Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Mendicité et Mission

Michel Collard, o.f.m.

N°1988-2 Mars 1988

| P. 100-106 |

Suivre le Christ dans le dénuement, sans écran, sans discours, partager la vie mendiante des pauvres, n’est-ce pas se faire avec eux signe et présence indicible de l’éternité ? Cette vocation particulière à la mendicité, que quelques-uns redécouvrent aujourd’hui depuis leur propre tradition religieuse, l’auteur la médite comme une bouleversante rencontre avec le Christ : ici, Dieu lui-même donne et reçoit tout.

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Depuis tout un temps déjà, j’éprouve la nécessité de partager quelques fruits de la vie que Jean-Claude et moi nous menons ensemble depuis un peu plus de trois ans [1].

Mes réflexions porteront plus particulièrement ici sur le lien très étroit que nous découvrons entre mendicité et mission ou évangélisation. La première est parfois suspectée aujourd’hui, y compris à l’intérieur de l’Église et des Ordres mendiants eux-mêmes ; la seconde est une des grandes préoccupations actuelles de l’Église dans un Occident déspiritualisé et, plus encore, déchristianisé.

Au mois de septembre 1982, je passai un temps de retrait auprès d’une nouvelle fondation monastique désireuse d’établir un espace de prière au cœur de la ville [2]. Autour de cette fondation, plusieurs mendiants dont certains à proximité de l’église. Un dimanche matin, ayant dû enjamber le corps d’un homme dormant sur les marches de cette église pour aller chanter les louanges de Dieu, je fus bouleversé. En un instant, j’ai senti ma vie basculer et j’entendis cette voix se faire pressante :

Si tu veux être avec moi et me suivre, il faut que tu passes de l’autre côté de la barrière et que tu te fasses le plus proche possible de cet homme. Si tu veux me suivre, il faut que tu suives tous ceux-là qui sont mes frères et que tu empruntes leurs chemins.

Alors, j’éprouvai avec intensité la certitude que quelques-unes des intuitions de François d’Assise allaient devenir pour moi étonnamment actuelles, vraies et justes. Pour ce temps, pour les pauvres et pour tous. Que c’était toujours vrai qu’on pouvait être pauvre, à la lettre selon l’évangile et proche des pauvres et eux de nous. Ils subissent un sort maudit, ils sont pétris de souffrance et moi, appelé à partager leur sort, j’allais au contraire « avoir pour part la très haute pauvreté qui me conduirait dans la terre des vivants [3] ». Mais n’y aurait-il pas là une provocation malsaine, une insupportable injure pour les pauvres eux-mêmes, voire une caution de leur misère ? Ou encore un jeu ? Il fallait faire le passage pour le dire. Au vrai, nous « passons » comme nous pouvons, avec toutes nos faiblesses et nos lâchetés. Mais aujourd’hui plusieurs raisons me poussent à écrire et surtout un homme, un jeune homme, Jean-Michel. Et voici la première reconnaissance et gratitude et révérence que nous devons avoir envers les pauvres, si toutefois ce partage nous ouvre davantage à la gratuité de l’amour.

Nous sommes au mois de novembre. Il est huit heures du matin. Le jour se lève. Avec l’abbesse du monastère des sœurs Clarisses de Reims je me rends à leur petite fondation de Vermand, village situé aux environs de Saint-Quentin (Aisne). Devant nous, sur le bord de la route, une jeune silhouette titubante. Pressentant que ce jeune était un de mes frères de route, je propose de nous arrêter et de l’inviter à monter dans la voiture. Il accepte volontiers. Il se dirige vers Péronne puis, Paris. En quelques instants, dans la voiture d’abord, ensuite autour d’un bol de café chez les sœurs, Jean-Michel nous découvre bien vite une part de sa vie. En si peu de temps, comme souvent les pauvres savent le faire, il nous livrait à travers sa propre histoire, celle de tous les pauvres et déposait devant nous toute la peine de leur destin. J’entendais là une fois encore cette même expérience de la vie qui fut tant de fois confiée par les pauvres depuis que je les ai rencontrés il y a seize ans.

