Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Une liturgie pour notre temps

Isabelle-Marie Brault, c.s.a.

N°1989-4 Juillet 1989

| P. 199-212 |

Bien connue dans les milieux liturgiques pour sa contribution à l’édition de Prière du temps présent, l’auteur veut rendre compte de l’expérience des chrétiens qui exercent, dans toutes les conditions ecclésiales, le ministère de la louange et de l’intercession. Des convictions fondamentales sont ici rappelées, car la liturgie des heures est, pour le peuple de Dieu tout entier, célébration active et créative du combat pascal, où s’universalisent les solidarités de l’homme apostolique. Une réflexion tonique sur l’actualité de nos « adaptations ».

Un grand nombre de prêtres, d’instituts de vie dite apostolique et de plus en plus de laïcs ont adopté, depuis une vingtaine d’années, la « liturgie des heures », « Prière du temps présent », en tout ou en partie, selon leur vocation propre.

Des efforts ont accompagné la mise en route : sessions, cours, articles, publications diverses. Cependant, à observer la réalité de près, pour diverse qu’elle soit, on s’aperçoit que les richesses de cette source liturgique sont encore, pour beaucoup, enfouies sous de multiples obstacles ou taries faute de renouvellement.

De plus, une grave objection est fréquemment entendue : c’est une prière de type monastique ; elle est inadaptée à notre vie apostolique. Quand allons-nous enfin inventer une prière qui nous soit propre ?

La réflexion menée depuis des années pour répondre à cette objection nous pousse à la rédaction de cet article. Il tient compte de la situation, de multiples rencontres, en francophonie et ailleurs, avec des laïcs et des communautés, des prêtres et des religieuses, aux engagements les plus divers, ainsi que des recherches sur l’histoire de la prière liturgique et sur les documents du Magistère qui la concernent.

Il ne s’agit pas d’entrer dans une polémique ni de justifier des orientations par un « bon esprit » latent, mais de rendre compte de l’expérience de chrétiens qui ont compris la richesse proposée et ont répondu à l’appel au « saint ministère » de la louange et de l’intercession au nom de l’Église et de toute l’humanité rassemblée dans le Christ.

Une liturgie enracinée

Sans remonter aux sources juives de la prière chrétienne, ce qui dépasserait les limites de cet article, il est très éclairant de regarder de près l’une des premières assemblées de chrétiens dont il est fait mention dans les Actes au chapitre 4.

Il n’y avait alors ni moines ni clercs, seulement quelques apôtres, premiers témoins envoyés au monde entier, et ceux qui avaient cru sur leur parole.

Le chapitre commence par un récit d’actualité. Alors que les apôtres annonçaient la résurrection de Jésus et qu’à leur parole beaucoup devenaient croyants, ils sont mis en prison, jugés, menacés s’ils recommencent, enfin relâchés. A partir du verset 23, nous pouvons suivre pas à pas la réunion de prière.

Tous les éléments de nos liturgies y sont décrits. D’abord un « avant » : le rassemblement (23), le récit de l’événement et l’unanimité des frères (24), puis la célébration proprement dite : une invocation, « Maître », le verset d’un psaume hymnique (145, 6), la lecture du psaume 2, introduite par une formule cultuelle (25-26), une relecture du psaume en fonction de l’actualité (27-28), puis une prière de demande (29). Enfin l’effusion de l’Esprit et le retour à l’annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus.

Du 7e au 20e siècle : la liturgie confisquée

Entre la première liturgie des Actes et l’appel conciliaire à l’entrée des chrétiens dans cette prière, une histoire complexe se déroule au cours des siècles. A une époque ancienne, une louange du matin et du soir réunissait les fidèles avec le clergé. On a appelé cet office « cathédral » pour le distinguer de l’office « monastique ».

