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Hadewijch d’Anvers et Hadewijch II

La mystique de l’être au XIIIe siècle

Odette Baumer-Despeigne

N°1990-3 Mai 1990

| P. 180-194 |

On l’ignore trop souvent : ces deux béguines flamandes ont ouvert la voie aux grands théologiens des siècles postérieurs et leurs écrits révèlent le génie féminin à l’œuvre dans le renouveau spirituel des XIIe et XIIIe siècles. Puissent ces pages donner le goût de connaître davantage une mystique dite négative et d’abord d’approcher Celui qui s’y découvre l’Amour essentiel : “Son silence le plus profond est son chant le plus haut”.

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Pour mieux comprendre les écrits de ces deux mystiques médiévales, il importe de les situer brièvement dans leur cadre historique. Toutes deux virent le jour à l’aube du XIIIe siècle, au milieu d’une société en mutation au point de vue sociologique comme au point de vue religieux. En effet, le XIIIe siècle est l’époque de l’expansion des centres urbains, du commerce, de l’émergence de la bourgeoisie, et de la diffusion de la littérature courtoise, laquelle, par ricochet, accroît l’importance de l’élément féminin dans la société.

Au point de vue moral et religieux, le dérèglement des moeurs sévit dans toutes les classes sociales ; dans le clergé séculier, simonie et concubinage sont partout répandus. Les monastères, eux aussi sont touchés ; nombreux sont ceux où la règle primitive n’est plus observée. Enfin, tant dans le bas-clergé que dans le peuple des fidèles, l’ignorance religieuse est extrême.

En réaction contre cet état de choses, le mouvement de réforme, amorcé durant la seconde moitié du siècle précédent, prend une ampleur toute nouvelle, un souffle novateur s’empare des esprits, une élite réagit. Nombreux sont les laïcs fervents qui déclarent ne vouloir reconnaître que le seul Évangile comme règle de conduite et se vouent à une recherche de Dieu plus libre et plus personnelle, moins en dépendance de la “médiocrité paroissiale”.

Le mouvement béguinal

Ce vent de renouveau se traduit notamment par l’émergence du mouvement béguinal, ces associations de femmes - et d’hommes - qui “inventent” un nouveau style de vie religieuse en dehors du cadre des institutions canoniques établies, et se réunissent par petits groupes pour mener une vie de prière intense dans la chasteté et la pauvreté, sans obligation de suivre une règle canonique ni de prononcer des vœux. Le premier groupe dont l’existence est historiquement prouvée voit le jour à Nivelles autour de Marie d’Oignies.

Par l’intermédiaire de Jacques de Vitry, maître en théologie et futur cardinal, Rome reconnut à ces mulieres religiosae le droit de vivre en commun et de s’exhorter mutuellement à la perfection. En d’autres mots elles obtenaient le droit de se régir elles-mêmes.

Le mouvement béguinal est une institution démocratique ; ses membres se recrutent dans toutes les classes de la société. Célibataires, mariées (si le mari est consentant) ou veuves, et ce, sur pied d’égalité - une innovation pour l’époque - les béguines ignorent les différences entre membres de “chœur” et “converses”. Chaque béguinage est autonome et rédige son propre règlement en fonction de la situation locale ; il est présidé par une “Grande Dame” élue par les béguines.

À l’instar des confréries laïques des siècles antérieurs, les béguines accordent une importance particulière aux œuvres de miséricorde et au secours mutuel. Certains ont vu en elles, non seulement les premières “assistantes sociales” s’occupant des marginaux de l’époque, lépreux, prostituées, femmes seules en détresse, “accompagnatrices” de mourants, mais encore les premiers groupes de travailleuses professionnelles salariées. En effet chacune était obligée d’exercer un métier rémunérateur selon ses capacités, enseignement ou travail artisanal, pour financer la vie commune [1].

Les béguinages se sont répandus comme une traînée de poudre dans une grande partie de l’Europe ; on en comptait des dizaines de milliers à la fin du siècle. Initialement, ils vécurent dans l’orbite cistercienne, puis dans celle des Ordres mendiants nouvellement fondés.

Hadewijch d’Anvers

Aucun document historique ne relate sa vie ; seuls ses écrits, trente et une Lettres, quarante-cinq Poèmes strophiques, seize Poèmes à rimes plates, quatorze Visions nous renseignent sur son cheminement spirituel et la doctrine qu’elle enseignait. Hadewijch est le premier auteur à rédiger des œuvres [2] spirituelles en langue vulgaire - le moyen néerlandais - entre 1220 et 1240.

