Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Formation à la vie religieuse (suite)

Axes et priorités (II)

Simon Decloux, s.j.

N°1988-2 Mars 1988

| P. 89-99 |

La première partie de cet article a paru dans Vie consacrée, 1988, 7-17.

L’axe de la consécration

Insister sur la dimension sacramentelle, comme je viens de le faire, montrer dans les sacrements l’action de Jésus qui nous rejoint dans son Église et nous marque de son action, voilà qui nous aide aussi à comprendre le troisième et dernier axe que je voudrais présenter brièvement.

Une ambigüité

Par elle-même, l’expression « je me consacre à Dieu » peut recouvrir une ambiguïté ; elle peut sembler en effet nous attribuer l’initiative de la démarche qui a pour but la consécration de notre vie à Dieu. Dans une telle optique, la vie consacrée à Dieu ne se fonderait pas d’abord sur une « vocation » au sens fort du terme ; elle correspondrait premièrement à un projet subjectif. Certes, les textes du Concile Vatican II emploient parfois les mots « se consacrer à Dieu » (qui ont un sens acceptable, je le dirai dans un instant) ; mais, en d’autres passages, ils utilisent un langage qui fait mieux apparaître d’où vient l’initiative première et de qui dépend ultimement l’acte de consécration. Ces textes nous disent que Dieu nous consacre à lui, qu’il prend l’initiative de fixer en lui-même le point de référence premier de notre vie, un point de référence inclusif en fait de tout le reste. Telle est la merveille devant laquelle les jeunes religieux doivent se trouver en quelque sorte éblouis. Il est important qu’ils admirent ce que Dieu a voulu faire à leur égard, plutôt que de s’étonner d’avoir choisi eux-mêmes un idéal beau et grand certes, mais qui va tellement à l’encontre des tendances les plus fortes et les plus « normales » de l’homme, et en particulier du monde actuel.

Ce renversement de perspective est évidemment commandé par le point de vue théologal développé dans la première partie de notre réflexion, car c’est de celui-ci qu’en dernière analyse tout le reste découle.

Priorité : la source de la persévérance

Si le jeune religieux était seulement étonné d’avoir choisi lui-même, d’avoir osé choisir quelque chose de beau et de grand, alors que ce choix n’est pas aisément reconnu par le monde, il pourrait sans doute se maintenir dans la joie et l’émerveillement... jusqu’au moment où se présenterait à lui un choix rival. Si c’est notre liberté qui est au point de départ de notre option, ne sommes-nous pas justifiés de la déplacer d’un objet vers un autre devenu désormais préférable, surtout à une époque comme la nôtre, où aucun engagement ne paraît porter en soi la promesse d’une totale fidélité ? La question que je soulève ainsi est celle de la persévérance : je vais essayer de la situer dans ce qui me paraît constituer la ligne de sa vraie compréhension, sans prétendre fournir ainsi la solution de tous les cas concrets. Si c’est Dieu qui nous choisit pour la vie religieuse, si c’est lui qui prend la responsabilité de nous consacrer, il n’est plus possible de trouver quelque justification à la rupture d’alliance, d’expliquer aussi aisément les doutes concernant la solidité et la fidélité de l’engagement mutuel d’amour.