Par la suite, du fait des circonstances, de l’évolution de la langue parlée, du rôle de modèle joué par la vie monastique, la liturgie se coupe de plus en plus de ses racines « apostoliques » ; elle se développe, s’augmente, se diversifie, se complique, devient l’apanage des moines, des « convertis », des chanoines, titulaires des églises, puis des clercs séculiers chargés de la louange et de l’intercession en un lieu donné. Pour ces derniers, aussi, l’idéal et le style de la vie monastique seront longtemps ceux auxquels on se réfère. Il en sera de même pour les premières congrégations « apostoliques », qui devront compter l’office divin au nombre de leurs obligations.

Seules, certaines catégories de baptisés, rois, pieux laïcs, y ont accès et les exceptions, si elles existent, sont rares. Au cours de cette histoire, on vérifie les mêmes constantes : l’importance donnée à l’office de louange, au choix des textes bibliques, à la Parole de Dieu reçue, annoncée, célébrée, entendue, comme en un rituel d’Alliance.

Une étude approfondie de l’organisation de la prière dans les instituts de vie apostolique fondés à partir de la fin du 17e siècle jusqu’à l’approche du Concile, serait fort éclairante. Les choix privilégient les « petits offices », abrégés du « bréviaire romain », offices de la Bienheureuse Vierge Marie, du Sacré-Cœur et des défunts, mais aussi le rosaire et les prières du fondateur. On peut attribuer ces choix à la faible connaissance biblique, à l’ignorance du latin, au rythme de vie, à la distance entre le langage liturgique et celui des manuels de spiritualité courants, à l’introduction des dévotions, et à l’importance accordée à la spiritualité individuelle.

Le renouveau biblique et liturgique des années 40-50, puis de l’avant-Concile, une plus grande conscience ecclésiale ainsi que les efforts conjugués de plusieurs monastères (En Calcat, en particulier) préparent de nouvelles évolutions.

La liturgie retrouvée par le peuple de Dieu

À ce sujet, on constate une grande convergence entre tous les textes du Concile : ceux qui traitent de la liturgie en général, de la liturgie des heures, et aussi ceux qui parlent des baptisés : « Lumen Gentium » et « Gaudium et Spes ». Il est bon de les relire.

Dans la Constitution sur la Liturgie : « Le Christ s’adjoint toute la communauté des hommes et se l’associe dans ce cantique de louange » (83). C’est une liturgie ecclésiale et non monacale. « Ceux qui assurent cette charge (officium), accomplissent l’office de l’Église » (85). C’est un « office », c’est-à-dire un service de la louange et de l’intercession.
Dans « l’Instruction » promulguant l’Office divin : « La prière des heures est proposée à tous les fidèles, même à ceux qui ne sont pas tenus de les réciter ».
Dans la « Présentation générale de la Liturgie des heures » : « La louange des heures, ni par son origine ni par sa nature propre, ne doit être réservée aux moines et aux clercs : elle appartient à toute la communauté chrétienne » (270).
« Quand les fidèles sont convoqués et se rassemblent pour la Liturgie des heures, en unissant leurs cœurs et leurs voix, ils manifestent donc l’Église qui célèbre le mystère du Christ » (22).
« Les communautés qui accomplissent la Liturgie des heures intégralement ou en partie représentent spécialement l’Église en prière : en effet, elles manifestent de façon plus parfaite l’image de l’Église qui loue le Seigneur sans relâche et d’une voix unanime » (24). Un mandat est confié de façon particulière à certains : « les évêques, les prêtres qui prient l’office pour leur peuple et pour tout le peuple de Dieu, et certains ministres dans les ordres sacrés ainsi que les religieux » (17). Quant aux laïcs, « qu’ils apprennent avant tout à adorer Dieu le Père en esprit et en vérité dans l’action liturgique et qu’ils se rappellent que, par le culte public et la prière, ils peuvent atteindre tous les hommes et contribuer grandement au salut du monde entier » (27).
Le nouveau Code de Droit canonique reprend à son tour : « L’Église, accomplissant la fonction sacerdotale du Christ, célèbre la Liturgie des heures par laquelle, en écoutant Dieu qui parle à son peuple, et en faisant mémoire du mystère du salut, sans interruption, elle le loue et le supplie par le chant et la prière pour le salut du monde entier » (c.c. 1173-1175).
Quant aux ministres de Dieu, « ils prient au nom de l’Église pour tout le peuple qui leur est confié et même pour le monde entier » (c. 246/2).
« Les membres des instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique y sont astreints selon leur Constitutions » (c. 1174). « Les autres fidèles aussi sont vivement invités, selon les circonstances, à participer à la Liturgie des heures en tant qu’elle est une action de l’Église » (idem § 2).