À la suite des écrits précités, les manuscrits du XIVe siècle reproduisent sans distinction d’auteur, treize autres Poèmes à rimes plates, que le P. Porion a traduits en dénommant l’auteur “Hadewijch II”, tant ils sont proches de ceux de la première série [3]. Ils sont selon toute vraisemblance d’une autre béguine, au style plus abrupt.

Les œuvres des ‘deux’ Hadewijch furent maintes fois recopiées, puis tombèrent dans l’oubli au XVIe siècle. Elles ne furent redécouvertes qu’au XIXe siècle et publiées entre 1912 et 1952.

Tout au long de ses écrits, Hadewijch fait preuve non seulement d’une culture profane très étendue, mais encore de vastes connaissances théologiques. Écrivant bien avant l’apparition de la Somme Théologique de Thomas d’Aquin, c’est en toute liberté qu’elle forge son vocabulaire et fait usage de formules hardies pour décrire ses expériences spirituelles et enseigner ses jeunes consœurs. Sa théologie mystique appartient au courant exemplariste pour qui l’image de Dieu selon laquelle l’âme humaine est créée existe en Dieu de toute éternité, et que le but de la vie intérieure est le retour de l’âme à son être originel, selon la formule d’Hadewijch : “Il nous faut devenir ce que nous sommes “(Br.VI [4]).

Sa réflexion théologique est basée sur les auteurs qu’elle avait lus : saint Augustin, saint Bernard, Guillaume de Saint-Thierry, auxquels elle ajoute une note originale. Son style est apparenté à celui des poètes courtois.. Le mot “amour”, minne en néerlandais, est du genre féminin ; il revient constamment sous sa plume et y revêt différentes significations. Minne-amour désigne tour à tour le sentiment spirituel dans l’homme, la personne du Seigneur Jésus, l’Esprit Saint, ou encore l’essence divine, voire l’Un. La personne du Père est souvent conçue comme l’origine ultime de la Trinité.

Hadewijch appartient à la mystique de l’amour, la mystique nuptiale, c’est indéniable, mais à une mystique nuptiale ancrée dans le sol ferme de la mystique de l’Être. Ses fulgurantes intuitions jaillissent de “l’abîme sans fond de son âme, (laquelle) est un être qu’atteint le regard de Dieu et pour qui Dieu en retour est visible” (Br.XVLII). Sa véritable originalité réside dans le fait qu’en son cheminement spirituel, voie de l’amour et voie de la connaissance métaphysique sont vécues en symbiose, et finissent par confluer, dans l’expérience, au cœur des trois personnes de la Trinité, en l’unité essentielle :

Quand l’âme est anéantie..., quand elle est engloutie et réduite à rien.., elle devient avec Dieu totalement cela même qu’il est (Br.XIX).

“Le trait le plus digne d’attention dans les écrits d’Hadewijch, écrit le P. Porion, est précisément cette orientation intérieure, cet élan qui pousse l’âme à se perdre dans la simplicité de l’être divin”.

Selon les paroles d’Hadewijch :

Ils doivent marcher hors de tous les sentiers accessibles à la pensée, ceux qui veulent pénétrer aux profondeurs divines (Br. XXII).

Certes, un tel avertissement ne facilite pas la tâche du lecteur. Essayons néanmoins de suivre l’itinéraire emprunté par notre béguine pour atteindre à cet éveil existentiel au mystère divin dans la profondeur de son âme, tout en gardant présente à la mémoire la déclaration qu’elle fait dans la lettre XXVIII :

Celui qui a compris la merveille que Dieu est en sa divinité, paraît souvent, aux yeux des hommes qui n’ont pas cette connaissance, sans Dieu par excès de Dieu, ignorant par excès de savoir.

Itinéraire spirituel d’Hadewijch

Première étape : “Servir le Seigneur en toute beauté”

Sans ambiguïté elle affirme que :

Celui qui aspire à être un avec la Divinité doit s’orner de toutes les vertus dont s’est orné lui-même le Fils de Dieu lorsqu’il vécut comme homme (Br.XXX).

Remarquons au passage que, dès le début du chemin, le but proposé est d’atteindre l’unité avec la Divinité.

