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Le renouveau de la mission dans les instituts religieux apostoliques (I)

Joseph Aubry, s.d.b.

N°1986-1 Janvier 1986

| P. 31-46 |

Vingt ans après le décret conciliaire Perfectae caritatis, l’auteur tente de faire le point, de façon très panoramique et donc approximative, sur la situation actuelle des instituts religieux apostoliques. Puis, il se tourne vers l’avenir et essaye de discerner à quelles conditions les religieux de vie apostolique pourront poursuivre et confirmer la rénovation de leur mission afin qu’elle porte des fruits durables. La seconde partie de cet article paraîtra dans le prochain numéro.

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« L’adaptation et la rénovation de la vie religieuse » ont été requises de tous les instituts, voici vingt ans, par le décret conciliaire Perfectae caritatis promulgué le 28 octobre 1965. Ce furent vingt années d’un extraordinaire effort de réflexion, de recherche, de tentatives, de réadaptations, comme on n’en avait jamais vu dans l’Église, et qui d’ailleurs connaît encore des soubresauts et des perplexités, comme en témoigne la récente affaire des Carmélites.

Le présent article, limitant son regard aux instituts « de vie active », tente de faire le point, de façon très panoramique (et donc approximative) ; mais surtout il voudrait indiquer quels efforts il faudra consentir encore pour que la rénovation se confirme et porte des fruits durables.

Où en sont l’adaptation et la rénovation de la vie religieuse apostolique

Rappelons d’un mot le sens de la crise que traverse la vie religieuse et donc le sens du renouvellement qu’elle doit accomplir. Historiquement, la vie religieuse est née, a grandi et s’est exprimée, jusque vers 1950 environ, en concordance avec les structures mentales et pratiques d’une culture et d’un type de société du passé. En effet, la culture traditionnelle est en train de disparaître rapidement pour être remplacée par un projet (encore fort imprécis) d’« homme nouveau » et de « nouvelle société » (cf. GS 4) où le croyant est encore loin de se trouver à son aise. La vie religieuse doit aujourd’hui – tâche immense et difficile – trouver une nouvelle expression culturelle, repenser sa façon d’être et ses fonctions au sein de la société industrialisée, en assumant tout le positif des « valeurs modernes » : ce que précisément le Concile lui a demandé de faire dans les numéros 1 et 2 de Perfectae caritatis. Elle doit aussi défendre, purifier et fortifier sa foi et sa spiritualité, de telle sorte que cette « ré-acculturation » non seulement s’accomplisse sans rien sacrifier des valeurs essentielles de la vie consacrée, mais devienne capable d’apporter sa précieuse contribution à la tâche ecclésiale d’insérer les valeurs de l’Évangile dans la nouvelle culture [1].

De façon très rapide et presque schématique, indiquons où en est aujourd’hui le renouveau de la vie religieuse apostolique en quelques-uns de ses aspects essentiels.

La réflexion : une théologie de la vie religieuse apostolique encore imprécise

Le Concile n’a pu faire autrement que de parler de la « vie religieuse » de façon globale et générique, sans réussir d’ailleurs à se libérer entièrement de la perspective plus traditionnelle, celle de la vie monastique. Il n’a eu ni le temps ni l’occasion de tirer toutes les conséquences de l’affirmation capitale posée au numéro 8 de Perfectae caritatis : « Dans ces instituts (voués aux différentes œuvres d’apostolat), l’action apostolique et caritative appartient à la nature même de la vie religieuse, comme un saint ministère et une œuvre propre de charité que l’Église leur confie pour qu’ils l’exercent en son nom ». Ce qui équivaut à dire que la vie religieuse apostolique a sa consistance originale et mérite une réflexion théologique à part, qui commence à peine à se dessiner [2] et qui devra se poursuivre. On évitera ainsi les dichotomies et les tensions néfastes entre les deux réalités « religieux » et « apôtre », entre la consécration et la mission. Le religieux voué à l’apostolat vit sa consécration à Dieu dans l’accomplissement même de sa mission, toute traversée par le dynamisme des conseils évangéliques [3].

La spiritualité : le danger encore actuel de superficialité spirituelle

La spiritualité religieuse concrète d’il y a trente ans est morte. Mais quelle fatigue pour en instaurer une nouvelle, sagement inspirée par les orientations conciliaires et par l’exacte visée du rôle de la vie religieuse dans l’Église et dans le monde d’aujourd’hui ! Le nombre impressionnant des sorties et des abandons a fait toucher du doigt le manque de discernement et de sérieux au temps de la première formation. Trop souvent on s’est contenté d’aider les jeunes profès à s’adapter à une structure de vie et d’action au lieu de les initier avant tout à vivre un mystère d’alliance.

