Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La Trinité et la vie de l’homme

Francis Lauwers, s.j.

N°1988-5 Septembre 1988

| P. 259-273 |

Savons-nous assez que nous vivons, au nom du Père, du Fils et de l’Esprit, à l’image de la Sainte Trinité ? En méditant simplement sur chacune des Personnes divines et sur leur unité, l’auteur nous offre, en ces pages cordiales, de revenir à l’essentiel, quelle que soit notre vocation chrétienne. Cette vision de l’homme restauré en son action, son intelligence et son amour, s’étend pour le croyant à l’ensemble de l’univers et de l’histoire humaine, mais elle s’applique aussi dans la trame quotidienne de nos vies. Une harmonie à recevoir déjà plutôt qu’à espérer encore.

Tout enfants, nous avons été marqués dès le baptême du signe de la croix. Le soir, avant d’aller dormir, nos parents le dessinaient sur notre front. Et quand nous mourrons, la dernière parole que l’Église prononcera sur notre corps sera « Reçois-le, ô Dieu, lui qui durant sa vie a été marqué du sceau de la Trinité. » Tant de gestes n’auraient-ils aucun sens ? Si au contraire ils en ont un, lequel ?

L’homme, dit la Bible, est créé à l’image et ressemblance de Dieu. L’homme est relation vivante à Dieu. Mieux saisir ce qu’est Dieu nous fera dès lors mieux savoir ce que nous sommes appelés à devenir. Nous découvrirons comment sont justifiés nos signes de croix, quel est l’esprit qu’ils impliquent, quel est le don de la vie qu’ils entraînent, éventuellement jusqu’à la mort.

Ce qu’est Dieu, nous ne le savons pas par nous-mêmes. Nous ne le savons que parce que Dieu, Amour, a pris l’initiative de nous le révéler par Jésus et en lui. Déjà, je ne connais une personne humaine que si elle se révèle à moi et si en même temps je la crois dans ce qu’elle me dit d’elle. La dialectique de la rencontre humaine s’opère suivant le couple « révélation-foi ». Il en va de même pour Dieu vis-à-vis de nous. Jésus nous a dit dans l’Évangile et montré dans sa vie ce qu’est Dieu. Nulle part, sans doute, il n’emploie le mot Trinité, mais il le dit équivalemment, il le dit en substance. Le mot Trinité est le mot de théologiens rassemblant sous ce vocable ce que Jésus a dit de lui-même le Fils, de son Père et du Saint-Esprit. Ce mystère de Dieu s’énonce pour eux de la manière suivante : dans le Dieu unique, il y a trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Unité de nature dans la trinité des personnes. Le symbole des Apôtres, celui de Nicée, sont l’expression de la foi entière de l’Église depuis les origines, la synthèse concise de ce que Jésus a dit et montré de Dieu. L’esprit humain, dans toutes les hérésies des premiers siècles, s’était rebiffé tantôt contre la divinité du Fils, tantôt contre celle de l’Esprit. Et il le fait encore. L’Église, elle, a toujours affirmé ce qu’elle avait reçu du Christ. Alors même que la synthèse théologique n’était pas achevée, elle a été la fidèle porteuse du message de Jésus-Christ.

S’il est vrai, comme le dit Paul, qu’« en Dieu nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes », s’il est vrai que Dieu nous suscite, nous attire, nous enveloppe, que nous baignons en lui en même temps qu’il nous est totalement intime, nous devrons dire la même chose de la Trinité qu’est ce Dieu : nous sommes imprégnés d’elle et nous baignons en elle.

Ce qu’est Dieu, Trinité, donne évidemment un sens à notre action et à notre vie, puisque nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. Si Dieu était seul, unité indifférente, l’Unique parfait en tous points, doté de toutes les qualités, mais clos en lui-même, « statique », s’il était un être qui se contenterait d’être riche sans ce mouvement interne de communication, l’idéal de chacun de nous et son devoir seraient d’accumuler pour soi seulement le plus de qualités possible : biens matériels, culturels, voire religieux. Le devoir serait de « cultiver notre personnalité », de l’enrichir égoïstement. Bien vite y naîtraient suffisance, isolement superbe, orgueil : les qualités les plus belles en deviendraient fétides. Une mare, piquée de nénuphars, c’est très beau, indolence jaune et blanche et verte sur fond d’eau. Mais si l’eau est inerte, tout y croupit, les nénuphars pourrissent, l’eau devient fétide. Dieu n’est pas statique, il n’est pas le solitaire, parfait et unique. Dieu est fontaine. A la fois jaillissement, déploiement, communion dans l’élan et la retombée.