“Pour me résumer d’une seule parole”, écrit-elle dans une autre missive :

ce que je veux de vous est une vraie charité envers Dieu.... que le feu de l’amour occupe tellement votre être et votre agir que rien ne vous soit plus rien, sinon Dieu seul (Br.XII).

Pour parler de ce ‘feu de l’amour’, Hadewijch emploie le mot Orewoet : la “fureur d’amour”, afin de signifier toute la violence avec laquelle “l’âme touchée à sa racine par Dieu” doit s’élancer sur le chemin du “noble service du Seigneur”.

Pour préciser sa pensée au sujet de la pratique des vertus, elle se sert de dires paradoxaux qu’elle transpose ensuite en termes de théologie exemplariste.

Soyez prompte et zélée en toute vertu
et n’ayez garde de vous appliquer à aucune.

... Les modes (d’agir) que j’ai mentionnés désignent (les aspects) de l’Être divin. Être prompt et zélé, c’est le caractère de l’Esprit Saint, par quoi il est Personne subsistante ; mais ne s’appliquer à nulle chose particulière, c’est la nature du Père.

De même dans un autre distique :

Soyez bonne et compatissante à toute misère mais ne prenez soin de personne.

... le premier vers se rapporte au Fils et à son œuvre, et le second c’est de nouveau le Père (Br.XVII).

Selon une telle conception, ajoute le P. Porion, “la sphère de l’activité est mise en relation avec la trinité des Personnes en tant que distinctes ; tandis que le repos dans la simplicité de l’amour, qui dépasse tout concept, est rapporté à l’essence, à la quiescence de Dieu dans sa propre unité” [5].

Deuxième étape : “Cheminer sur le sentier neuf” (Str. Ged. 6-7)

Ceux qui prennent le sentier de l’amour et hantent son école, d’amour ils recevront le fruit de leur désir...
Amour les conduira jusqu’en son plus haut mystère.

Ainsi s’exprime notre béguine mais, car il y a un mais, avant d’accéder à ce haut mystère, l’âme devra cheminer seule au gré de l’amour, et faire face à maintes aventures, connaître maintes heures désolées, et surtout “apprendre à se perdre, à se laisser dévorer par l’intérieur”. Le poème XIV le dit clairement :

L’âme frémit tout entière de se voir ainsi perdue dans l’amour c’est à partir d’une nouvelle mort
qu’amour chaque jour la revivifie.

Ainsi se déroule le processus de purification qu’impose l’amour - la minne - qui, dans ce poème, désigne clairement le Seigneur Jésus.

Comme elle le dit à l’une de ses consœurs qu’elle appelle “ma douce et chère enfant” :

Ah ! vous avez bien à faire si vous voulez vivre l’humanité et la divinité, atteignant ainsi la plénitude selon que Dieu vous aime et vous réclame (Br.XVIII).

C’est-à-dire à mener une vie en totale conformité avec celle du Seigneur Jésus, le suprême et unique paradigme, tant de la relation homme-Dieu, que de la relation Dieu-homme.

Dans un texte répertorié comme Lettre, mais qui est en réalité une parabole spirituelle portant le titre :”les douze heures mystérieuses”, et qui décrit une succession d’états intérieurs, on lit qu’à la cinquième heure :

L’âme sort de soi, elle se quitte et quitte l’amour,
pour entrer dans l’essence de l’amour. À ce stade elle ne connaît plus rien de l’amour, sinon l’acte d’aimer (Br.XV).

Il semble bien qu’une âme parvenue à ce haut état intérieur ait atteint le but final du cheminement spirituel qu’Hadewijch propose à ses disciples, à savoir :

En toute hardiesse et fierté ne négligez rien que vous n’ayez vaillamment emporté la meilleure part, je veux dire votre bien propre, qui est le tout de Dieu (Br.VI).

Le “bien propre” qu’il faut recouvrer est notre être originel en Dieu, dont nous portons l’image au tréfonds de nous-mêmes. Nous assistons ici au passage, aussi mystérieux que voilé, de la mystique de l’amour à la mystique de l’essence. Les deux pôles de la vie spirituelle, l’affectif et le métaphysique, sont dorénavant vécus en profonde symbiose, “les oppositions dialectiques devenant des polarités créatives”, selon l’expression de G. Vallin.