Il manque encore dans la spiritualité religieuse actuelle le sens profond de la prévenance divine, de cette initiative gratuite qui s’exprime dans la triple intervention de l’appel, de la consécration et de la mission, et qui invite en conséquence à vivre toute l’existence religieuse et toute la tâche en plein monde comme une humble réponse au Seigneur et comme capacité de le rendre présent et de le proclamer parmi les hommes.

Le P. Tillard a écrit fort justement : « Le drame de ces dernières années n’est pas celui d’une incarnation maximale dans le monde... (ni) de se montrer trop généreux dans le service... Nous souffrons de nous être engagés dans le monde sans adorer, d’avoir été généreux sans être des adorateurs... Il s’agit d’être dans le monde, là et aussi profond que Dieu le veut, que le charisme propre le demande, que les circonstances l’exigent. Mais d’y être en se tenant devant Dieu. Un devant Dieu explicite, remplissant le cœur [4] ». Il faudra dans l’avenir reconnaître au document romain « Dimension contemplative de la vie religieuse » l’importance décisive qui lui revient.

L’identité institutionnelle : des constitutions rénovées où le charisme apostolique est enfin clarifié

Après les difficiles années de l’ad experimentum d’un premier projet de constitutions rénovées, après la période des recherches historiques, de la réflexion théologique, des confrontations parfois tragiques entre « conservateurs » et « progressistes », des expériences parfois imprudentes, est enfin arrivé pour chaque institut le moment du discernement et des options claires. Il n’est pas dit que le temps des risques et des erreurs soit définitivement clos. Mais au moins on a mis fin au temps des discussions à n’en plus finir et des graves incertitudes sur l’identité et sur les orientations pratiques majeures. On est passé « de l’inquiétude à la conviction [5] ». Les nouvelles constitutions ne sont pas dans tous les cas des chefs-d’œuvre. Mais elles ont le mérite d’exister, et l’on peut dire que le résultat global est largement positif. Elles constituent désormais pour tous les membres de l’institut un point commun de référence, qui bénéficie de la sécurité de l’approbation officielle de l’Église, et est en conséquence un facteur fondamental d’unité et de fécondité spirituelle et apostolique. Pour les instituts de vie active en particulier, c’est là une acquisition de toute première importance.

Les personnes et les communautés apostoliques : une situation qui requiert un courage réaliste et chargé d’espérance

C’est aux personnes vivantes qu’est confiée la mission. De ce point de vue, le phénomène aujourd’hui le plus frappant est celui d’une baisse spectaculaire des effectifs. C’est le test par excellence de la crise encore en cours. À partir de 1965 s’est déclenché un mouvement général de diminution des effectifs, dû aussi bien aux nombreux départs qu’à l’abaissement constant des entrées (malgré une très légère reprise en ces dernières années). Le résultat le plus clair est le vieillissement des communautés ; et ce fait non seulement enlève à la tâche apostolique un certain nombre de ses acteurs directs, mais il absorbe les forces de confrères ou de consœurs et une partie des préoccupations des supérieurs. Des efforts surhumains sont demandés aux membres pleinement valides pour que soit assurée la continuité des tâches assumées.

Par ailleurs, des jeunes membres entrés dans l’institut par la première profession, un nombre plutôt élevé ne parvient pas à la profession perpétuelle. Pourtant sincères et généreux, ils sont restés d’une fragilité psychologique désaimante, ils manquent de conviction ferme et de volonté.

Conséquence de ces deux séries de faits : il est impossible de maintenir toutes les œuvres et activités existantes, et il faut se résoudre à l’opération douloureuse des fermetures, à moins que cette épreuve ne devienne l’occasion providentielle d’ouvrir largement les portes aux laïcs, jusqu’à leur passer la main et leur demander d’assurer la continuité. L’institut est alors plus libre pour vérifier et refaire ses choix pastoraux.