Dieu est Trinité, le sens de notre vie est donc trinitaire. Qu’est-ce que cela veut dire pratiquement ? Cela signifie que, puisque nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous avons à reproduire, à notre mesure, à notre place, les traits qui font le Père, le Fils et l’Esprit Saint : cela signifie qu’avec tout ce que nous sommes, dans toutes les situations de notre vie, nous sommes appelés, invités (car Dieu nous laisse libres et ne nous force jamais) à accueillir dans notre existence ce triple dynamisme : paternel, filial, aimant, et à tendre à ce que ces traits s’interpénètrent en nous le plus possible sans pour autant s’y confondre.

Au nom du Père

Si Dieu est Père, source de vie, don, activité donnante, communication généreuse de tout lui-même, nous sommes tout d’abord invités à être « père » (et mère), source de vie, activité donnante et s’engageant, communication généreuse de ce que nous sommes et avons. Qu’il s’agisse de l’épouse et de l’époux, ou du religieux, de la religieuse, au moment du « oui » de leur mariage ou de leur consécration à Dieu comme dans tous les moments de leur vie. Qu’il s’agisse de la profession, de la vie politique. Qu’il s’agisse de l’adhésion de foi, de la vie de communauté, de famille, de congrégation, de la vie d’Église.

C’est une dévotion au Père que de lui ressembler en tous ces domaines, et d’ailleurs dans tous les autres domaines humains. C’est prier le Père que de lui demander d’être actif dans la générosité ; c’est prier le Père que de recevoir de lui l’activité généreuse, et de la laisser se déployer à travers nous dans les comportements de notre vie, à travers toutes nos qualités humaines et dans les structures où nous nous mouvons. C’est une faute, une régression dans la vie et donc un endommagement du soi que de refuser de ressembler au Père, d’être inerte, de refuser d’être une activité généreuse, de rester replié et renfermé sur soi. Des humbles, filialement heureux, fidèles à leurs tâches humaines, engagés en elles de tout leur pouvoir, voilà les attitudes que nous sommes invités à avoir quand nous disons : « Je crois en Dieu le Père. »

Il est vrai qu’il faut une mesure à cette activité. Nous sommes des créatures finies ; nos activités portent cette mesure de finitude, de limite. Notre activité dès lors doit se conjuguer avec le repos, la détente. Mais le repos est fait pour le rebondissement de l’activité, et non l’activité pour l’engloutissement dans le repos inerte. Que d’enfants rentrent dans les écoles le lundi plus fatigués qu’au départ le vendredi ! Prendre son légitime repos pour mieux se donner à son activité est un acte de dévotion au Père. Penser et réaliser sa vie avec le repos comme but, ce n’est pas se modeler à l’image du Père. Cela rejoint l’adage païen des vieux Romains, Otium cum dignitate : les loisirs et les honneurs, le repos, cependant que devant nous sont balancés les encensoirs de l’adulation. N’y a-t-il pas, hélas ! des gens qui réduisent leur vie à cette perspective ?

Notre activité ne peut davantage dégénérer en hyperactivisme. Et pourtant qu’il est fréquent ! Depuis celui de la femme qui veille tellement à la propreté, à l’ordre et au ménage de sa maison qu’elle n’a plus de temps pour ses enfants ou son mari, en passant par l’homme qui rentre du bureau avec sous le bras des dossiers qui l’accaparent au point qu’il n’est plus disponible pour partager avec sa femme ou communier avec ses enfants, en finissant par le religieux ou la religieuse qui travaille, frotte ou cire, au point de ne plus pouvoir prier ou garder le loisir fraternel. L’hyperactivisme : un dépassement, dans une sorte d’orgueil, inconscient la plupart du temps, de ce que nous recevons de Dieu et sommes appelés à faire.

La mesure de l’activité généreuse et du repos, celle de l’équilibre entre les divers domaines de l’humain n’est certes pas facile à trouver. Ses formes changent avec l’âge et selon les circonstances. Jamais, si faible et ténu que puisse être son geste extérieur, elle ne peut mourir dans ma disposition intérieure ni dans le geste dont je suis encore capable. Toujours cette activité généreuse, mesurée, en équilibre, découlant de l’amour qui donne, est un trait fondamental du Père que nous avons à reproduire dans notre vie. Dévotion au Père que de nous donner de la sorte. Rejet de la dévotion au Père que de fixer le repos comme but de sa vie, dépasser ses forces, ne pas les répartir entre les divers domaines d’appels de la vie.