Jean-Michel vient d’avoir passé la nuit à Saint-Quentin, où il s’est abrité dans une cabine téléphonique. Il marche ainsi depuis Soissons où il fut mis à la porte après deux semaines d’embauche chez un patron forain qui lui a seulement assuré le gîte et le couvert avec dix francs par jour, mais seulement pour les trois premiers jours. Aucun recours contre cette injustice. Jean-Michel part. Il a dix-neuf ans. Il y a un an, il partait aussi, mis à la porte cette fois de chez ses parents. Depuis un an, il erre ainsi de lieu en lieu, cherche du travail mais n’en trouve pas dans les campagnes. Son objectif actuel est d’aller à Paris. Chez lui, ses parents buvaient ; « le médecin me comprenait, dit-il, il me donnait parfois quelque chose ». Il a des frères et sœurs, certains mariés, d’autres encore à la maison mais il ne s’entend plus qu’avec une de ses sœurs chez qui il veut passer en allant à Paris.
Jean-Michel est doux ; son visage est ouvert et bon. Il est discret aussi, accepte à peine ce qu’on lui propose. Ainsi, alors qu’il commence peut-être une grippe ou une angine, il refuse les médicaments que nous lui présentons disant : « ça partira comme c’est venu ». Il ne veut presque pas prendre de nourriture non plus pour la route : « On me donnera bien quelque chose à midi. » Comme s’il avait déjà fait de cette année d’errance une vie normale. Il n’a strictement aucun bagage avec lui ; il dit se débrouiller pour dormir et manger mais n’aime pas fréquenter les foyers d’accueil car il y a des bagarres.
Après ce bref moment passé ensemble, je le conduis à pied jusqu’à l’embranchement de la route vers Péronne. Il me dit : « Merci pour tout » et me demande de remercier encore les sœurs. Je me retourne. Il me regardait. Plusieurs fois il fit signe de la main avec un beau sourire aussi beau et bon que celui du soleil faisant oublier la pluie de ce matin.

Te voilà parti, Jean-Michel. Pour quel destin ? Cette rencontre m’a profondément touché. Sans doute parce qu’il y a trois ans, j’entendis cet appel du Christ à prendre la route de Jean-Michel, à le suivre, lui, Jésus, en compagnie de ses frères qui, comme lui, n’ont pas où reposer la tête. Touché aussi parce que, ce matin, je me retrouvais du côté de ceux qui ont les moyens. Et parce que j’ai accepté, si peu que ce soit, de passer du côté des errants et des mendiants, j’éprouvais avec joie et émotion, comme jamais avant que je ne fasse ce passage, que Jean-Michel était mon frère, ma propre chair à qui je ne peux me dérober [4].

Oui, je sais maintenant combien il est bon de se voir invité à monter dans une voiture, surtout quand on n’a rien demandé et qu’on est trempé et transi de froid. Comme il est très bon d’être invité à prendre un petit déjeuner à table quand, errant dans la ville au petit matin, les appartements s’éclairent un à un dans les grandes tours. Et comme il est meilleur encore et tellement réconfortant d’être regardé, écouté, de s’entendre dire : « Parlez-nous de vous, nous avons besoin de savoir et d’apprendre, c’est vous qui nous apportez le plus. » Mystérieux échange ! Indicible présence ! Communion des cœurs offerte et possible. D’un seul coup, à cause de lui-même, à cause de sa vie, Jean-Michel m’appelait à être ce que je désire que les autres soient pour moi en pareille situation. Pour moi, pour nous tous pauvres volontaires et involontaires livrés au bon vouloir d’autrui. Ce matin, Jean-Michel n’était pas un pauvre type croisé au bord de la route pour qui je ne peux rien ou de qui je dirais facilement : « Il est là, je vais ailleurs, c’est ainsi ! » Non. Il peut en être autrement. Si nous le voulons bien.

Oui, le dénuement du mendiant peut devenir communion où Dieu lui-même demande, donne et reçoit. « C’est une grande grâce de rencontrer les pauvres, nous disait un jour un de nos frères voué à leur service, parce qu’ils libèrent en nous des capacités d’amour. » Mendiants au nom de l’Évangile, ce partage, cette ouverture du cœur, ces capacités d’amour que nous sollicitons et qui sont parfois cachées sous des duretés, sont pour nous une première dimension de la mission.