Les choix pastoraux : un effort héroïque pour faire face aux exigences d’un « aggiornamento » complexe

En effet, pour ce qui regarde l’accomplissement de la mission, les religieux de vie active se sont trouvés – et se trouvent encore – devant d’immenses problèmes de discernement et de choix effectif, problèmes sentis avec plus ou moins d’intensité selon les pays (où les situations sociales et ecclésiales sont si diverses) et parmi les religieux et les religieuses (celles-ci probablement plus touchées parce qu’elles ne s’appuient pas sur la structure du sacerdoce). Le fait décisif est celui-ci : les nouvelles prises de conscience et les remises en question sont venues non seulement et non tellement des difficultés internes dues à l’implacable situation démographique, mais plutôt d’une vive sensibilité aux changements sociaux et aux requêtes d’une Église postconciliaire préoccupée de sa présence missionnaire dans le monde tel qu’il est.

Après une période d’effervescence et d’expériences parfois négatives, les instituts ont courageusement suivi les indications de Mutuae relationes, numéros 19 et 40-42, chacun d’ailleurs selon son propre charisme :

  • d’une part « tenir compte de la validité toujours actuelle des formes d’apostolat appartenant à la tradition, comme celles de l’école, des missions, de la présence active dans les hôpitaux, des services sociaux, etc. », toutes formes qui d’ailleurs « devront sans retard être opportunément et diligemment adaptées » (40) ;
  • mais aussi, renonçant à défendre à tout prix les positions acquises, « chercher des nouveaux modes de présence apostolique » (19), à réaliser « après étude sérieuse », à « évaluer ensuite objectivement » (41-42), à vivre surtout avec une conscience aiguë de sa propre identité religieuse : en « appelés », en « consacrés », en « envoyés » du Seigneur, et sans céder à la tentation de sacrifier l’annonce évangélique à la seule tâche de promotion humaine. Le très précieux document romain « Religieux et promotion humaine » a donné pour cela tous les critères et directives désirables.

Ainsi sont nées de petites communautés, insérées dans le tissu social des milieux populaires, soucieuses d’« être avec » plutôt que d’« aller vers ». Leurs membres sont pour une part au service immédiat des plus défavorisés et des souffrants, pour une autre part ils ont des activités professionnelles et sociales variées : nouveau style de vie personnelle et communautaire qui permet aux religieux et religieuses de découvrir du dedans la condition des petits salariés, de participer à la vie d’un quartier et d’une ville, de prendre conscience de la nécessaire lutte quotidienne pour la justice et la fraternité.

L’objectivité oblige à dire qu’il y a eu plus d’une fois des options imprudentes ou franchement erronées, par oubli de se référer à un critère ici fondamental : celui de la complémentarité des ministères dans l’Église et dans la vie religieuse elle-même. Certaines congrégations, ces dernières années, sont apparues errant sur les frontières des instituts séculiers. D’autres sont restées indécises sur leur identité. Sans aucun doute, le premier et plus grand service qu’un institut puisse rendre à l’Église et au monde est de rester fidèle à soi-même et d’accomplir la mission pour laquelle il a été fondé.

Il convient de signaler aussi d’un mot la générosité avec laquelle beaucoup d’instituts religieux actifs, malgré tant de difficultés, ont accru leur participation à la tâche spécifiquement missionnaire de l’Église.

Un style nouveau de communion et de collaboration

Tout ce qui vient d’être dit fait apparaître combien s’est approfondie chez les religieux la conscience du caractère ecclésial de leur vocation. Depuis toujours ils se sentaient membres de l’Église universelle. La nouveauté est dans le fait qu’ils se perçoivent désormais plus vivement liés à l’Église particulière (le diocèse) et locale (l’Église incarnée dans un pays et une culture), « espace historique » et « partie de leur propre vocation », comme dit magnifiquement Mutuae relationes (23 ; 37). Provinces et communautés s’insèrent toujours plus franchement dans la communion vivante des membres de l’Église locale, dans le plan d’ensemble de sa pastorale, dans la collaboration effective avec tous les autres ouvriers du Royaume. Cet important document a voulu stimuler cette insertion, en soulignant le devoir d’accueil et de soutien qui revient aux évêques et aux prêtres diocésains [6].

Un autre fait notable est la collaboration qui s’est organisée à tous les niveaux entre instituts eux-mêmes soit masculins, soit féminins, soit les deux ensemble. L’excellence des fruits déjà obtenus encourage à la développer encore.

