Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La vie religieuse et la télévision

Guy Martinot, s.j.

N°1989-6 Novembre 1989

| P. 370-380 |

Poursuivant sa réflexion, le P. Martinot examine la « compatibilité » de la vie consacrée, religieuse notamment, avec l’usage privé de la télévision : les programmes qui nous atteignent, la communication qu’on y vise, la tentation et la grâce des images passent au crible d’un discernement dont on remarquera les toniques suggestions.

La télévision, moyen rêvé de communication sociale, outil apostolique universel, et pourtant... Combien de fois, le soir, suis-je resté collé devant l’écran, par faiblesse, pour voir ce qui viendrait après, parce que je me suis laissé prendre par une histoire simpliste ou des images racoleuses. À la fin, je me sentais vide et déçu. Le lendemain matin, je ne priais pas par fatigue et, à la longue, je perdais le contact intérieur avec Jésus.

Il est étonnant aussi de constater que souvent les communautés les plus dynamiques n’ont pas la télévision ou ne la regardent que très peu. Ceux qui ont le plus de rayonnement apostolique dans les médias ne les regardent pratiquement jamais car ils n’en ont pas le temps. Cela pose des questions !

Pour chercher comment vie religieuse et télévision sont « compatibles », nous passerons d’abord en revue les programmes actuels. Ensuite nous résumerons brièvement les résultats des recherches psycho-sociologiques. Utiliser des techniques pour vaincre la distance c’est changer le rapport à mon prochain ; chercher à « voir », multiplier les images, sont des tentations contre lesquelles la Bible nous met en garde. Toutes ces réflexions nous éclaireront sur un « bon usage » de la télévision dans la vie religieuse.

Des programmes en évolution...

Quels sont les principaux genres de programmes, comment évoluent-ils, comment atteignent-ils la vie religieuse ? L’information avec le journal télévisé est, pour la plupart des émetteurs, le programme le plus regardé. Cette information semble riche et abondante pourtant, lorsqu’on en retranscrit le texte, il n’occupe que deux petites colonnes de journal ! Par ailleurs, lorsqu’on vit personnellement un événement dont on voit ensuite une retransmission, les distorsions et les erreurs le rendent souvent méconnaissable : en bonne logique, il doit en être de même pour les événements auxquels nous n’avons pas assisté !

Par l’information télévisée, nous avons l’impression de connaître tout ce qui est neuf, de coller au progrès, mais est-ce bien la fonction de la télévision ? Pour apprécier la complémentarité des communications aux différents niveaux, il est utile de connaître la règle de la nouveauté : 1, 5, 15, 65, 14. La majorité des inventions, dans presque tous les domaines, est faite par un homme seul ou un petit groupe, le héros, le saint, le martyr ou le savant : 1. Viennent ensuite les « aventuriers » qui aiment risquer de nouvelles méthodes ; ils ne sont pas très nombreux : 5. Les « notables » observent les expériences des aventuriers, si elles réussissent, ils les reprennent à leur compte en les finançant ou en les cautionnant : 15. Ce sont eux qui peuvent diffuser vers la masse : 65. Il reste une marge de 14 % – ces chiffres n’ont qu’une valeur symbolique –, des « irréductibles » qui refusent toute nouveauté ; parfois c’est parmi eux que se recrutera le 1 % d’inventeurs ! Entre chacune de ces catégories, fonctionnent des communications différentes. Entre 1 et 5, les inventeurs et les aventuriers, c’est la communication personnelle. Entre 5 et 15, ce sont les revues plus ou moins confidentielles, les invitations à des congrès, etc. Entre 5 et 65, ce sont les mass media. Chaque forme de communication correspond à un niveau de nouveauté : la télévision n’intervient qu’au troisième niveau. Il ne faut donc pas lui sacrifier les moyens de communication du premier ou deuxième niveau qu’offre la vie religieuse : rencontres personnelles, lettres de confrères missionnaires, etc.

Se laisser informer, c’est accepter qu’un autre dirige mon regard ; s’il perd sa pureté, il ne verra plus Dieu vivant. Prendre l’habitude d’écrire tous les soirs ce qu’on a vécu de plus beau, c’est découvrir que Dieu agit, que l’histoire sainte continue.

