Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La Messe dans ma « cathédrale »

Pedro Arrupe, s.j.

N°1986-1 Janvier 1986

| P. 7-19 |

Le Père Arrupe est bien connu de nos lecteurs, qui ont pu lire plusieurs de ses textes dans notre revue. Terrassé par une thrombose cérébrale en août 1981, il a renoncé à sa charge. Depuis lors il vit dans le silence et la prière de sa chambre d’infirmerie à Rome. Il écrivit ces notes intimes à son usage personnel peu de temps avant sa maladie et il vient de permettre leur publication. Ces pages nous donnent d’entrevoir l’intimité du Père Général avec le Seigneur lorsqu’il célébrait l’Eucharistie dans son petit oratoire au coeur de la Compagnie et de l’Église. Elles ont été publiées dans Pedro Arrupe, s.j. En El solo... la esperanza, Roma, Apostolado de la Oración, 1983, et traduites en plusieurs langues.

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Ma cathédrale

Une mini-cathédrale ! Un peu plus de trois mètres sur cinq. Une petite chapelle aménagée après la mort de mon prédécesseur, le Père Janssens, pour le nouveau Général... quel qu’il fût ! La Providence a voulu que ce soit moi. Je suis reconnaissant à celui qui a eu cette idée : il n’aurait pu mieux prévenir le souhait de son nouveau Général. Celui qui a conçu cette petite chapelle peut avoir voulu donner au nouveau Général un endroit paisible et commode pour célébrer l’Eucharistie et visiter le Saint-Sacrement sans devoir quitter son appartement. Il n’a peut-être pas pensé que ce petit oratoire deviendrait comme la puissante centrale d’où découleraient l’énergie et le dynamisme au service de la Compagnie tout entière, la source d’inspiration, de consolation et de force, et même le lieu où l’on aime vivre ! Ce serait l’endroit où la détente se prend dans le loisir le plus débordant d’activité, où, en ne faisant rien, tout se fait ! Comme Marie inoccupée buvant les paroles du Maître, tellement plus active que sa sœur Marthe ! C’est là que le regard du Maître et le mien se croisent, où l’on apprend tellement dans le silence.

Le Général aurait le Seigneur proche de lui tout le temps, chaque jour, séparé de lui par une simple cloison ; ce même Seigneur qui entrait au Cénacle malgré les portes closes, qui apparaissait parmi ses disciples, lui qui serait invisiblement présent à tant de conversations et de rencontres dans mon bureau.

On appelle cette petite chambre la chapelle privée du Général. C’est la chaire (cátedra) du maître et un sanctuaire : le Thabor et Gethsémani, Bethléem et le Golgotha, Manrèse et La Storta ! Toujours identique, toujours différent. Si les murs pouvaient parler ! Quatre murs qui renferment un autel, un tabernacle, un crucifix, une icône de Marie, un zabuton (coussin japonais), une peinture japonaise, une lampe. Il ne faut rien de plus ; c’est tout : une victime, l’autel du sacrifice, l’étendard de la Croix, une Mère, une flamme qui brûle et se consume lentement en donnant sa lumière et sa chaleur, et l’amour exprimé par deux caractères japonais : Dieu-Amour.

Voilà tout un programme de vie : une vie qui se consume dans l’amour, crucifiée avec Jésus, offerte à Dieu avec Marie, comme la victime offerte au Père jour après jour sur l’autel.

Ces dernières années, j’ai souvent entendu dire : « Pourquoi des visites au Saint-Sacrement, si Dieu est partout ? » Ma réponse, parfois inexprimée, est : « Vraiment ils ne savent pas ce qu’ils disent : Dieu est bien sûr partout, mais ‘venez et voyez’ (Jn 1,39) où le Seigneur demeure : voici sa maison ». Il ne s’agit pas de s’appuyer sur des arguments et de discuter, mais de faire appel à toute l’expérience vécue dans la maison du Seigneur : « L’homme d’expérience s’exprime en connaissance de cause » (Si 34,9).

« Le Maître est là et il t’appelle » (Jn 11,28). Ici, ces demandes jaillissent spontanément : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11,1) ; « Explique-nous la parabole » (Mt 13,36). Quand nous entendons ses paroles, nous comprenons l’expression de l’enthousiasme de la foule : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jn 7,46), ou celle des apôtres : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle » (Jn 6,68). Alors on comprend par expérience ce que signifie s’asseoir aux pieds du Seigneur et écouter sa parole (cf. Lc 10,39 ; 24,32).