La formation : une exigence de qualité

Dernier point de cette rapide évaluation : la formation initiale et permanente des « missionnaires ». Il y a un abîme entre la façon globale dont se faisait il y a trente ans la formation, souvent superficielle et routinière, et celle qu’on essaie de donner aujourd’hui : sont apparues une exigence de sérieux et de qualité, la nécessité d’une assimilation personnelle profonde des valeurs de la vie consacrée apostolique, si l’on veut que le religieux soit rendu capable d’opérer les discernements qui s’imposent, de surmonter les nombreuses tentations et oppositions qu’il rencontre dans le monde sécularisé, de dialoguer valablement avec les hommes de son temps.

Conscients qu’ici se joue leur avenir, tous les instituts investissent aujourd’hui de grandes forces dans la formation spirituelle et intellectuelle, apostolique et professionnelle de leurs membres. Ils élaborent des plans de formation. Ils choisissent et préparent avec plus de soin formateurs et formatrices. Ils cherchent à créer pour les jeunes générations de vraies communautés d’accueil, sûres de leur identité, joyeuses d’exprimer leur charisme avec vigueur et fraîcheur. Ils prévoient aussi des moyens pour la formation permanente, réalité presque entièrement nouvelle et de première importance. Les conditions de réalisation restent hélas difficiles, en particulier vu le nombre restreint des jeunes membres à former et des formateurs. C’est l’un des secteurs les plus évidents de la nécessaire collaboration entre instituts [7].

Éléments pour une prospective

Après ce tour d’horizon sur le passé récent et sur le présent, chargé, tout compte fait, de promesses et d’espérance, tournons-nous vers le proche avenir pour essayer de discerner ses exigences majeures et sachant que le Saint-Esprit, inspirateur de la vie consacrée et de ses charismes si divers, peut venir à tout instant bouleverser nos prévisions. Au moins devons-nous rester ouverts à ses interventions. Ici encore il s’agira d’une synthèse simplificatrice, sans aucune prétention d’être complet.

À mon avis, quatre exigences fondamentales apparaissent, en vue d’une authentique mission des religieux de vie apostolique aujourd’hui (et compte tenu des éléments indiqués dans la première partie de cette étude). La première revêt un caractère global : c’est l’insertion toujours plus franche dans l’Église postconciliaire. Les trois suivantes spécifient les contenus de la première : dans l’Église il s’agit d’être non des apôtres simplement généreux à la manière dont le sont beaucoup d’autres, mais des apôtres avant tout authentiques c’est-à-dire typiquement religieux, appelés à contribuer à la mission de l’Église avec l’âme et sous les formes qui correspondent à leur identité précise, dans la fidélité dynamique à leurs fondateurs et fondatrices.

L’effort fondamental : s’insérer toujours davantage dans les grandes perspectives et expériences de l’Église « missionnaire »

Pour progresser dans leur rénovation, les religieux apôtres doivent, comme tels, devenir davantage Église, entrer avec plus de décision dans les grandes perspectives et expériences ecclésiales contemporaines. Ce que le P. Sorge, directeur de la Civiltà Cattolica, a dit aux religieux d’Italie en novembre 1978 vaut, me semble-t-il, pour tous les religieux : « Le dépassement de la crise se réalisera dans la mesure où les instituts religieux sauront voir au-delà de leurs problèmes internes, cherchant à surmonter les tensions de fond dans une optique ecclésiale, participant au premier rang à la construction de l’Église, et s’engageant en même temps avec l’Église, sur le plan qui lui est propre, à la construction d’une société plus juste et plus humaine [8] ». Se replier sur soi-même aujourd’hui serait se condamner à l’inefficacité et à la mort lente.

La première chose à faire est de se mettre en toute clarté et avec décision dans la perspective théologique selon laquelle le concile et l’après-concile voient désormais l’Église, et la vie religieuse au sein de l’Église. Au concile, l’Église s’est définie, dès les premières lignes de la constitution Lumen gentium, par ses trois dimensions fondamentales de mystère (elle est l’Église du Père et le Corps du Christ), de communion (elle est une Église de frères, une communauté fraternelle) et de mission salvifique (elle est une Église pour tous les hommes) ; tout cela dans la force de l’Esprit, et ces trois dimensions sont synthétisées dans une expression qui tend en outre à faire comprendre que l’Église est tout cela d’une manière à la fois invisible ou mystique et visible ou structurée : elle est le sacrement du salut du monde, c’est-à-dire le lieu de rencontre entre le Christ ressuscité et tous les peuples à sauver, germe réel, signe visible et instrument efficace (donc « sacrement ») de la communion de tous les hommes avec Dieu comme fils et entre eux comme frères (ce qui est proprement le « salut »). Située entre Dieu et le monde, l’Église ne peut se concevoir elle-même sans son double rapport à Dieu et au monde.

