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Consécration des vierges et hiérarchie

Jean-Marie Hennaux, s.j.

N°1989-4 Juillet 1989

| P. 239-242 |

Cette note de lecture, que nous publions avec l’accord des deux auteurs, porte sur un point théologique encore en débat, au sujet de la nature de l’ordre des vierges. Il s’agit là d’un dialogue dont l’issue n’est pas sans conséquence pour la question, rendue aujourd’hui difficile, de la vocation de la femme dans l’Église. Nous y reviendrons.

Le rétablissement de l’Ordo virginum dans l’Église par Vatican II apparaîtra peut-être de plus en plus comme un des actes les plus significatifs et les plus prophétiques du Concile. Il est heureux que des articles mettent en lumière la pleine signification ecclésiale et théologique de la consécration des vierges. L’intuition de Mademoiselle de Tryon-Montalembert, qui consiste à chercher la relation existant entre la consécration virginale et le mystère de l’Église en ses différentes notes (unité, sainteté, catholicité...) me semble très intéressante.

Certaines formulations me paraissent cependant moins heureuses. Je pense que l’auteur en conviendrait et qu’il s’agit uniquement de nuances, mais comme les enjeux sont importants, j’exprimerai quand même ma question.

À certains endroits du texte, l’auteur tient-il suffisamment compte de la distinction entre ce qu’on appelle habituellement « vocation à la vie consacrée » et « vocation sacerdotale », ou – en termes théologiquement plus précis – « vocation charismatique » ou « spirituelle » et vocation de type « hiérarchique » ou « ministériel » ? Comme Lumen Gentium l’a dit clairement (VI, 44), la vie consacrée appartient bien à l’essence de l’Église, mais non pas à sa « structure hiérarchique ». Le Père Congar et d’autres ont mis en lumière la différence profonde entre les vocations. La vocation de type hiérarchique est constituée dans son essence même par l’appel de l’évêque et, de ce fait, pourrait à la limite exister sans « attrait intérieur ». L’évêque pourrait appeler à être prêtre quelqu’un qui n’y a jamais songé. Il ne pourrait pas, en tant qu’évêque, appeler de la même manière quelqu’un à vivre dans la virginité consacrée. Ici, l’évêque ne peut que reconnaître un appel divin et un don spirituel préexistants.

On se souvient à ce propos des discussions du début de ce siècle sur l’essence de la vocation sacerdotale, principalement autour du livre de J. Lahitton, La vocation sacerdotale (Paris, Lethielleux, 1909) et de la manière dont Pie X a tranché le débat à l’époque (voir sur ce point mon article, « Le sacerdoce, vocation ou fonction ? », dans NRT 93, 1971, 473-488, principalement 473-476, avec les citations de Congar).

Ainsi certaines affirmations du présent article seraient à nuancer. Par exemple quand il est question de « l’initiative » de l’évêque qui « choisit », qui « peut appeler (comme vierge consacrée) qui il lui plaît ». De même quand on parle du « charisme épiscopal » qui confère aux décisions (de consécration des vierges) « une objectivité sans commune mesure avec le caractère plus ou moins relatif d’‘appels’ encore enclos dans les frontières (des) subjectivités ». C’est vrai que la reconnaissance (ce mot n’est pas utilisé, malheureusement) par l’évêque confère une objectivité. Mais l’évêque ici ne peut appeler que s’il a pu constater un appel objectif du Saint-Esprit à la virginité consacrée (cfr la première adresse de l’évêque à la candidate dans le rituel de consécration).

J’hésiterais aussi à rapprocher d’une manière particulière la « prière des heures », conseillée aux vierges consacrées, de la « prière capitulaire » qui « constitue la dimension ‘orante’ de la structure institutionnelle, hiérarchique et sacramentelle de l’Église » (nous soulignons) ; « ce serait dans ce dernier contexte que viendrait s’inscrire la prière de la vierge consacrée » ; et cela, en la distinguant « d’une prière que (l’on pourrait) qualifier de ‘religieuse’, c’est-à-dire se situant du côté de la vie régulière  ». Le charisme de la virginité consacrée étant de type spirituel et religieux, il me paraît plus adéquat de rapprocher la prière des vierges de celle des autres consacrés, plutôt que de celle des clercs. Les vierges consacrées ne sont pas des chanoinesses.

Dans le même sens que celui que j’essaie de mettre ici en lumière, Mademoiselle de Tryon-Montalembert a insisté sur le fait que la consécration ne doit pas être « confondue avec un ministère ». L’« essence de la consécration » des vierges – elle le souligne – se situe « au plan de l’ être – et non à celui du faire – autrement dit au plan ontologique et non à celui de la praxis ». Ce point est extrêmement important. De la consécration peut découler, bien sûr, un service dans l’Église, mais l’essence de la vocation des vierges consacrées ne réside pas dans un tel service (nous comprenons le « Ecclesiae servitio dedicantur » du canon 604, 1 comme une consécration au service de l’ être de l’Église et non d’abord de son action). Il y a, en certains endroits aujourd’hui, une tendance à faire des vierges consacrées des diaconesses. Redisons-le, de la consécration peut procéder un service, mais la vocation des vierges ne consiste pas en un tel service, autrement dit, ne consiste pas en un diaconat. Consécration des vierges et diaconat sont sur deux plans totalement différents.

Ces remarques, avec lesquelles, j’en suis sûr, Mademoiselle de Tryon-Montalembert serait d’accord, ont pour moi beaucoup d’importance, parce qu’il me semble que, bien perçu, le signe des vierges consacrées dans l’Église, est une des choses qui permettront de voir en quoi consiste la vocation ultime de la Femme et la vocation ultime de l’Humanité (les hommes y compris). Celle-ci ne réside pas dans le presbytérat ou l’épiscopat. La vocation de la vierge consacrée n’est pas d’exercer une fonction définie à l’intérieur de l’Église. Elle est l’amour qui rend possible l’existence de tous les services. Elle consiste à être et à symboliser l’Église comme Épouse du Christ. Il est important que le signe de l’Ordo virginum soit donné dans toute sa pureté, en le distinguant bien de ce qui appartient à la « structure hiérarchique » de l’Église. L’Ordo virginum appartient à la dimension spirituelle, charismatique ou encore mariale de l’Église. Le Pape Paul VI a bien montré que l’essence la plus profonde de cette Église ne réside pas dans les fonctions, fût-ce les plus saintes, mais dans l’union nuptiale avec le Seigneur : « En vérité, la réalité de l’Église ne s’épuise pas dans sa structure hiérarchique, sa liturgie, ses sacrements, ses ordonnances juridiques. Son essence profonde, la source première de son efficacité sanctificatrice sont à rechercher dans son union mystique avec le Christ ; union que nous ne pouvons penser disjointe de celle qui est la Mère du Verbe Incarné » (Discours de clôture de la 3e session du Concile, 21 novembre 1964).

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