Arrivée à ce stade, Hadewijch ne peut que constater la métamorphose intérieure qu’elle a dû subir : “l’expansion terrible du fond de son âme”, et elle se pose la question :

Que m’est-il advenu ?
Je ne suis plus à moi,
il ne me reste plus rien de moi-même (Str. Ged. XVI).
Il a de mon esprit englouti la substance (Str. Ged.XVI).

Que pourrait-on ajouter à pareille déclaration ? La voie de l’amour l’a fait pénétrer dans une autre dimension de conscience, l’a entraînée dans une expérience de vacuité, en laquelle son ego périphérique a été comme dissout. Sa “substance ayant été engloutie”, il ne lui reste que l’essentiel, à savoir, l’être dans lequel Dieu l’a créée.

Ces déclarations hardies, voire téméraires, ne peuvent être considérées comme de simples exagérations verbales. Elles ont trop la saveur du vécu, de l’authentique ; elles ne sont le fruit ni de croyances, ni de savoir intellectuel, ni de débordement affectif, mais bien d’évidences intuitivement expérimentées.

N’est-il pas remarquable que toutes les lettres ou poésies qu’Hadewijch adresse à ses correspondantes traitent de questions aussi élevées ? Cela ne prouve-t-il pas que ces personnes étaient capables de la comprendre et de tirer profit de ses conseils ? Une telle constatation nous permet de pressentir le haut niveau de spiritualité des béguines de son entourage.

Il importe aussi de souligner le ton spéculatif qu’emploie Hadewijch I. Son épigone Hadewijch II ne trouvera que peu d’expressions plus métaphysiques pour parler de sa propre expérience mystique. Cette similarité de langage et les thèmes communs démontrent leur proche parenté spirituelle et surtout la continuité essentielle qui les lie l’une à l’autre. “Toute la doctrine de la seconde est inscrite en lignes parfois ténues, mais précises, dans les pages de la plus ancienne”, disait Porion.

Une dernière remarque doit être faite. Elle concerne un trait particulier à l’enseignement de la “nouvelle école d’amour”, une sorte de technique spirituelle pour amorcer la métamorphose que doit subir l’âme avant d’accéder à la haute expérience de l’amour par-delà toute dualité. Cette technique consiste à aborder simultanément les deux faces opposées de la divinité :

Aimez la divinité non seulement avec dévotion, mais avec des désirs indicibles (Orewoet), toujours debout devant la face à la fois terrible et merveilleuse dans laquelle l’amour se révèle et où il engloutit toutes les œuvres (Br. VI) (nous soulignons).

Remarquons la subtile distinction que fait notre béguine entre “la dévotion” qui est une approche personnelle et active de Dieu et “l’Orewoet" - la fureur d’amour - qui réduit l’âme à l’inaction, à simplement se tenir debout, dans une sorte de non-agir où tout dialogue s’abîme en silence.

Troisième étape : son silence le plus profond est son chant le plus haut

L’âme, dit Hadewijch dans les Lettres XXII et XXX (lesquelles sont plutôt des relations écrites de sermons), qui veut répondre “à l’appel terrible et admirable” que Dieu lui lance, l’invitant à “être unie à l’unité de la Déité”, ne doit pas se laisser épouvanter par l’angoisse primordiale qu’engendre cet appel au niveau de l’ego qui se sent menacé dans son existence, mais la surmonter et se ranger “parmi les âmes fières en qui cette injonction provoque au contraire un éveil intérieur”.

Il est clair qu’Hadewijch ne trouve pas de mots pour parler de ce mystérieux appel qu’elle a elle-même expérimenté et dès lors fait usage d’un paradoxe : “unie à l’unité”. A l’unité simple et dernière de la Déité, peut-on ajouter quelque chose ?

En fait, dès les premiers mots de son sermon, elle avait averti son auditoire qu’une fois éveillés, ils (ou elles) auraient à faire face à une exigence inexorable :

Celui qui veut savoir ce que Dieu est dans son Essence, doit être tout à Dieu, si totalement qu’il soit privé de soi (Br.XXII).

Tel est le message qu’Hadewijch ne se lasse jamais de faire entendre à tous ceux et celles avec qui elle entretient des liens spirituels :

(C’est) quand l’âme n’a plus rien que Dieu, quand elle n’a plus de vouloir que Sa volonté simple, qu’elle est anéantie... qu’elle devient avec lui totalement cela même qu’il est (Br.XX).

