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« À l’ombre de Claire » : témoignage ou fiction ?

Léon Renwart, s.j.

N°1986-5 Septembre 1986

| P. 315-318 |

Ce n’est pas un témoignage.

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Un « témoignage personnel » ?

C’est ainsi que l’ouvrage [1] nous est présenté dès la première page : « Ce livre est un témoignage sur une expérience et ne concerne qu’une communauté » (7). Lorsqu’il passa à l’émission « Apostrophes » du 17 janvier 1986, son auteur s’identifia à la protagoniste de cette aventure spirituelle. Voyons donc ce qu’elle nous en dit.

La communauté qui l’accueille

Intercalés entre le récit des étapes de cet essai de vie monastique, une série de courts chapitres décrivent les religieuses qui forment la communauté. Marie Rousseau trace l’un ou l’autre joli portrait. Pour Sœur Marie-Jeanne, « la lecture de la Bible restera son plus grand plaisir... Même âgée, même malade, elle conserva jusqu’au dernier jour un regard plein de tendresse et de malice » (179). Quant à Sœur Marie du Sacré-Cœur, « jamais elle ne se plaint, car elle souffre pour Dieu. Elle parle peu, s’exprime surtout par un regard toujours lumineux » (192).

Mais que d’ombres à côté de ces quelques rayons de lumière ! L’auteur n’est pas tendre pour les travers, les défauts et les faiblesses qu’elle découvre ou croit découvrir. C’est surtout de l’abbesse qu’elle trace un portrait terrible : celle-ci est extrêmement gourmande, mais prêche l’austérité ; autoritaire, elle choisit elle-même les chants, impose les médicaments, censure jusqu’au journal La Croix, décide du chauffage dans un couvent humide où les sœurs ont froid à en pleurer ; elle espionne, impose sa présence lors des consultations médicales et n’en est pas à un mensonge près. Abbesse depuis quarante ans, en alternance avec sa prieure, elle exerce un pouvoir quasi absolu et maintient opiniâtrement le couvent dans les voies du passé. Ce qu’il y a de plus odieux, c’est l’attitude qui lui est attribuée lorsque Marie est sollicitée de donner son témoignage pour aider son amie Cécile, victime d’un viol, à identifier et faire arrêter le coupable. L’abbesse multiplie les refus et les arguments bas : le viol de Cécile « n’est qu’une juste punition envoyée par le Seigneur » (161) ; d’ailleurs, puisqu’elle n’était pas vierge, ce qu’elle a subi « n’était pas si grave que ça » (162). Dans ces conditions, il ne faut pas six mois à la postulante pour en arriver à détester et à mépriser son abbesse (69), sentiment qui se transformera quelques mois plus tard en une sorte de répulsion (154).

La candidate

On ne trace pas le portrait d’autrui sans laisser percer quelque chose de son propre caractère. Que nous révèlent ces pages sur leur auteur ? Une sérieuse dose de générosité assurément : elle s’efforce d’accepter le froid, la nourriture mal adaptée, le manque d’hygiène des sœurs (qui n’en sont pas au rythme des douches presque quotidiennes de Marie) ; elle supporte même en silence que Sœur Dominique, lorsqu’elle est réfectorière (une semaine sur sept), refuse de la servir, l’obligeant ainsi à jeûner au pain et à l’eau. « Notre mère résolut la question à sa manière : elle me suggéra d’offrir ce jeûne pour que cesse la faim dans le monde » (181).

Mais ces pages montrent aussi à l’évidence le bien-fondé du verdict porté par le Père Marc, son « père spirituel », la déclarant « entière et excessive » (197). Donnons-en l’un ou l’autre exemple.

L’abbesse, « totalement incompétente en la matière » (sic), convoque Marie dans son bureau et lui enjoint de réciter des partitions de solfège ; la postulante est choquée par ce qu’elle considère comme « un abus d’autorité » (32) et termine la journée au chœur, demandant à Dieu d’apaiser sa colère (33).

Son amie lui dit qu’il faudra bien qu’elle accorde moins d’importance à son corps. Marie constate : « Il est vrai que je ne méprisais pas mon corps. Je lui demandais de m’être fidèle dans la chasteté et le travail » (109), ce qui sonne très juste. Mais pourquoi en conclure : « Puisqu’il me fallait apprendre à vivre sans mon corps... » (75) ?

Sollicité de donner son avis sur le témoignage demandé à Marie dans l’affaire du viol de son amie, le Père Marc approuve, « mais il faut que cela puisse se faire dans la plus grande discrétion, tu le comprendras » (172). Réaction de Marie : « La plus grande discrétion ? Non, je ne comprenais pas ! » (ibid.).

Le voyage requis pour cette déposition ayant été autorisé, l’abbesse le présente à la communauté comme une consultation chez un médecin : « Elle n’en était plus à un mensonge près » (188), en conclut Marie, qui oublie que l’abbesse était tenue au secret sur cette confidence.

On pourrait encore relever d’autres traits, mais ceux-ci suffisent à justifier le malaise que l’on ressent à la lecture de ces pages, attachantes à plus d’un titre. Dans quelle mesure nous trouvons-nous devant un témoignage objectif, accablant pour la communauté qu’il décrit, ou devant l’image déformée perçue par une sensibilité blessée ?