Que des hommes, en effet, puissent vivre cette rencontre avec le Christ telle qu’il nous la propose dans le récit du jugement final : « Ce que vous avez fait à un de mes frères, le dernier, c’est à moi que vous l’avez fait », c’est faire en sorte que l’Évangile soit vécu, le Royaume hérité : « Venez...héritez du royaume préparé pour vous... » (Mt 25). Jusqu’il y a peu, je pensais toujours que ces paroles de Jésus étaient un avertissement pour moi, pour ma façon de me comporter envers celui qui est dans le besoin. Cela reste vrai, bien sûr. Mais aujourd’hui, étant moi-même dans le besoin, ce texte prend un autre sens. Ceux qui me secourent, en effet, c’est le Christ lui-même qu’ils secourent et ils héritent du Royaume. Dès lors, il me faut être prompt et vigilant à faire de cette rencontre une annonce, une bonne nouvelle.

Parce que nous sommes dans le besoin, des êtres qui s’ignoraient sont appelés à se rencontrer et sont provoqués à se situer face à l’exigence évangélique suprême. Une rencontre naît entre des hommes au nom de l’Évangile et du Christ et ils peuvent devenir frères, aller à la rencontre du Seigneur lui-même et hériter du Royaume. Et ceci est tellement vrai quand nous sommes au milieu des pauvres qui nous témoignent tant de sollicitude concrète. D’une façon plus radicale que quiconque, me semble-t-il, à cause même de la nécessité absolue dans laquelle il se trouve de dépendre des autres pour vivre, le mendiant nous permet d’ouvrir notre cœur, de nous faire sortir de nous-mêmes. Combien de fois, ne pouvant jamais remercier à suffisance ceux qui nous font vivre de tant de manières, ils nous répondent : « C’est nous qui vous remercions, c’est vous qui nous avez fait plaisir. » Sans parler de rencontres très profondes même à l’intérieur d’une certaine hostilité parfois.

Notre vie mendiante me fait découvrir aussi cet autre aspect de la mission que j’exprimerais ainsi : le mendiant désigne et annonce l’éternité, l’au-delà du visible et de l’éphémère, dans son dénuement extrême. Il nous renvoie à notre propre dénuement, à notre fragilité fondamentale et commune, à notre condition de passant sur cette terre et donc à notre mort. C’est pourquoi d’ailleurs il nous fait peur. Mais là encore, si je veux bien le regarder et l’accueillir, le mendiant vient me délivrer en me réconciliant avec ma faiblesse. Chaque fois que je frappe à une porte ou que je demande quelque chose, je suis brûlé du désir non seulement d’ouvrir un cœur, mais aussi des yeux qui porteront le regard loin, au-delà du visible, du terrestre, de l’éphémère : « Je vous demande le nécessaire dont nous avons tous besoin pour vivre, mais en même temps je voudrais tellement vous annoncer cette phrase si perspicace de l’Évangile : ‘Où est votre trésor, là est votre cœur’ et encore : ‘Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son être’ ».

L’épisode évangélique bien connu du Seigneur reçu chez Marthe et Marie exprime également très bien notre mission. En demandant du nécessaire pour vivre nous annonçons le seul nécessaire. Nous avons besoin de vos biens, mais si vous l’entendez et pouvez le recevoir, nous disons en même temps : « Prenez garde à vos biens ! » Le bonheur, la vraie vie sont ailleurs. C’est pourquoi nous pouvons dire avec le psalmiste : « Les gens disent : Qui nous fera voir le bonheur ? Seigneur, que ton visage s’illumine sur nous. » (Psaume 4). On en revient toujours à cet admirable échange entre le mendiant et le donateur dans lequel François demandait à ses frères d’offrir l’amour de Dieu en échange de l’aumône reçue. Dans le mendiant tel que François nous invite à l’être, c’est Dieu lui-même qui donne et qui reçoit. Dieu se fait mendiant en nous et offre ainsi aux hommes son amour et sa paix et dans le donateur c’est lui encore qui pourvoit son amour et sa grâce avec le pain.