Saint Paul n’avait-il pas déjà dit : “Celui qui s’unit au Seigneur n’est avec lui qu’un seul esprit” (1 Co 6,1) ?

Tenant à préciser sa pensée sur l’état atteint par une âme ainsi ‘divinisée’, elle se sert d’une métaphore tirée de l’astronomie, de même que la lumière que la lune emprunte au soleil se fond dans la lumière même de celui-ci lorsqu’il se lève à l’horizon, ainsi l’âme est anéantie pour se retrouver en plénitude, en son être en Dieu. Hadewijch le dit clairement dans le Mengeldicht XIII :

Son abîme insondable est sa forme la plus belle,
se perdre en lui c’est atteindre le but....
son silence le plus profond est son chant le plus haut.

Sur le thème du silence la Lettre XXVIII est l’écho direct de la propre expérience d’Hadewijch :

Depuis que la sainteté de Dieu m’a réduite au silence, j’entends résonner la merveille qu’est Dieu même dans l’éternité... L’âme qui chemine avec Dieu dans sa présence... Qui marche plus avant... Qui va plus outre encore avec Dieu dans sa Totalité... voit Dieu comme un être simple, et sous chaque aspect cependant elle le voit dans la multiplicité de la divine abondance.

Incapable désormais de poursuivre le discours, elle s’écrie :

Ah ! cette réalité intérieure ne peut être mise en paroles... il faudrait parler avec son âme... Ceux qui pénètrent en lui (Dieu) de profondeur en profondeur marchent hors de tous les sentiers accessibles à la pensée (Br.XXII).

Seules les âmes qui ont atteint “leur pleine maturité” précise-t-elle, voient ainsi, soudain en un “clin d’oeil insaisissable jaillir l’éclair de la lumière de l’Amour” (Br.XXX).

Apport spécifique d’Hadewijch II : “Vers le Rien pur et nu”

Examinons à présent la contribution que les treize poèmes à rimes plates (Mengeldichten XVII à XIX) attribués à la seconde Hadewijch peuvent apporter à l’étude de la mystique béguinale. Comme il a déjà été dit, leur style est plus abrupt, plus philosophique, voire plus paradoxal, que celui de la première Hadewijch ; leur date est controversée ; le P. Porion les situe aux environs de 1250.

Les deux premiers, XVII et XVIII, contiennent toute sa pensée. Plus précisément ils sont un condensé de tout son itinéraire spirituel. Dès les premiers pas, elle prévient ceux qui voudraient la suivre, qu’il leur faudra

cheminer sur un sentier ténébreux, non tracé
non indiqué, tout intérieur,

un chemin sur lequel

ce que l’homme appréhende dans la connaissance nue de haute contemplation n’est rien comparé à ce qui fait défaut.

Et de préciser aussitôt :

c’est dans cette déficience même que doit plonger leur désir, tout le reste étant par essence misérable.

Le mot “désir” est bien pâle pour rendre ce que les ‘deux Hadewijch’ veulent signifier par ce mot. Il faudrait peut-être y ajouter un qualificatif pour suggérer la fougue, l’ardeur, la véhémence, l’intensité de cette aspiration qui les meut. Quant au mot “déficience”, retenons qu’il est central dans la pensée et l’expérience d’Hadewijch II. Elle se sent violemment attirée par cet au-delà de l’entendement : poursuivant inexorablement sa quête, elle s’enfonce dans cette carence qui l’amène à prendre conscience d’une nouvelle dimension de sa profondeur, en laquelle elle perçoit l’absence de Dieu comme étant sa présence même :

Ceux dont le désir pénètre toujours plus avant
dans la haute connaissance
sans parole de l’amour pur,
trouvent la déficience toujours plus grande,
à mesure que leur connaissance se renouvelle
sans mode dans la claire ténèbre,
dans la présence d’absence (Mgd.XVII).

Conséquente avec elle-même, elle ne recule pas devant le gouffre d’inconnaissance auquel elle se trouve confrontée ; bien au contraire, elle est prête à risquer le tout pour le tout, à preuve ce distique du poème XVIII :

Cette âme, il faut qu’elle soit arrachée
par l’amour à son être propre
et lancée dans l’abîme d’en-haut.

