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Marie, entre la Passion et la Résurrection

Christiane Ferrière, f.c.m.

N°1988-3 Mai 1988

| P. 149-153 |

C’est l’article du P. H. Kolvenbach (« Marie, modèle de notre mission », Vie consacrée, 1987, 131-140) qui inspire à l’auteur de méditer plus longuement ce moment si fréquent dans notre vie missionnaire, celui où tout semble s’abîmer dans l’échec, l’indifférence et le refus. Ici vraiment, Marie apparaît comme le modèle : elle accompagne Jésus jusqu’à l’accomplissement de l’amour, dans la nuit sans ténèbres du Samedi Saint, puis l’allégresse du Ressuscité. Qu’en cette année mariale s’ouvre pour tous un tel chemin !
Ce texte a été écrit pour une réflexion communautaire des Filles du Cœur de Marie (Province belge). L’auteur s’est attachée particulièrement à la dernière partie de l’article du P. Kolvenbach : Marie à la charnière entre la passion et la résurrection.

Il arrive un moment où, dans la mission qui nous a été confiée, nous rencontrons la souffrance ou l’échec.

Ce moment est inévitable, car nous sommes affrontés à nos propres limites, et il est nécessaire de repenser régulièrement notre manière d’annoncer la Bonne Nouvelle, en fonction des personnes et des circonstances rencontrées.

Cependant, par nature, et nous devons le savoir, la souffrance ou l’échec sont inséparables de notre mission ; tout comme ils l’ont été au cœur de celle de Jésus. C’est le mystère du refus de l’Amour offert.

Que faire lorsque nous nous trouvons face à des incroyants ou des malcroyants qui se passent très bien de Dieu, qui la plupart du temps ne semblent souffrir d’aucun manque dans leur vie ?

Il y a des ébauches de réponses : rester en attente, chercher le moment propice pour dire la Parole, rejoindre l’autre là où il en est, surtout lors des moments où il rencontre la souffrance ou... une grande joie.

Marie notre modèle

C’est ici que nous pouvons regarder Marie.

Quelle est l’attitude de Marie face au refus de la Parole ?

Regardons-la : Jésus a été cloué à la croix pour l’empêcher de parler, d’annoncer cette Bonne Nouvelle au monde.

Elle est là, debout au cœur de ce drame, debout et sans rien dire. Active par sa présence mais apparemment impuissante à défendre cette Parole qu’elle a portée, donnée au monde, et que le monde avec acharnement, avec indifférence, refuse.

Rien n’a changé aujourd’hui. Jésus que nous voulons donner au monde rencontre le même refus.

Quel est donc le secret de cette présence de Marie au pied de la croix ? Que peut-elle nous révéler, là, pour notre mission ? Jésus est la graine qui tombe en terre et meurt. Quelle sera cette terre qui va recueillir la graine de la Parole ?

Marie, face à la souffrance, ne fuit pas, elle ne va pas chercher ailleurs la consolation, la distraction. Elle ne se durcit pas dans l’indifférence, la révolte ou la haine.

Nous, quand notre générosité n’est pas accueillie ou est mal comprise, nous disons vite : « Tant pis pour eux, qu’ils se débrouillent ». Nous nous durcissons, ou même nous en voulons à ces personnes qui, par exemple, refusent la Bonne Nouvelle. Marie, non.

Face à cet échec, Marie ne doute pas non plus. Elle est troublée très profondément par cette souffrance de Jésus qui surpasse tout, elle est écrasée par l’apparente absurdité de cette mort.

Le fiat de Marie

Que fait Marie dans cette apparente impuissance ?

Elle est debout, elle sort d’elle-même pour entrer dans la souffrance de Jésus... Elle le suit là où il va, le plus près qu’elle le peut ; quelque part obscurément, elle sait que Jésus ne se trompe pas de chemin. Elle entend les dernières paroles, elle les fait siennes. Elle accompagne Jésus dans cet amour qui va jusqu’au bout, jusqu’au pardon offert.

Elle sort d’elle-même pour entrer dans le secret du Cœur de Jésus et il lui est donné la force de comprendre la première, la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur de l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance (Ep 3,18).

Alors, Marie dit oui à cet amour qui se répand et qui n’est pas accueilli. Elle se laisse transpercer le cœur par cet amour.

Marie a été là pour dire oui, elle a donné au salut apporté par Jésus de ne pas demeurer stérile. Grâce à celle qui l’accueille, la terre est fécondée et Jésus retourne au Père. Sur la croix, Jésus dit déjà : « Tout est accompli ». Il a suffi de cette compassion, de ce consentement de Marie.

Voilà donc le secret de l’accomplissement de la mission, de notre mission auprès des hommes.

Face aux refus de Dieu qui nous déroutent, il nous faut être là, sortir de nous-mêmes pour entrer dans cette souffrance que Jésus vit au cœur de la personne qui le refuse, nous laisser transpercer par cette souffrance. Nous laisser blesser par la défiguration de son être que vit cette personne loin de Jésus, qu’elle en ait conscience ou non. Reconnaître alors, comme Marie, jusqu’où va l’amour du Christ et de son Père pour cette personne. Et accueillir, recueillir cet amour, dire oui à cet amour ; et intercéder pour cette personne jusqu’à ce qu’elle puisse elle-même, en sa liberté, répondre à cet amour.

