Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Un lieu de discernement en pleine vie

Marie-Paule Préat, r.s.c.j.

N°1990-1 Janvier 1990

| P. 40-45 |

Comment offrir à des jeunes en recherche de vocation religieuse un lieu de discernement où soient honorées à la fois la dimension communautaire d’un Institut, la proximité avec les pauvres et la préparation aux défis de demain ? Une expérience modeste et située nous est ici simplement partagée, qui peut « édifier » la réflexion de beaucoup.

Une communauté apostolique

Nous étions trois religieuses du Sacré-Cœur, vivant depuis une douzaine d’années dans un quartier populaire du centre de Bruxelles. Peu à peu, une petite communauté de personnes habitant les environs s’était rassemblée. Nous cheminions à la lumière de l’Évangile, à l’écoute des situations rencontrées au jour le jour. Nous nous laissions façonner – communauté des « potiers » – par le Seigneur, par l’amitié partagée, par les joies, les souffrances, les luttes de nos voisins.

Notre maison devenait exiguë pour les activités, les rencontres, les célébrations. Des jeunes commençaient à manifester le désir de partager notre vie. Après avoir discerné en congrégation, nous avons déménagé deux rues plus loin : un rez-de-chaussée plus vaste pour la communauté de quartier et cinq chambres de plus ouvraient de nouvelles perspectives... Il y a de cela cinq ans.

Des jeunes en recherche

Depuis lors, à part quelques mois d’interruption, des jeunes filles habitent « à temps plein » avec nous. Elles ont été une, deux puis trois, quatre et cinq cette année. Elles ont vécu de cinq mois à deux ans, totalement participantes à la vie communautaire, à la prière, trouvant vite leur place dans nos liens avec le quartier. Une d’entre elles a achevé sa dernière année d’infirmière, les autres étaient au travail ou, exceptionnellement, en pause-carrière. Jusqu’à ce jour, onze jeunes ont vécu ou vivent ce que nous appelons la communauté de discernement. Qu’est-ce qui les pousse à ce choix si peu évident de « vivre avec des sœurs » ?

Choisir un temps de discernement

Prendre un recul psychologique et matériel pour aider à faire le point, grandir dans la relation au Christ personnellement rencontré, réfléchir à un engagement éventuel dans une forme ou l’autre de vie consacrée, clarifier une insatisfaction tenace quant à l’orientation de sa vie, mûrir ou confirmer un projet de vie qui est déjà réalité ou se profile (laïque dans l’Église, couple chrétien...) : chacune exprime ses motivations, avec les couleurs de son expérience.

Ce qui est fondamental, pour décider qu’il est opportun ou non de tenter cette aventure communautaire, c’est bien la détermination à écouter l’appel que Dieu adresse à chacune, à découvrir sa présence au cœur de toutes choses et à s’engager dans le monde, dans l’Église, à cause du Christ et de son amour.

Le choix d’une période délimitée dans le temps, qui peut éventuellement être prolongée un peu, paraît un élément structurant pour le cheminement et un facteur stimulant pour la prise de décision. La durée est fixée avec chacune, en cherchant la meilleure mesure pour elle et en restant ouvertes aux événements et signes du Seigneur.

Un climat de prière

Dans la ligne de la priorité donnée à la recherche personnelle, elles sont heureuses de trouver une communauté qui prie et offre un cadre, et surtout un support fraternel et mutuel, à ce temps fort de vie spirituelle.

La prière le matin et le soir rythme la vie. Elles ont à cœur d’y prendre part dans toute la mesure du possible et, à tour de rôle, de la préparer. Les temps d’oraison personnels des sœurs, et aussi de chacune, entretiennent un climat d’ouverture à la présence de Jésus et de disponibilité à l’Esprit.

L’accompagnement spirituel pris au sérieux

Toutes ont, dans l’accompagnement avec une personne de leur choix, en dehors ou dans la communauté, l’occasion de faire régulièrement le point et de progresser dans leur discernement. C’est là une exigence primordiale, qui d’ailleurs s’impose souvent d’elle-même sans qu’il soit nécessaire d’y insister.

Des temps plus prolongés de retraite (week-end, Exercices Spirituels accompagnés, retraite de trente jours ou dans la vie courante, camp-prière...) s’avèrent essentiels et sont choisis au moment opportun pour chacune.