Or, à la suite du concile, est apparu un document qui reprend cette perspective pour y situer vigoureusement la vie religieuse : Mutuae relationes. Les religieux devraient l’étudier à fond, et en particulier méditer ses chapitres I et III (1-4 et 10-14). Il définit la vie religieuse « une manière particulière de participer à la nature sacramentelle du Peuple de Dieu » (10) c’est-à-dire à sa réalité de mystère, de communion et de mission. Par leur profession les religieux sont constitués signes officiels et instruments efficaces de l’amour sauveur de Dieu pour les hommes ; ils sont consacrés à Dieu, pleinement disponibles entre ses mains, pour réaliser les desseins de cet amour, très spécialement en faveur des petits, des pauvres, des souffrants, des opprimés, à la suite du Christ et en lui. Eux non plus ne peuvent se concevoir sans le double rapport à Dieu et au monde.

Mais il faut ajouter : ils sont aussi des signes et des porteurs éminents de l’amour de l’Église elle-même pour les hommes. Perfectae caritatis l’a affirmé solennellement : dans un institut officiellement approuvé par elle, la mission est confiée à l’institut lui-même, à ses communautés et à chaque membre non seulement par le Père et le Christ, mais aussi par l’Église, afin qu’elle soit exercée « en son nom » (8).

Cette perspective, si elle ne veut pas rester théorique et illusoire, suppose que « tous les instituts fassent leurs et promeuvent dans la mesure de leurs forces les entreprises et les projets (de l’Église) » dans les divers secteurs de son activité (PC 2c, qui en indique sept). Or l’Église aujourd’hui s’engage dans un effort extraordinaire de réajustement de son rapport au monde : attentive aux signes des temps (cf. GS 4 ; PO 9,18), elle veut partager les joies et les tristesses, les luttes et les espérances des hommes, pour se rendre capable d’instaurer parmi eux le Règne de Dieu en vue de leur salut. Elle ouvre les yeux et les oreilles, et reçoit en pleine face les défis de notre époque tourmentée. On peut en relever une bonne dizaine :

  • les inégalités socio-culturelles et économiques, et l’intense aspiration à la justice ;
  • les dictatures hélas durables, le racisme, et l’aspiration à la liberté et à la participation ;
  • le collectivisme exaspéré, la massification, l’anonymat, et l’appel à la personnalisation et à la communion ;
  • l’invasion technologique, l’oppression des mass media, l’artificiel, et le désir d’intériorité et de qualité de la vie ;
  • l’état conflictuel aigu, tant de violences, le terrorisme, les guerres, la menace atomique, et la recherche croissante de la sécurité et de la paix ;
  • les lenteurs et oppositions à la promotion de la femme, et l’aspiration à l’égalité dans la diversité ;
  • les graves difficultés auxquelles se heurtent tant de jeunes, et l’ouverture à un futur d’espérance par l’éducation valable et l’accès au travail ;
  • la confusion idéologique, et la soif de vérité et de certitudes fondamentales ;
  • la permissivité, la mentalité de consommation, le refus de la vie, et la nécessité sentie de principes éthiques pour la vie personnelle et pour la convivialité ;
  • le sécularisme débouchant dans l’athéisme, et la demande religieuse explicite ou inconsciente.

En somme, le monde actuel fait entendre le long cri de ses angoisses, et invoque l’émergence d’une nouvelle culture, capable d’inspirer la restructuration d’une société à la mesure de l’homme authentique.

À cette entreprise gigantesque l’Église, unie à tous les hommes de bonne volonté, apporte la contribution de sa mission originale, et, constituée lieu privilégié de la lumière et de l’énergie de Jésus-Christ « rédempteur de l’homme », elle devient l’un des ferments de l’avenir.

Et dans l’Église, tous les religieux, mais de façon particulière ceux qui se vouent à l’évangélisation et aux tâches de promotion humaine, en vertu précisément de leur projet de vie, sont et se perçoivent non seulement intéressés à tout cet ensemble de problèmes, mais touchés par eux au plus profond de leur cœur [9] et objectivement entraînés dans l’action maternelle de l’Église, à égale distance entre un refus étroit et un progressisme ingénu, « incarnés, mais non mondanisés », « engagés, mais non de façon séculière », c’est-à-dire engagés de façon diverse et complémentaire, au titre de consacrés.

