Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

S’engager pour la justice... Un défi pour aujourd’hui

Michelle Barrot, p.s.a.

N°1988-5 Septembre 1988

| P. 306-318 |

Dans certains Instituts, l’option pour la justice et pour la paix passe par le partage des conditions de vie et de (non) travail du monde ouvrier et pauvre. L’auteur nous en donne ici de bouleversants exemples, avec les questions qu’ils impliquent, certes, mais surtout les choix qu’ils révèlent : œuvrer avec le pauvre pour qu’il trouve son autonomie, travailler sur les causes de l’injustice, agir en solidarité communautaire et sociale, bref, faire surgir des êtres libres et fraternels. Ainsi vécu, le rapport de la communion et de la mission peut éclairer ceux qui cherchent les signes de la venue en ce monde du Christ Jésus.
Nous reproduisons ici avec l’aimable autorisation de l’auteur ce texte qui représente l’une des interventions de la session « Vie Religieuse : communion et mission » organisée par le Centre Sèvres (Paris) du 8 au 11 février 1988.

Parler d’engagement pour la Justice, entraîne d’emblée la conviction qu’il y a injustice et qu’une partie de la population, des familles, des individus, ne jouit pas de ses droits élémentaires de pain, de vie, de liberté, de culture, de foi.

C’est une longue histoire que celle du combat pour la justice et la dignité de tout homme, de tout peuple. Elle est vieille comme le monde, liée profondément à la rupture par le péché des rapports harmonieux du matin de la création, de l’homme avec lui-même, de l’homme avec ses semblables, de l’homme avec la nature, de l’homme avec Dieu.

La pauvreté est une réalité tenace qui, dans l’histoire, accompagne plus souvent l’évolution économique, politique et sociale. Qu’il s’agisse des périodes racontées par la Bible : l’esclavage du peuple hébreu en Égypte, l’injustice dénoncée par les Prophètes, des périodes d’invasion, de conquêtes politiques, un grand reste souvent est victime des guerres, des dominations, des impérialismes de toutes sortes.

Notre pays, notre temps, après une période extraordinaire de croissance économique, avaient cru la pauvreté disparue. L’abondance généralisée devait, pensait-on, mettre fin aux différences et aux injustices sociales... la pauvreté alors, serait exceptionnelle, marginale. En fait, la pauvreté existe. On a faim aujourd’hui en France !... La pauvreté augmente chez nous, dans le monde.

J’aimerais d’abord dire sur quoi repose aujourd’hui notre conviction qu’il y a urgence, impérieuse nécessité, d’œuvrer pour la justice, puis partager notre expérience, tout simplement.

Chemin d’incarnation

Par notre vocation baptismale et notre consécration, nous sommes appelées, en Église, à re-prendre à notre compte, le chemin d’incarnation pris par Jésus. Quel chemin déconcertant que le sien !

Un enfant, né de Dieu et né d’une femme, devient l’un de nous. Il entre dans l’humanité, il fait corps avec ce qui, en elle, est marginalisé, petit, malade, pécheur - et lui révèle la tendresse miséricordieuse de Dieu Sauveur, son Père.

Serviteur du Père, il aime tellement les siens, ceux qui sont dans le monde, qu’il donne sa vie pour que tous aient la vie, la vie en abondance. Ce don de vie passe par l’impuissance, le rejet des siens, l’abandon de son Père, la mort. Étrange destin qui le lie de manière incroyablement étroite aux pauvres, aux crucifiés du monde.

Rompant les liens de la mort, Dieu le ressuscite et le fait devenir puissance d’action, Esprit de vie, de transformation pour tous.

Notre mission, comme celle de Jésus, s’inscrit dans une réalité sociale, historique ; elle est mouvement vers les hommes, signe pour eux, en même temps qu’elle s’origine incessamment dans la communion du Père par le Fils, dans l’Esprit, source du Salut.

L’ultime commandement de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »1 ne cesse de conduire des hommes, des femmes, à incarner en leur vie personnelle et collective des attitudes qui signifient l’actualisation de son message : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les prisonniers sont libérés, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7,22).

Depuis sa fondation, l’Église est ainsi en état de veille, mais pas elle seulement ; avec elle, des hommes de bonne volonté cherchent à servir l’homme, tout l’homme et tout homme, croyants ou incroyants, d’Orient comme d’Occident. Leurs noms traversent l’histoire : Monsieur Vincent, Las Casas, Gandhi, Martin Luther King, le Père Lebret, Don Helder Camara, nos fondateurs...

