Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Évolution de la clôture

Théorie et pratique

Jean Leclercq, o.s.b., Élisabeth Lopez, o.s.c.

N°1990-1 Janvier 1990

| P. 23-29 |

Les recherches en cours sur l’histoire des religieuses et de la clôture permettent aujourd’hui de mieux distinguer entre divers ordres de réalités. Au fil de cette clarification apparaît davantage l’exigence d’une solitude fondamentale que ne mesurent jamais les normes où elle peut, selon les époques, s’exprimer.

Le regain actuel des études relatives aux femmes s’avère être d’un grand profit pour la connaissance que l’on a de la vie des religieuses et de leur place dans l’Église. Durant l’année 1988, plusieurs congrès historiques en ont traité. Dans celui qui s’est tenu à Maubeuge du 6 au 9 octobre sur « Les femmes au Moyen Age », plusieurs eurent pour thème « Les religieuses ». Celui qui eut lieu à Léon, en Espagne, du 5 au 10 décembre, avait pour objet le monachisme en son ensemble et il y fut beaucoup question des moniales. Les Actes de ces congrès seront publiés. On peut en attendre beaucoup. Dans ces travaux, on insiste sur les conditions historiques et culturelles dans lesquelles se développent toutes les formes de la vie religieuse féminine. Il apparaît qu’il ne faut cependant pas négliger les expériences spirituelles qui sont, elles aussi, objet d’histoire : tout, dans les vocations, ne s’explique point par des données économiques, politiques ou sociales.

Ceci fut clairement reconnu lors du Colloque international qui, à l’occasion du XIV. centenaire de sainte Radegonde, fut organisé à Poitiers du 29 septembre au 2 octobre, sous le titre « Les religieuses dans le cloître et dans le monde ». Le champ ouvert à la recherche était immense. Aussi avait-on décidé de se limiter à quelques domaines en lesquels beaucoup restait à étudier. Le premier d’entre eux concernait « Les fonctions de la supérieure », car les abbesses et autres supérieures eurent, surtout au Moyen Age, et même ensuite, des pouvoirs de diverses sortes, beaucoup plus étendus qu’on ne le pense généralement aujourd’hui. Ils s’exerçaient aussi à l’égard de ce qui fut le second objet de recherche : « Le personnel masculin au service des religieuses ». En effet, en bien des communautés de moniales, l’abbesse avait une réelle autorité sur un ou plusieurs collèges de clercs, de moines, de laïcs, les aidant au spirituel et au temporel. Les résultats de toutes ces recherches seront éclairants sur ce que furent véritablement la condition reconnue aux religieuses et leur autonomie, durant la plus grande partie de l’histoire de l’Église.

Une section entière du colloque de Poitiers concerna l’histoire de la clôture, au sujet de laquelle furent présentées deux sortes de communications qu’eurent à synthétiser, pour le Moyen Age, J. Leclercq o.s.b. et, pour l’époque moderne et contemporaine, Sœur Elisabeth Lopez. Dès le début, il fut nécessaire de distinguer divers ensembles de réalités, selon qu’elles sont de l’ordre de la doctrine, de la législation, des faits, des interprétations, des théories justificatives, le tout ayant été influencé par les cultures des époques successives et les diverses aires de la géographie humaine.

Des réalités diverses

Depuis les origines de la vie de type monastique, c’est-à-dire menée dans la solitude en vue de la recherche de Dieu, dans la prière et dans l’ascèse – forme d’existence qui fut tôt désignée comme « contemplative » –, celle-ci a fait l’objet d’un enseignement doctrinal, fondé sur des raisons d’ordre spirituel, inspirées de l’Écriture Sainte. Cette théologie développe deux thèmes principaux : en premier lieu la légitimité et la valeur de cette « anachorèse », cette prise de distance par rapport à la vie ordinaire dans la société, qui était ressentie par certains comme une exigence et perçue par d’autres comme le signe, le symbole, le témoignage de cette exigence de Dieu à l’égard de certains.