Ce n’est même pas un témoignage

D’après les révélations amenées par la publicité considérable faite à cet ouvrage par les médias, il est devenu évident que ce livre n’est même pas un témoignage [2].

Il n’est pas le récit de l’auteur sur sa propre expérience : elle n’a jamais été novice Clarisse. Ce que Claudine Tschudi, sous le pseudonyme de Marie Rousseau, prétend finalement raconter, c’est l’essai de vie religieuse tenté par Roseline Desmaret au couvent des Clarisses d’Orthez (Pyrénées-Orientales), de juillet 1977 à avril 1979. Or il n’est pas difficile de surprendre la narratrice en flagrant délit d’inexactitude sur de nombreux points.

Dans le livre, l’abbesse a 79 ans et la maîtresse des novices en a 80 ; à Orthez, au témoignage de Mgr Vincent, l’une et l’autre comptaient dix ans de moins au moment de l’entrée de Roseline [3]. Serait-ce un détail sans importance ?

Ce même Mgr Vincent, alors évêque de Bayonne (diocèse dans lequel est situé le monastère), déclare : « J’ai rencontré plusieurs fois cette jeune fille ; nous étions seuls. Elle ne m’a jamais tenu les propos et les jugements qu’on lui prête dans ce livre » (Bull. dioc., 423). Pourquoi celui-ci ne fait-il mention d’aucune de ces rencontres ?

L’ouvrage revient à plusieurs reprises sur le refus opposé par l’abbesse à la demande de sa postulante : celle-ci souhaitait pouvoir disposer de cours de théologie valable au lieu des insipides lectures pieuses qu’on lui imposait. La réalité est bien différente : dans ce monastère où « le souci d’une formation permanente solide est manifeste [4] », c’est l’évêque lui-même qui, voulant aider la novice dans la lecture de la Bible, qu’elle ne connaissait guère, lui fait parvenir le livre de l’abbé Albert Gelin, Les idées maîtresses de l’Ancien Testament. Il ajoute : « Je sais de plus qu’on lui a fait lire des livres récents de théologie élémentaire. Il est donc faux de dire qu’on lui refusait la formation qu’elle désirait » (Bull. dioc., 423).

Dans le livre, Marie Rousseau, moins d’un an après son entrée, écrit : « Petit à petit, je pris conscience que, si je ne changeais pas de comportement, je ne tarderais pas à être rejetée par la communauté. Mais devais-je jouer un personnage, faire semblant d’être d’accord avec tout ce que je ne pouvais admettre ? » (108). Dans la réalité, Roseline a publié, quelque six mois avant son départ du monastère, des lignes qui traduisent un tout autre état d’esprit : elle les intitula « Un merveilleux voyage [5] ». Elle y écrit, entre autres :

Depuis mon entrée au monastère, voici un an et demi, cette recherche de Dieu ne s’arrête pas. Au contraire, elle s’approfondit, s’affermit chaque jour dans une foi qui comble mais aussi demande un effort... La vie communautaire me permet de chercher le visage du Christ dans mes sœurs. Mes Sœurs me permettent de vivre une vie de silence, de solitude sans être isolée : cela est merveilleux.

La conclusion s’impose : À l’ombre de Claire n’est pas le témoignage personnel qu’il déclare être ; ce n’est pas le récit fidèle de l’essai malheureux de la compagne de l’auteur ; c’est une œuvre d’imagination dont Claudine Tschudi porte la responsabilité.

Pour terminer, que l’on nous permette de citer encore quelques lignes de Mgr Vincent sur l’attitude des religieuses que ces pages ont caricaturées.

J’apprécie l’attitude des Clarisses qui n’ont rien dit qui puisse nuire à la réputation de celle qui les avait quittées et qui continuent à prier pour elle et pour l’amie qui, dans le livre, s’était substituée à elle. Elles ont souffert de ce que l’anonymat concernant celles-ci n’ait pas été gardé.
Je trouve également heureux qu’elles aient, dans une opération « portes ouvertes », montré leur maison à qui voulait la visiter. Elles n’ont en effet rien à cacher (Bull. dioc., 425).

rue de Bruxelles 61
B-5000 NAMUR, Belgique

[1Marie Rousseau, À l’ombre de Claire, Paris, Grasset, 1985.

[2Pour ce qui suit, nous nous basons sur l’article de Henri Tincq dans Le Monde du 17 avril 1986 et surtout sur les notes de Mgr Jean-Paul Vincent, alors évêque de Bayonne (Panorama, n° 206, juillet-août 1986, 92 ; Bulletin diocésain de Bayonne, 30 avril 1986, 423-426 – ce dernier texte a été reproduit par La Documentation catholique du 15 juin 1986, 627-628).

[3Panorama, loc. cit.

[4Témoignage des Présidentes de la Fédération de l’immaculée Conception, à laquelle appartient ce monastère (Bull. dioc., loc. cit., 426).

[5Dans la revue diocésaine Viens, suis-moi du 4e trimestre 1978, 20-21 ; le texte complet est reproduit dans le Bull. dioc., loc. cit., 423 et dans la DC.

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