La communauté : chances et risques pour le discernement personnel

À côté de cet accompagnement plus formel, que d’échanges en profondeur, de confidences amicales sur les questions, les luttes, les attirances ! Une connivence s’installe spontanément, malgré les grandes différences de mentalité, d’histoire personnelle ou d’option. Nous avons constaté combien sont fructueux les dialogues à bâtons rompus, les discussions autour de la table ou de la tisane : beaucoup de choses mûrissent ainsi dans la vie quotidienne, à travers la rencontre des autres.

La réunion communautaire, tous les quinze jours, permet d’aller assez loin dans le partage de son chemin personnel, d’être touchée par ce que l’autre vit, d’approfondir les interpellations qui jaillissent, de reconnaître le Christ à l’œuvre dans nos vies, de faire route ensemble. « C’est fou ce que la confiance des autres me fait avancer, m’aide à vivre l’abandon ! », reconnaissait l’une d’elles. « C’est drôlement encourageant de vivre avec d’autres personnes qui se posent les mêmes questions. Sinon j’ai parfois l’impression d’être complètement folle aux yeux de mes amis, de ma famille ! », affirme une autre.

Mais, nous l’avons senti à l’une ou l’autre reprise, grande aussi doit être l’attention pour que chacune garde toute sa liberté. Le rythme de chaque individu est différent, ainsi que le temps de maturation. Comment rester paisible quand on voit que la route se dessine clairement pour une autre ?

Par ailleurs, il y a des moments où il semble nécessaire de stimuler, de donner un petit coup de pouce, de rappeler l’objectif. « N’ayez pas peur de me bousculer », demande explicitement l’une ou l’autre ! Et c’est vrai que le temps passe très vite, que le travail est absorbant, qu’une certaine paresse ou la dispersion peuvent s’installer...

Même si le chemin de discernement est essentiellement personnel, la dynamique d’une « communauté de discernement » est forcément sujette aux mouvements des esprits qui caractérisent les temps d’élection. Cela appelle notre vigilance pour éviter des phénomènes d’amplification, de fuite ou d’influence négative.

Mais sans cesse chacune est ramenée au réel. Les services quotidiens assumés ensemble, le partage à partir de nos engagements professionnels, les joies et les tensions dans les relations et tant de petits et grands événements relus ensemble permettent de grandir dans la découverte réaliste de soi, la responsabilité et l’humble présence aux autres. Tout cela prépare aussi les décisions fondamentales !

Et la proximité avec les pauvres ?

Notre vie apostolique est profondément enracinée dans le quartier : communauté de base, école des devoirs et ateliers créatifs, visites de jeunes détenus, alphabétisation, contacts et accueils multiples, participation à des actions diverses, pastorale, etc. Tout cela demeure notre mission fondamentale.

Nous avions craint que le « réseau » de quartier et les jeunes vivant dans la maison ne restent comme deux univers parallèles et hermétiques, ou que l’un n’éclipse l’autre. Mais nous vivons avec joie leur harmonieuse rencontre. Là également, il convient de rester à l’écoute pour que l’équilibre se maintienne et que soient dépassées des tensions inévitables. Il nous est arrivé de percevoir la frustration de certaines personnes du quartier nous ressentant plus proches des jeunes, ou encore l’écrasement de l’une ou l’autre de celles-ci devant les situations rencontrées ou les envahissements inattendus et parfois lourds à assumer.

Nous découvrons que le partage avec des moins favorisés, vécu à intensité différente suivant les possibilités de chacune, fait intégralement partie du discernement, et plus que nous ne pouvions l’imaginer au départ. Qu’est-ce à dire ?

Les jeunes disent souvent : « C’est à cause de votre présence dans ce quartier que j’ai été attirée. » Plus ou moins consciemment, celles qui viennent chez nous ont l’intuition que leur engagement futur a quelque chose à voir avec les pauvres. Tout comme la dimension communautaire est, quelque part, intimement liée à leur projet évangélique, dans une forme ou l’autre à découvrir, la recherche d’un monde plus juste et plus chaleureux fait partie de leurs préoccupations. Chacune se laisse interpeller par les situations de pauvreté, d’exclusion, d’immigration et cherche comment y faire place concrètement dans sa vie.