Les films, le cinéma, voilà encore un genre de programmes très suivis, peut-être parce que ce sont des œuvres où la part de création personnelle est plus grande que dans les productions « en série » : feuilletons à épisodes que les chaînes produisent pour mieux accrocher leur public. Comme ces productions sont coûteuses, elles doivent être vendues internationalement. L’auteur de fiction se met, en quelque sorte, à la place de Dieu puisqu’il mène l’histoire. Sous des apparences très réalistes, ces histoires sont souvent construites suivant une logique dont Dieu est absent. Il est sûr que cela imprègne nos mentalités. Saint Ignace de Loyola, immobilisé par une blessure de guerre, fit son premier discernement spirituel en remarquant que la lecture de « romans » était distrayante mais le laissait triste après coup ; il en est de même pour beaucoup de fictions télévisées.

Spectacle du sport : comment expliquer la fascination qu’il exerce ? Probablement, parce que nous y retrouvons une parabole de notre vie. Ce sont encore là des dynamiques et des symboliques toutes différentes de celles de l’Évangile : que le plus fort gagne, malheur au perdant.

Les émissions sur la nature et les animaux rassemblent aussi un public nombreux et fidèle. Plantes et animaux restent « naturels » devant les caméras ! Ce sont parmi les émissions les plus saines, elles évoquent Dieu dans sa création. Pour mémoire, citons les émissions pour enfants avec le meilleur et le pire en dessins animés ; mais elles concernent probablement moins les communautés !

Il y a encore le succès des variétés : grand spectacle en play back. Elles orchestrent les pulsions de vie de la jeunesse ; sous des rythmes brutaux, on y retrouve les thèmes de toujours : amour, solitude, peur et révolte.

Toutes ces émissions coûtent fort cher, mais il existe aussi une télévision bon marché : les débats et les jeux. Politiciens et auteurs répondent volontiers aux invitations pour récolter des suffrages ou vendre leurs livres. Pour les jeux, les industries offrent des prix qui ne leur coûtent que peu, c’est une forme de publicité rentable. Le public vient jouer et fournit du spectacle à bon compte.

En appendice, aux heures de faible écoute, des émissions culturelles ou documentaires parmi lesquelles quelques rares émissions religieuses.

Le tout est recouvert d’une épaisse couche publicitaire : flatter les instincts du client roi pour le faire acheter. Le plus souvent cette publicité est basée sur le réflexe conditionné. Dans l’expérience de Pavlov, le chien salivera à n’importe quel signal pourvu que celui-ci ait été associé assez souvent à la viande qui lui est offerte. Présentez dix fois un objet, voiture, boisson, électro-ménager avec une jolie femme, un beau paysage, un décor somptueux, et l’association fonctionnera. Avec le cow-boy ou l’explorateur, Marlboro et Camel sont associés aux grands espaces de nature vierge. En décodant les spots télévisés, on découvre que le mécanisme est élémentaire, mais efficace pour créer de nouveaux besoins sans contrôle rationnel. Les publicitaires décèlent les aspirations instinctives nouvelles, sécurité, écologie, religiosité, etc. et se contentent de présenter l’objet à vendre dans ce contexte. Moins on fait appel au raisonnement, plus on se base sur l’instinct, mieux cela fonctionne. Lorsque la poussée instinctive se produit, soif, faim, sexualité, elle se porte sur l’objet qui lui a été associé : Coca Cola, Milka ou Ikea. Cela peut marquer aussi, d’une manière imperceptible, la vie des communautés religieuses en créant des besoins artificiels.

Est-ce présenter un tableau trop noir de la télévision ? Elle peut certes invoquer des circonstances atténuantes : elle doit être populaire ou ne pas être, accrocher un public fatigué par une journée de travail et dont la majorité n’a pas fait d’études secondaires. Mais cela ne change rien à notre constat.