Le Père, disions-nous, est activité communicatrice de vie et d’amour, générosité, don. Non seulement il l’est, mais toujours il prend l’ initiative, toujours il fait « le premier pas ». Le Père de tout est à l’origine de tout. Nous sommes dès lors invités à être généreux, à communiquer ce que nous sommes et avons sans attendre que l’autre fasse le premier pas. Nous devons être des initiatives de générosité, perpétuelles, alors même que rien ne bouge autour de nous ou que même s’affiche indifférence ou hostilité. Ce jaillissement donne à nos activités un étonnant orient de générosité.

Le Père qui est à la source de tout et n’a besoin de rien agit dans la gratuité totale. Nous n’avons pas à donner ni à nous donner pour l’utilité ou la reconnaissance que nous pourrions en retirer. Simplement le faire pour la beauté et la bonté du don lui-même et pour le seul bien de l’autre. Jésus ira jusqu’à donner sa vie au-delà du refus, du rejet, de la mort infligée. Quelle ampleur de gratuité ! Elle devrait marquer les traits de notre vie.

Le Père ne se communique pas chétivement. Il se donne tout entier, dans l’ abondance. Nous n’avons pas à être des calculateurs, des épiciers du don : « donnant-donnant », au poids de nos balances bien réglées, sinon parfois faussées à notre avantage. Nous avons à être une floraison abondante : « La gloire de mon Père, dit Jésus, c’est que vous portiez beaucoup de fruit. »

Le Père de toute richesse, se donnant ainsi en plénitude, se fait perpétuellement pauvre ; ne gardant rien pour lui. Pauvreté suprême dans le don absolu et sans retour. Nous sommes invités à prolonger ce mouvement de pauvreté dans le don total de nous-mêmes à autrui. Dieu n’est pas avare, Il est prodigalité de don.

Que tous nous soyons appelés à être actifs généreusement, cela entraîne que nous ne nous confiions pas en notre seule activité : « je ne demande rien à personne ; je ferai tout mieux, moi, moi tout seul. » Fils ensemble du Père, nous avons à favoriser l’activité des autres, à coordonner, mieux, à harmoniser leurs activités et les nôtres.

Être actif de cette activité généreuse, dans l’initiative, la gratuité, l’abondance, l’harmonisation, c’est vraiment prendre les traits du Père, c’est vivre en vérité le « Au nom du Père ». Et dans cet « Au nom du Père » ce n’est pas nous qui agissons seuls, nous nous ouvrons à l’activité du Père qui agit en nous à travers même nos activités. Non seulement nous pouvons nous livrer ainsi à lui, mais nous pouvons aller jusqu’à prononcer le nom ineffable de ce Père qui nous crée et va jusqu’à faire de nous ses enfants adoptifs. Nous pensons si souvent Dieu lointain, alors que le Père est au cœur et à la source de nos activités, nous les donnant, nous donnant de nous y donner, nous donnant qu’elles soient de nous en même temps que de lui. Nous devenons adoration dans cette réception du Père, et nous nous réalisons dans ce premier beau trait de notre humanité : être un homme de don et d’activité généreuse.

Et du Fils

Mais Dieu n’est pas que Père, il est Fils, accueil, pure réception, humilité recevante, pauvreté radicale comblée. Nous avons dès lors à avoir dans tous nos comportements une attitude filiale. L’on doit même dire que l’attitude filiale est la première de celles que nous devons vivre vis-à-vis de Dieu. Le Père est à l’origine de tout. Tout porte donc ce caractère d’être reçu du Père, tout porte un besoin fondamental, total, intrinsèque, de se savoir, de se dire et d’être filial. Même la prise de ressemblance des traits du Père ne peut s’opérer en nous qu’à travers l’attitude filiale : nous recevons cette prise de ressemblance. Nous sommes par nous-mêmes des pauvres, radicalement pauvres et en même temps comblés. Nous sommes constitués et réalisés dans la filiation humble et heureuse.

Et toutes choses, tous les hommes, sont, suivant leur niveau d’être, constitués dans cette dimension filiale. Il ne faut rien bouder de l’univers, sauf ses déformations. « Mon frère le soleil, ma sœur la lune », chantait François d’Assise. Dévotion au Fils que de prendre cette attitude filiale ; péché, refus de dévotion au Fils que de la rejeter, que de rejeter le Dieu, Source, Père. C’est évidemment facile d’accueillir filialement choses et hommes dans le bonheur, et d’alors louer le Père - encore qu’un bon nombre se contente d’en jouir sans remercier. Combien c’est difficile parfois dans l’épreuve et la souffrance ! Et pourtant d’aucuns y parviennent. Je songe aux parents de cette enfant de neuf ans emportée en quelques jours par la leucémie. Conduite par ses parents vers Dieu durant ses neuf années de vie, elle leur faisait, morte, comme « sentir dans leur chair » qu’elle n’avait pas disparu, qu’il y avait un mode de présence dans l’au-delà, aussi réel mais autre que la présence matérielle. Dans ce qui semblait le grand trou noir de l’au-delà, elle devenait comme une lumière de l’invisible, et voilà que, conduite jusque-là par ses parents vers Dieu, elle les prenait maintenant à son tour par la main et les conduisait jusqu’à la découverte du mode de présence de Dieu. La souffrance de la séparation, de l’arrachement, toutes les souffrances existent chez le chrétien comme chez tout homme, mais il n’y a jamais au fond de lui-même cette ultime amertume de la révolte : tout au fond il y a quelque chose d’acquiesçant dans l’amour, l’accueil filial, la certitude que le Père conduit vers un bien.