Répondre à l’offre divine

Ceci m’amène à revenir sur l’expression « se consacrer à Dieu ». Pour saisir ce qu’elle contient de vérité, il suffit de comparer la consécration des hommes que nous sommes à celle des objets que Dieu aussi se consacre. Un calice, une église..., Dieu peut se les réserver ; mais, dans cette consécration au culte divin, l’objet consacré est totalement passif : il « est » consacré. Il ne peut en aller de même dans le cas d’une vie humaine ; Dieu ne peut nous consacrer, nous réserver totalement à lui que si, à sa liberté divine qui nous choisit, répond notre liberté qui accepte cette consécration. La consécration s’inscrit dès lors dans une relation d’alliance, et elle se noue par le fait même dans la liberté. On peut ainsi valablement parler de « se consacrer à Dieu », si l’on entend par là notre réponse à Dieu qui veut nous consacrer à lui. Au sein de l’alliance avec Dieu, la liberté humaine ne se conçoit pas comme la source première ; mais il lui appartient de répondre à Celui dont vient le mouvement premier. Ne sommes-nous pas ainsi invités à dépasser la précarité de nos libertés, pour voir dans la consécration à Dieu la réponse à une relation privilégiée fondée dans la fidélité d’un Dieu qui jamais ne se repent et qui nous offre le soutien nécessaire pour fonder la fidélité de notre propre réponse ?

Si nous voulons aujourd’hui former des jeunes religieux désireux et capables de maintenir fermement leur consécration à Dieu, il faut les aider à percevoir, existentiellement aussi bien que notionnellement, que c’est Dieu qui choisit et consacre, même si c’est à nous qu’appartient la liberté de répondre et d’accepter.

Ceci nous ouvre à une réflexion sur les vœux, ces expressions privilégiées de la consécration religieuse. A ce sujet, je me contenterai d’évoquer quelques axes plus décisifs de la formation à la chasteté, à la pauvreté et à l’obéissance, sans chercher à dégager des priorités particulières.

Chasteté

Une unification plus difficile des puissances affectives

Plus que jadis, sans doute, il faut tenir compte, à l’entrée dans la vie religieuse et tout au long de la formation, de certaines dimensions psychologiques et affectives qui peuvent parfois grandement conditionner et même menacer la capacité de mener une vie de célibat équilibrée, sans fuite de la solitude, sans recherche de compensations. Dans l’univers qui est le nôtre, l’unification des puissances affectives se réalise, dans la plupart des cas, de manière moins aisée, et elle requiert dès lors plus de temps. Bien plus, les fragilités affectives ne sont plus fréquentes dans le monde destructuré où nous vivons. Les jeunes, en effet, n’ont pas tous grandi dans des familles très stables, dans un monde fait de relations amicales équilibrantes, dans des écoles ou des milieux éducatifs qui les aient aidés à s’épanouir simplement.

Il y a tant d’autres aspects de la vie d’aujourd’hui qui rendent plus difficile l’assimilation des exigences d’une vie de célibat : l’exacerbation du désir humain, la présentation effrénée d’appâts multiples, de sollicitations extérieures, d’images ou de réalités troublantes ou angoissantes. L’affectivité des jeunes s’en trouve beaucoup plus menacée. Nous devons nous rendre compte que, pour eux, atteindre en ce domaine un équilibre assuré et stable est chose souvent bien difficile. Ceci demande des formateurs un certain « flair » psychologique pour comprendre ce qui se passe dans l’âme des jeunes, pour ne pas en rester à un discours abstrait, mais percevoir ce qu’ils sont en train de vivre et les rejoindre dans leurs difficultés. Je pense qu’une certaine initiation à la psychologie sera souvent utile dans ce but.

La perception d’un choix positif

Dans la formation à la chasteté, il est décisif que le célibat religieux ne soit pas perçu de façon négative. Le jeune doit comprendre qu’il ne s’engage pas dans une vie où il s’agirait simplement de ne pas se marier, mais qu’il fait un choix positif, en réponse à l’appel du Seigneur qui lui demande de miser sur lui toute sa vie.

La formation soulignera donc la positivité de ce choix, et, en conséquence de cette positivité, les renoncements qu’il implique. Ce que choisit le jeune religieux, ce n’est pas la privation du mariage, c’est l’amour du Seigneur, en réponse à la perception intime qui lui est donnée que le Seigneur lui-même lui offre son amour en partage : c’est le Seigneur Jésus qui doit prendre place au centre de son élan affectif.