Ainsi, en 1865, notre fondateur, Étienne Pernet, et notre fondatrice, Antoinette Fage. L’un et l’autre sont venus des rangs de ceux qui peinent sous le travail insuffisant à assurer le pain quotidien. En ce XIXe siècle finissant, ils pressentent les conséquences de la révolution industrielle, découvrent le mal de l’ouvrier : celui d’une population déracinée, réduite à l’état de masse, perdant sa culture, sa foi, et cependant, riche de valeurs, d’endurance, de solidarité.

Projet apostolique de congrégation

À la jonction de la foi et de l’expérience humaine, se situe le Projet apostolique de la Congrégation :

Restez sur le chemin, tendant la main à ceux qui passent à côté de vous pour les soutenir. Cherchez le pauvre, il ne se trouve pas dans les voies extraordinaires. Cependant pour vous, dans votre mission, il y a une voie extraordinaire, c’est la charité héroïque. Soyez des reflets de la lumière du Christ, les échos de son Amour...

E. Pernet disait aux ouvriers :

Je voudrais que vous ayez sur table du vin, de la viande ; que vos enfants, vos femmes, aient des vêtements chauds et que vous puissiez dire : tout cela, je ne le dois qu’à moi.

Ce projet apostolique s’est développé, s’est étendu à de nombreux pays, tant il est vrai qu’il y a partout des pauvres. Du Tiers-Monde nous viendra l’interpellation. Les pays d’Amérique Latine vivent dans des conditions de vie difficiles, des situations de pauvreté extrême, et en même temps de solidarité, de formes d’endurance, de joie, de cohérence dans leur foi, qui vont bousculer nos sagesses, interpeller notre manière de vivre de justice et de paix dans une société devenue, à la fin de la deuxième guerre mondiale, une société de consommation.

Combat de l’Église

C’est ainsi qu’à travers le temps marqué par les courants sociaux, économiques, politiques, et même religieux, l’Église est provoquée à prononcer une parole de Vie pour tous. Arrêtons-nous à celle de l’un de ses fils : Louis Joseph Lebret (1897-1966). Par vocation humaine et apostolique, il découvre, analyse le mal-développement français et international. Il le dénonce avec force et propose de nouvelles voies :

Mon drame est le suivant : m’occupant de développement, je commence à me demander si je ne suis pas un malfaiteur, car le développement comme je le vois se faire dans le monde, c’est l’anti-développement.
L’Occident, les sciences et les techniques sont en train de démolir les hommes en profondeur en arrachant leurs valeurs et en apportant des antivaleurs qui brisent non seulement les cadres sociaux mais l’homme lui-même tout en le projetant dans les dispositions d’envie qui ne peuvent que le rendre malheureux......Alors je crois extrêmement important que devant cette évolution, des voix s’élèvent pour crier « casse-cou ». Je ne crois pas qu’il faille diminuer l’effort pour le développement, mais il faut en changer l’orientation. Il faudrait enfin être sincères ; il faudrait que les politiques du développement ne soient plus en continuation de l’exploitation de l’homme et des impérialismes, - que ce soit lutte contre le communisme en Occident, ou guerre à l’Occident quand il s’agit de l’Est...
C’est l’homme qui est toujours au centre de la perspective.
En mettant ainsi l’humain à sa place, on donne à la discipline complexe du développement son maximum de caractère scientifique, toute science se définissant par son objet. L’objet du développement ne peut être que l’humanité avancée vers l’amélioration de la condition humaine au sein de groupes restreints et de la totale humanité. En d’autres termes, le problème du développement est un problème de civilisation, que l’application des sciences et des techniques doit contribuer à résoudre dans le respect aussi strict que possible de toutes les valeurs humaines.

Paroles prophétiques déjà proclamées par l’Église à travers l’histoire. Léon XIII, Jean XXIII, Paul VI marquent leur temps, proclament les aspirations des hommes, rappelant le dessein de Dieu sur tout homme [1] :

Toute vie est vocation (15). Il faut se hâter... trop d’hommes souffrent et la distance s’accroît qui sépare les progrès des uns et la stagnation, voire la régression des autres (29)....la seule initiative individuelle et le simple jeu de la concurrence ne sauraient assurer le succès du développement... Des programmes sont nécessaires pour encourager, stimuler, coordonner, suppléer et intégrer l’action des individus et des corps intermédiaires (33). Le développement intégral de l’homme ne peut aller sans le développement solidaire de l’humanité. L’homme doit rencontrer l’homme, les nations doivent se rencontrer comme des frères et sœurs... » (43). Ce sont ces hommes et femmes qu’il faut convaincre d’opérer eux-mêmes leur propre développement (55). Une solidarité mondiale plus efficace doit permettre à tous les peuples de devenir eux-mêmes auteurs de leur destin (65).