Le Fils est accueil du don du Père ; le jaillissement dru de toute la vie du Père est reçu dans le Fils. Du fait que ce jaillissement d’être est reçu dans un être spirituel, le Fils est en même temps Pensée, Intelligence, Sagesse, Parole (qui exprime la Pensée). Si le Fils est, dans la réception filiale, intelligence, lumière, nous avons, dans la réception de tout ce que nous donne le Père, à être, à notre place et à notre mesure, intelligence, sagesse, lumière, parole.

Fils du Père, nous étions appelés à tout recevoir filialement, à ressembler au Père en étant des activités généreuses. Nous sommes maintenant appelés à conjoindre à ces premières attitudes celles de l’effort d’intelligence des choses, des hommes, de nous-mêmes et de Dieu. L’intelligence vraie du Fils jaillit, comme en phosphorescence, de son accueil du Père, elle illumine de l’intérieur notre propre intelligence. Le Verbe ne canonise pas l’obscur. « Je suis la lumière du monde », dira Jésus. Nous sommes entourés d’obscurités, obscurs nous-mêmes à nous-mêmes, c’est vrai. Mais notre appel à ressembler au Fils nous poussera à profiler sur toutes les zones d’obscurité, tel un phare sur la nuit de la mer, le pinceau lumineux de notre intelligence chercheuse. Nous avons à demander au Père de nous donner de comprendre. Dévotion au Fils que cet effort de compréhension ; refus du Fils, péché, que de refuser, de « faire la bête ». Dévotion au Fils que de faire partout l’effort de compréhension des hommes et des situations. Péché d’agir autrement.

Ne vit pas de la dévotion au Fils l’homme qui ne tient compte que du corps ou que de l’esprit. Nombreux en sont les exemples. Ainsi l’époux, l’épouse qui dans le mariage ne tiennent compte que de l’aspect charnel de l’union conjugale sans tenir compte du besoin de tendresse, ou qui ne tiennent compte que de la tendresse sans les gestes où elle doit s’exprimer. Ainsi le patron qui pense promouvoir l’ouvrier en lui donnant seulement un plus grand salaire sans tenir compte de sa « dignité humaine », de son besoin et de son droit à la participation responsable dans l’entreprise, ou celui qui, accordant des avantages sociaux, amincit le salaire normalement dû. Ainsi encore la communauté qui pense exister par la seule juxtaposition de ses membres en refusant la communion entre eux, ou celle qui promeut la communion en rejetant une juxtaposition, un « co-vivre » matériel aux formes, diversés d’ailleurs, à déterminer. Ainsi l’homme qui ayant de grands idéaux spirituels, ne comprend pas la nécessité d’une ascèse, d’un exercice (s’exercer se dit en grec askein) vers la réalisation de l’idéal entrevu, alors que par sa nature même il est soumis à la loi d’un devenir historique, d’une création permanente, d’une co-création avec Dieu de son propre destin et de celui – pour une part au moins – du monde. Ainsi toujours le religieux qui ne cherche pas à comprendre sa consécration religieuse, ses vœux, la vie évangélique, dans le contexte des fidélités essentielles et dans les formes adaptées au monde d’aujourd’hui. Ainsi celui qui refuse de chercher à comprendre les classes sociales différentes de la sienne, les races, les mentalités, les cultures, les civilisations. Ainsi celui qui refuse de faire l’effort de comprendre l’évolution du monde, de la société, de l’Église etc., celle des structures autant que des individus. L’homme ne peut arriver à tout comprendre, mais il a à exercer son esprit dans la ligne de la compréhension, il ne peut être le déserteur de l’intelligence. Il doit demander au Père de lui donner de comprendre, de juger sagement : « donne-moi la Sagesse qui vient d’auprès de toi ».

