social qui doit reprendre conscience de sa responsabilité envers l’enfant à naître et s’efforcer de créer un climat plus favorable à son accueil. Il nous faut prendre en charge les femmes en difficulté et les mères célibataires, accorder tous nos soins aux enfants handicapés et leur assurer l’affection et des conditions de vie décentes, susceptibles de favoriser leur développement. Il nous faut entourer les parents d’une sollicitude délicate et efficace, qui les aide à porter le poids de leur épreuve. Tous, nous sommes appelés à une grande solidarité et à participer à cet effort commun.

Cette tâche, est-il ajouté, est à la fois celle de tous et celle de l’État.

Appel à nos frères et sœurs chrétiens

Nous nous tournons maintenant vers nos frères et sœurs dans la foi chrétienne. Nous nous rendons bien compte de ce que leurs convictions sont dorénavant mises à plus dure épreuve encore dans une société qui vient d’accroître sa permissivité et son laisser-aller. Ils sont conscients de la gravité d’un avortement délibéré. Cet acte est tellement grave que l’Église considère que ceux et celles qui collaborent effectivement et directement à l’avortement, s’excluent par leur acte même de la communion ecclésiale.

Les évêques rappellent ainsi que toute coopération directe à l’avortement est impossible pour des chrétiens, et qu’elle revient à s’exclure soi-même de la communion ecclésiale [2] : elle contredit en effet d’une manière essentielle la loi de charité que l’Église reconnaît au principe de sa vie. Ils expriment aussi la solitude des croyants dans une société qui, sur un point capital, s’est écartée des principes chrétiens. Les croyants assumeront cette solitude, dans l’objection de conscience, dans la résistance, mais aussi (sans jugement des personnes) dans un amour universel plus fort que toute violence exercée (« Nous devons le redire clairement, » disent les évêques, « sur ce point (l’avortement), notre État a cédé à la violence »).

Les évêques parlent ensuite, et de manière très belle, de l’amour conjugal, « manifestation de la tendresse dont Dieu témoigne pour les hommes », de la compassion, de l’espérance et de la miséricorde.

Plus haut déjà, ils avaient renouvelé l’approche des « situations de détresse », dont on a tant parlé à propos de l’avortement :

Nous nous adressons maintenant aux femmes qui attendent un bébé qu’elles n’ont pas désiré. Selon la loi, c’est d’elles et d’elles seules que dépend la survie de leur enfant. Personne ne comprendra jamais assez ce que peut être leur détresse, surtout lorsque l’enfant est handicapé. Nous leur demandons de considérer l’état de détresse plus grand encore de leur enfant à qui elles interdiraient de vivre.

À propos de la miséricorde, voici comment ils s’expriment. Ils font d’abord écho à l’interrogation de plusieurs :

Certains, même chrétiens, nous reprochent notre incompréhension, voire notre dureté, devant les cas les plus tragiques. On nous pose la question : ‘Où reste votre Dieu de miséricorde ?’

À cette question, ils répondent :

Disons d’abord que nous ne jugeons pas la conscience personnelle de celles qui auraient recouru à l’avortement, ni de ceux et celles qui les auraient encouragées à y consentir. Il est cependant de notre devoir de leur dire clairement que leur acte est incompatible avec les exigences de l’Évangile. D’autre part, la conscience personnelle est le secret de Dieu, qui seul nous juge et qui est toujours plus grand que notre cœur. C’est pourquoi nous les pressons de ne jamais s’abandonner au désespoir : à tout pécheur repentant Dieu offre sa tendresse miséricordieuse.

Les évêques se réfèrent enfin à l’attitude de « Jésus, notre Sauveur » :

Il a accueilli tous les pécheurs et leur a pardonné, mais en leur demandant de changer de vie. Le mal, en effet, reste le mal. La miséricorde de Dieu ne supprime ni sa vérité ni sa sainteté. Notre Église, dans le sillage de Jésus, nous chrétiens, fidèles ou pasteurs, nous devons toujours témoigner à la fois de la vérité et de la miséricorde de notre Père des Cieux.

Directives pour les institutions et les organisations chrétiennes

La quatrième partie de la Déclaration est un appel au devoir de résistance, au courage, à l’inventivité de la charité, au discernement apostolique :

Au terme de cette Déclaration, nous vous demandons, frères et sœurs, de résister à la propagande en faveur de l’avortement volontaire. Laissez-vous conduire par votre foi et votre respect profond pour toute vie humaine.

Les évêques se tournent alors vers les « organisations chrétiennes ».