Liturgie une et multiple

Lorsque le Concile par le moyen du « Conseil pour l’application de la Liturgie » se mit à étudier les formes pratiques de l’Office romain, précédemment appelé « bréviaire », il se trouva devant une situation complexe. Si l’on met à part tous ceux qui célèbrent l’office monastique avec son rythme, ses textes et son organisation propres, il faut bien connaître que la Liturgie des heures est proposée à un public de baptisés extrêmement divers. La diversité se présente dans les personnes : prêtres, religieux(ses), laïcs ; dans les modes de rassemblement : grandes communautés, petits groupes, paroisses, personnes isolées ; et aussi dans les rythmes : tous les offices chaque jour, deux ou trois « heures », ou encore une fois la semaine.

Au cours de l’élaboration, la proposition d’une prière adaptée aux personnes isolées, spécialement les prêtres, fut envisagée. Après une longue étude cette idée fut écartée, la Liturgie étant la prière d’un peuple. Même seul, nul n’est seul. L’organisation de la prière devait en être le signe et le rappel constant, mais on devait prendre en compte la situation des baptisés appelés à participer à la Liturgie.

Un texte latin, unique, fut donc préparé, expérimenté, corrigé, et muni de toutes les approbations requises. Sur cette base, les conférences épiscopales des différents pays firent préparer des éditions dans les langues vernaculaires, en tenant compte des adaptations prévues pour les zones linguistiques.

Ces éditions furent d’abord provisoires, puis, après un temps de préparation plus ou moins long (dix ans pour la francophonie et l’Allemagne), définitives.

La « Présentation générale » en détermine l’esprit (270). « Une seule chose est tout à fait importante : que la célébration ne soit pas rigide ou artificielle, ou préoccupée seulement d’exécuter des règles toutes formelles, mais qu’elle réponde vraiment à la réalité. C’est là-dessus que doit porter l’effort pour que les âmes soient guidées par le désir d’une authentique prière d’Église, et que Dieu reçoive ‘une louange agréable et belle’ (Ps 146) ». Paul VI y insiste en promulguant l’Office divin : « On choisira pour la célébration les temps, les modes et les formes qui correspondent le mieux à la situation spirituelle de ceux qui participent » (Liturgie des heures, tome I, page 15).

Ces derniers textes sont radicalement nouveaux si l’on considère la réglementation liturgique en vigueur avant le Concile. On le voit, et les précisions données au cours de la « Présentation générale » le confirment, l’adaptation devient une règle soumise au discernement spirituel et pastoral de chacun et de chaque groupe.

Y a-t-il encore unité dans la Liturgie romaine ?

Elle consiste principalement en ce que chacun – et tous – en quelque situation qu’il se trouve, est la voix de l’Église en prière, expression de sa louange et de son intercession, et qu’il doit le savoir. Ensuite, une structure d’ensemble, traditionnelle, est requise pour le déroulement rituel avec ses quatre éléments essentiels : hymne, psaume, lecture, prière. Mêmes éléments que dans la liturgie de la Parole de la messe, mais organisés un peu différemment. Au cours des temps cet ordre a connu des variations. Enfin il faut se rappeler que la répartition et le choix des textes a un rôle pédagogique. Il est important d’en chercher le sens s’il n’est pas apparent. La vérité de l’heure, l’esprit du temps liturgique, mais aussi une pratique cursive globale du psautier et de la Bible, ont leur raison d’être dans la formation de l’être chrétien.

Pourquoi et comment faire des adaptations ?