Deux nouveautés : l’usage des magnétoscopes, qui permet de choisir sa cassette et l’heure de projection (cela représenterait 30 % du temps de vision) et d’autre part, la commande à distance qui provoque le « zapping », par lequel on regarde deux ou trois programmes en même temps en changeant continuellement de chaîne.

Jusqu’en 1980, la logique était celle du service public, actuellement les gros investisseurs s’intéressent beaucoup aux médias et constituent des « empires » en prévision de la diffusion par satellite. Ils gèrent leur chaîne comme une industrie qui doit être la plus rentable possible en accrochant le plus large public pour avoir de meilleures recettes publicitaires. Bien souvent ils sont endettés et doivent donc obtenir des résultats immédiats. Leur concurrence entraîne les chaînes publiques sur la même voie. Cela n’améliore sûrement pas le niveau moral : beaucoup d’égoïsme et de brutalité ; les images violentes ou érotiques, inadmissibles il y a dix ans, sont devenues banales.

Mais ce n’est pas uniquement la logique sous-jacente aux différents programmes qui nous intéresse par rapport à la vie religieuse, c’est aussi le fonctionnement social de la télévision.

Communication sociale ?

Comment tous ces programmes nous atteignent-ils ? Spontanément, nous imaginons le fonctionnement de la télévision à partir de la communication personnelle : un émetteur qui s’adresse à un récepteur ; dans le cas de la télévision, il suffit de multiplier les récepteurs. C’est le schéma repris par la formule classique de Lasswell : Qui dit quoi, à qui, par quel moyen et avec quels effets ? Mais cette évidence peut être trompeuse. Les recherches ont rapidement montré que la communication se fait en deux paliers. Les téléspectateurs font partie de groupes primaires, de groupes de vie, qui restent leur référence première ; dans ces groupes, il y a des personnes plus influentes qui relaient, filtrent ou confirment les messages des médias. Le message de la télévision ne passe que s’il est confirmé par une personne de l’entourage ; cela montre bien que la communauté garde toute son importance.

Les recherches ont mis aussi en lumière le rôle du feed back. Le mot anglais est riche. Celui qui communique a besoin d’être nourri en retour. Le professeur ou le prédicateur qui tournerait le dos à son auditoire et qui aurait les oreilles bouchées ne pourrait continuer longtemps à lui parler. Or c’est exactement la situation où se trouve l’émetteur en télévision. Il ne peut percevoir aucune réaction, c’est épuisant. Il va donc essayer par les sondages et les enquêtes de découvrir qui regarde son émission : nombre, âge, sexe, classe sociale, localisation géographique de son public (les jeux par téléphone, les hit parades et les concours servent souvent à obtenir ces renseignements à meilleur marché). Il va lire les critiques de presse et utiliser un public test en studio. Il va tenir compte aussi des coups de téléphone et des lettres. Parce qu’il est privé de feed back direct, le réalisateur va peut-être craindre les réactions qu’il ne perçoit pas directement et s’autocensurer. Il va chercher à plaire, jouera le rôle d’un miroir complaisant. Miroir déformé et déformant, car, les enquêtes l’ont montré, les valeurs des milieux de professionnels sont souvent plus superficielles. Cela engendre une mode minimaliste.

Alors que les communautés religieuses sont appelées à vivre une rupture évangélique avec le monde, elles auront face à elles un miroir reflétant le niveau moyen des téléspectateurs. Sur le plan moral, ce qui est statistiquement la position moyenne sera considéré progressivement comme normal. Cela touche l’identité même de la vie religieuse.

Les effets de la télévision

La plupart des enquêtes, notamment sur les campagnes électorales télévisées, ont abouti à la conclusion étonnante qu’il est à peu près impossible de déceler avec certitude les effets de la télévision, que ce soit à long ou à court terme. Les émissions semblent bien renforcer les tendances déjà existantes mais le matraquage peut provoquer l’effet inverse, une réaction de rejet. Lorsqu’on cherche à savoir si les émissions violentes provoquent la violence, on ne peut discerner, parmi tous les autres facteurs, pauvreté, ruptures familiales, l’effet de la télévision. Les jeunes deviennent-ils violents parce qu’ils regardent la télévision ou regardent-ils des émissions violentes parce qu’ils ont déjà cet instinct ? Telle personne devient-elle superficielle ou égoïste parce qu’elle regarde la télévision ou la regarde-t-elle parce qu’elle l’est d’avance ?