Aujourd’hui, Jean-Paul II, par ses voyages, se trouve placé au contact immédiat des lancinants problèmes qui étreignent des continents pleins de vie et d’espoir [2]. Il constate à son tour que depuis vingt ans les espoirs de développement, alors si vifs, semblent aujourd’hui beaucoup plus éloignés encore de leur réalisation (12). Le fossé se creuse entre les sociétés et à l’intérieur des sociétés elles-mêmes (14). Il faut, dit-il, dénoncer l’existence de mécanismes rendant plus rigides les situations de richesse des uns et de pauvreté des autres. Pauvreté qui a nom crise du logement, chômage, dette internationale, commerce des armes, terrorisme, perte des droits des peuples...

Jean-Paul II relève alors, sur ce fond d’angoisse et de peur, l’immense mouvement de solidarité internationale, le sens croissant de la solidarité des pauvres entre eux, leurs actions de soutien mutuel, les manifestations publiques... faisant valoir leurs besoins et leurs droits face à l’inefficacité et à la corruption des pouvoirs publics (39). « Plus que par le passé, les hommes se rendent compte qu’ils sont liés par un destin commun qu’il faut construire ensemble » (26). « Ce n’est pas seulement un devoir individuel, encore moins individualiste, comme s’il était possible de réaliser uniquement par les efforts isolés de chacun le développement des peuples » (32). « L’Église a une parole à dire aujourd’hui comme il y a vingt ans, et encore à l’avenir, sur la nature, les conditions, les exigences et les fins du développement » (41).

En écho, reprenons la déclaration du Synode des Évêques, en 1981 :

Le combat pour la Justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile, qui est la Mission de l’Église, pour la rédemption de l’humanité et sa libération de toute situation oppressive....La communion reçue de Dieu se traduit dans une solidarité prioritaire avec ceux qui n’ont pas leur place dans la société et dont la situation manifeste à quel point cette société est distante du Royaume.

Telle est bien notre conviction de fond. L’engagement pour la justice est une nécessité qui s’impose comme un des lieux d’urgence de la mission - révélation de l’amour de Dieu pour tout homme.

Avant d’aborder cette deuxième partie, je reprends à mon compte le texte de la Commission Sociale de l’Épiscopat Français :... « Attention pauvreté... » [3].

Si on parle de « nouveaux pauvres », à propos de tous ceux qui viennent grossir les rangs des demandeurs d’aide, ce n’est pas qu’en son fond la pauvreté ait changé. Non. Elle reste identique à elle-même, insupportable et dégradante....

Témoignages

C’est à partir de quelques traits de notre vie de Petites Sœurs de l’Assomption que je vais tenter de montrer comment, en congrégation, nous essayons d’œuvrer à la justice et à la paix.

Aucun engagement n’est exclusif des autres. Ce point là est important pour nos congrégations. Œuvrer pour la justice et la paix, est un passage obligé à l’humilité. Il n’y a pas le salariat qui est « bon » ou « dépassé » en société en crise. Il n’y a pas l’aide « caritative » qui est prioritaire sur le rude combat quotidien pour amener des femmes, des enfants à faire un pas pour recouvrer leur dignité. Il n’y a pas l’action syndicale et le travail de développement à opposer aux restaurants du cœur et à Mère Teresa...

Il y a place pour tous, vous et nous : frères et Sœurs, pauvres du monde entier, ouvriers chômeurs, peuples du Tiers-Monde, familles du Quart-Monde, croyants ou non. Il y a place pour des individus et pour des groupes. Ensemble nous devons œuvrer. Dans ce combat évangélique que mènent les pauvres du monde pour trouver leur place dans l’histoire, leur liberté, leur dignité, nous sommes provoquées à avancer comme prophètes d’espérance avec eux.

Pour une Petite Sœur de l’Assomption, l’engagement pour la justice passe d’abord par un mouvement, un déplacement externe et interne pour être présente au monde ouvrier et pauvre, une manière de le rejoindre dans leur milieu de vie, leur famille, leur quartier.