J’en viens maintenant à cette question évoquée plus haut : « Vivant ainsi ne cautionnez-vous pas la misère ? » Ou encore : « Vous démobilisez les pauvres en canonisant la misère. »

Mais partager la vie des pauvres par amour de ceux-ci et du Christ, au nom de l’Évangile, ne peut pas laisser les choses dans leur état. Inévitablement il y a bouleversement, changement. Si nous vivons ce partage dans l’anonymat alors oui, il n’y aurait qu’un pauvre de plus. Mais maintenant il y a Lui, le Pauvre, parmi nous. Et si le cours apparent de la vie n’est pas changé, le cœur peut l’être. Notre présence de mendiant suivant le Christ au milieu du monde et en particulier parmi les pauvres atteste que le malheur n’est pas le dernier mot ni l’ultime réalité de nos destins.

Devenus mendiants à cause de l’Évangile avec cet appel à rejoindre ceux qui vivent dans la honte de cette condition, nous sommes tout à coup rendus proches. D’inconnus et étrangers que nous étions l’un à l’autre, nous voilà devenus frères, de la même famille par la grâce du Christ. Et non seulement nous sommes proches, mais encore pris en charge et cela nous semble un renversement significatif. En effet, les pauvres ne sont plus assistés par ceux de l’Église chez qui ils vont frapper, mais ce sont eux qui maintenant assistent et prennent soin de nous qui sommes aussi de l’Église. Là encore, sans écran et sans discours l’Évangile est proclamé.

Sans écran, sans discours et de l’autre côté de la barrière en situation de minorité, tels sont encore quelques aspects de cette mission que je voudrais évoquer.

Suivre le Christ dans le dénuement nous permet d’offrir directement l’Évangile au monde. Cette vie qui étonne et qui va à contrecourant des aspirations naturelles de tout homme y compris du pauvre, fait éclater l’Évangile de façon abrupte, sans retenue, sans détour. Il y a une sorte « d’immédiateté » de l’annonce que sans prédication même notre vie proclame. A la question : « Que vous arrive-t-il ? », nous répondons : « Rien que de normal. » « Où habitez-vous ? Que faites-vous ? » Toujours cette même réponse : « Nous vivons ainsi à cause du Christ et de son évangile. »

De plus, malgré une certaine reconnaissance gratifiante, c’est quand même à partir d’une situation sociale de minorité et d’exclusion que nous désirons vivre et manifester l’Évangile. Dégagés de toute visée pastorale ou éducative, nous venons les mains nues et le cœur mendiant la fraternité.

Enfin, cette vie qui nous jette ainsi au monde nous fait aller au-devant d’une multitude de visages, de groupes, de familles où nous sommes reconnus et appelés comme témoins. Il nous revient dès lors de remplir la mission de Jean-Baptiste désignant l’Agneau de Dieu, celui qui ôte du monde le péché, et de nous effacer devant lui.

Voilà très maladroitement exprimées quelques joyeuses découvertes de notre vie. Il y en a bien d’autres dont certaines furent déjà développées à d’autres moments.

« Oui, dit Jésus, ils viendront en nombre du Levant et du Couchant s’installer à table avec Abraham, Isaac et Jacob au royaume des cieux » (Mt 8,11). Ainsi en sera-t-il pour Lucienne et Dominique nous installant à leur table de pauvres et pour Élisabeth, Gilbert et Stéphanie m’invitant à demeurer chez eux pour la nuit au hasard d’un stop. Ainsi en sera-t-il pour Dédé nous offrant l’hospitalité dans son abri de fortune et pour Michel visitant régulièrement Jean-Claude à l’hôpital. Oui, elle est belle et vraie cette confiance du psalmiste : « Grâce et bonheur m’accompagnent tout au long de mes jours. »

Rue Vautier 56
B-1040 BRUXELLES, Belgique

[1Les réflexions que je livre ici sont personnelles, mais elles surgissent d’une expérience, d’une vie partagée et réfléchie en fraternité.

[2Il s’agit de la Fraternité Monastique de Jérusalem.

[3Voir la deuxième Règle de François d’Assise au chapitre sixième.

[4Is 56,6 et 7.

Mots-clés

Dans le même numéro