Que reste-t-il alors de la formule de Lasswell qui semblait si évidente ? L’émetteur ne dit plus grand chose au récepteur, il joue le rôle de miroir. Le récepteur n’accepte le message des médias que moyennant confirmation de son groupe de vie. Peu d’effets décelables. À cause de tout cela, la formule va même être renversée pour s’attacher à l’usage que chaque personne fait du message reçu en fonction de ses besoins. Le public peut utiliser les feuilletons comme source d’information pour mieux vivre et prendre le journal télévisé comme un moyen d’oublier les soucis quotidiens. Au lieu de demander ce que la télévision fait aux enfants on en viendra à se demander ce que les enfants font de la télévision. Il ne faut pas chercher ce que fait la télévision aux communautés religieuses mais plutôt ce que font les communautés religieuses de la télévision. Nous y viendrons.

Mc Luhan ira plus loin encore. Sa formule « le medium est le message » est bien connue. Selon lui, ce qui est diffusé, que ce soit émission religieuse ou érotisme, n’a pas d’importance. Ce qui compte c’est que l’homme « moyen » passe plus de deux heures devant son téléviseur. Cela bouleverse ses habitudes antérieures et sa manière de percevoir le monde. Les recherches nous amènent ainsi à poser la question de cette perception à distance qui risque bien de nous « désituer ».

À distance : qui est mon prochain ?

Les médias ont pour fonction de supprimer les distances. La racine grecque « télé » le marque. Mais cette distance n’est jamais vraiment supprimée. Je peux voir et entendre ce qui est loin ou passé. Mais je n’en vois que ce qu’on veut bien me montrer et je vois sans être vu, sans voir non plus tous les autres qui voient.

Mais en plus, je suis « désitué ». Dans une situation de communication directe, la distance joue le rôle de filtre : je vois et j’entends mieux ce qui est proche que ce qui est loin. C’est ce qui crée la perspective. C’est indispensable pour sélectionner les signaux, autrement je serais submergé. Par la télévision, ce filtre est mis hors service : tout ce qui est loin dans l’espace ou le temps peut m’atteindre. Ces signaux sont même amplifiés au point de couvrir ceux de mon environnement naturel : la télévision marche tellement fort dans ma chambre que je n’entends pas mon voisin qui m’appelle.

Dans la télévision, il y a de nouveaux filtres économiques et politiques qui sélectionnent les nouvelles rentables. Cela change au gré d’une mode : hier on me parlait du Biafra, aujourd’hui de l’Éthiopie. Mon environnement change sans arrêt, je ne perçois plus mon milieu naturel : je suis « désitué ». Je ne peux plus dire qui est mon prochain, celui que je reçois à aimer. Cet isolement redouble celui de la ville où chacun peut à son gré défaire ses relations et se désolidariser. À la place des filtres qui sont supprimés j’ai donc à en installer de nouveaux : mon prochain, c’est celui sur qui je veux continuer à être informé. Mais l’image est encore une autre forme de détérioration de la relation.

Voir : le culte des images

Nous voulons « voir », parce que nous croyons posséder ainsi l’évidence de la vérité. Mais celle-ci nous échappe, car l’homme est créé pour voir Dieu et il n’y parvient pas ici-bas. Dès l’enfance, il est blessé de ne pas vivre cette relation en plénitude. Pour éviter tout ce qui ravive cette blessure, il va chercher à se connaître, à connaître les autres et Dieu dans une image qui n’implique pas de relation. La tentation, c’est bien de vouloir objectiver autrui, de le posséder comme un objet dont la rencontre ne me fait pas entrer dans une histoire. Alors que la communication vraie est échange qui nourrit le cœur, connaissance jamais achevée car elle change ceux qui la vivent, voir des images n’engage pas dans une relation toujours risquée, jamais achevée. La présence, cet échange où chacun donne et reçoit, n’est pas possible dans les médias. Cette remise à la merci de l’autre, secret de la vie trinitaire, seuls les mystiques en font l’expérience au-delà de toute image, par l’Esprit Saint.