Toutes ont constaté que le simple fait de fréquenter les rues du quartier, de respirer l’atmosphère, de croiser les visages, d’entendre évoquer des situations difficiles à imaginer, transforme le regard. Ces contacts, sur lesquels nous réfléchissons ensemble, aident à sortir des idées préconçues et ouvrent à de nouvelles solidarités.

Discernement : le lien entre réalités et foi

Sans trop savoir comment ils arrivent, nous sentons naître autour de la communauté un réseau de jeunes dont le point de ralliement est actuellement le discernement. Ce mot, avec les diverses connotations évoquées jusqu’ici, suscite l’intérêt d’un certain nombre. Il semble exprimer une soif, une aptitude aussi. Souvent, je suis émerveillée par la capacité de certains à prendre conscience et à analyser ce qu’ils vivent, à avancer dans la découverte profonde de Dieu et à sentir d’instinct l’importance du discernement pour leurs engagements.

Sans doute, à cause de la complexité des situations et des multiples possibilités, sont-ils acculés à considérer les enjeux et à réfléchir leurs choix beaucoup plus qu’il y a vingt ou cinquante ans. Pour les jeunes chrétiens d’aujourd’hui, l’univers de la foi n’a rien d’évident. Des décisions selon l’Évangile et la justice se prennent souvent à contrecourant du milieu familial et de l’opinion ambiante. Aussi ne fait que croître le désir de développer une vie intérieure, de mieux saisir la cohérence de sa foi, de discerner comment réagir en chrétien dans les réalités de travail, de famille, de société. Sans nul doute y a-t-il là un signe des temps à capter ! L’Esprit Saint ne nous désigne-t-il pas un champ où déjà il est à l’œuvre ?

Quel avenir ?

Femmes, chrétiennes, religieuses, imprégnées de spiritualité ignatienne, nous sommes plongées dans une ville où se concentrent beaucoup de défis actuels, où s’élabore sur le terrain la société multiculturelle de demain. N’avons-nous pas à tenter de répondre à cette attente des jeunes ? À partir de notre tradition et de notre enracinement concret, en collaboration avec d’autres, nous pouvons leur donner un coup de main fraternel pour reconnaître le Ressuscité agissant au cœur de leur vie et de l’histoire humaine. Ainsi pourront-ils découvrir leur manière de vivre et d’annoncer l’Évangile aujourd’hui.

Les jeunes aussi, par leur vitalité, leurs attentes, leur confiance, réveillent en nous des trésors enfouis et donnent le goût des pistes nouvelles. Ils nous incitent à vivre, simplement et dans la transparence, notre vie religieuse. Sans doute y a-t-il encore un bout de chemin à parcourir pour que s’estompent préjugés et images tenaces, mais nous sentons que des barrières tombent peu à peu, irrésistiblement.

Nous-mêmes, nous retrouvons l’audace de dire ce qui nous fait vivre et d’exprimer notre charisme de congrégation dans des mots d’aujourd’hui. Nous osons proposer, avec liberté et respect, un projet évangélique vivant.

Notre expérience n’est pas très longue et nous ne savons pas où nous allons. Nous désirons que ce « lieu de discernement » – communauté de vie, équipe de cheminement, rencontres et week-ends de formation – reste très ouvert. Nous nous réjouissons d’œuvrer avec d’autres et de voir germer des réponses diversifiées à l’appel du Seigneur. Les chemins seront, et sont déjà, très variés. Certainement l’un, l’une ou l’autre, sera brûlé par l’amour de Jésus et saisi par l’urgence de communiquer l’espérance au point de consacrer toute sa vie au Royaume. Et continueront à fleurir, comme nous le voyons autour de nous, bien des visages de présence chrétienne au cœur du monde.

Ainsi cette aventure avec les jeunes nous entraîne à être plus ouvertes à la créativité de l’Esprit. Ceux et celles qui partagent avec nous une étape, souvent décisive, de leur chemin nous poussent à vivre davantage en état permanent de discernement !

Communauté des Potiers
Rue d’Anderlecht, 78
B-1000 BRUXELLES, Belgique

Mots-clés

Dans le même numéro