Les possibilités sont nombreuses. Il faut d’abord que l’adaptation porte sur les conditions de vie et la vocation propre, ainsi que sur le rythme personnel de la prière. Il faut prendre en compte la taille des assemblées : un certain nombre d’éléments secondaires, qui ont toujours leur rôle, permettent la participation active dans un groupe, grand ou petit : antiennes, répons, dialogues, acclamations, ainsi que (le chant), la cantillation, et le silence. Selon le public, pour des raisons pastorales, on peut très largement choisir les hymnes, les psaumes, les lectures et les prières. Enfin on s’adaptera aux nécessités spirituelles de ceux qui prient, des situations particulières de fêtes locales, de rencontres ou de retraites, etc.

Tous les choix sont soumis à un jugement pastoral ; ils tombent sous l’exigence du discernement personnel et communautaire : « si on le juge bon » ; si c’est « meilleur ».

Liturgie et vie monastique

Éclairés par ce qui précède, nous arrivons au cœur de cet exposé : la relation de la liturgie monastique à la liturgie des heures de l’office romain.

Notons d’abord que les termes « monastique » et « apostolique » sont employés dans le sens communément admis, sans entrer dans toutes les nuances que l’on pourrait apporter. De toute façon, il n’est jamais fait état de prière « contemplative », ni de prière « apostolique ».

Pendant des siècles, quand on aspirait à la vie parfaite, on se faisait moine, on se retirait au désert, loin des grandes cités, dans le célibat, signe privilégié de la vie parfaite.

Il fallut les intuitions évangéliques de François de Sales pour persuader les chrétiens de la possibilité de mener une « vie dévote » dans le mariage et les tracas de la vie séculière. Mouvement qui ira s’amplifiant jusqu’aux grands textes de Vatican II sur la place et le rôle des laïcs, le sacerdoce baptismal et l’appel universel à la sainteté.

Dans la vie de l’Église, les monastères jouent un grand rôle qui leur a toujours été reconnu. Ils sont témoins de l’absolu de Dieu ; leur prière communautaire, le silence qui règne dans leurs cloîtres, la beauté des liturgies sont de puissants appuis pour ceux qui vivent dans les soucis quotidiens et l’agitation des villes. Pour beaucoup ils sont de forts repères et des lieux de renouvellement dans la foi. Parfois pourtant, apparaissent de réelles ambiguïtés qui conduisent à une nostalgie stérile et à un manque de réalisme évangélique. Au plan liturgique, la référence unique à leurs célébrations peut être très dommageable.

Bien des écrits, revues et articles, parlent encore de la liturgie des heures en référence à la prière des monastères. On la prend comme modèle, plus que comme témoin. En conséquence, beaucoup la repoussent comme inadéquate dans la vie de prière du laïc et des hommes et femmes « apostoliques ».

Il faut dire nettement que ce n’est absolument pas conforme à l’esprit de la réforme liturgique de l’office. Cherchons plutôt de façon active et créative les moyens de vivre la liturgie comme baptisés, envoyés annoncer la Bonne Nouvelle au monde entier, chacun selon sa vocation propre.

Il faut le répéter, c’est le baptême et la confirmation, l’appartenance au Corps du Christ qui nous y habilitent, et non d’abord les vœux de religion, ou l’ordination sacerdotale – encore que religieux et clercs y soient tenus, les uns par vocation, les autres en raison de leur ministère.

L’insistance sur les « dévotions », anciennes ou plus modernes, la crispation sur des souffrances ou des lourdeurs passées, peuvent aussi faire échec à une saine relation à cette forme de la prière.

Depuis plus de douze siècles les monastères ont mené leur recherche liturgique. Moines et moniales ont trouvé un équilibre : prière, travail, repos. Ils ont unifié leur vie – leur spiritualité – autour de la « conversion » et de la célébration liturgique, et donnent l’exemple d’hommes et de femmes dont toute la vie est centrée sur la recherche de Dieu.

Par contre, pour la grande majorité des instituts fondés au 19e siècle, la pratique liturgique de l’office n’a guère plus de vingt ans, avec peu de possibilités de réflexion sur le rapport à leur vocation propre. La solution facile est de s’aligner sur la prière des monastères connus – ou approchés grâce aux disques et cassettes – ou de rejeter en bloc une liturgie dite de type « monastique ».