La question du « voir » et des images se pose dès l’origine dans la Bible. Le désir profond de l’homme, c’est de voir Dieu, de le voir face à face (Ps 27,8 ; 42,3 ; 105,4). Mais, pour l’homme, la face de Dieu est mortellement redoutable parce qu’il est en devenir et à cause de son péché : « Nous allons certainement mourir... car nous avons vu Dieu » (Jg 13,22). Dieu est un Dieu caché qui ne se révèle que par la foi dans sa création (Sg 13) et les merveilles qu’il fait pour son peuple. Pour ne pas devoir croire, pour voir d’une certaine manière Dieu sans mourir, l’homme va être tenté d’en faire des images. Mais Yahvé le lui interdit : « Puisque vous n’avez vu aucune forme le jour où Yahvé à l’Horeb vous a parlé du milieu du feu, n’allez pas vous faire une image représentant quoi que ce soit » (Dt 4,15-16, cf. aussi Ex 20,3). Seul l’homme est image de Dieu (Gn 1,26-9,6 ; Sg 2,23). Mais il est une image imparfaite, nous voyons Dieu comme dans un miroir déformant.

C’est en Jésus Christ seulement que Dieu devient visible : « Qui me voit, voit celui qui m’a envoyé » (Jn 12,45) et « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Ce Christ « effigie de la substance » de Dieu, « expression de son être » (He 1,3), l’image du Dieu invisible (Col 1,15), sera bafoué, défiguré : « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé » (Za 12,10 ; Jn 19,37). La vision même du Christ n’est pas encore définitive, Jésus doit entrer dans la gloire de son Père : « Sous peu le monde ne me verra plus. Mais vous me verrez parce que je vis et que vous vivrez. Ce jour-là vous comprendrez que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous » (Jn 14,19-20). Dans ce temps d’attente, la tentation d’adorer l’idole existe encore (Ap. 13,14 ; 16,2). C’est au terme de l’histoire que les cœurs purifiés verront Dieu (Mt 5,8), lorsque le trône de Dieu et de l’Agneau sera dressé, ils verront sa face (Ap 22,3). L’homme, image encore imparfaite, est prédestiné à reproduire l’image parfaite du Fils (cf. Rm 8,29 et 2 Cor 3,18) « se renouvelant à l’image de son Créateur » (Col 3,10).

Le dogme central du Christianisme est bien cette union intime et complète du divin et de l’humain sans division, ni confusion. Le Christ ressuscité dans sa chair révèle que cette union n’est pas anéantie par son Ascension à la droite du Père : Dieu ne redevient pas invisible. Rejeter toute image de Dieu, cette tentation « sous forme de bien » guettera les « spirituels » tout au long de l’histoire, d’Evagre le Pontique à certaines tendances réformées [1] en passant par Joachim de Flore. La tradition catholique, à partir de la position d’Irénée : « La vie de l’homme, c’est la vision de Dieu [2] », gardait pourtant cette conviction que la sainte humanité de Jésus reste pour toujours le lieu de la vision de Dieu. La réponse la plus nette à l’iconoclasme fut le canon 3 du VIII. Concile (869-870) : « Si donc quelqu’un ne vénère pas l’icône du Sauveur, il ne verra pas sa forme lorsqu’il viendra dans la gloire de son Père pour être glorifié et glorifier ses saints [3] ». La vision d’ici-bas nous prépare à la vision béatifique.

La question de l’image ne se pose pas aujourd’hui à propos d’images stables, rares et sacrées, mais à propos du fleuve d’images animées de la télévision. Peut-on leur appliquer les principes de discernement de la Bible et de la Tradition ?

