Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Ma vie à l’hospice

Germana Sommaruga

N°1990-2 Mars 1990

| P. 108-115 |

Dans cette “confession publique”, Mademoiselle Sommaruga, que nos lecteurs connaissent de longue date, réfléchit à sa vie de “simple femme consacrée” parmi les habitants d’une maison de repos. La pauvreté, la chasteté, l’obéissance deviennent ici vraiment celles du Christ humble, disponible, abandonné : “un automne si proche de l’hiver” dont l’espérance demeure l’orient.
Traduction, revue par l’auteur, de l’article paru dans Testimoni du 15 mars 1989, publiée avec l’aimable accord de la revue.

Vivre sa vocation séculière dans le monde n’est pas toujours facile, spécialement quand ce “monde” est devenu une maison de retraite. [1]

Exposer une expérience qui m’est propre me semble plus difficile que de parler de tel ou tel aspect de la sécularité consacrée. J’ai l’impression de faire une confession publique. D’autre part, j’ai précisément été invitée à mettre au service de beaucoup de gens une expérience personnelle, une expérience que je vis en profondeur, une expérience riche de lumières, mais aussi d’ombres, source de réflexions et de questions auxquelles, parfois, je ne puis donner de réponse.

Dans le quotidien, par amour

Je me suis bien vite avisée qu’il n’est pas facile d’être en vérité une “simple femme” consacrée dans certains milieux. Tu serais une “simple femme” comme tout le monde si tu passais tes journées les bras croisés, occupée simplement à la critique démolissante des autres, qui cependant restent eux aussi les bras croisés. Tu le serais si tu te plaignais à autrui de celui-là ou de celle-là : de l’aumônier qui..., de la sœur qui..., du nouvel arrivant à l’hospice qui..., du repas qui... Tu le serais si tu te disputais avec telle dame, avec telle autre personne, si tu criais dans les corridors, si tu étalais tes infirmités. Sinon, tu n’as pas vraiment l’air d’une “simple femme” qui, cependant, soit vraiment sel, lumière, levain dans la pâte.

Si tu essaies d’être patiente, de sourire à tous, de t’intéresser à celui-là ou à celle-là qui vient d’arriver et qui te cause de la fatigue - et quelle fatigue ! - si tu essaies de t’adapter au milieu, il arrive facilement qu’on te taxe de “bonne sœur” ; aussi c’est seulement dans la prière que tu réussis à découvrir comment être le plus possible une “simple femme”, afin qu’ils t’acceptent, qu’ils t’accueillent au point même d’arriver à t’aimer et à t’écouter quand tu dis une bonne parole ou, plus souvent encore, quand tu te tais.

Peut-être n’est-ce pas très différent du fait d’être aussi une “simple femme” au milieu de tant d’autres réalités terrestres, la réalité des hommes et des femmes de peu d’importance que nous sommes. Nous sommes toujours restées dans notre vie quotidienne par amour. Ici, ce qui se rencontre, ce n’est pas un autre amour, mais une autre attention. Auparavant, notre entourage était le monde des hommes et des femmes de tous âges et de toutes professions. Ici, il n’y a que des hommes et des femmes d’une seule tranche d’âge : soixante-dix ans et plus ; des personnes anonymes, seules, découragées, des personnes à l’âge du déclin., du déclin physique et psychique, de l’abandon, des personnes qui s’accrochent à la vie et d’autres, lasses de vivre.

Nous avons toujours dû accueillir chacun dans sa réalité. Ici, c’est un accueil différent : qui sache écouter, écouter et encore écouter. Alors, à de certains moments, tu te sens acceptée. On te rejoint en chambre. On en vient à te raconter les mille petits malheurs, sources d’amertume, d’infortune : “Je voudrais n’être jamais né !” “Un jour ou l’autre, je monterai sur la terrasse et je me jetterai en bas   !”

Il y a sur les épaules de chacun une longue vie, le regret du passé, l’incertitude du lendemain ou encore la certitude d’une fin prochaine, parce qu’on se voit mourir, parce que l’on contemple tant de misères de tous genres et qu’on sait qu’il en ira bientôt de même pour soi aussi.