Dans cette perspective, on comprend le rôle décisif de la vie de prière : elle est essentielle, en effet, comme nous l’avons rappelé au début, à l’orientation théologale de la vie religieuse. Mais je crois qu’il faut en souligner particulièrement le caractère décisif dans la perspective du vœu de chasteté ; presque toujours, en effet, une crise concernant la vie de célibat s’accompagne d’une crise de la vie de prière ; et réciproquement une crise de la vie de prière rend plus vulnérable et plus fragile dans le domaine affectif.

Il faudrait rappeler ici ce que j’ai énoncé plus haut à propos de l’eucharistie comme célébration de notre vie en Dieu et comme recours continuel à une présence aimée. Les religieux ne garderont leur corps et leur cœur chastes que s’ils vivent une relation affective au Corps du Seigneur réellement présent dans l’eucharistie. La présence du Christ, comme répondant de notre amour, se matérialise aussi dans son corps ecclésial : c’est un point que nous reprendrons en parlant de la pauvreté. Disons-le brièvement et de manière globale : il faut que, pour les jeunes religieux, Jésus soit quelqu’un de connu et d’aimé. C’est ce que j’exposais plus haut, en évoquant aussi l’importance d’une introduction priante à l’Évangile et à l’ensemble de l’Écriture.

Continuer à découvrir Jésus comme l’amour de sa vie

C’est en intégrant en lui l’histoire déjà commencée avec lui et parfois, apparemment, en dehors de lui, que le jeune religieux continuera normalement à découvrir Jésus comme l’amour de sa vie. Il lui faudra donc nourrir continuellement cette conviction, qui fut décisive pour un bon nombre, que Jésus est une personne qui habite notre histoire et même, si vous me permettez l’expression, notre « préhistoire », car il est entré le premier dans notre vie. À la manière des gens mariés qui ont besoin parfois de reprendre leur passé commun, ainsi les jeunes religieux doivent-ils de temps à autre relire leur histoire pour comprendre comment Jésus y est devenu progressivement l’amour central de leur vie. Il faut que l’affectivité des jeunes soit mobilisée dans leur relation à Jésus, et cela non pas à un niveau superficiellement sentimental, mais au niveau où s’exprime la capacité profonde d’aimer qui se trouve dans le cœur de tout homme. Si je n’aime pas Jésus de la sorte, n’est-ce pas qu’un autre est devenu ou peut devenir l’objet de cette relation fondamentale dans laquelle s’exprime l’élan le plus spontané de tout l’être ?

Pour que cet amour de Jésus soit réaliste, il doit, comme je l’indiquais plus haut, pouvoir s’exprimer dans une prière vraie, qui ne soit pas mesurée à l’aune subjective des sentiments et des consolations. Il doit aussi se traduire dans la relation à la présence sacramentelle de Jésus dans son eucharistie. Il doit enfin se vivre dans la relation au Corps du Christ que sont l’Église et l’humanité en attente de salut.

C’est ici – mais je ne fais que le signaler – qu’il conviendrait aussi de réfléchir sur la vie de communauté comme sur l’une des dimensions profondes de la formation à la vie religieuse. C’est ici encore que trouvent leur place l’attention aux pauvres et le dévouement à leur service, car s’y vit la rencontre du Corps du Seigneur Jésus dans son Corps qu’est l’Église.

Les moments difficiles

Terminons par une réflexion sur les moments difficiles ou critiques qui peuvent parfois troubler le cœur des jeunes religieux, même si par eux-mêmes ils peuvent constituer des phénomènes normaux. Chez l’un, la difficulté proviendra de la solitude ; chez un autre, elle se traduira dans une forme de trouble éprouvé à l’intérieur d’une rencontre ou d’une relation... De toute façon, et pour que ces « crises » puissent marquer une étape dans le dépouillement de l’amour-propre, et ainsi dans la croissance de l’amour, il faut de toute nécessité que le jeune religieux ait quelqu’un à qui parler en toute confiance. Ce sera normalement dans la relation à l’un de ses formateurs qu’il s’efforcera d’objectiver les tours et détours de ses sentiments pendant cette période de crise. Ainsi seront offert au jeune l’aide, le conseil judicieux, le réconfort dont il a besoin, voire un accompagnement dans son discernement vocationnel.

