Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La société médiatique : une inculturation nécessaire

Bernard Jouanno, a.a.

N°1989-6 Novembre 1989

| P. 363-369 |

Au-delà de la séduction ou de la méfiance, les chrétiens – et parmi eux, les consacrés – n’ont-ils pas à s’engager davantage dans l’immense chantier ouvert, depuis l’imprimerie, par la presse, la radio, le cinéma, la télévision et déjà l’informatique, qui forment aujourd’hui la culture de « l’homme médiatique » ? Des questions qui nous rappellent au dynamisme missionnaire de notre vocation.

« Il est plus difficile à un journaliste de comprendre ce qui se passe dans une assemblée de la conférence épiscopale qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille... [1] ». Le jugement est net et sans nuance. Les médias sont incapables de comprendre, de saisir, de dire la vie intérieure et spirituelle. « Ne lisez pas les journaux, disait le vieux cardinal Journet à ses élèves, vous ne saurez que l’écorce des choses, la surface visible et inadéquate de l’Église [2] ».

Un malentendu

Le contentieux entre l’Église catholique et les médias ne date pas d’aujourd’hui. L’actualité française continue de nous en fournir de nombreux exemples. Les positions de certains évêques ou de l’épiscopat dans son ensemble sur le film de Martin Scorsese, sur la pilule abortive, sur l’usage des préservatifs ont suscité des réactions très vives dans l’opinion publique. Notre pensée a été déformée, se plaignent les intervenants. Les médias trahissent nos propos. Ils ne sont pas fidèles à notre message. « Quelquefois, avouait le cardinal Decourtray à ‘L’heure de vérité’ (A2, 12 décembre 1988), les mots vous trompent. Vous savez bien que, lors de l’interview rapide, improvisée entre deux séances, on n’a pas toujours les mots adéquats, surtout quand il faut aller vite, surtout quand après on fait un montage... » Pour le Père Jean-Michel di Falco, porte-parole de l’épiscopat, il s’agit d’un malentendu. « Je suis convaincu, affirme-t-il, qu’il y a sans doute une question de langage et que c’est la façon d’exprimer nos convictions sur un certain nombre de domaines qui provoque le malentendu. Nous sommes mal compris » (Libération, 28 novembre 1988).

Une nécessité

Pourtant malgré leurs faiblesses, leurs exagérations et leurs déformations, les médias sont aussi une nécessité. Pas plus qu’une autre institution, l’Église ne peut se passer des moyens de communication. Pas plus que les autres groupes sociaux, les chrétiens, s’ils veulent exister, ne peuvent rester à l’écart de la société médiatique. Veut-on socialement tuer quelqu’un ou le message dont il est porteur ? Il suffit de n’en point parler. « Devant ces calomnies (dont il fut victime au Brésil), se souvient dom Helder Camara, il m’était interdit de faire la moindre rectification dans la presse. Puis on a pensé que c’était encore trop que de faire de moi une victime. Alors il a été interdit, à tous les médias, de citer mon nom. Pendant dix ans, les journaux, la radio et la télévision ont dû s’abstenir de diffuser n’importe quelle information, n’importe quel document venant de moi ou sur moi. J’étais condamné à la mort civile. Je n’existais plus [3] ». C’est aussi contre ce silence auquel semblait le condamner la télévision régionale que s’est élevé, dans son homélie de Noël, Mgr Gilson, évêque du Mans. « Moi-même, précisait-il, je suis comme interdit d’antenne à FR3 où je ne suis jamais invité à annoncer la foi. »

Une double attitude : admiration et méfiance

Séduction et anathème. Admiration et méfiance. L’histoire de l’Église et des chrétiens hésite constamment entre ces deux attitudes à l’égard des médias. Les textes pontificaux et épiscopaux en sont d’explicites témoignages. Lorsqu’une nouvelle technique voit le jour, l’Église s’en émerveille et la salue. Grâce à l’imprimerie, grâce à la presse, à la radio, au cinéma, à la télévision, à la télématique, le message de l’Église, la bonne nouvelle de l’évangile va pouvoir être annoncée à tous.

Ainsi dès sa naissance, l’imprimerie est saluée comme « l’auxiliatrice de l’Église ». Mais en même temps, le nonce du pape à Venise exerce une surveillance sur les activités de cette technique nouvelle, et les évêques allemands interviennent contre l’impression de brochures et de livres contraires à la religion.

Dès 1928, rapporte François Quenin, lors du premier congrès d’Action catholique cinématographique, l’évêque d’Arras, Mgr Julien déclarait : « Il ne s’agit pas pour la religion de se tailler dans le vaste domaine de la production cinématographique un enclos réservé. Il s’agit de faire confiance à l’art nouveau en lui prêtant un appui qui tourne à son profit et à sa gloire, comme il est arrivé pour ses aînés, toutes les fois que la poésie, la peinture, la sculpture se sont mises au service de la pensée religieuse [4] ».