Cette intelligence, cette sagesse en l’homme créé à la ressemblance de Dieu seront de réalisme admiratif devant ce qui est bien : le bien est « du » Père livré en des fruits de création, choses ou hommes. Elles seront tout autant de réalisme devant le mal, le voyant en pleine lucidité, mais d’un réalisme souffrant et toujours quand même éclairé d’espérance : le mal c’est « du » Père livré, abîmé, endommagé dans les choses ou dans les hommes, au-delà duquel cependant le Père est pardon et reconstitution.

Mais si nous avons à faire l’effort d’intelligence, les autres aussi sont appelés à le faire. Bien plus, eux et nous sommes appelés à communier fraternellement dans l’intelligence mutuelle communiquée. La dévotion au Fils entraîne le dialogue des hommes cherchant la lumière. Dévotion au Fils qu’avoir cette intelligence suprême – et humble, heureuse, filiale – qui saisit chaque autre comme ayant quelque chose à nous donner et nous à en recevoir. Le dialogue alors peut s’engager. Le dialogue. Non pas d’abord discuter, mais d’abord entendre, écouter, faire l’effort de compréhension bienveillante, parler, communiquer, échanger, dans l’affirmation modeste et offerte de sa propre pensée, dans l’accueil ouvert, compréhensif, cordial de la pensée d’autrui ; en favoriser l’éclosion, l’expression, la respecter, discerner à la lumière de la Sagesse sa part de vérité et la nôtre. Faire l’effort d’harmonisation des pensées non dans un compromis qui dénature, mais dans une complémentarité qui intègre et épanouit. Tel seulement est le vrai dialogue. Que de personnes complexées, repliées sur elles-mêmes, non épanouies, parce que jamais elles ne se sont senties nécessaires, reconnues comme personnes ayant le droit d’avoir leur pensée et de l’exprimer : enfants dressés en silence, ou couvés mais étouffés ; époux aimés mais manœuvrés, femmes adulées peut-être mais jamais consultées ; religieux peu reconnus par leur supérieur comme adultes pensants.

L’intelligence, la suprême Sagesse de Jésus a été de prendre pleine compréhension de ce que lui a donné de vivre le Père, dans la saisie chaque jour plus lucide des situations où l’engageaient et les hommes et sa mission. Et les jours mêmes où les hommes l’ont mené au calvaire, il est mort lumineusement, en pleine liberté, dans l’action de grâces filiale, « librement, en rendant grâces... ceci est mon corps livré... mon sang versé... » ; « Père, entre tes mains je remets mon Esprit. »

Prier le Verbe, c’est donc accueillir filialement du Père de faire l’effort d’intelligence humaine dans le prolongement de l’intelligence qu’est le Verbe. Il est tellement plus facile, peccamineux, de se laisser aller à la dérive de l’inconscient, d’une spontanéité très primitive, de l’ignorance tentatrice. Le Verbe est au cœur de notre intelligence ; nos intellections sincères sont comme les modulations, s’exprimant à tâtons, de la mélodie de lumière qu’il chante en nous pour l’avoir reçue du Père. Notre intelligence du réel devrait se prendre avec un regard sur l’Évangile et un regard sur le journal, indivisément, en une seule vision : elle devrait découler d’une certaine contemplation silencieuse du Verbe, révélé en Jésus, et à la limite se perdre ineffablement en elle.

Et du Saint-Esprit

Dieu est Père, don, source d’activité généreuse ; il est Fils, accueil, réception aimante et qui éclate en lumière. Il est aussi Esprit Saint, Esprit d’amour.

Nous sommes appelés dès lors non seulement à prendre filialement les traits de ressemblance au Père dans nos initiatives humbles d’activité généreuse, et à être accueil dans la lumière et la sagesse, mais encore à être amour. Qui dit amour, dit décentrement de soi, dérive vers les autres. « Je n’en reviens pas », dit celui qui découvre l’amour pour un autre. Jésus avait déjà dit : « Celui qui perd son âme la sauve. » Nous avons donc à être dérive vers l’autre dans le don et l’accueil, en sorte que rien ne puisse nous séparer : « Qui nous séparera de la charité du Christ ? » L’idéal de la rencontre humaine d’amour se réalise par les décentrements de soi mutuels et conjugués, dans un élan de don et d’accueil qui recherche la communion la plus profonde et la plus large, à la mesure de nos possibilités : jusqu’au bout du monde pour notre désir, dans nos limites pour nos réalisations. Dévotion à l’Esprit que de se laisser ainsi envahir par l’Esprit d’amour. Faute contre l’Esprit Saint que de refuser l’amour.