La force motrice qui la propulse dans cet abîme est l’amour, un amour qui, dès ses premiers pas, avait monopolisé toutes ses forces vives. Cet “abîme d’en-haut”, Hadewijch II l’expérimente comme une immensité dans laquelle elle est menée sans fin et sans retour.

Les passages essentiels du Poème XVII, que nous reproduisons ci-dessous, n’appellent aucun commentaire. Ces textes parlent d’eux-mêmes, toute glose ne ferait qu’en déflorer la beauté :

... Dans la présence d’absence
l’âme est isolée dans l’éternité sans rivages, dilatée, sauvée par l’unité qui l’absorbe...
et là, chose simple lui est révélée,
qui ne peut l’être : le rien pur et nu.

C’est en cette nudité que se tiennent les forts,
à la fois riches de leur intuition
et défaillants dans l’insaisissable...

A cette déficience ils trouvent un prix suprême
elle est leur joie la plus haute
Et sachez que l’on n’en peut rien dire,
sinon qu’il faut écarter le tumulte des raisons,
des formes et des images...

Ceux qui ne se dispersent pas en d’autres oeuvres, reviennent à l’unité dans leur principe...

Dans l’intimité de l’un, ces âmes sont pures et nues intérieurement,
sans images, sans figures,
comme libérées du temps, incréées, dégagées de leurs limites dans la silencieuse latitude.

Les autres Mengeldichten reprennent et explicitent les différentes phases du cheminement que l’on vient de parcourir. Deux points précis semblent représenter l’apport propre d’Hadewijch II, à savoir : l’importance donnée à la notion de déficience cognitive, de nescience, et la signification attribuée au terme de “Néant, le Rien pur et nu” (een bloet niet), auquel elle a recours pour parler de l’ineffable secret de la Déité.

C’est au Poème XXV qu’elle essaye de faire pressentir ce qu’est cette indicible expérience de connaissance dans l’inconnaissance, au fond de laquelle elle a pu “jeter l’ancre dans la belle Déité.”

S’il est chose que je désire, je l’ignore,
prisonnière à jamais
de la nescience abyssale.
L’esprit de l’homme ne peut comprendre
ni sa bouche traduire
ce qu’il trouve dans la profondeur

Frappée de stupéfaction, Hadewijch II prononce alors ces paroles :

étrange histoire en vérité,
comme je poursuivais l’amour,
je suis demeurée en lui,
absorbée dans un simple regard.

Ayant ainsi franchi le dernier seuil elle ne peut que balbutier : Dans la Déité

nulle apparence de personne,
les Trois dans l’Un
sont nudité pure (Mgd. XX).

En vérité, l’Unité, l’Un en lequel elle se sent sombrer, n’est pas un néant au sens négatif du terme, mais bien au contraire la plénitude de la Déité, de l’Essence divine. “Unité et Trinité ne sont qu’une même Toute-Puissance” (Mgd. XXII). Il est intéressant de remarquer que Ruusbroec reprendra à son compte l’intuition hadewigienne dans les Sept degrés d’amour spirituel au chapitre XIV :

Là où les divines Personnes trépassent dans l’unité de leur commune Essence, dans cet abîme sans fond de la simple béatitude, là, il n’y a plus ni Père, ni Fils, ni Saint Esprit.

Dans les ultimes strophes de son dernier poème, Hadewijch II présente un poignant témoignage de l’extensive transmutation, de la restructuration intérieure qu’elle a dû subir en sa profondeur afin d’adapter sa conscience à ce haut état d’Éveil essentiel :

L’unité de la vérité nue,
abolissant toutes les raisons
me tient en cette vacuité
et m’adapte à la nature simple
de l’éternité de l’éternelle Essence.

Ceux qui n’ont jamais compris l’Écriture
ne sauraient en raisonnant expliquer
ce que j’ai trouvé en moi-même,
sans intermédiaire, sans voile,
au-dessus des paroles (Mgd.XXIX).

Il importe de prendre très au sérieux cette dernière strophe et de souligner sa référence explicite à l’Écriture comme preuve de la véracité de ses dires. Hadewijch II se voulait et se sentait en plein accord avec l’orthodoxie catholique.

Tentative d’interprétation

Une interprétation des dires fulgurants de nos béguines peut-elle se justifier ? Ne parlent-ils pas clairement d’eux-mêmes ? Leurs énoncés paradoxaux, disait le P. Porion (chartreux à La Val Sainte) sont “des énigmes transparentes”.