Comme on le dit, autre chose est de parler de la mort, autre chose de mourir. Oui, c’est autre chose d’approcher, au nom de la charité fraternelle miséricordieuse, tous ceux qui souffrent et autre chose de partager de l’intérieur leur déchéance, parce que si tu ne t’impliques pas, tu ne peux pas comprendre, tu ne peux pas être présence et témoignage de l’espérance de Jésus. Mais si tu t’engages réellement, au nom aussi de ta vocation de laïque consacrée, tu ne pourras pas éviter les problèmes : tes problèmes de toujours, mais vus sous un angle différent.

La vraie pauvreté

La pauvreté ? Elle aussi t’apparaît différente de celle d’hier. Plus profonde. Plus intime. Plus grave. Il ne s’agit pas de pauvreté matérielle ; il s’agit de toi, proprement de toi, de ta personne. Vois-tu cet homme en voiturette qu’un infirmier pousse à contrecœur là où lui-même va à contrecœur ; et cette octogénaire perpétuellement mouillée à qui sa voisine crie en face : “Tu pues !” ; et cette autre qui, hors d’elle, gesticule, se débat, s’arrache la bavette en essayant de l’avaler ? Eh bien, tels sont les moments où tu te découvres, toi, dans ces frères et ces sœurs devenus un “corps-objet”, placé ici, déplacé là ; et tu te dis : “Non, pas ainsi, jamais je ne réussirai à accepter cela ! “Et tu te poses alors la question : en quoi peut consister la pauvreté-liberté-abandon vers laquelle tu as essayé de tendre durant ta vie consacrée dans le monde ? En quoi consiste-t-elle si tu sens que voir ce “corps-objet” qui est le tien tomber au pouvoir des autres est quelque chose qu’au fond tu refuses ? Et cependant c’est la réalité pour tous ces frères et sœurs !

Qu’est-ce que cela a signifié, durant ta vie, d’être comme les autres, de partager leur vie réelle si, à présent, cette réalité te fait horreur et si tu es tentée de la fuir ? Qu’est-ce que c’est alors que la pauvreté, celle du cœur, celle qui est liberté, même envers ce corps qu’à certains moments tu sens tellement “tien” ? Toi, la pauvreté, tu l’appelais solidarité, partage ; mais ton attitude était peut-être un “don” de riche, ce n’était pas cette participation qui, aujourd’hui, te fait peur parce que tu la vois de près, tu la vis chez les autres et tu la sens rejaillir sur toi-même ! Qu’est-ce que la pauvreté dans toutes ses acceptions, surtout si tu es vraiment libre ?

Ici t’apparaît en toute clarté la différence entre “donner”, “faire” et “être”, “apprendre” de tous, te découvrir immensément pauvre, aux premiers pas, et “t’accepter” toi-même comme tu acceptes les autres, qui sont tellement meilleurs que toi, même dans la rudesse de leurs mille attitudes. Comme hier, au travail, dans le milieu quotidien. Oui, comme hier et plus qu’hier, à proprement parler, parce qu’ici il n’y a pas de possibilité d’évasion. Ou tu te retrouves en Dieu, dans la prière, souvent faite de cette douloureuse réalité de la vie qui va vers son déclin, ou tu es renversée, raplatie, écrasée. Ou bien tu découvres les petites miettes positives qui existent chez les autres ou tu es accablée par tout ce qui est ou t’apparaît négatif en eux et en toi-même.

La joie de donner

Alors que les miettes positives sont si nombreuses ! Si nombreuses, même s’il n’y a pas d’aumônier, s’il y a seulement un vieux prêtre qui ne sait pas qu’il est vieux. Mais les miettes, tu peux les découvrir en chacun : et cela te fait réfléchir sur ta vie de laïque consacrée dans le monde et pour le monde (et celui-ci est aussi le monde des frères à l’heure du déclin, ce que tu es en train de vivre à la première personne !) ; et cela te fait découvrir le projet de vie à réaliser précisément ici, sous mille nuances, les nuances de toujours qui, ici, sont comme neuves, comme une découverte à faire. Et tu en es si éloignée !