Plus que quiconque, elles doivent se mobiliser dans un effort d’accueil et de soutien aux mères en difficulté, aux enfants handicapés et aux familles éprouvées. Il ne s’agit pas seulement d’une obligation morale, mais de la charité de Dieu que l’Esprit Saint répand en nos cœurs. Oui ou non, serons-nous des témoins crédibles de l’amour du Père dont nous parlons si souvent ?

On le voit, la Déclaration épiscopale ne se lamente pas sur un échec, mais elle exhorte à répondre d’une manière positive et effective aux problèmes de notre société que la dépénalisation de l’avortement a prétendu résoudre.

Que notre Église d’aujourd’hui sache se montrer aussi inventive que celle des siècles antérieurs pour soulager toute misère humaine. Qu’elle trouve les moyens, face à la détresse des femmes et des enfants menacés, de les aider sans porter atteinte à la vie humaine. Qu’elle soit vraiment source de vie.

La situation présente n’exige-t-elle pas – et ceci concerne de près nos instituts de vie consacrée – un nouveau discernement de la mission évangélisatrice, éducative, caritative et miséricordieuse de l’Église ?

Nous insistons auprès de tous les organismes et institutions qui se réclament de l’Évangile et de notre Église pour qu’ils apportent leur concours à l’effort commun en faveur de la vie.

Les institutions hospitalières chrétiennes sont évidemment ici les premières concernées. Les évêques précisent tout d’abord en quelques mots, mais avec une grande netteté, quelle doit être leur attitude dans la situation présente :

Nous nous adressons spécialement aux institutions hospitalières. Qu’elles se refusent à pratiquer des avortements délibérés. Une telle pratique est en contradiction flagrante avec leur identité chrétienne... Que les responsables, les médecins et le personnel soignant s’organisent pour que leurs établissements offrent tous les services nécessaires pour l’accueil et l’aide aux futures mamans et à leurs enfants... Il faudra sans doute dégager à cette fin des ressources économiques nouvelles. La vie d’enfants menacés est sans prix.

Les organisations sociales chrétiennes sont également interpellées :

Qu’elles multiplient leurs efforts pour que la famille soit reconnue à sa juste valeur dans notre législation... Qu’elles privilégient désormais l’aide aux mères en détresse et aux enfants dont la vie est en cause ou qui sont menacés d’un handicap.

Mais les institutions chrétiennes d’enseignement et d’éducation sont, elles aussi, concernées. N’est-ce pas d’abord à l’école – on songe particulièrement aux cours de religion, à la formation affective, sociale, sexuelle, mais aussi aux disciplines scientifiques et littéraires – que s’effectue l’éducation aux valeurs ?

Nous demandons également à nos établissements d’enseignement de veiller à une saine éducation des jeunes. Que leurs éducateurs les aident, par leur exemple et des conseils avisés, à découvrir le sens des relations humaines, la valeur d’un amour adulte et d’une harmonieuse maîtrise de soi. Qu’ils leur apprennent la dignité de l’amour conjugal et de ses obligations. Qu’ils leur en montrent la beauté et la grandeur dans le dessein de Dieu.

La loi dépénalisant l’avortement n’est pas un point final mis à la résolution d’un problème. Elle pose une nouvelle question qu’il fallait éclairer, elle crée un nouvelle situation où la charité doit surabonder. La Déclaration des évêques belges a fourni cet éclairage et indiqué les voies de l’amour. Puisse leur appel être entendu de tous !

Avenue Boileau 22
B-1040 BRUXELLES, Belgique

[1Coll. « Déclarations des Évêques de Belgique », N.S n° 18, Bruxelles, Licap, 1990. Présentée par Mgr Danneels dans Pastoralia, 1990, n° 6, 132-134 ; cf. ORLF, 1990 ; N° 21,1-2 ; Doc. cath. 87 (1990), 664-667 et Esprit et Vie, 100 (1990), 337-340.

[2Cf. le Code de Droit canonique (1983), can. 1398. Les médecins et le personnel médical chrétiens doivent, dans les institutions pratiquant l’avortement, refuser toute participation directe à cette opération. Il peut se faire qu’ils soient amenés, par le simple exercice de leur profession dans ces établissements, à poser des gestes qui préparent, lointainement et contre leur volonté, des avortements. S’ils se gardent de toute complicité intérieure et s’ils veillent à éviter tout scandale en ne cachant pas leur position morale, leur coopération est purement matérielle et elle peut être admise pour des motifs proportionnés. Une présence chrétienne dans des hôpitaux non catholiques ou franchement pluralistes peut avoir tout son sens. On peut consulter à ce propos B. Häring, La loi du Christ, Desclée, Tournai, tome III, 85-92 (Complicité formelle, Complicité matérielle) et 375-377 (Complicité et service médical).

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