Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le temps du pressoir

Sheila Cassidy

N°1988-1 Janvier 1988

| P. 37-42 |

Au premier rang des urgences actuelles, le syndrome immuno-déficitaire acquis (ou SIDA) soulève d’abord la terreur. Mais « qui viendra s’asseoir au chevet de ces malades ? » Comment la communauté chrétienne relèvera-t-elle le défi majeur de la décennie ou peut-être du siècle ? Et, ajoutons-le, que doivent faire consacrés et religieux ? La méditation bouleversante de l’auteur situe toutes ces questions au temps du pressoir des oliviers.

Il y a une peur glacée en un temps de tribulation,
au temps du pressoir des oliviers, du pressoir de la vigne,
l’écrasement des grappes,
et aucune garantie d’une belle vendange...
Jim Cotter, Healing More or Less

Mai 1987, assise à mon bureau, je regarde les navires dans le port de Plymouth. Près du môle, le bateau ravitailleur est patiemment à l’ancre, morne et gris dans la lumière de l’après-midi, guettant l’obscurité qui le transformera ; il sera alors illuminé comme un transatlantique, il jettera des reflets magiques sur l’eau sombre. Un yacht blanc, spinnaker bleu gonflé par le vent, fend l’eau et croise la route d’un tanker délabré, couleur de rouille, tandis que le bateau de plaisance embarque encore une fournée de touristes désireux d’aller jeter un coup d’œil sur les navires de guerre, paisiblement ancrés dans le bassin de radoub. Le chantier naval et ses navires font partie intégrante de Plymouth ; à ses habitants, ils fournissent du travail ; à nous, ici au « mouroir », ils procurent une succession lente, mais ininterrompue de « mésos », de gens atteints de mésothélioma, ce cancer mortel du poumon dont l’amiante est la cause et qui prend un homme au dépourvu vingt ou trente ans après qu’il ait été exposé à sa poussière.

Et quelque part, éparpillés incognito dans la ville, il y a trente hommes dont les tests sanguins montrent qu’ils sont infectés par le virus du SIDA. Que font-ils, je me le demande, en la grisaille de ce samedi après-midi ? Tournent-ils en rond au centre de la ville, avec les autres garçons, heureux d’être anonymes - ou sont-ils assis, entassés dans des garnis meublés, attendant, voulant savoir, terrifiés et seuls ?

C’est un temps de peur, d’appréhension,
une peur de souffrir, d’être défiguré,
une peur de regards pleins de haine et d’actes de violence,
une peur du pouvoir de ceux qui veulent
mettre en quarantaine, en prison,
tatouer avec des marques d’identification
(ô l’ombre d’Auschwitz !),
une peur d’être en relation avec la mort.
Il y a comme un resserrement,
une pression sur la poitrine,
un désir d’air, d’espace
au-delà de cette grille étroite et resserrée.
Il y a une peur glacée en un temps de tribulation,
au temps du pressoir des oliviers, du pressoir de la vigne,
l’écrasement des grappes,
et aucune garantie d’une belle vendange.
Jim Cotter, Healing More or Less

Cet article, comme tant d’autres, ne peut être rédigé que de l’endroit où je suis assise, aujourd’hui, en ce printemps de 1987. Il datera un peu la semaine prochaine et sera tout à fait dépassé quand il sera publié. Et pourtant, il doit être écrit, il doit avoir sa propre validité, comme une étape d’un voyage vers un demain inconnu. Pour moi, le futur, avec le SIDA, est tout particulièrement une inconnue. On a calculé que sur trente cas positifs, deux ou trois malades du SIDA mourront d’ici deux ans. Mais il y en aura peut-être beaucoup plus et nous aurons besoin d’un hôpital spécialisé, avec une équipe, pour prendre soin d’eux. J’ignore encore si j’en ferai partie, mais en tant que médecin spécialisé pour les malades à la dernière extrémité, cela semble probable.

A quoi cela ressemblera-t-il, je me le demande ? Comment ferons-nous face ? Cela entraînera-t-il une toute nouvelle série d’exigences auxquelles nous aurons le désir de répondre sans y parvenir ? Moi aussi, j’ai un peu peur, non à l’idée de la contagion – cela n’est plus un cauchemar –, mais à l’idée d’être emportée par une vague d’angoisse qui me fera rouler sens dessus dessous et me laissera désorientée, essayant de reprendre mon souffle.

Et à nouveau surgit du cœur de la souffrance ce vieux cri :

Ô Dieu, pourquoi ? Ô Dieu, pour combien de temps ?
Et le cri se heurte au silence.
Oserai-je regarder longuement le Christ,
Dieu impliqué dans la solitude et le désespoir,
acceptant d’être contaminé, infecté,
fidèle dans l’amour et la patiente endurance,
jusqu’au jour où tout être créé atteindra
sa destinée ultime, dans la gloire, la joie et l’amour ?
Et pourtant, pourquoi cette intensité de souffrance ?
Pourquoi ces batailles sans cesse recommencées,
avec toute une génération mutilée.
Horrible sacrifice - Dans quel but ?
Pourquoi ? Pourquoi ?