Cet amour, d’ailleurs, s’il est dérive vers autrui, ne nous dépossède pas de nous-mêmes : il achève de nous réaliser. Reçu de Dieu qui aime tout et tous, y compris moi-même, j’ai à m’aimer moi-même et tous les autres dans l’unité du même mouvement d’amour qui à partir de Dieu m’envahit. Cet appel à l’amour tombe en notre cœur comme une pierre dans un étang. La pierre frappe l’eau, elle dessine autour de son point de chute la ride d’une première onde, puis une seconde, une cinquième, une dernière enfin, qui meurt aux bords de l’étang. Mensongère la pierre qui dirait : « je veux atteindre du coup la rive ultime sans passer par les ondes antécédentes » ; mensongère aussi celle qui voudrait, ayant dessiné la première onde, s’arrêter à elle et se figer en elle. Ainsi en va-t-il de l’appel d’amour de l’Esprit Saint tombant dans un cœur d’homme. Il dessine autour de son point de chute une première onde : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Cette pulsion de l’amour se répand alors en ondes plus larges à travers les hommes progressivement plus éloignés, pour atteindre finalement jusqu’aux rives d’humanité. Mensonger serait l’amour qui prétendrait aimer les « lointains » et qui n’aimerait pas l’homme qui est tout près de lui, son « prochain » ; mensonger aussi l’amour qui, s’étant donné à quelqu’un, entendrait se refermer sur lui, comme dans un cocon de bonheur égoïstement replié, négateur du mouvement sans cesse élargissant de l’amour.

Cet amour par lequel je suis appelé à me laisser marquer, devrait marquer aussi tout ce que j’ai ou suis.

Mon argent pour commencer. Oui, je ne puis pas être sans avoir, et je ne puis avoir que par le travail, l’échange des biens produits ou le don, finalement par l’argent signe des possessions et des échanges. Mais si mon être, dans ce qu’il est, est relation d’amour, mon avoir qui s’intègre à mon être est marqué de ce même caractère relationnel. Étant mien, mon argent est fait pour être drainé dans l’amour. Je puis donc et dois aimer l’argent non pour en jouir moi seul, non pour que je devienne un gigantesque coffre-fort de possessions, mais pour qu’il soit instrument d’amour.

Quand on songe que nous avons encore comme définition de la propriété privée la définition du vieux droit romain « jus utendi et abutendi », le droit d’user, jusqu’à consomption s’il me plaît, sans tenir compte d’autrui – cette vieille définition païenne ! La personne y est campée avec son avoir dans une superbe suffisance et s’y contente, bouffie ou secrète, dans l’ignorance des autres, dans leur non-existence concrète pour elle. Sans doute l’initiative de production est-elle stimulée par le désir de posséder pour soi, d’être plus soi-même avec des prolongements d’avoir. Et c’est bon. Mais ce qui est acquis ne l’est pas pour engorger de biens la personne, il l’est pour la faire être et, à partir d’elle, avec ce qu’elle est et possède, pour irriguer les plages de besoin et de pauvreté des autres. Au lieu d’être le propriétaire privé et absolu du droit romain, l’homme est appelé à se vouloir « l’intendant des biens de Dieu », du Dieu qui possède tout pour tout donner à tous.

Ce que je dis de mon argent, vaut de mes talents, de mes qualités, de mes possibilités d’action, du style de nos maisons, de nos monastères, de nos institutions, de nos structures : indispensables à notre être, nous les recevons avec gratitude, mais nous ne devrions avoir de cesse qu’elles ne disent l’amour.

Le vœu de pauvreté, qu’est-il donc sinon, pour moi qui me consacre pleinement et définitivement à Dieu, marquer du signe trinitaire la possession des biens ? Je les reçois en fils du Dieu Père qui me les communique par les éléments de l’univers, ou par ma force de travail, ou par la générosité des autres. Je les reçois pour aimer et moi et tous les autres. Je ne les reçois que pour être et partager - comme le Fils est par son Père et devient amour.

Le vœu de chasteté n’est pas un refus d’amour ni des forces d’affectivité ; il n’est pas un raidissement du cœur pour rendre possible une disponibilité apostolique, qui en cas de non-amour serait dangereuse si elle n’était pas âprement défendue. Non. Vouer la chasteté évangélique, c’est impliquer simultanément trois attitudes. Accueillir l’amour de Dieu qui s’offre ; lui répondre par un amour unique, total, préférentiel ; prolonger cette rencontre, cette alliance, par un amour qui va aux autres comme y va l’amour de Dieu pour eux. Rejoignant donc chacun dans sa singularité, les rejoignant tous dans une universalité qui, à notre niveau d’êtres limités, se traduit en disponibilité du cœur pour tout ce qui a besoin d’être aimé, à commencer par les plus démunis, les plus besogneux d’amour.