Si l’on ne veut pas passer à côté d’une « grâce » propre à ce temps, il faudra bien un jour entreprendre une recherche sur le rythme de la prière, quotidien ou non, plusieurs fois le jour ou une seule fois, ainsi que sur la structure, le contenu et en particulier les modes de célébration.

Plus importante que tout, une certaine façon de lire, de vivre les textes et d’être conscient de la « présence – absence » de Dieu dans le monde actuel et dans la vie concrète de chacun.

Ce n’est pas pour rien que la liturgie des heures a une place privilégiée – et peut l’avoir dans la vie d’un baptisé – qu’il soit laïc, prêtre ou religieux.

Relire attentivement la Présentation générale de la liturgie des heures donnerait une base sûre au point de départ. Il n’est pas rare de rencontrer des personnes pratiquant « Prière du Temps présent » depuis un certain temps et fort ignorantes de ce qu’est une « Liturgie des heures ».

Toutes les formes de la prière sont respectables à leur niveau. « La vie spirituelle n’est pas enfermée dans la participation à la seule Liturgie », « mais par sa nature celle-ci leur est de loin supérieure » (Const. sur la liturgie, 13, 14). « Elle ne remplit pas toute l’activité de l’Église ; toutefois elle est le sommet auquel tend son action, et en même temps la source d’où découle toute sa vertu » (ibid.).

La pratique de la prière liturgique ne se conçoit pas sans l’oraison silencieuse, qu’elle soit prolongée ou simple cri du cœur, sans des moments de partage explicite de la foi avec des frères, sans la révision de vie apostolique et la prise de conscience de l’action de Dieu dans le monde et dans la vie de chacun. Elle ne peut en aucun cas remplacer ces autres actes, et son rôle est différent.

Ces dernières années, tout particulièrement, un nombre croissant de femmes et d’hommes « apostoliques » ont pris conscience de leur appartenance à des milieux de vie, ont vécu des solidarités exigeantes et ouvertes, et pris en charge des problèmes mondiaux. Au même moment, est apparu un dysfonctionnement dans leur appartenance au corps ecclésial ; une désaffection pour la liturgie des heures, dont la caractéristique principale est d’être la plus engagée qui soit vis-à-vis du Seigneur et de toute l’humanité.

Pour que la liturgie des heures ait la place privilégiée que lui reconnaît l’Église, il faudrait pouvoir affermir quelques convictions fondamentales. Sa richesse ne se révèle qu’à certaines conditions. Il faut accepter la réalité rituelle, essentielle à tout acte liturgique et espace de liberté ; accepter de la reconnaître comme lieu de la « didascalie » de la prière, comme lieu du combat de l’espérance pascale et comme lieu de renaissance.

1e conviction : la liturgie est un rite pour tous

A la différence de toutes les autres formes de la prière chrétienne, la liturgie se définit comme un « agir rituel » : c’est sa caractéristique propre. On ne peut, sans modifier profondément ce qu’elle est, ce vers quoi elle tend et ses effets, déplacer la liturgie des heures vers l’oraison silencieuse sur thème biblique, vers la méditation personnelle ou commune où intervient la personnalité de chacun, ou vers le partage. On vient à la liturgie : on écoute la Parole, on y répond à travers des mots, des chants, des gestes... le cœur est habité par la présence signifiée du Christ en son Église ; il est transformé par l’Esprit.

C’est un agir symbolique : le matériau de cette Liturgie, ce sont des réalités profondément humaines : la création, l’homme avec son corps, sa vie, sa mort, ses joies, ses luttes, ses espoirs. Et le rite fait de ce matériau le point de départ du passage à un autre niveau de sens.

On ne raconte pas seulement un événement de la vie quotidienne : on le rapporte au dessein de Dieu, à l’histoire du peuple, au mystère pascal de Jésus ; on le redit sous la forme du symbole, du poème, de la prophétie.

La célébration de ce rite est programmée. On n’en fait pas n’importe quoi, au risque de le détruire. Le rite se répète – sans se répéter – comme la nuit succède au jour et le jour à la nuit. Il a ses rythmes : il n’existe qu’à cette condition.