Très vite aussi, le cinéma commence à voler de ses propres ailes. Dans des contrées que l’Église ni ne maîtrise ni ne reconnaît comme siennes. Alors grandit la méfiance et parfois tombe l’anathème. « L’Église, en effet, a pendant longtemps mobilisé d’importants moyens et utilisé le relais de ses pasteurs pour assurer la promotion des ‘bons films’ et fustiger les ‘mauvais’, c’est-à-dire ceux qui ne correspondaient pas à l’idéal chrétien du moment. Ce qui donne lieu à des condamnations et des rejets qui aujourd’hui nous paraissent incompréhensibles et injustes [5] ». Double attitude de l’Église, à la fois admiratrice des inventions modernes et méfiante face à leur utilisation.

Spontanément l’Église conçoit et perçoit les médias comme un outil à son service. Dès lors ils ne peuvent être que bons puisqu’ils sont destinés à transmettre la bonne parole. D’où sa déception, parfois agressive, lorsqu’elle se rend compte qu’elle ne maîtrise ni les contenus, ni les réseaux de diffusion, ni bien entendu les audiences. Il convient de s’en méfier, car ils sont porteurs de messages, de références et de modèles extérieurs aux messages, aux références et aux modèles chrétiens. L’Église a alors de plus en plus tendance à moraliser et à transformer les médias en boucs émissaires.

Une perspective tronquée

De l’avis général des évêques et surtout des observateurs, le débat conciliaire sur les moyens de communication sociale fut l’un des plus faibles de toutes les sessions. N’avait-il pas d’ailleurs été présenté aux évêques comme devant leur « apporter quelque détente » ? Certes, huit ans après Inter mirifica (4 décembre 1963), l’instruction pastorale Communion et progrès (23 mai 1971) vint heureusement ouvrir et enrichir le texte conciliaire. Mais beaucoup de chrétiens restèrent encore sur leur faim. Seuls étaient vraiment pris en compte les aspects utilitaires et fonctionnels. « En ces domaines (de la prédication et de la catéchèse), note Michel Dubost, on ne peut manquer d’être frappé par l’abondance des textes sur le droit de l’Église et la nécessité d’annoncer l’Évangile par tous les moyens et, en même temps, par le peu de textes permettant de réfléchir à la mise en pratique de ces droits et devoirs [6] ».

Les chrétiens sont-ils convaincus de l’importance des médias ? Sans aucun doute. Ils savent que, sans les médias, ils seraient réduits au silence. Comme les autres citoyens, les chrétiens s’informent, se forment et se distraient par les médias. Et pourtant le malaise persiste. Les chrétiens – surtout les clercs – ont du mal à accueillir avec sérénité les médias, notamment les médias audio-visuels. Les critiques et les pamphlets abondent. Les vœux pieux aussi. Mais les ouvrages de réflexion se font rares.

Pourquoi cette aversion à l’égard des médias ? « La raison, explique Bernard Lecomte, en est double. Elle tient au ton spectaculaire et agressif, au contenu commercial et immédiat, qui caractérise tous les grands moyens de communication. La personnalisation excessive de l’information-spectacle et le côté superficiel de la culture médiatique répugnent à ceux dont le message est, par nature, universel et profond.

« Deuxième raison : les évêques, les prêtres, les responsables laïcs, sont habitués à un communication traditionnelle, c’est-à-dire à visage humain : la rencontre personnelle, la discussion patiente, la recherche en communauté... » (« La Croix-L’Événement », 31 janvier 1984).

Deux modes d’approche

Les médias en général et les médias audiovisuels en particulier semblent en contradiction avec le mode de communication et de relation que, depuis quelques siècles, l’Église et les chrétiens ont privilégié. À savoir l’écrit. En caricaturant un peu, il est possible de dresser un tableau comparatif des « caractères dominants » de l’écrit et des « caractères dominants » de l’image, c’est-à-dire en fait des médias actuels.

« La génération des années 80 est une génération du regard, de l’instant et de l’émotion » (F. Gaussen).

« Il nous faut, » déclarait en 1975 Mgr Deskur, alors président de la Commission pontificale des moyens de communication sociale, « développer et enrichir notre connaissance de l’homme qui communique et de l’homme auquel on communique. Il nous faut aussi approfondir notre connaissance de l’instrument d’une connaissance qui ne soit pas seulement technique, mais philosophique et théologique. » Il n’est pas sûr que ce souhait ait été entendu !