Voici encore, par exemple, une réflexion sur la pauvreté charité. Anna, une infirmière, est veuve et mère de trois enfants : elle m’apporte deux petits vases de primevères et me dit : “Ainsi tu pourras avoir la joie de les donner à deux vieillards qui souffrent de leur solitude”. Vraiment, il n’est plus question de se réjouir à la première personne pour le gentil cadeau de deux vases de fleurs ; tu découvres la délicatesse de cette femme toujours souriante, qui veut te donner la joie de donner de la joie ; elle qui n’est pas riche, elle économise pour acheter ces vases, qui certes ne sont pas luxueux, mais peuvent apporter un peu de printemps même dans un automne si proche de l’hiver.

Dans le groupe des handicapés, j’observe Ricardo, qui veille avec des yeux pleins de tendresse sur sa vieille compagne complètement incapable d’entendre, dans sa voiturette, et lui allonge une petite caresse ; je pense à la fidélité de cet homme presque nonagénaire, encore plein d’attentions pour un vieil amour toujours vivant et tendre. Il n’y a pas plus d’une heure, je lui ai demandé où en était une certaine poésie (il était aquarelliste, mais plutôt brouillé avec la langue italienne), une poésie que lui, athée déclaré, est en train d’écrire sur “les yeux d’azur de l’immaculée” et qu’il a déjà décrite comme “belle, très belle, digne d’être publiée”. Il ne m’a pas répondu, mais s’est tourné vers sa vieille compagne et l’a caressée en lui disant : “Ma poésie, c’est toi ! je t’ai toujours tellement aimée”. Et je me suis demandé : comment suis-je fidèle, moi, à l’amour “je-Tu” que j’ai voué depuis tant d’années ? A-t-il été et est-il resté un amour “je-tu-nous”, c’est-à-dire un amour qui, sans égoïsme, m’ouvre toujours et vraiment à chacun, en particulier à celui qui n’est pas aimé et ne l’a peut-être jamais été ?

Je pense à Marianna, qui, à peine suis-je arrivée ici, m’a fait des déclarations d’amitié et en est tout de suite venue à s’épancher en moi et à murmurer contre celui-ci, celui-là et tout un chacun - tandis que je demandais à Dieu de m’aider à l’écouter sereinement, sûre que je n’aurais pas trahi ses confidences - je n’ai pas pu lui dire grand-chose ; ce ne fut guère plus qu’un signe de tendresse montrant que je lui voulais du bien. Mais, quelques jours plus tard, je l’ai vue accoster gentiment une vieille et la prendre sous le bras ; en me rapprochant, j’ai perçu qu’elle lui disait une parole de lumière : elle l’invitait à pardonner comme elle-même avait été invitée par moi à le faire.

Et je l’ai aussi aperçue à la chapelle, à 7 heures du matin, tandis qu’elle accompagnait à l’Eucharistie une autre, beaucoup moins âgée qu’elle et en phase de grave déclin. Ou Giuseppina qui se lève à grand-peine pour ouvrir la porte à un petit vieux dans sa voiturette. Valeurs ! valeurs ! valeurs ! Et cependant chez combien d’entre eux manque la foi ! Ils souriraient ou me repousseraient s’ils savaient que, “simple femme”, je suis consacrée dans un Institut séculier.

Apprendre des autres

Mais, en réalité, est-ce que je donne ou reçois ? est-ce que j’enseigne ou j’apprends ? Que de miettes de bien remplissent et illuminent mes journées, même quand cette vieille vient se plaindre chez moi, me répéter aujourd’hui ce qu’elle m’a répété hier et avant-hier et depuis dix jours ! Cela vaut la peine d’être ici, au milieu de gens qui m’apprennent tant de choses et qui vivent tant de valeurs humaines, même s’ils ne les puisent pas encore dans le Christ. L’important est que, par la force de l’amour qui t’a portée ici, tu ne blesses jamais la charité, tu ne t’accordes jamais un mouvement - si facile - de mauvaise humeur (mais, finalement, y réussis-tu ?), que tu sois présence et témoignage de celui qui vit en toi : pas une glace dépolie, mais un verre transparent, au travers duquel la grâce passe et agisse par sa puissance et non parce que, toi, tu serais spéciale !