Le navire des Brittany Ferries creuse un sillon gris dans l’eau du port, il disperse les barques comme autant de poulets dans la bassecour. La porte arrière est solidement fermée, comme des lèvres serrées, se défiant des vagues et du souvenir du Herald of Free Enterprise sur lequel tant de gens ont péri dans les eaux glacées au large de Zeebrugge. Pourquoi ? pourquoi ?, avons-nous hurlé, assis, collés à notre radio et à la télévision, horrifiés devant ce gaspillage de vies et la pensée que « si Dieu ne m’avait fait grâce, j’aurais pu être du nombre ». Le « pourquoi » angoissé des mourants n’est jamais plus poignant que chez les jeunes et ceux qui les aiment. Comment lui ferons-nous face, quand il sera aggravé par la peur de la contagion, l’ostracisme de la société et le sentiment de culpabilité ? Les jeunes qui se meurent d’un cancer sont souvent honorés dans leur communauté locale ; des groupes se forment, de l’argent est récolté dans les cafés et les écoles pour un traitement en Amérique ou de dernières vacances à Majorque. Mais le SIDA ? Qui viendra s’asseoir au chevet de ces malades ? Qui se lèvera à l’église et priera nommément pour eux ? Qui tiendra entre les siennes leurs mains apeurées ou bercera dans ses bras un corps amaigri, couvert de plaies, torturé par les sanglots d’une peine trop lourde à porter ?

Le SIDA dévoile clairement nos attitudes.

Il nous oblige à choisir, et notre réponse révèle quelle est notre santé.
Punis-tu ou étreins-tu celui qui souffre ?
Isoles-tu ou soignes-tu ?
Des pensées de condamnation surgissent-elles
d’un inconscient écartelé, ou bien des pensées de compassion
jaillissent-elle de ton combat pour devenir plus sain ?
Te hais-tu toi-même plus tu te connais
ou t’aimes-tu plus profondément ?
Simplifies-tu à l’extrême ou prends-tu sur toi
ce qui est complexe et n’a pas trouvé de solution ?
Mets-tu en quarantaine ou acceptes-tu de toucher ?
Fais-tu un bouc émissaire de ceux qui sont différents
ou accueilles-tu leurs dons ?
Rejettes-tu ceux qui sont défigurés, ceux qui sont mourants
ou t’assieds-tu avec eux dans une présence paisible et une prière
silencieuse ?
T’écartes-tu, effrayé par toi-même,
ou ton cœur va-t-il vers ceux qui souffrent ?
Jim Cotter, Healing More or Less

Il me semble que l’épidémie du SIDA propose le défi le plus grand et le plus clair à la communauté chrétienne de cette décennie, ou même de ce siècle. Les demandes nous sont adressées, le gant est jeté à la société tout entière, mais c’est nous, chrétiens, qui revendiquons de suivre le Dieu fait homme qui a aimé et guéri les impurs. Les Évangiles sont sans équivoque dans leur enseignement :

Soyez généreux comme votre Père est généreux. Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas, acquittez et vous serez acquittés. Donnez et on vous donnera : c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous (Lc 6,36-38).

En beaucoup d’endroits, les chrétiens jouent un grand rôle dans l’accueil par la communauté de la détresse des victimes du SIDA, mais ailleurs il y en a qui les rejettent ouvertement. Ces personnes sont promptes à condamner les campagnes de propagande pour la « sécurité » dans les rapports hors mariage. Du haut de la chaire toutefois, on n’entend guère d’exhortation à comprendre, à se montrer accueillant, à pardonner.

Comme il est facile d’être sélectifs dans notre compréhension des Évangiles, de nous accrocher à la morale sexuelle et de perdre de vue le message de compassion et de pardon. Plus facile encore est la décision prise dans notre subconscient que ce problème ne nous concerne en aucune manière, si bien que nous nous surprenons en train de traverser avec empressement de l’autre côté de la route. Pour moi, pour mon équipe à l’hôpital, ce moment de la décision doit encore venir. Déjà, entre nous, nous disons ouvertement que nous accepterons les cas de SIDA, mais en même temps nous marmonnons : « Que diront les autres malades ? Comment les malades ordinaires et leurs familles réagiront-ils quand ils sauront que, dans le même corridor, il y a un malade atteint du SIDA ? Il n’est pas nécessaire qu’ils le sachent, dit-on : le secret doit être gardé. Mais sera-ce vraiment possible, surtout si plusieurs membres de la communauté homosexuelle sont impliqués ? Peut-être sera-t-il plus facile de soigner ces malades à domicile : mais comment réagiront les dames qui se chargent de porter les repas à domicile, et comment sera accueillie l’infirmière du secteur quand elle quittera les malades atteints du SIDA pour se rendre chez une maman et son nouveau-né ? » Évidemment, nous ne savons pas ce qui se passera, mais nous prévoyons bien des chagrins et des difficultés.

Et puis, il y a l’inévitable gouffre entre la théorie et la pratique. Il arrive parfois que, sur le plan affectif, nous ne soyons pas capables de nous occuper de malades difficiles, blessés dans leur sensibilité. Il n’est pas facile de continuer à aimer celui qui tente de manipuler d’autres patients ou se montre cruel envers eux. Bien souvent, c’est avec celui qui est réellement pauvre et que nous voudrions vraiment entourer d’affection que nous ne savons pas comment nous y prendre. Il y a eu trop de blessures pour arriver à établir une bonne et confiante relation dans un court laps de temps et on peut seulement s’efforcer de faire de son mieux, en ayant toujours intensément conscience de l’insuccès et de ce qui aurait pu être. De telles situations vous épuisent - mais elles sont bonnes pour l’humilité ! On ne se prive pas de nous dire que nous risquons de nous prendre pour des anges déguisés.

En attendant, avec le reste de l’Angleterre, nous sommes dans l’expectative, un œil braqué sur San Francisco, le Zaïre et les rapports qui viennent des principales villes de notre pays.

Peut-être trouvera-t-on un remède avant que l’épidémie ne frappe Plymouth, mais si cela n’est pas, nous prions afin de ne pas être pris au dépourvu.

6 The Esplanade
The Hoe
PLYMOUTH PL1 2PJ, Grande-Bretagne

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