Ecrit Image
Rationalité Affectivité
Objectif Subjectif
Réel Imaginaire
Argumentation Séduction- spectacle
Le discours organisé Clips, flashs
La pensée Le look
Le travail Le plaisir
La durée L’instant
Le sérieux Le distractif

Un immense chantier pour la réflexion chrétienne

Certes, et à juste titre, l’Église et les chrétiens continuent de vouloir évangéliser par les médias, de diffuser la bonne nouvelle par toutes les techniques modernes de communication. Mais la réflexion chrétienne s’est-elle suffisamment intéressée à l’homme médiatique, c’est-à-dire formé par les médias ? Même si on n’est pas d’accord avec leur influence, on est obligé de reconnaître que nos contemporains, dans les pays en voie de développement comme dans les pays industrialisés, baignent profondément dans cette culture. A-t-on suffisamment examiné les changements et les déplacements qui se sont opérés pas seulement dans les modes d’expression, mais aussi dans les références et les valeurs ? S’est-on suffisamment rendu compte que les médias favorisaient un type de communication plutôt qu’un autre ? A-t-on perçu que les médias faisaient prioritairement appel à l’imaginaire ? Les médias ont aussi bouleversé les rythmes de vie et de perception, les rapports au temps et à l’espace. En avons-nous tiré toutes les conséquences pastorales, religieuses, spirituelles ?

« Nous vivons désormais dans un monde ‘où il n’y a pas une molécule d’air qui ne vibre de messages qu’un appareil, un geste rendent aussitôt audibles et visibles’ (Edgar Morin)... Les médias sont inéluctablement sur le chemin de la famille, sur la route de la société dans son ensemble, sur le parcours de chaque individu [7] ».

Les philosophes, les théologiens, les formateurs, les enseignants ont-ils vraiment pris conscience de cette réalité pour entreprendre une réflexion sérieuse et approfondie ? Les besoins s’en font de plus en plus sentir. Dans tous les domaines de la vie chrétienne.

Dans quelle mesure les médias modifient-ils la vie de l’Église dans son fonctionnement interne et dans son rapport avec la société et les cultures ambiantes ? Sans copier servilement la communication télévisuelle, les liturgies n’ont-elles pas à s’en inspirer ? Quelle est la valeur religieuse et sacramentelle des célébrations radiodiffusées et télévisées ? Peut-on, comme le théologien protestant Jean-Marc Chapuis, parler de « téléprésence réelle », peut-on avec lui affirmer que la télévision crée une « communauté de disséminés [8] » ? En quoi l’existence des satellites et des réseaux change-t-elle la perspective de la mission et la conception de l’universalité de l’Église ? Les médias ont donné forme et consistance à l’opinion publique. Le fait est d’importance pour la vie des communautés chrétiennes. Serait-il possible que les spiritualités et les formes de prière d’hier correspondent toujours aux besoins et aux attentes d’aujourd’hui ? Il y a peu un ami appelait de tous ses vœux « une spiritualité du clip, du flash ». Pourquoi pas ?

« Éduquer au temps des médias reviendra donc à éduquer par les médias et pour les médias... On ne saurait pourtant perdre de vue que le monde du travail dans lequel évolueront des jeunes sera celui des modes artificiels de communication dont l’informatique est désormais la clé toute puissante. Que, de surcroît, le monde des loisirs de demain sera celui d’une multiplicité de réseaux de télévision, de radios, de disques, de films, d’une variété infinie d’organes de presse, de jeux, etc. Tel est déjà et tel sera plus encore l’horizon dans lequel il nous revient de vivre, de penser, de prier, d’aimer, de travailler [9] ».

19-21, rue Charcot
F-75013 PARIS, France

[1Janick Arbois-Chartier, rédacteur en chef de Paris Notre-Dame (publication hebdomadaire de l’Église de Paris), n° 237 (1988). Cet article intitulé « Évêques et journalistes : ne coupez pas la communication » a fait l’objet d’un droit de réponse de Hervé Boulic, président de l’AJIR Paris Notre-Dame, n° 245 (1989).

[2Cité par Mgr Mamie, in La Liberté de Fribourg, 23 mars 1987.

[3Jean Toulat, Dom Helder Camara, Paris, Centurion, 1989, 68.

[4« Le film religieux », HS de Notre Histoire – Cinémaction, n° 49, « L’Église face au cinéma : de la méfiance à la pédagogie », 51.

[5Philippe Boitel, idem, 7.

[6Michel Dubost, « Médias et lieu sacramentel », Communio, Foi et communication, XII, 6, nov. déc. 1987, 63.

[7Pierre Eyt, « Éduquer par les médias et pour les médias », conférence prononcée à Bordeaux le 13 avril 1988, La Documentation catholique, 85 (1988) 507.

[8Communio, op. cit. 67.

[9Pierre Eyt, art. cit. 507.

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