Comme le disait le Père Frossard :

Dieu accorde au peuple des petits une mystérieuse prédilection. Et là, la grande Église n’en prend souvent conscience que longtemps après... L’Église a besoin d’entendre et accueillir les merveilles de Dieu qui se manifestent parmi les travailleurs pour rendre son visage plus accessible et plus transparent à Jésus-Christ. Ainsi, elle appuiera le témoignage des chrétiens au plus proche de la vie et de l’action ouvrières.

Le travail est pour nous une réalité quotidienne. C’est un lieu important de notre rencontre missionnaire avec les hommes et les femmes de notre temps. Je laisse la parole à l’une ou l’autre de mes Sœurs :

Le partage des conditions de vie dans un secteur marginalisé comme celui des femmes O.S. (manutentionnaires en usine, dans le textile, l’industrie alimentaire, et l’électronique, etc.) amène une transformation de notre vie apostolique et de notre communion au mystère du Christ.
J’ai mis plus de trois ans à faire le rendement. Il faut toujours aller plus vite... nos conditions de travail sur la machine sont pénibles. Nous cumulons fatigue physique et nerveuse.
Une femme de mon équipe s’exprime : « Mon grand (sept ans) m’a dit : Pourquoi tu cries toujours quand tu parles ? - Ça m’arrive de pleurer quand je repense comme j’ai été dure avec lui ; mais sur le moment, c’est plus fort que moi. »
Nous sommes très sales à cause de la poussière que dégagent les fils ; couvertes de poussière nous sommes tantôt rouges, tantôt vertes, tantôt noires, selon la couleur du fil... Cela nous fait rire.
Certaines proposent de demander une prime contre la poussière... Je les étonne quand je réponds : « La prime, je n’en veux pas, mais une protection contre la poussière, ça, oui. »
Le travail au rendement, c’est déshumanisant... ça fausse nos personnalités. Le racisme existait à peine il y a neuf ans. Aujourd’hui, il est bien installé, à cause du chômage et des licenciements...

La cordialité, ça existe autant que la « rosserie ». Et moi-même, je suis prise dans la tourbillon. J’ai fortement besoin à certains moments de venir chercher la route à suivre devant le tabernacle.
Au fur et à mesure que la situation s’aggrave, nous voyons la crédibilité des Organisations Syndicales s’amenuiser. L’individualisme grandit... une force grandit qui nous écrase et les domine...

La durée dans les professions sanitaires et sociales donne de toucher de près, de partager la misère d’un peuple. Françoise s’exprime :

Une vingtaine d’étages, un tout petit ascenseur. Au pied, cinquante à soixante personnes attendent : c’est la sortie de l’école. Nous n’hésitons pas et montons au quatorzième étage à pied. L’odeur est horrible, il y a des graffiti partout, tout est cassé...
Nous arrivons dans la famille. Il fait sombre. Deux femmes sont là avec des enfants dans la pièce... deux bébés sont sur le sol. Ils sont maigres. On dirait les enfants dénutris au gros ventre que l’on nous montre dans les pays en voie de développement. Mais là, c’est tout près de nous, en France.
L’ambiance est si lourde. Que faire ? De toute manière, il n’y a rien. Ces femmes jeunes font vingt ans de plus que leur âge...
Dans tous ces immeubles, on voit des gens assis, là, sans rien faire, le visage déjà parcheminé. Des jeunes traînent. Rien, rien, le vide... l’attente... Et puis, une espèce de violence latente, prête à éclater pour un rien, par distraction presque.
...C’est bien le visage du Christ souffrant qui apparaît en cette humanité défigurée et qui crie...
J’ai découvert de façon expérimentale l’importance de l’instant présent, situé dans la continuité avec un passé et la perspective d’un avenir. C’est en l’instant que l’on sert, que l’on aime, tout en étant présent à fond à ce qu’on fait : repasser... discuter avec la famille... attendre l’autobus, ou aller à la messe en communauté... Une attitude intérieure qui nous fait vivre un peu du Christ serviteur et sauveur.