Cette cathédrale est le théâtre de l’acte le plus important de toute la journée : la Messe. Le Christ est le véritable grand-prêtre, le Verbe fait chair. C’est sa divinité qui permet qu’un espace si réduit le renferme alors que l’univers ne peut le limiter : ce tabernacle ou petite tente n’est pas trop petit pour lui, mais l’univers entier n’est pas assez grand pour le contenir.

Chaque Messe a une valeur infinie mais, selon les circonstances personnelles et en certains moments privilégiés, cette infinitude est ressentie plus profondément. Sans aucun doute le fait d’être le Général de la Compagnie de Jésus avec ses 27.000 hommes consacrés au Seigneur et dévoués corps et âme à collaborer avec Jésus-Christ le Sauveur à toutes sortes d’apostolats difficiles, qui peuvent parfois conduire au sacrifice de la vie dans un martyre sanglant, comporte un poids de responsabilité et un sens profond d’universalité qui lui est propre.

J’irai jusqu’à l’autel de Dieu

En union avec Jésus-Christ, moi, prêtre, je porte avec moi le corps entier de la Compagnie. Les murs de cette petite chapelle semblent sur le point de craquer. Le petit autel paraît devenir cet « autel céleste » (Prière eucharistique I) où la prière de tous les membres de la Compagnie monte vers le Père, « portée par son ange ». Mon autel ressemble à « l’autel d’or qui est devant le trône » (Ap 8, 3) dont parle l’Apocalypse.

Si, d’un côté, je me sens, comme le dit saint Ignace, « plaie et abcès [1] », « rien qu’un obstacle » (todo impedimento) , de l’autre je me découvre identifié au Christ, « ayant été proclamé par Dieu grand-prêtre » (He 5,10) « saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, élevé au-dessus des cieux » (He 7,26), « qui est entré, non dans un sanctuaire fait de main d’homme, mais dans le ciel même, afin de paraître maintenant pour nous devant la face de Dieu » (He 9,24).

Avec le Christ je me découvre aussi « victime » : « Alors je vis au milieu du trône... se dressait un Agneau qui semblait immolé » (Ap 5,6).

La Messe commence sur cet autel suspendu, pour ainsi dire, entre ciel et terre. Si je regarde vers le haut, je puis voir la Jérusalem céleste : « Son éclat rappelle une pierre précieuse, comme une pierre de jaspe cristallin » (Ap 21,11). « Mais de temple je n’en vis point dans la cité, car son temple, c’est le Seigneur, le Dieu tout-puissant, ainsi que l’Agneau » (Ap 21,22). Si je regarde vers le bas, je vois « ceux qui sont sur la face de la terre, dans toute leur variété de costumes et d’attitudes : les uns blancs, les autres noirs ; les uns en paix, les autres en guerre ; les uns dans les larmes, les autres dans les rires ; les uns bien portants, les autres malades ; les uns qui naissent, les autres qui meurent, etc. » (Ex sp 106).

Je suis profondément impressionné de voir, du haut de cet autel ainsi suspendu entre ciel et terre, tous les membres de la Compagnie dans le monde, travaillant et souffrant, dans leurs efforts pour aider les âmes, « envoyés par le monde entier répandre sa doctrine sacrée parmi les hommes de tout état et de toute condition » (Ex sp 145). Combien je désire que, depuis cet autel, les bénédictions puissent ruisseler comme une puissante cascade, grâces de lumière et de force dont ils ont besoin en ce moment même. Au cours de cette Messe, le Christ s’offrira lui-même, et moi avec lui, pour ce monde et cette Compagnie de Jésus.

Je lève à nouveau les yeux vers la Jérusalem céleste, je vois l’infinie sainteté de Dieu, « les trois Personnes divines, comme sur leur siège royal ou sur le trône de la divine Majesté ; elles regardent toute la surface et la sphère de la terre, et tous les peuples dans un si grand aveuglement » (Ex sp 106). Pendant ce temps le cri « nous avons péché », monte sans cesse de la surface de la terre, une clameur qui retentit comme le grondement d’une cataracte « au fracas de tes cataractes » (Ps 42, 8) ; « et j’entendis comme la rumeur... des océans et comme le grondement de puissants tonnerres » (Ap 19,6).