Ceci met à nouveau en lumière la nécessité absolue de disposer de formateurs à qui les jeunes puissent faire confiance, parce qu’ils les voient prêts à tout écouter et à les aider plutôt qu’à les juger. Que le jeune se sente encouragé à dire simplement tout ce qu’il vit : ainsi, en essayant de découvrir le chemin de Dieu dans sa vie, il pourra aussi dépasser le temps de l’épreuve. Cette relation de confiance est plus importante dans le domaine de la chasteté que partout ailleurs, car le domaine affectif est celui où la personne sera plus habituellement empêchée de voir clair par elle-même. Les réalités affectives, en effet, sont celles qui s’objectivent le moins facilement ; il y faut normalement la relation à l’autre, sous peine de rester emprisonné dans un mouvement affectif dont on ne parvient pas à ressaisir le fil.

Pauvreté

On rencontre aujourd’hui bien des jeunes animés d’un grand désir de pauvreté ; mais, dans nos pays d’abondance, on en trouve aussi beaucoup qui n’ont pas réellement expérimenté cette dimension de la vie, et qui peuvent parfois en avoir peur. La pauvreté est donc une réalité qui ne laisse pas indifférents la plupart des jeunes : ils peuvent éprouver devant elle l’attrait ou la peur, tout en ayant d’elle une ignorance pratique.

Incohérence ou ignorance ?

La situation que je viens d’évoquer n’explique-t-elle pas pourquoi les jeunes vivent, à l’égard de la pauvreté, une attitude que leurs aînés taxeront volontiers d’incohérente. « Tu parles tellement de pauvreté », diront-ils, « mais en pratique tu ne sais pas ce que c’est de te priver vraiment, tu es bien peu capable de renoncer à tes aises et à tes désirs. » C’est vrai : il y a bien des incohérences objectives dans ce que disent et vivent les jeunes à propos de la pauvreté. La plupart du temps, cependant, il n’est pas question de mauvaise volonté, mais bien plutôt d’un manque de conscience et de compréhension réelles. Il y a donc lieu d’aider fraternellement les jeunes à découvrir leurs illogismes. Et on trouvera ainsi une vraie voie de formation à la vie de pauvreté. S’il y a chez eux un manque d’expérience vécue, il s’agira donc de les introduire dans l’ordre de la pauvreté réelle. Ainsi découvriront-ils également que la pauvreté répond à leur désir de suivre Jésus, qu’elle les libère et leur donne la joie.

La « béatitude » de la pauvreté

Jésus a proclamé la « béatitude » de la pauvreté : il y a donc une joie à découvrir et à vivre en étant pauvre. Ce n’est pas seulement à une gestion économique rigoureuse des biens que les jeunes doivent être formés (un tel mode de gestion peut parfois cacher une attitude de riche). C’est à la « béatitude » de la pauvreté qu’ils doivent être introduits, au-delà du pur désir (qui peut parfois s’arrêter au stade du rêve inconséquent), comme au-delà de toute forme idéologique. La « béatitude » de la pauvreté se fonde sur la réalité de la pauvreté, sur un appauvrissement réel vécu en union avec Jésus. Tel sera dès lors le but de la formation à la pauvreté.

Dans un monde incohérent

Notre monde occidental est dominé par les mécanismes de la production et de la consommation, et la relation de l’homme aux choses y est commandée par l’instabilité du désir. Lequel, nous le savons, n’est jamais satisfait, il souhaite toujours davantage puisqu’il s’ouvre par lui-même sur l’infini.