Au chômage

Comme beaucoup nous connaissons aussi le chômage. Avec une grande humilité nous devons savoir que tout en nous approchant des pauvres, nous gardons une distance : nous restons différentes, nous avons une communauté, lieu de vie, de soutien, où nous sommes reconnues. Le rude moment du chômage révèle, tant à l’être humain qu’à l’institution, le prix de la mobilité apostolique. S. s’exprime ainsi :

Je me suis sentie déstructurée... ne plus savoir dans quel secteur j’allais trouver du travail - Quel travail ? Pourquoi ? Ne plus pouvoir me situer dans le monde de ceux qui travaillent, cela fait quelque chose. Les gens « en place » ne sont pas concernés par celui ou celle qui vient demander du travail. Le chômage c’est pour les autres.
En fait, on se situe par rapport au travail : je travaille ou ne travaille pas. C’est l’un ou c’est l’autre.
Dans la recherche d’un travail non qualifié, je me suis trouvée avec des immigrés... qui, dans leurs relations pour la foire d’embauche, se situent les uns contre les autres.
Tout cela aussi, parce que j’étais femme, religieuse, Petite-Sœur de l’Assomption, avec l’importance de la rencontre des travailleurs, en partageant leurs mêmes conditions de vie - collant au réel de la vie ouvrière, au jour le jour, dans et par ces conditions. Dans cette période, ce qui comptait, c’était trouver un emploi. Cela a été assez individuel, encore que amis, voisins, communauté m’aient aidée. Cela demande de l’énergie, de toujours recommencer. Je comprends mieux que l’on ne peut pas faire pour les chômeurs, mais avec eux.

Peut-on choisir le travail ? A un moment donné, il faut risquer. Face à la pauvreté croissante, au chômage, il s’agit de s’engager avec d’autres pour plus de justice.

Voici Danielle qui, en solidarité avec d’autres femmes de la cité, projette de lutter contre leur chômage « en créant leur emploi ». Un jour de février, l’Organisme de Formation annonce un stage « création d’entreprises »... Là encore, une seule, Danielle est retenue : disponibilité et niveau de connaissances. Elle écrira :

Comment, alors qu’on avait travaillé à une formation collective, admettre autre chose qui individualise, qui s’adresse à ceux qui ont des droits ?
L’apprentissage d’une création de Scop révèle bien l’exigence, non seulement de l’étude des marchés, des objets à réaliser, mais encore tout ce qu’au long des jours la construction d’une communauté autour d’un projet va exiger : accueil des connaissances et savoirs différents, acceptation de pouvoirs et de non-pouvoirs, se situer dans un environnement politique et économique fortement compétitif.
Cette expérience a permis de montrer qu’un « pouvoir » dans le bon sens est libérateur, parce que source de dynamisme de vie.
J’ai senti combien un pouvoir est désarmant dans la mesure où je laisse passer en moi la vie des autres.

Ce fait nous révèle qu’une cassure, dans certaines circonstances, fait surgir une nouvelle manière d’être pauvre, chaste, obéissante, religieuse. Danielle poursuit :

Sans cesse, il m’a fallu croire, être fidèle à cet espoir qui a germé dans l’existence de chacune, me laisser aller à concrétiser mon espérance. Je crois vraiment qu’un avenir peut naître de notre vie ensemble et croire cela, c’est une justice....Chacune a laissé émerger les dynamismes de libération qui l’habitent. Nous nous sommes laissé faire « peuple » et lumière.

Dans le bénévolat

La plupart de nous, actives et retraitées, consacrent beaucoup de leur temps, de leurs capacités, dans des associations, clubs de quartier, mouvements, permanences d’accueil...

Nous nous sommes fixé quelques critères qui aident au discernement en communauté et informent notre mode de présence. Nous choisissons de préférence l’action sur les causes et tentons, en répondant aux urgences, de favoriser peu à peu la construction des personnes, de leur dignité, de leur autonomie. Nous favorisons les liens entre elles, avec des associations, des groupes, qui peuvent soutenir, accompagner leurs démarches. Dans ces rencontres, un échange s’instaure. Chacun peut donner et recevoir - retrouver une « famille », un lieu où il est reconnu, appelé par son nom.

Dans ces engagements, ce qui est important, c’est d’en faire la relecture en communauté, afin que chacune puisse aller au bout de son choix. Que ce soit dans une participation à la Banque Alimentaire, à la permanence du Secours Catholique, comme dans une autre action collective de quartier (Amicale de locataires, Confédération Syndicale des familles, Vie Libre), chacune est appelée à risquer une réponse qui fasse surgir des êtres libres et solidaires.

Il faut nous souvenir de l’immense travail que nous venons de faire en Congrégation, en Église, pour passer de l’assistance au développement, de l’aide donnée au partenariat, d’une action entre croyants à un travail avec des hommes et des femmes, des organismes chrétiens ou non, d’un don individuel à une solidarité collective, d’un « ici » à un « ici et là-bas ».