En second lieu, il fallait situer cette exigence personnelle dans son rapport à cette exigence d’universelle charité qui est inhérente à toute vie chrétienne : solitude et communion, ou solitude et solidarité, séparation du monde et relations avec le monde, avec ce que le langage chrétien récent – depuis Bergson ! – a appelé l’ouverture au monde.

Cette doctrine a fait l’objet d’études nombreuses et éclairantes [1]. Elle a été appliquée semblablement aux femmes et aux hommes qui vivaient en anachorèse. À partir de la fin du IVe siècle environ, quand ces individus isolés ou ces petits groupes spontanés se transformèrent en communautés stables, il fallut organiser ce genre de vie en lui donnant une structure juridique, et c’est alors que les formes concrètes revêtues par l’anachorèse des femmes et celle des hommes devinrent en partie différentes.

Législation

Apparut donc une institution, non plus fondée comme la doctrine par des raisons théologiques, mais justifiée par des motifs concrets : il fallait protéger celles et ceux qui menaient cette vie par rapport à ceux qui ne la menaient pas, qui ne la comprenaient pas tous, et dont certains la menaçaient de diverses façons. La protéger aussi contre la faiblesse même des membres de ces communautés de moinesses et de moines : car une vie ne comportant pas d’activités à l’extérieur d’un groupe exige plus de clôture qu’une autre ; le manque de relations larges peut provoquer des frustrations et des recherches de compensation. Il fallut des lois. Cette législation due à des autorités locales ou régionales – évêques et conciles – fut évolutive et variée. Elle concernait les sorties à ne pas faire – clôture passive – et les entrées à permettre – clôture active. Il fallut attendre l’année 1298 pour que, pour la première fois, un pape, Boniface VIII, prescrivît la clôture sous précepte formel et absolu. Avant ce temps-là, elle ne faisait l’objet que d’un conseil [2].

Encore, quelques années plus tard, en 1312, a-t-on pu discuter publiquement, à l’université de Paris, la question de savoir « si ce décret papal était raisonnable [3] » : témoignage de la liberté de jugement que l’on gardait à l’égard de cette législation, qui de fait ne cessa pas, ensuite, d’évoluer. L’histoire générale de cette législation, sur laquelle nous informent un grand nombre de textes normatifs, est désormais bien connue [4].

Faits

Mais cette législation va de pair avec des faits qui, eux, sont moins faciles à connaître et à interpréter. D’une part, toute loi comporte des exceptions, prévues ou prévisibles, qui ne font que la confirmer. D’autre part, il se produit des dérogations et des infractions qui ne sont pas toujours nettement distinctes des exceptions prévues ou prévisibles. De tels faits sont parfois connus par les rapports des visiteurs ecclésiastiques – évêques ou autres – et l’appréciation portée par chacun d’eux dépend beaucoup de son jugement personnel, de sa psychologie et de sa formation. De plus, dans la littérature, surtout à partir de l’époque des fabliaux du Moyen Age tardif, puis à celle des comédies et des romans, l’imaginaire populaire a toujours aimé ridiculiser, parmi d’autres stéréotypes, le moine goulu et la nonne fugueuse. Une partie des problèmes venait de ce que certaines moniales avaient été placées et maintenues en clôture sans en avoir décidé elles-mêmes. De ces vocations « forcées », comme on aime dire aujourd’hui, avaient résulté des vies heureuses, quand la situation avait été librement acceptée. Une chronique péruvienne du XVIe siècle est illustrée d’une image montrant une fille qui, de derrière les barreaux, fait ses adieux à sa mère en lui disant, les mains jointes : « Que ce soit, mère, pour l’amour de Dieu [5] ! »

Interprétations

D’où le problème des interprétations auxquelles on s’est livré et on se livre, et quant aux motifs de la législation, et quant à ceux des infractions. Les sources anciennes sont généralement assez discrètes sur ces points. Nombreux sont les motifs invoqués aujourd’hui pour expliquer le phénomène de la clôture. Ils sont inspirés de considérations socio-politiques, économiques, psychologiques, psychanalytiques, féministes, etc. Il est difficile de ne point projeter des problématiques modernes sur des mentalités d’époques révolues. Certes beaucoup de lois ont été imposées par des hommes à des femmes, mais certaines de celles-ci avaient désiré qu’on le fît, et l’ensemble des autres l’a accepté.