D’autre part, nos pays font aussi partie d’un univers plus complexe ; dans le monde d’aujourd’hui, un nombre considérable d’êtres humains sont encore prisonniers de la misère, jusqu’à en mourir. La misère se présente même à l’intérieur des pays riches, car il existe partout des poches de pauvreté, il y a dans tout pays des laissés pour compte, et les phénomènes de marginalisation continuent à se développer, le manque d’emploi ayant constitué ces dernières années, dans nos pays, la menace la plus forte et la plus neuve pour l’équilibre du monde économique.

Les jeunes qui entrent dans la vie religieuse ont grandi dans ce monde incohérent. Il leur faut donc rectifier fondamentalement leur relation aux choses. Dans une perspective évangélique, cela suppose un changement en profondeur de leur relation aux hommes, pour qu’elle devienne relation de partage et de service ; plus radicalement encore, c’est leur relation à Dieu qui doit changer, en découvrant que c’est de lui, de son amour gratuit, que nous recevons tout.

Le regard fixé sur Jésus

Telle est la réalité de l’Évangile ; la béatitude qu’il proclame a d’abord été vécue par Jésus. Dans sa relation au Père, en effet, Jésus reçoit tout de lui ; dans sa relation aux autres, il met toute sa vie à leur disposition et veut tout partager avec eux ; dans sa relation au monde, il vit l’attitude de totale désappropriation de celui qui n’a pas une pierre où reposer la tête.

A nouveau, c’est sur Jésus que doit d’abord être dirigé le regard du jeune religieux pour le former à la pauvreté. La contemplation du Christ pauvre a pour lui plus d’importance que les règles concernant la pauvreté, car celles-ci ne reçoivent leur sens qu’à partir de la découverte de Jésus, le pauvre, qui les introduit à une vraie pauvreté.

La pauvreté devant Dieu est nécessairement liée à la prière, car en elle s’exprime l’espérance d’une vie que nous ne pouvons que recevoir du Père qui nous aime. Les jeunes doivent comprendre le sens de cette parole de Jésus : « Ne vous préoccupez pas, votre Père sait de quoi vous avez besoin. » Et ils doivent découvrir aussi qu’il leur est donné dans la vie religieuse de vivre au concret cette dépendance filiale : en s’en remettant pour tout à leur communauté et à ceux qui la dirigent ; car ils peuvent ainsi traduire leur dépendance à l’égard de Dieu conformément à la structure de la vie religieuse.

La pauvreté dans la relation aux autres dans un esprit de mise en commun sera souvent stimulée par un contact vrai de service avec les plus pauvres. Jésus ne dit-il pas : « Vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres » ! Beaucoup de jeunes peuvent aujourd’hui être formés par ce contact direct avec les pauvres. Encore faut-il qu’ils aillent vers eux non avec une âme de riche, ni même avec une âme de redresseur de torts, mais bien plutôt avec le simple désir de mettre à la disposition des autres non seulement tout ce qu’ils ont, mais aussi tout ce qu’ils sont et tout ce qu’ils peuvent. Ici encore la vie de communauté et son exigence de mise en commun de toutes les ressources peut trouver sa juste place et sa vérité.

Quant à la pauvreté dans la relation aux biens, c’est toute une éducation au renoncement qu’il s’agit d’y réaliser. Et ce renoncement est indissociable d’une expérience de liberté et donc d’une joie plus grande. Car il ne s’agit pas seulement d’éduquer à une rigoureuse gestion économique ; il ne s’agit pas davantage d’introduire à une austérité stoïcienne. C’est de suivre Jésus qu’il est question, et de la volonté réalisée de lui être plus semblables, en se faisant plus proches des pauvres d’aujourd’hui, en qui se continue la révélation de sa pauvreté.