Les textes cités en début de ces pages nous disent un peu cela. Dieu avec nous ne fait pas œuvre d’assistance, mais de liberté. Dieu ne fait rien sans nous.

Nous avons à donner du pain, des soins, une écoute à un frère dans la détresse et cela s’impose à nous comme une urgence ; mais en même temps, il nous faut œuvrer avec lui pour qu’il puisse trouver les moyens d’avoir du pain, des soins, en sortant du cercle continu d’assistance et de dépendance, en créant des réseaux de solidarité avec des chômeurs et des salariés, en agissant sur les pouvoirs publics pour transformer certaines aides sociales.

Ceci exige de nous de ne pas œuvrer seules. Nous n’avons pas, du moins en mon Institut, la prétention de pouvoir répondre seules aujourd’hui. Notre immense fragilité, mais plus encore le Projet de la Congrégation au niveau international pour la justice, nous font choisir le chemin du développement, de la solidarité collective, du partage, d’une action qui passe par des moyens mis en route avec d’autres, même si, au départ, nous en sommes les initiatrices.

A cette œuvre de justice, notre vie entière est consacrée jusqu’au bout. Sœurs âgées vivant en hospice, une parmi beaucoup, ou dans nos maisons de retraite, toutes savent bien qu’il n’y a pas l’œuvre pour la justice faite dehors et la vie à l’intérieur, autre. L’aménagement de nos maisons, la participation des salariés pour assurer les services quotidiens, demande que chacune soit conviée d’une manière ou d’une autre à ces réalisations comme partenaire active et en même temps sollicitée à faire don de sa propre vie, pauvreté physique, psychique, en solidarité avec l’immense pauvreté du monde. Quelques flashes émaillent cela :

A. qui n’entend plus bien dit : ‘Je continue à aller à la télévision pour mieux prendre dans ma prière tous les peuples qui souffrent.’ E. lit les demandes d’emploi pour communier à la souffrance des chômeurs... S. qui donne un cadeau reçu au club à son départ de la communauté : ‘Je voudrais ne plus rien avoir du tout, mais c’est difficile...’.

C’est une entraide donnée et reçue qui sans cesse élargit l’horizon quotidien des Sœurs âgées, aux dimensions du monde...

Conclusion

Avant de conclure, je relève quelques interrogations puisées ici et là au cours de lectures et de partages :

Sommes-nous prêts à donner sans retour le meilleur de nous-mêmes : donner, se creuser, faire un vide en soi pour recevoir ce que l’autre peut avoir à apporter s’il veut aussi faire don de lui-même ? Acceptons-nous ce risque ?

La mise en œuvre concrète de la communion ecclésiale et de la solidarité implique des institutions médiatrices pour trouver leur plénitude de sens et d’efficacité : l’Église, des Associations chrétiennes ou profanes, des Services publics. Y croyons-nous ?

Certes, nous avons à réfléchir sur le bien-fondé des Associations, des Institutions et des projets qu’elles proposent. Mais pouvons-nous risquer de donner sans être bénéficiaires du don fait, sans reconnaissance explicite, sans un contrôle total de l’utilisation du don, sans être nous-mêmes directement donateurs ?

Pour que l’autre existe, il faut qu’il ait la liberté de faire ce qu’il veut du don reçu, qu’il puisse le refuser. Certes ce point de vue peut se discuter. C’est un problème difficile.

Comment faire la part de l’urgence et la part du développement, sans cruauté, d’une part, et sans complicité, d’autre part ?

Il n’y a pas de véritable communion au Mystère de Dieu, Père, Fils et Esprit, sans ce mouvement continu de la mission.

Des hommes, des femmes, aujourd’hui, cherchent le sens de la vie, comme les envoyés de Jean. Ils questionnent l’Église, les communautés religieuses, vous... moi :

Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?

Jésus leur répond :

Allez, rapportez ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres.
Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi...

et il ne sera pas donné d’autres signes que ceux-ci.

57, rue Violet
F-75015 PARIS, France

[1Paul VI, Populorum progressio, Encyclique, 26 mars 1967. Les chiffres entre parenthèses, ici comme ailleurs, font référence au n° des paragraphes des Encycliques.

[2Jean-Paul II, Sollicitudo Rei socialis, Encyclique, février 1988.

[3Commission Sociale de l’Épiscopat Français, Attention... pauvreté..., 27 septembre 1984.

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