Je ne sais plus où j’ai lu ceci :

« Tout a été accompli du point de vue de l’amour, tout reste à accueillir pour les hommes de tous les temps et du monde entier. » Elle est là notre mission. Marie a fait cela pour nous. Elle a été pour chacun de nous, avant que nous n’en ayons conscience, attente du Seigneur en nous, accueil du Seigneur en nous, accueil de son Esprit jaillissant de la croix, médiatrice au cœur transpercé. Cela lui avait été annoncé par Siméon, dès le moment où elle présentait Jésus à son peuple : « Un glaive de douleur te transpercera le cœur. »

Marie a fait cette médiation pour nous, elle nous a enfantés. D’autres l’ont faite pour nous, nous sommes appelés à la faire les uns pour les autres. Nous sommes une seule terre, un seul peuple, et c’est tous ensemble que nous allons, en communion avec Marie, à la rencontre de notre Dieu. C’est la solidarité du peuple de la communion des Saints. Cette solidarité est puissante contre le mal et puissance d’intercession sur le cœur de Dieu.

Plus encore, cette suite de Marie au pied de la croix est le seul passage pour que la vie de Jésus, sa résurrection soit donnée à son peuple. C’est la Pâques du Seigneur par Marie.

Regardons à nouveau Marie en cette Pâques du Seigneur.

Nous, après une grande souffrance, nous avons tendance à refermer notre cœur, à nous blinder, à ne plus croire à un avenir. Marie, non. Elle est écrasée par la souffrance et la solitude, mais elle garde son cœur ouvert. On dirait qu’à nouveau elle voudrait imiter Jésus le plus possible ; il a eu le cœur ouvert par la lance et, singulièrement, ce cœur ne s’est pas refermé.

Les médecins disent qu’une plaie occasionnée à un homme vivant a tendance à se refermer pour éviter une trop grande hémorragie ; celle, faite à un homme mort reste, par contre, béante. Jésus était vraiment mort avant le coup de lance. « De son sein couleront des fleuves d’eau vive », avait-il proclamé aux juifs en parlant de ce cœur qu’il garderait ouvert pour toujours.

Comme lui Marie garde son cœur ouvert en ce Samedi-Saint. Elle reste attentive, préférant la prière à toute autre consolation. Sans doute repasse-t-elle en son cœur les dernières paroles de Jésus : ces Psaumes par lesquels Jésus avait fait sien jusqu’au bout le cri du peuple vers son Père.

Et voici qu’au bout de ce cri de Jésus répercuté douloureusement en elle, en cette longue solitude, tout s’accomplit en effet : Jésus est là, vivant. Avec la joie du Père et la gloire du Père. Et Marie, tout de suite, reconnaît son Seigneur. Son cœur, resté ouvert, accueille sans entrave la joie du Ressuscité. Elle accueille activement cette présence. Et ainsi, par elle, la terre accueille aussi la joie du Ressuscité.

Que serait notre monde si Marie n’avait pas accueilli cette joie de la Résurrection, ce fleuve d’eau vive venu abreuver la terre ? Marie était là, elle a dit oui pour nous à la vie de Jésus, et le corps de Jésus va pouvoir s’agrandir afin d’inclure les hommes de tous les temps et du monde entier.

Conclusion

Ceux qui refusent Jésus sont quelque part touchés par ce torrent de vie jailli du cœur du Ressuscité.

Mettons-nous en attente près d’eux, comme Marie. Ayons le cœur ouvert, attentif à découvrir les joies, petites et grandes, de la vie qu’ils nous partagent. Choisissons la prière pour nous laisser consoler avec Marie par ces joies qui sont déjà participation à la joie du Ressuscité.

Après avoir là même cherché, reconnu, accueilli la Présence du Ressuscité, alors seulement, osons dire la Parole que son Esprit nous suggère. Cette petite graine ne peut être que fertile, si elle vient du cœur du Ressuscité, si elle a déjà été accueillie par la bonne terre de son peuple en attente.

La Parole dite amènera progressivement à la reconnaissance d’un visage. Ayons de l’audace dans notre mission, quand c’est l’Esprit lui-même qui veut parler.

Marie nous montre le chemin. Il nous surprend et semble bien difficile à nos cœurs indifférents et distraits. Nous sommes allergiques à nous laisser consciemment blesser le cœur pour la mise au monde du Royaume. Nous sommes tout aussi résistants à le laisser ouvert activement à l’espérance, lorsqu’il a été blessé à cause du Royaume.

Nous sommes un peu comme les enfants sur la place dont parlait Jésus et qui ne veulent ni pleurer ni danser.

Supplions Marie de nous donner ce qu’elle voudrait tant nous donner par la grâce de Jésus : son cœur de mère qui enfante, traversé par la douleur, mais tout tendu vers la joie.

Rue Colleau 14
B-5890 CHAUMONT-GISTOUX, Belgique

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