L’avenir de la mission des religieux apôtres est dans cette vive sensibilité aux hommes de notre temps, jointe à la vive conscience du titre et des formes de leur intervention, loin de toute inféodation au petit groupe de ceux qui ont choisi soit les précautions peureuses soit les extrémismes négatifs, et adoptant comme textes de référence les deux documents que la S.C.R.I.S. a tenu à publier ensemble le même jour (12 août 1980) : « Religieux et promotion humaine », « Dimension contemplative de la vie religieuse ».

Qui a compris que l’Église, lorsqu’elle accomplit sa mission envers le monde, ne fait jamais abstraction de ses deux autres dimensions de mystère et de communion, solides points de départ et d’appui pour la mission, mieux encore expressions déjà de la mission elle-même, comprendra pourquoi l’intervention globale des religieux apôtres se spécifie en une triple tâche missionnaire où est mise en jeu l’originalité de leur situation et de leur fonction ecclésiale.

Missionnaires en étant des témoins authentiques du Dieu vivant

Le premier contenu de la mission des religieux de vie active est celui, fondamental, de tous les religieux : proclamer publiquement Dieu et son dessein de salut par leur façon même d’être et de vivre, être et apparaître comme « religieux », comme « hommes de Dieu », dont les choix de vie fondamentaux ne peuvent pas s’expliquer sans référence à un autre. Les religieux de vie contemplative réalisent ce programme par un éloignement géographique et par un style de vie centré sur la prière et sur le recueillement ; ils mettent en relief la transcendance de Dieu. Les religieux de vie active le réalisent dans la proximité de leurs tâches humaines et dans la « qualité » non ordinaire de leur service, dans une certaine façon d’entrer en relations, de se dévouer, de refuser tout compromis, de défendre le pauvre, de pardonner, qui renvoie à un certain Jésus de Nazareth et fait deviner la présence du Dieu vivant et vrai : ils mettent en relief la proximité salvatrice de Dieu. Programme aux exigences terribles ! Mais c’est à cela très précisément que le religieux apôtre a été appelé, c’est pour cela qu’il a fait profession. Nous en trouvons l’affirmation jusque dans le nouveau Code de Droit canonique : « L’apostolat de tous les religieux consiste en premier lieu dans le témoignage de leur vie consacrée, qu’ils sont tenus d’entretenir par la prière et la pénitence » (c. 673). Cette tâche est aussi rappelée avec vigueur par Mutuae relationes, 14 et 15.

En effet, vaudrait-il la peine d’être religieux ou religieuse, d’accepter les durs renoncements inclus dans les vœux et le régime exigeant de la vie fraternelle et apostolique, si tout cela n’avait d’autre but que d’assurer un service éducatif, social, hospitalier exact et compétent, que tant d’autres peuvent assumer et accomplissent en fait fort bien ? La vie religieuse apostolique mérite d’être choisie et vécue, elle porte son fruit premier et principal, uniquement lorsqu’elle s’enracine dans la participation consciente à la fonction « sacramentelle » de l’Église : il s’agit d’être non pas seulement un honnête philanthrope, mais un signe et un porteur de l’agapè miséricordieuse du Père et de l’amour sauveur de Jésus crucifié et ressuscité.

Or une telle tâche reste parole pieuse, programme de papier ou enthousiasme éphémère si elle ne s’appuie pas au départ et de façon continue sur une authentique expérience personnelle de Dieu. L’avenir de la vie consacrée est lié en tout premier lieu à une rencontre vraie et vivante des religieux apôtres avec le Christ ressuscité et avec le Père qu’ils prétendent annoncer aux autres. Les hommes d’aujourd’hui refusent celui qui se contente de parler de Dieu. Ils sont intéressés par celui qui est capable de dire : « Ce que j’ai entendu, vu, touché du Verbe de vie, voilà ce que je veux vous annoncer ! » (cf. 1 Jn 1,1-3).

À ce point, nous voilà renvoyés aux deux orientations majeures données par le Concile pour la rénovation : retourner aux sources pures de l’Évangile et du fondateur (PC 2,1-2). Mutuae relationes a lumineusement expliqué ce qu’est un « fondateur » ou une « fondatrice » : un homme ou une femme qui a fait une certaine « expérience de l’Esprit », mais auquel aussi le même Esprit a donné des disciples. Pourquoi ? Pour que cette même expérience leur soit « transmise » et soit par eux « vécue, gardée, approfondie, développée constamment en harmonie avec le Corps du Christ en croissance perpétuelle » (11). Expérience de Dieu donc chaque fois originale, enrichie des connotations d’« un style particulier de sanctification et d’apostolat » (ibid.).