L’image télévisuelle me fait perdre l’initiative : je vois ce qu’un autre me donne à voir, à un rythme qui m’est imposé et qui ne permet pas de penser, car il n’offre pas de vide. Mon action est bloquée parce que je n’ai pas de prise sur ce qui est présenté. Ce monde des images, face auquel je me suis habitué à ne pas réagir parce que ce n’est qu’un spectacle, et que d’ailleurs mes réactions ne changent rien au déroulement, est tellement omniprésent qu’il devient ma réalité. Cet univers fictif est très attirant pour l’homme privé du contact avec la nature, car il lui en offre une image chatoyante, et la vie urbaine, avec toutes ses contraintes et ses frustrations, y semble apprivoisée.

Même pour les images parfois dégradées de la télévision : « la résurrection de Jésus dans la chair a montré que l’existence corporelle n’est pas exclue de la réunion divino-humaine et que l’objectivité extérieure et sensible pouvait devenir l’instrument réel et l’image visible de la force divine [4] ». Depuis l’Incarnation, l’image, dans la mesure où elle rappelle l’icône du Christ, peut préparer l’homme à la vision de Dieu qui le comblera un jour. Le visage du pauvre, de l’homme souffrant, même défiguré par son péché, s’il est contemplé dans la foi, révèle Jésus.

Vie religieuse et télévision

Il est temps de tirer les conclusions pratiques de toutes ces réflexions. Nous avons reconnu dans l’évolution des programmes une dérive qui les rend de plus en plus étrangers à l’esprit des béatitudes et des vœux. Cela justifie des ruptures qui caractérisent la vie religieuse. Nous avons vu aussi que le prestige des émissions d’information, qui pourrait faire craindre que cette rupture ne coupe du monde, est trompeur. En pratique, cette rupture peut être vécue de différentes manières, mais comme la vie consacrée est une vie commune, et que l’expérience montre bien notre faiblesse, cette ascèse dans l’usage de la télévision ne peut être uniquement personnelle. C’est en communauté qu’elle doit être discernée et sera vécue dans l’obéissance.

Ce qui compte ce n’est pas ce que la TV fait aux religieux, mais ce que les religieux font de la TV. La télévision est utilisée par chacun suivant des besoins, même inconscients, qu’elle révèle. La boulimie de télévision ne trahit-elle pas une recherche de compensation par le spectacle de ce à quoi nous avons renoncé par les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance ?

Une des forces de la vie consacrée, c’est de pouvoir se constituer des systèmes d’information propre. Par exemple, l’usage des magnétoscopes offre de nouvelles possibilités de sélection et d’autonomie. Les religieux peuvent sélectionner les meilleures cassettes pour les voir en réunion de communauté ; des échanges créeraient des liens et diminueraient les coûts. Un jour existera peut-être une sélection hebdomadaire des meilleurs moments de télévision : quel gain de force et de temps !

Mais beaucoup plus profondément que les programmes, c’est le mode d’appréhension du monde qui est modifié par l’usage de la télévision. Le risque d’une technique qui supprime les filtres de la distance, c’est de ne plus avoir de prochain. C’est l’opposé d’une vie reliée, solidaire. Ce même danger se retrouve dans le besoin de « voir » pour ne pas devoir croire. L’image comporte le danger d’une objectivation, d’une possession de soi-même et d’autrui en dehors du risque d’une relation de confiance toujours inachevée. L’image ne devient icône que par la foi en Jésus incarné. C’est en reconnaissant Jésus pour le servir dans l’exclu que la déformation de l’image est corrigée. Ce n’est sûrement pas possible pour une consommation télévisuelle quotidienne d’une ou deux heures. Le critère de discernement pour l’usage de la télévision c’est que la déformation des images reçues soit corrigée par la prière et le service des pauvres. Alors, la vision de ce qui est déformé et provisoire me prépare à la vision définitive de Dieu.

Rue de la Houe, 1
B-1348 LOUVAIN-LA-NEUVE, Belgique

[1Cf. Jacques Ellul, La parole humiliée, Paris, Seuil, 1981.

[2Irénée, Contre les Hérésies, IV, 20, 7 ; trad. A. Rousseau, Coll. Sources Chrétiennes, Paris, Cerf, 100 : 2, 1965, p. 649.

[3Denzinger-Schönmetzer, 655.

[4Ch. Schönborn, o.p., « La tentation iconoclaste », Communio, XII, 6, p. 78.

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