Le vœu d’obéissance dans le chef de qui l’émet est l’expression de la liberté se consacrant à Jésus et se donnant pour aller là où le Père envoie son Fils en « mission ». Cette mission, nous la modulons dans la disponibilité absolue – de nos actes cette fois – pour aller en n’importe quel point du monde et pour n’importe quelle tâche que Dieu nous demande, là où en son nom l’autorité nous l’exprime. Celle-ci d’ailleurs, pour être évangélique, ne peut le faire de n’importe quelle manière qui lui semble bonne. Dans l’Esprit, elle est appelée à se faire, avec ceux qui relèvent d’elle, investigatrice des besoins humains et religieux, indicatrice authentifiante du point de rencontre de Dieu et de ces besoins, servante par amour de l’Amour qui appelle les hommes à la collaboration pour l’établissement en notre terre du « Royaume de Dieu ». Lui incombe alors la charge de la décision à laquelle nous nous soumettons.

Enfin, si à l’image de l’Esprit je dois aimer les autres, eux aussi sont appelés à aimer à l’image de l’Esprit. Et là où ils le font à mon égard, j’ai à me laisser aimer. Non en captation égoïste : le vœu de chasteté a enrichi et élargi mon cœur. Mais comme une fleur boit le soleil qui coule jusqu’à elle et en devient odorante, ainsi, quand j’accepte l’amour qui, pénétré de l’Esprit de Dieu, vient à moi, j’en deviens tout odorant d’un parfum d’humanité vraie. Et comme le parfum est le don le plus délicat que la fleur puisse offrir à l’homme, ainsi l’amour qui, dans ces conditions, vient à moi, de m’en laisser pénétrer les veines de l’âme et de la sensibilité, me donne d’offrir aux autres l’ultime et suprême gratuité, une chaleur, une saveur, un velouté, un parfum, « la bonne odeur du Christ », disait saint Paul. Savoir accepter d’être aimé, simplement parce que l’amour mutuel est l’expression de la rencontre des êtres, l’accepter sans repli sur soi, avec gratitude, offrir dans l’amour mon moi aimé de Dieu et des autres, nous offrir tous nos « moi » aimés et aimants, quelle symphonie, quelle communion ! N’est-ce pas ce que l’Église appelle « la communion des saints », au moins initialement vécue ?

Et c’est vrai, plus profondément encore que je ne viens de le dire. Au moment où j’aime, ce n’est pas moi seulement qui aime. Certes c’est moi, mais je suis comme la modulation humaine de la mélodie d’amour qui vit en moi, dans tous les hommes et dans tout l’univers. Une modulation, parmi d’autres, de l’Esprit d’amour qui « remplit toutes choses et renouvelle la face de la terre ». Modulation d’amour, jaillie du don d’une imprégnation au plus secret de moi par l’Esprit d’amour lui-même, imprégnation s’exprimant dans mes attitudes humaines et désireuse d’aller se reperdre indiciblement en lui.

À l’image du Dieu vivant

Dieu, Père, Fils, Esprit. Moi, filialement, dans l’humilité heureuse, être d’activité, de sagesse et d’amour. C’est déjà beau. Mais le mystère de la Trinité va plus loin encore. Dieu est trois personnes en une nature. Tous les « aspects » qui font Dieu s’interpénètrent, ils ne varient que par leur position dans la relation mutuelle.

Je ne serai à l’image du Dieu Trinité que si je suis filialement, à la fois et actif, et intelligent, et aimant, que si les « trois » aspects de mon être, à ma mesure toujours, tendent à faire « un » - que si mon activité, mon intelligence et mon amour s’interpénètrent l’un l’autre, aussi pleinement que possible, toujours dans l’humilité radicale et heureuse de qui reçoit tout par « grâce » du Père. Que manque dans le comportement de l’homme un de ces traits de ressemblance avec Dieu, ce comportement en est appauvri, faussé, amputé, infra-humain. Je précise. Activité sans intelligence ni bonté, intelligence paresseuse et sans amour, amour inerte et sans lucidité, activité et intelligence sans amour, activité et amour sans intelligence, intelligence et amour sans activité : tout cela ne porte pas le sceau du Dieu trinitaire, de la vérité de l’humain dans l’homme. Tout cela ne porte pas la marque du Dieu, du « Vivant », à l’image de qui nous sommes appelés à être des « vivants » ; tout cela est condamné à dépérir, et engage sur les chemins de la caducité et de la mort. Jésus a été le type de l’homme : « Ecce homo. » Fils du Père, livré dans un don total, lumière du monde, source d’amour, Jésus a été la vraie et pleine manifestation de Dieu. A être comme Jésus, révélation de Dieu, « icône de Dieu », nous vivons à l’image de la Trinité, nos vies se profilent dans la perspective de ce qu’a été la vie de Jésus. Celle-ci dans sa réalisation historique a été, dans la réception à partir du don du Père, le déroulement d’un don conscient, libre, total, permanent, traversant et dépassant la haine, le péché, la mort ; Jésus a vécu filialement, éclairant et aimant les hommes jusqu’à la croix, et jusqu’au-delà de la mort en sa résurrection. Ce n’est dès lors pas pour rien que le chrétien ne prononce « Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit » qu’en faisant le signe de la croix, signe de la mort et de la résurrection, signe de la Vie triomphant de la mort. Le VIVANT, les vivants...