C’est un agir communautaire. « La Liturgie des heures n’est pas une action privée ; elle affecte tout le corps de l’Église, elle le manifeste et l’affecte tout entier » (Présentation générale de l’Office divin, 20).

C’est la raison pour laquelle le rite joint liberté et soumission, communion et solitude ; la dimension objective y prend le pas sur le subjectif. La liturgie des heures est une liturgie, donc de type rituel, proche, par définition, de l’ordre du mystère, du sacrement. Tout y signifie qu’on reçoit plus que l’on ne donne. Texte reçu, parole reçue, présence reçue, communion à l’Église reçue et signifiée, solidarité avec toute l’humanité et la création, reçue aussi.

Nous y sommes transformés par la parole entendue, par la parole répondue, « sous l’action du Seigneur qui est Esprit ».

2e conviction : la liturgie est un lieu de didascalie

Autrement dit, l’Église nous y apprend à prier – peut-être de façon de plus en plus évidente d’année en année –, à recevoir une parole, la Parole qui est le Christ, et comment la dire.

L’Esprit de Jésus mène à l’adoration, à l’action de grâce, à la louange gratuite, aux larmes pour les péchés, à la demande insistante jusqu’au bord de la révolte devant le silence de Dieu. Il conduit d’une attitude à l’autre à travers les mots prononcés, comme une mère apprend à parler à son enfant. Celui qui célèbre s’efface devant ceux dont il est la voix, et auxquels il est envoyé. La Liturgie n’est pas bâtie comme un sermon ou un exposé sur un thème, elle va et vient, portant au passage, dans l’imploration du Christ, « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout, et de tous ceux qui souffrent ». (Gaudium et Spes, 1).

La Liturgie des heures donne d’être corps du Christ, dans son extension la plus universelle. Si nous sommes pris par des responsabilités et des soucis particuliers, par les travaux pénibles de la santé, de l’éducation, des luttes pour la justice, des combats pour les paysans sans terre, par l’affrontement au refus de Dieu, au refus de la vie, la liturgie des heures va nous obliger à une rupture. Pouvons-nous l’accepter ? Ou croyons-nous être infidèles au particulier en misant sur le cœur du Christ et sa vocation universelle ?

3e conviction : la liturgie des heures situe au cœur du combat pour l’espérance pascale

Au centre du débat : le combat quotidien. Il y est appelé par son nom : le mystère pascal. C’est ce que disent tous les psaumes, ce que crient les opprimés de tous les temps, chacun à sa manière, et ce que, dans la même respiration, la louange affirme : le salut est donné en Jésus-Christ, vivant, ressuscité, et dont nous acclamons déjà la victoire.

Jamais le cri sans la louange ni la louange sans le cri. En liturgie, impossible de vivre dans un pseudo-paradis. Quand Moïse disait à Dieu : « Fais-moi voir ta face », le Seigneur répondait : « On ne peut me voir sans mourir ». Ce dialogue est le nôtre tous les jours. De même, impossible de rester définitivement collé au sol : « Quand je crie, tu réponds, Dieu, ma justice ». Engagé dans l’espérance de toute l’Église, celui qui célèbre la liturgie des heures est investi par l’Esprit qui est Amour. Il entre définitivement dans le dialogue des Trois Personnes. Une phrase revient des dizaines de fois chaque jour : « Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ».

Phrase rituelle, s’il en est, qui peut devenir la plus mécanique, et pourtant en elle se tient la clé de toute l’existence humaine. Et là, que savons-nous ? C’est à cette source que s’origine toute activité apostolique, et c’est de ce feu qu’elle brûle. C’est la motivation théologale de l’enracinement humain.

4e conviction : la liturgie des heures est un lieu de renaissance

Grâce à la vie que mène l’apôtre, la liturgie des heures se renouvelle heure après heure. Toute prière est en relation vitale avec le tissu de l’existence concrète de chacun. Mais ici, les mots dont les sonorités peuvent finir par nous habiter – peut-être aussi par nous lasser – ne se renouvellent qu’en fonction de la conscience qui nous habite.