Théorie

Enfin, il est arrivé que l’on fît la théorie justificative et de la législation et des faits d’observance ou d’infraction. Par exemple, l’idée du « monastère-prison » où l’on n’entre et ne reste que librement et par amour de Dieu [6], et celle du « monastère-tombeau » où la vie est cachée en Dieu [7] sont aussi anciennes que le monachisme. Et elles ont donné lieu à une vaste et belle littérature : de telles idées ont pu servir à exposer la doctrine qui, elle, est d’un autre ordre : celui de l’expérience spirituelle [8]. De même, on a cherché à justifier les grilles comme un signe de consécration spéciale à Dieu. De telles justifications, parfois impressionnantes, ne s’imposent pas et demandent discernement.

Des cultures différentes

Dans les cinq domaines dont relève l’histoire de la clôture – doctrine, législation, faits, interprétations et théories – a joué l’influence des cultures dans lesquelles se situent toutes ces données. Ces cultures elles-mêmes ont varié – c’est trop évident – selon les époques successives, mais aussi selon les diverses aires de géographie humaine. Dans le monde qui entoure la Méditerranée, la condition de la femme dans les sociétés, par conséquent dans les formes de vie communautaire, a été différente de ce qu’elle était dans les pays que l’on peut désigner sommairement comme « nordiques » ou « germaniques » [9]. Dans le monde méditerranéen lui-même, en Espagne surtout, à partir du Moyen Age, importante a été l’influence de l’Islam et de ses façons de voiler et d’enfermer les femmes. On a pu désigner les Carmels de sainte Thérèse comme des « harems mystiques », le mot « harim » désignant premièrement en Islam un lieu sanctifié [10]. La condition des femmes andalouses du Moyen Age [11] et ensuite [12] a fait l’objet d’études qui ont mis en lumière le développement intellectuel, scientifique, spirituel qu’elle favorisait. Jusqu’à nos jours, tel terme du vocabulaire espagnol de la clôture, celosia, est l’équivalent d’un mot arabe venu des harems [13]. En Espagne également, des rois catholiques ont tenu à ce que la clôture féminine fût stricte ; l’un d’eux essaya même de l’imposer aux moines bénédictins de la Congrégation de Valladolid [14]. Clôture et politique : encore un des aspects de cette vaste problématique [15]. Mais des religieuses comme les Sœurs Trinitaires du XIIIe siècle, qui s’adonnaient à accueillir les pauvres et à prendre soin d’eux, ne pouvaient vivre en clôture. Ainsi, dès le Moyen Age, était apparue, entre les deux façons principales d’être religieuse, une complémentarité qui s’est maintenue jusqu’à nos jours.

Pour les moniales, plusieurs historiens soulignent les aspects possibles de la clôture. Elle constituait une forme de liberté par rapport aux exigences de la famille et du rang, des contraintes imposées par la société ; elle renforçait le sentiment communautaire des nonnes, leur sens des responsabilités partagées ; elle contribuait à créer un environnement spirituel profitable.

En bref, trois conclusions se dégagent de cette abondante documentation : la législation observée admettait des exceptions ; le clergé devenait de plus en plus restrictif quant à celles-ci ; les laïcs ne s’y intéressaient guère. La clôture se situait donc dans le « fonctionnement » de la société médiévale en son ensemble.

Normes et exigence spirituelle

Avec la décrétale « Periculoso » de Boniface VIII, en 1298, la clôture dite papale fut imposée à toutes les moniales. La vingt-cinquième session de Trente confirme cette législation. Dans les siècles qui ont suivi, ces décrets furent précisés dans un sens restrictif. De fait, les sociétés aux valeurs traditionnelles étaient favorables à ce que la clôture fût observée. Mais ce furent généralement les moniales elles-mêmes qui se montrèrent exigeantes. Il y eut bien avant notre temps des cas où certaines d’entre elles s’enfermèrent dans une partie de leur couvent pour réagir contre la tendance de quelques autres à la facilité.