Comme Odino. Il appartient à un Institut séculier. Il est disponible envers tous, il est à l’écoute de chacun. Toujours. A tout instant. “Il appartient sûrement à quelque chose”, m’a dit à voix basse Dina, une vieille aveugle. “A l’Action catholique ? “, ai-je insinué, comme pour protéger le secret d’Odino. “Oh non, il appartient certainement à quelque chose de plus, de beaucoup plus”, a-t-elle continué toujours à voix basse, parce que “cela se sent” ; et c’est vrai : cela se sent. Dans ce milieu, certaines réalités ne peuvent se cacher !

Ici aussi, tu vis une forme d’obéissance différente de celle d’hier, quand, dans l’engrenage du travail, tu étais pour l’essentiel ton propre maître. Ici, en particulier, tu dois témoigner de ce que Paul VI t’a enseigné (1972) : “L’on peut être heureux même sans s’arrêter à un choix personnel commode, mais en restant toujours disponible à la volonté de Dieu telle qu’elle apparaît dans la vie quotidienne”.

Cela me fait précisément penser à la vie quotidienne : ici, elle est sans imprévus, si ce n’est l’admission à l’improviste à l’hôpital de celui qui, hier encore, était à table à côté de moi, la mort de cet autre dont j’ai vu le déclin irréversible. Une vie quotidienne que je dois remplir de sérénité pour moi et pour les autres, transparence, je le répète, pour une lumière qui veut se communiquer aux autres non par ce que je fais, ni par ce que je dis, peut-être même pas par ce que je suis, mais par ce que le Christ est en moi, en moi pauvre, chaste, obéissante, disponible, même si ma vie personnelle est lassante, en moi qui, pourtant, essaie de personnifier l’Évangile, de trouver dans le Christ l’espérance et de la répandre en étant tout juste une “simple femme” consacrée : sel, lumière, levain.

Parce que notre vocation de laïcs consacrés est quelque chose qui nous accompagne jusqu’à la mort, qui nous presse (comme est pressante la charité du Christ). Toujours. Encore plus là où l’on est sur le déclin (puis ce sera la vie).

Vers la vie

Ici, chaque valeur que tu as essayé de vivre dans ta profession et ton milieu prend une coloration différente. Tu dois sans cesse interpeller le Christ : comment vivre la douceur et l’humilité du cœur ? Je pense à Cristina qui, il y a quelques jours, s’est approchée de moi à la chapelle pour me montrer un feuillet avec la très modeste histoire de sa famille du peuple, en me disant : “Tu vois ? Je suis d’une famille qui a une histoire. Moi aussi, je suis quelqu’un”. Hier peut-être, la sécularité consacrée réclamait de moi d’exceller en quelque chose, en vue d’un service qui pouvait m’être demandé par le Christ lui-même. Aujourd’hui ? Aujourd’hui, le service peut être (peut-être doit-il être) proprement dans l’anonymat, confondue au milieu de cette très chère humanité malheureuse qui a la nostalgie d’avoir été “quelqu’un” et la faim d’émerger encore de la masse. Seigneur, qu’est-ce que l’humilité du cœur ?

Mais ce n’est pas une nouveauté pour celle qui a vécu à longueur d’année son service silencieux de laïque consacrée : le noviciat dans le monde des hommes, durant tant d’années, a peut-être été une préparation à cette insertion en réalité dans le monde des vieillards sur leur déclin. C’est à présent qu’il est nécessaire de vivre l’espérance, qu’il faut continuer à être un membre vivant, bien que peut-être un peu isolé, de son Institut. Jamais la charité fraternelle n’a été un don ‘plus-don” qu’à présent.

Via Paolo Rotta 10
I-00162 MILANO, Italie

[1L’auteur a expliqué les motifs de pareille décision dans “Vieillir dans un Institut séculier : où et dans quelles conditions ?”, Vie consacrée, 1983, 31-35.

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