Quand je me sens proche du « serviteur de Yahvé », sous le poids des péchés de la Compagnie, principalement pendant mon généralat, et de mes innombrables péchés personnels, j’ai conscience d’être « méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui l’on cache son visage » (Is 53,3). Je souhaite alors que l’on puisse dire de moi, comme on l’a dit de Jésus « la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui » (Is 53,5) ; « brutalisé, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche » (Is 53,7). Aussi, quand j’entends le grand acte de contrition de la Compagnie, « nous sommes pécheurs, nous sommes fautifs, nous sommes coupables » (1 R 8,47), je me sens moi-même comme « le dernier de tous, un avorton, indigne d’être appelé « un fils de la Compagnie » (cf. 1 Co 15,8-9). C’est précisément cette conviction qui me permet de comprendre ceux qui sont tombés et se sont égarés, et de saisir toute la signification de ce passage de la Lettre aux Hébreux : « Il est capable d’avoir de la compréhension pour ceux qui ne savent pas et s’égarent, car il est, lui aussi, atteint de tous côtés par la faiblesse et, à cause d’elle, il doit offrir, pour lui-même aussi bien que pour le peuple, des sacrifices pour les péchés » (He 5,2-3).

Le Christ devient « le médiateur de la nouvelle alliance » (He 9,15). Moi aussi, en union avec le Cœur du Christ et en dépit de tout, je me sens médiateur, et je comprends pourquoi saint Ignace indique comme devant être la principale qualité du Général de la Compagnie « une grande union à Dieu notre Seigneur [2] ».

Ma place entre Dieu et la Compagnie de Jésus, comme prêtre et pendant la célébration de l’Eucharistie, est celle d’un médiateur entre Dieu et les hommes, pour « gouverner l’ensemble du corps de la Compagnie... (Cela se) fera tout d’abord... par l’assiduité et les désirs de sa prière, de ses Saints Sacrifices, pour obtenir cette grâce de conservation et de croissance. A ces moyens, il doit pour sa part accorder une grande estime et une grande confiance en Notre Seigneur, puisque ce sont les plus efficaces pour obtenir la grâce de sa divine Majesté, source de nos désirs » (Const 789-790).

Ainsi considérée, la charge de Général apparaît dans toute sa profondeur et dans une claire lumière : « Matin après matin, il me fait dresser l’oreille... le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille » (Is 50,4-5). Conscient d’être prêtre avec le serviteur de Yahvé, « et moi, je ne me suis pas cabré, je ne me suis pas rejeté en arrière ; j’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats » (Is 50,5-6). Mais comme il est consolant de lire dans le texte sacré : « S’il offre sa vie en expiation, il verra une postérité, il prolongera ses jours et ce qui plaît à Yahvé s’accomplira par lui. Après les épreuves de son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par ses souffrances mon Serviteur justifiera des multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes » (Is 53,10-11).

L’Offertoire

J’éprouve le sentiment profond de me trouver devant le Dieu du mystère (arcano), l’Agios athanatos (Saint immortel) et le Deus absconditus (le Dieu caché). Je sens qu’il est présent en moi et m’aime comme un Père, qu’il est la source de toute vie et qu’il accepte mon offrande.

Tandis que j’élève la patène, je m’efforce de pénétrer, avec les yeux du Christ et avec la lumière de la foi, à travers l’infini de l’univers, jusqu’au cœur même de la Trinité : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain ». En même temps, me reviennent à l’esprit ces mots de l’ancienne liturgie « que moi, ton indigne serviteur, je t’offre à toi, Dieu vivant et vrai ». A nouveau je me trouve en face de toute mon indignité : « méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance » (Is 53,3) ; « s’accablant lui-même de leurs fautes » (Is 53,11).