Il faut absolument retrouver le sens de l’initiative de Dieu non seulement dans l’histoire de l’institut, mais dans la vie de chacun de ses membres. La doctrine traditionnelle et récente de l’Église permet d’affirmer que cette initiative, pour autant que nous puissions la décrire dans notre langage toujours déficient, s’exprime en trois interventions liées entre elles :

  • Dieu appelle gratuitement : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et vous ai constitués pour que vous alliez et portiez du fruit » (Jn 15,16) ; cette phrase devrait éveiller en nous la stupeur et provoquer à la méditation : la « vocation » de l’apôtre ne commence pas en lui, elle vient de plus loin que lui ;
  • Dieu consacre à lui, prend totalement pour lui, intervient pour donner à la consécration de l’apôtre par le baptême et la confirmation une orientation et une plénitude nouvelles, source d’une « alliance d’amour mutuel » renouvelée et d’un don spécial permanent de l’Esprit ;
  • Dieu envoie vers tels frères pour une mission spécifique dans l’Église ; le document « Éléments essentiels » précise : « consécration (à Dieu) et mission (vers le prochain) sont deux aspects (comme les deux faces) de la même réalité » (II, 23), à comprendre à la lumière de la proclamation de Jésus lui-même à Nazareth : « L’Esprit du Seigneur est sur moi... il m’a consacré par l’onction et m’a envoyé annoncer... et délivrer... » (Lc 4,18).

De cette triple initiative de Dieu, fondateurs et fondatrices ont eu la conviction la plus radicale, sur la base d’une vive expérience.

Retrouver ce sens de l’indiscutable initiative de Dieu signifie, par évidente corrélation, retrouver le sens de sa propre vie comme réponse et celui de sa propre action comme docilité à l’impulsion divine. C’est accepter de vivre et d’agir en appelés, en consacrés et en envoyés auxquels Dieu ne cesse d’offrir la lumière et la force de son Esprit pour les guider et les rendre capables d’opérer des « miracles ». C’est retrouver en somme le « style de vie charismatique » des hommes de Dieu : vie vécue comme « don » et non comme autocréation, comme « dialogue » où on laisse toujours Dieu parler le premier, invitant son serviteur à la vigilance et à l’écoute, comme « libre dépendance » et non comme décision purement autonome, comme « fidélité » pleine d’amour, avec la préoccupation dominante de discerner la présence, les inspirations et la volonté de l’Esprit à travers des signes valables. Ce style de vie, Jésus l’appelait : ne rien faire par soi-même, mais tout faire selon ce qu’enseigne le Père ; les apôtres l’appelaient : décider en accord avec le Saint-Esprit ; et saint Paul : marcher selon l’Esprit, se laisser guider par l’Esprit sur ses sentiers à lui. Aujourd’hui Mutuae relationes et « Dimension contemplative de la vie religieuse » l’appellent : accepter le primat absolu de la vie dans l’Esprit [10].

Le retrouver conduira aussi à la solution de deux importants problèmes pratiques : celui du rapport entre prière et action, celui d’une plus grande efficacité de l’action.

Impossible à l’apôtre authentique de concevoir sa vie comme une succession de moments d’activité et de moments de prière. Pour peu qu’il soit conscient de sa vocation, de sa consécration et de sa mission, il lui saute aux yeux qu’il ne peut être qu’un « homme de prière », un contemplatif du mystère de ce Dieu qui l’appelle, le consacre et l’envoie, conduit par sa contemplation même vers l’apostolat le plus engagé et le plus incarné. L’action authentique jaillit de l’expérience de Dieu, de la communion avec lui, de l’« état de prière » du missionnaire ; et elle est vécue sur un fond continu de contemplation et d’adoration. Elle devient en outre source de communion avec lui, comme l’exprime le numéro 6 de « Dimension contemplative... » : un amour d’« alliance » qui ne cesse de circuler entre le Dieu si généreux en ses initiatives et son humble serviteur (appelé aussi « ami », Jn 15,15) qui répond par sa disponibilité et par sa générosité. Cette réalité une fois clarifiée, le problème de la quantité de temps à donner soit à l’action soit à la prière explicite (évidemment perçue comme indispensable) devient secondaire. Par ailleurs « Dimension contemplative... » a heureusement précisé : « La mise en valeur de la spiritualité apostolique concrète de l’institut aidera à recueillir encore davantage les richesses de sanctification contenues dans tout ministère ecclésial » (6).