Notre destin, si je puis dire, n’est pas de devenir des êtres moraux. Je ne dis pas qu’il est de devenir des êtres immoraux ou amoraux. Je dis qu’il est que nous devenions, en réponse à l’amour de Dieu pour nous, des amoureux de Dieu, que nous croissions à l’image du Père, du Fils et de l’Esprit. En réception humble et heureuse du don gratuit de Dieu, nous sommes invités à devenir, en ce monde et parmi les hommes, des sources d’activité communicatrice, dans l’intelligence (à ne pas confondre avec l’intellectualité) et l’amour.

Actifs, intelligents, aimants, le tout ensemble, dans la conscience reconnaissante de ce que cela nous est donné, tels sont les traits que nos attitudes ont à marquer. A partir de là nous possédons les critères pour discerner authentiquement ce que nous avons à faire ou non pour réaliser en même temps et notre destinée humaine et le dessein de Dieu pour les hommes et l’univers. Ils constituent une seule et même chose : « le mystère caché depuis les siècles et maintenant révélé ». Inventer la bombe atomique, c’est sûrement engager une fameuse activité de recherche, c’est sûrement intelligent selon une certaine forme d’intelligence, mais cela ne se termine pas à l’amour : inventer la bombe atomique n’est donc pas dans la ligne du destin de l’homme. Inventer l’énergie atomique pour qu’elle serve aux hommes, c’est – je parle sommairement – être actif, intelligent et aimant : inventer l’énergie atomique pour le service des hommes est donc dans la ligne du destin de l’homme. Et l’on pourrait appliquer ce critère à toutes les questions qui se posent à l’homme en son discernement de ce qui pour lui est bon à faire ou non : tel régime de vacances familiales, tel style de vie de communauté, le régime d’entreprises industrielles, les systèmes politiques, les structures, les institutions, etc.

Et s’il est vrai que parler de Dieu c’est parler de l’homme, puisque celui-ci est fait à l’image de Dieu, on ne s’étonnera pas que ces caractéristiques du comportement chrétien, trinitaire, rencontrent celles de l’évolution humaine dans ce qui constitue son authentique progrès. Pour qui croit à la possibilité de celui-ci, l’ensemble de l’univers et des hommes n’a de sens que comme réalité dynamique, reçue, s’illuminant dans l’esprit humain, et s’achevant dans une communion admirative et affectueuse. Cette affirmation, l’incroyant peut la faire sienne au plan des constatations simplement humaines. Le croyant la reprend à son compte, mais pour lui elle devient l’expression d’une liberté d’homme qui répond dans l’amour à l’Amour qui s’affirme librement : au cœur de l’univers et des hommes, avec la collaboration de ceux-ci, se déploient le dynamisme du Père, la réception illuminante du Fils, la communion entre tout et tous par l’Esprit.

Conclusion

La vraie vie consiste non pas à devenir ou à faire de nous des dieux, mais – et c’est Jésus qui est venu nous l’apprendre en pleine lumière et nous y faire communier – à nous reconnaître « fils de Dieu », à être des hommes humbles et heureux, d’activité intelligente et aimante.

Le péché n’est pas dans tel acte d’abord non conforme à une loi morale. Plus essentiellement, il est amputation de notre vraie vie d’homme. Plus radicalement, il est dans la disposition générale par où je rejette d’être à l’image de Dieu : dans l’orgueil, l’inertie fondamentale et la désertion des tâches humaines, dans l’absence de recherche intelligente et le refus de la lumière, dans l’égoïsme et le refus de la communion. Ce faisant, je rejette Dieu lui-même.

La vie est que l’homme soit, par Jésus, avec lui et en lui, à l’image de la Trinité. En ce monde, et ensuite dans l’au-delà du temps. « Faisons l’homme à notre image et ressemblance ». « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » dans le geste du signe de la croix...

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