En notre siècle, dans la Constitution « Sponsa Christi » de Pie XII (1950), l’adaptation aux conditions de vie fut mentionnée ; une voie était ouverte à des aménagements. À des « normes » qui n’excluent pas une part d’interprétation, ni de liberté dans la mise en application, le document « Venite seorsum » de 1969 ajouta surtout des considérations doctrinales. Vatican II et le nouveau Code de Droit Canon sont très succincts sur cette question et laissent du champ libre à l’initiative des Ordres et des Congrégations. Les réalités de la vie ont priorité sur la loi. Mais, aujourd’hui comme depuis les origines, restent nécessaires les conditions d’une solitude fondamentale, en vue du bien de tous, pour certains membres de l’Église qui sont appelés à s’aventurer, selon cette voie, à la recherche de Dieu, et pour lesquels les normes ont toujours été et demeurent en deçà de leur exigence intérieure.

Abbaye Saint-Maurice,
L-9737 CLERVAUX,
Grand-Duché de Luxembourg

[1Série d’études sur ces thèmes dans le volume intitulé La séparation du monde, coll. Problèmes de la religieuse d’aujourd’hui, 16, Paris, Cerf, 1961.

[2F.L. Ferrari, Prompta bibliotheca canonica, VI, 166, « Moniales », art. IV, Rome, 1889, 617.

[3Durand de Saint-Pourçain, Quodlibet II, quest. 8, ms. Paris, B.N. lat. 14572, fol. 6-7. (Je prépare l’édition de ce texte).

[4J. Leclercq, art. « Clausura », dans Dizionario degli Istituti di Perfezione, éd. G. Pellicia – G. Rocca, II, Rome, 1975, col. 1166-1174, (avec bibliographie) ; en français dans Collectanea Cisterciensia, 44 (1981) 366-376 ; en espagnol dans Cuadernos monasticos, 17 (1982) 307-323 ; Regina Vidal Celma, « Evolución histórica de la institución de la clausura en el monacato femenino », dans Cistercium, 38 (1986) 113-124, 297-338 ; N. Hunt, « Enclosure », dans Cistercian Studies, 22 (1987) 51-62, 126-141.

[5F. Gusman Poma de Ayala, Nueva Crónica y Buen Gobierno (Codex péruvien illustré), Paris, Institut d’ethnologie, 1936, 633.

[6« Le cloître est-il une prison ? » dans Revue d’ascétique et de mystique, 47 (1971) 407-411 ; G. Penco, « Monasterium Carcer », dans Studia monastica, 7 (1966) 133-143.

[7G. Penco, « Il monastero sepolcro di Cristo », dans Vita monastica, (1963) 99-109.

[8Par exemple Sr H. Columba, « Enclosure : A Call to the Center », dans Fairacres Cbronicles, 10 (1987) n° 3, 16-23.

[9Par exemple E. Cantarella, Pandora’s Daughters. The Role and Status of Women in Greek and Roman Antiquity, Baltimore, 1986.

[10G. Engelmann, art. « Frauen am Grabe », dans Lexicon des Mittelalters, 4, 1988, col. 874. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on employait aussi parfois, à propos des cloîtres féminins, le mot « sérail » : T. Rey-Mermet, Le saint du siècle des lumières. Alfonso de Liguori (1696-1787), Paris, 1982, 524.

[11Las mujeres medievales y su ambito juridico, Seminario de estudios de la mujer, Madrid, 1983.

[12J.P. Serouet, « The Spanish Woman in the 16th Century », dans Contemplative Review, 10 (1975).

[13« La mujer andalusi, Elementos para su historia », dans Las mujeres medievales..., 183-189 ; ibid. 172-182, 186.

[14A. Massoliver, Historia del monaquisme cristiana. II. De Sant Gregori el Gran al segle XVIII, Montserrat, 1980, 243-245.

[15Sr J.M. Araña prépare une étude sur la pression qu’ont exercée les Rois d’Espagne, aux XVIe et XVIIe siècles, en faveur d’un renforcement de la clôture.

Mots-clés

Dans le même numéro