L’autre problème est celui de l’efficacité de l’activité évangélisatrice et caritative. Beaucoup de religieux et religieuses se lamentent de devoir dépenser de grandes fatigues pour de maigres résultats. Ne serait-ce pas qu’ils tentent inconsciemment de construire seuls la maison ? N’oublieraient-ils pas qu’ils sont « appelés à un engagement apostolique qui jaillit de la charité du Père et qui est ensuite alimenté par l’Esprit Saint » de la Pentecôte (MR 15) ? Celui qui, en esprit de foi et de prière, se tient en liaison avec la source de l’amour et y puise en abondance les eaux vives de l’Esprit devient vraiment charismatique, c’est-à-dire audacieux et capable. Dépassant l’étroitesse des vues humaines, il trouve des solutions inédites, souvent taxées d’imprudence ou de folie par les sages de ce monde ; il s’y lance avec intrépidité, il fait face avec courage aux inévitables difficultés et oppositions. Et les résultats apparaissent : ce qui semblait impossible devient possible, les personnes et les choses se mettent en branle, l’Esprit de Pentecôte se manifeste, ayant trouvé l’espace disponible dans le cœur docile d’un homme ou d’une femme. Chacun de nous peut sans difficulté trouver des noms de religieux et de religieuses non seulement du passé mais aussi du présent qui illustrent cette grande vérité.

Apparaît alors de nouveau la nécessité d’une formation première et permanente extrêmement sérieuse et profonde, capable de faire surgir des apôtres de cette qualité, et en conséquence la nécessité de formateurs qui soient les premiers à être des « spirituels ».

(À suivre)

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I-00163 ROMA, Italie

[1Cf. Jean-Claude Guy, « La vie religieuse à l’épreuve du temps », Études, 345 (1976), 107-118 ; « La vie religieuse dans l’Église », Études, 356 (1982), 233-248 ; V. Ayel, Chrétiens à la recherche de leur identité. Avenir de la vie religieuse, Mulhouse, Salvator, 1978 ; J.-B. Metz, Un temps pour les ordres religieux ? Paris, Cerf, 1981 ; Dom P. Miquel, La vie religieuse, Coll. L’héritage du concile, Paris, Desclée, 1983.

[2Cf. « Réflexion théologique sur les fondements et les caractères distinctifs de la vie religieuse apostolique », Document de base de l’Union internationale des Supérieures générales (UISG), Rome, Bulletin UISG, 62 (1983), édité en brochure par les soins de l’USMF, Paris, 1984.

[3Un autre problème théologique mérite d’être approfondi, celui des rapports entre vie religieuse apostolique et ministère sacerdotal. Cf. la suggestive étude de Jean Bonfils, « Vie presbytérale et vie religieuse », Vie consacrée, 1983, 277-291.

[4Appel du Christ, appels du monde, Collection Problèmes de vie religieuse, 39, Paris, Cerf, 1978, 55-56 et 65.

[5R. Soullard, o.p., « La vie religieuse féminine dans la mission de l’Église depuis quinze ans », Documents-Épiscopat, 1983, n° 5, 3.

[6En France, la Commission épiscopale de l’état religieux poursuit, surtout depuis 1983, une recherche sur le rôle de la vie religieuse dans la mission de l’Église.

[7L’Union internationale des Supérieures générales a dédié au thème de la formation sa dernière Assemblée générale (Rome, 13-16 mai 1985).

[8Dans Rinnovamento e futuro della vita religiosa, Actes de la dix-huitième Assemblée générale de la Conférence italienne des Supérieurs majeurs, Rome, 1979, 139.

[9Cf. l’appel angoissé de Paul VI : « Chers religieux et religieuses, selon les modes que requiert l’appel de Dieu à vos familles spirituelles, il faut que vos yeux s’ouvrent tout grands sur les besoins des hommes, leurs problèmes, leurs recherches, témoignant parmi eux... de la force de la Bonne Nouvelle d’amour, de justice et de paix » (Evangelica testificatio, 52).

[10Cf. respectivement Jn 5,19 ; 8,28-29 ; Ac 15,28 ; Rm 8,14 ; Ga 5,16-5,16-18 ; Mutuae relationes, 4 ; « Dimension contemplative... », Introduction, 4, 17.

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