Obéissance

Entrer dans le mystère de l’être filial de Jésus

La formation à l’obéissance doit, elle aussi, se situer dans la perspective d’une entrée dans le mystère de Jésus et, plus spécifiquement, de son être filial. L’évangile de saint Jean nous le dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père. » En vivant l’obéissance, Jésus prend ainsi conscience de sa communion avec le Père : « Celui qui m’a envoyé ne me laisse jamais seul, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable. » Les jeunes doivent découvrir en profondeur ce mouvement de la vie de Jésus, pour vouloir y entrer à leur tour et être ainsi sauvés de la tentation maladive qui habite l’esprit de tant d’entre eux, de nos jours surtout : celle de conquérir ou de préserver leur autonomie en faisant ce dont ils ont envie, ou ce qui leur paraît maintenant le meilleur pour eux. L’obéissance leur permettra, dès lors, de découvrir leur vraie liberté de fils, délivrés de l’asservissement aux passions, aux désirs, aux sentiments, à tout ce qui enferme dans un mode de vie égocentrique.

Grâce à des médiations concrètes

Cette découverte devra se faire y compris à travers la réalité concrète des ordres reçus, des règles à observer, etc. Car ce sont ces médiations très concrètes qui, la plupart du temps, nous dépossèdent le plus clairement de nous-mêmes. Certes, le jeune religieux ne doit pas se trouver devant les ordres de ses supérieurs comme devant une sorte de diktat « Tu n’as qu’à obéir. » Il s’agit pour lui d’entrer dans l’obéissance de celui qui « apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance », comme le dit l’Épître aux Hébreux. Jésus n’a-t-il pas dû s’en remettre, au cours de l’agonie, à la volonté du Père à l’encontre de son propre désir humain ? L’obéissance jusqu’à la croix ne l’a-t-elle pas conduit au dernier anéantissement, comme le chante l’hymne de la Lettre aux Philippiens ? Entrer dans le mystère de Jésus, c’est oser regarder cela et demander de pouvoir le vivre à notre tour. Et il s’agit d’une attitude et d’une reddition de soi-même qui doivent s’expérimenter de façon réaliste, dans le concret d’une vie devenant obéissante en Jésus et comme lui. Croire qu’aujourd’hui on pourrait faire l’économie de l’obéissance entendue de cette manière, c’est renoncer à former à la vie religieuse.

Permettez-moi d’ajouter une précision. Il faut certes dépasser tout autoritarisme, toute autorité froide qui s’impose, et ces aspects trop minutieux dans lesquels a pu parfois se traduire l’ordonnance de la vie religieuse ; mais il faut aussi obtenir des jeunes qu’ils obéissent en fait, qu’ils s’abandonnent en vérité à une parole qui leur est dite au nom de Jésus et qui les sauve d’eux-mêmes et de leurs projets encore trop égoïstes et trop peu purifiés.

Docilité à la conduite de l’Esprit et obéissance

À cela doit s’ajouter – et c’est le rôle de la direction spirituelle, dont j’ai souligné déjà la place essentielle – l’apprentissage de la docilité à la conduite intérieure de Dieu, aux inspirations de son Esprit. Mais ces inspirations elles-mêmes doivent finalement être soumises à l’authentification que peuvent seuls offrir ceux qui ont reçu autorité pour parler au nom de Jésus. Il ne suffit pas que des jeunes religieux reçoivent du Seigneur l’inspiration d’aller en pèlerinage à Jérusalem (!) ; il revient au supérieur de leur dire si tel est vraiment l’appel de Dieu. Conformément à la structure propre à la vie religieuse, l’écoute de l’Esprit est donc intégrée à la vie d’obéissance.

Pour conclure, je rappellerai d’un mot ce qui a été constamment au centre de notre réflexion et qui doit dès lors se situer au cœur de la formation à la vie religieuse : Dieu lui-même reconnu et aimé comme Dieu, le Christ Jésus, modèle parfait de vie filiale et consacrée, l’Église comme lieu sacramentel où Dieu nous rejoint par ses gestes d’amour et où nous pouvons approfondir sans cesse notre communion à lui, en Jésus, le Fils unique, le Frère universel.

Borgo S. Spirito, 5
I-00193 ROMA, Italie

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