La liturgie des heures fait mémoire. Non pas une mémoire gratuite ou nostalgique de temps paradisiaques, « du pays où coulent le lait et le miel ».

Au pas de la Bible, nous sommes incessamment conviés à « nous souvenir » des bienfaits de Dieu : ses « merveilles » dans la création, la conduite de son peuple, la sortie d’Egypte, le désert, le buisson ardent, la révélation sur la montagne, l’Alliance, les alliances. Mémoire de sa présence : « Il était là et je ne le savais pas ».

Nous faisons mémoire de la vie de Jésus : l’année liturgique la déploie explicitement dans la liturgie des heures avec un peu plus de richesse textuelle qu’à la messe. Mémoire de sa présence à son Église, par les grands textes des Pères, dans l’histoire de la sainteté et des témoins de tous les temps.

Mémoire efficace du « Faites ceci en mémoire de moi », sacrement de l’action de grâce que prolongent et explicitent tous les actes de l’Église, en particulier la liturgie des heures.

L’apôtre fait mémoire aussi de sa propre vie : elle est sujette à de perpétuels dépaysements : les personnes, les rencontres, les situations qui étonnent et surprennent ; les échecs et succès, les luttes, le journal du jour avec son lot d’informations-choc, l’actualité mouvante, les foules, les vieillards isolés qui désespèrent, la fuite vers des rêves creux, les luttes, les tensions, les appels à l’annonce de Jésus-Christ, comme une lame de fond. Voilà ce qui donne à la liturgie des heures une actualité toujours nouvelle, car une présence s’y révèle dans une absence. Une certaine manière de vivre au quotidien illumine les textes de la prière liturgique, bien plus que ne peuvent le faire les aménagements et adaptations.

La liturgie des heures ne nous fait pas raconter les événements quotidiens, mais sous un mode symbolique tous y sont en filigrane. Rien n’en est absent. Tout est dit, tout est pris dans un immense réseau de sens. Tous sont pris en charge. A chacun d’avoir des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et une voix pour parler ! La liturgie des heures fait aussi parler de l’intérieur de l’actualité par les textes eux-mêmes, explicitement au présent. La vie du corps entier se lit et se relit à travers l’histoire de tous les temps. D’autre part un type de langage plus contemporain, est proposé pour les hymnes et les prières.

Dans les hymnes, la dimension poétique est une invitation à trouver des sens nouveaux, à recréer de l’intérieur une prière plus personnelle, invitation aussi à une rupture en vue d’une approche plus profonde de la foi. Il s’agit là d’une autre dimension de l’agir humain, d’une autre manière de regarder et d’entendre.

Dans les intercessions, l’appel à tout mettre et remettre sous l’action de Dieu nous est adressé. « Prière de toute l’Église pour toute l’Église et pour le monde entier » (Présentation générale de l’Office, 187). Les intentions sont universelles en premier lieu, puis très précisément un rappel de tout ce dont nous sommes individuellement ou collectivement chargés.

Dans la vie apostolique, en particulier, il n’est pas facile d’assumer les ambiguïtés et les contradictions inhérentes à une recherche honnête d’unité.

La liturgie des heures nous fait vivre en rupture, et dans le même temps en prise immédiate avec l’actualité : elle est essentiellement objective, nous enracine dans la réalité ecclésiale sans nous laisser lâcher nos propres conditions de vie ; elle nous fait passer de l’angoisse à l’espérance, sans nous ôter la première et parfois sans nous faire goûter la joie de la seconde ; elle nous fait louer « sur la terre comme au ciel » et gémir sur l’absence de Dieu ; elle nous fait vivre la dimension théologale la plus authentique dans l’enracinement humain le plus réaliste ; enfin, elle nous fait vivre à l’heure qu’il est, prendre en charge le temps qui passe et nous situer dans l’aujourd’hui des mystères et de l’éternité.

Et nous sommes nombreux à savoir que nous ne pourrions vivre cette richesse sans le secours de la « Liturgie des heures », pour nous une véritable « Prière du temps présent » de la vie apostolique.

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