Il semble néanmoins opportun de poser quelques jalons dans un domaine jusqu’ici fort peu exploré : l’apport substantiel des femmes à la mystique de l’Être au XIIIe siècle, mystique qui fera la gloire des grands théologiens rhéno-flamands des siècles postérieurs, Ruusbroec l’Admirable et Maître Eckhart.

Aux dires d’une médiéviste notoire, spécialiste d’Eckhart :

Souvent, c’est aux béguines qu’il faut avoir recours pour trouver l’origine d’expressions qu’on avait crues sans précédent chez Eckhart ou chez Ruusbroec, avant que les écrits de ces maîtresses de spiritualité ne fussent redécouverts ou tirés de l’oubli.

On ne sait ce qu’il faut le plus admirer dans l’héritage qu’elles nous ont laissé, leur belle intelligence déployée à partir de vastes connaissances, tant profanes que théologiques, leur hardiesse spéculative novatrice ou le charme féminin qui donne une note si originale à leurs œuvres ? Les Hadewijch ont su harmonieusement allier expérience spirituelle et discours métaphysique et elles ont su vivre en parfaite symbiose, jour après jour, la haute vie contemplative et l’intense vie active. Un autre trait propre à ces deux béguines flamandes est leur esprit de discernement et de juste mesure en matière d’ascétisme. On ne trouve nulle trace dans leurs écrits de pénitences corporelles extraordinaires ; leur ascétisme est tout intériorisé. L’ennemi n’est pas le corps, mais l’ego. “Ne concevez, par orgueil, nulle honte d’avoir faim ou soif, ou sommeil ou froid, ou telle maladie déplaisante”, mais “renoncez à vous-même”... “Œuvrez dans la sincère humilité”.

Si, chronologiquement, les Hadewijch appartiennent au XIIIe siècle, en réalité elles font partie d’une certaine “famille spirituelle” qui, elle, est transhistorique. Leurs écrits en sont le reflet. Ils sont le fruit de leur propre expérience intérieure, sans adjonction de considérations théoriques.

Il apparaît clairement que ces deux béguines flamandes ont atteint un niveau de conscience peu commun ; elles ont en quelque sorte résolu la quadrature du cercle spirituel : elles ont expérimenté existentiellement en leur profondeur individuelle chacune des Personnes divines et la Déité, l’ultime réalité indifférenciée, en une expérience à la fois relationnelle - union au bien-aimé Seigneur - et transpersonnelle - identification à l’ imago Dei - dans une pure vacuité.

En d’autres mots, elles ont expérimenté la “capacité divine”, constitutive de l’être humain, la nature profonde de l’âme humaine qu’Hadewijch I définissait ainsi :

L’âme est un être qu’atteint le regard de Dieu, et pour qui Dieu en retour est visible... l’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer depuis ses ultimes profondeurs ; et Dieu pour l’âme en retour est la voie de la liberté vers ce fond de l’Être divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme (Br.XVI-II).

Sept cents ans se sont écoulés. Les Hadewijch n’ont rien perdu de leur actualité. Leur héritage si longtemps méconnu nous interpelle en profondeur. Il nous fascine par sa richesse, à la fois spéculative et expérientielle, et par la beauté du langage dit “vulgaire”, en lequel il nous est présenté.

Bannhaldenstrasse 25
(Zur Sonnenau)
CH-8500 FRAUENFELD, Suisse

[1Cf. Vauchez, La spiritualité du Moyen-Âge occidental, Paris, P.U.F. 1975.

[2Traduction française par Dom J.-B. Porion : de l’intégralité des Lettres spirituelles, Genève, Martingay, 1972, des Visions, Paris O.E.I.L. 1987. Le volume Hadewijch d’Anvers, Ecrits mystiques des Béguines, Paris, Seuil, 1954 et réédité en 1985, contient un choix de Poèmes et l’intégralité des Poèmes attribués à “Hadewijch II”.

[3Ruusbroec l’admirable, au XIVe siècle, fait de nombreux emprunts aux deux Hadewijch, sans les distinguer.

[4Abréviations employées : Lettre : Br ; Poème strophique : Str.Ged ; Poèmes à rimes plates : Mgd ; Vision : V

[5Lettres spirituelles, op. cit., Introduction, 24

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