Tu sais tout, Seigneur ! Tandis que j’élève la patène, il me semble que tous mes frères la contemplent, se sentent présents : « et pour tous ceux qui m’entourent ». La patène paraît grandir tandis que s’accumulent « mes innombrables fautes et négligences » et celles des autres en même temps que les aspirations et les désirs de la Compagnie tout entière. Comme Moïse, je sens que « je ne puis plus, à moi seul, porter ce peuple ; il est trop lourd pour moi » (Nb 11, 14). Il me semble que les mains de tous les jésuites du monde m’aident à porter cette patène si lourde, chargée de péchés mais aussi de désirs, d’espérances et de demandes. Il me semble entendre le Seigneur me dire comme à Moïse : « Je prélèverai un peu de l’esprit qui est en toi pour le mettre en eux ; ils porteront avec toi le fardeau du peuple et tu ne seras plus seul à le porter » (Nb 11,17). Et alors, soit qu’elle devienne plus légère, ou mes bras plus forts, je puis élever la patène plus haut comme pour la placer plus près du Seigneur.

« Et aussi pour tous les fidèles chrétiens, vivants et morts... et pour le salut du monde ». Je me sens presque sur le point de défaillir en face de la méchanceté humaine et du péché. J’ai besoin, Seigneur, que tu étendes ta main toute-puissante. « J’ai tendu les cieux, moi tout seul, j’ai étalé la terre. Qui m’assistait ? » (Is 44,24). Soutenu par cette main puissante, je serai capable de continuer : « Ce pain deviendra pour nous le pain de la vie ».

Je prends maintenant le calice avec le vin qui sera changé au sang du Christ. « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce vin... il deviendra le vin du Royaume éternel ». Ce vin, fruit de la vigne pressé dans le pressoir et fermenté, sera changé en ce sang répandu sur la croix.

Ce calice, symbole de la coupe qui t’a fait verser une sueur de sang à Gethsémani, et qui était si amère que tu souhaitais qu’elle s’éloigne de toi, deviendra bientôt le calice de ton sang répandu pour le salut du monde. Dans ce calice sont maintenant versées les souffrances de tant de jésuites qui, écrasés à leur tour, ont donné ou donneront leur vie pour toi, d’une manière sanglante ou non sanglante, leurs larmes, leurs sueurs..., un mélange répugnant, à la saveur désagréable qui, une fois uni à ton sang, deviendra agréable et parfumé, « la bonne odeur du Christ » (2 Co 2,15).

« Nous savons bien que nous sommes destinés... à subir des épreuves » (cf. 1 Th 3,3), mais, irrésistiblement pressés par ton amour (« car l’amour du Christ nous presse », 2 Co 5,14), nous choisissons et demandons « d’être reçus sous ton étendard... en endurant humiliations et injustices, afin de t’imiter par là davantage » (Ex sp 147).

Tu as certainement entendu notre prière, car le calice est débordant, mais l’amour fait que nous « débordons de joie dans toutes nos détresses » (2 Co 7,4). Ce calice, changé pour nous en « sacrifice d’agréable odeur » (Ep 5,2), est accepté par toi comme une offrande qui plaît à Dieu (cf. Ph 4,18) et deviendra pour nous « le vin du Royaume éternel ».

Aussi, m’inclinant devant le trône de la Trinité, je puis dire avec toute l’Église : « Humbles et pauvres, nous te supplions, Seigneur, accueille-nous : que notre sacrifice en ce jour trouve grâce devant toi ».

Notre sacrifice : celui du Christ, le mien et celui de toute la Compagnie, en tant que corps rassemblé dans l’amour de l’Esprit Saint, membres et tête avec le Christ (cf. Const 671). Unis ainsi dans « le lien de l’obéissance » (Const 659), par lequel nous tous, comme un seul homme, offrons l’holocauste quotidien de nos vies, « dans lequel l’homme tout entier, sans soustraire rien de lui-même, s’offre dans le feu de la charité à son Créateur et Seigneur [3] ». Nos sacrifices personnels, unis à l’holocauste quotidien de la communauté, constituent un sacrifice total, notre sacrifice de louange (Prière eucharistique IV).

Préface et Consécration

Du cœur même de la Compagnie monte spontanément ce cri de reconnaissance : « Père, il est vraiment juste et bon, c’est notre devoir et notre salut de te rendre grâces ». Notre chant de louange s’unit à celui des anges et s’y mêle en un chœur harmonieux, où chacun chante avec sa voix dans une grande variété de timbres, semblable à ce chœur impressionnant formé par cette « foule immense, impossible à dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue..., ils crient d’une voix puissante : le salut à notre Dieu, qui siège sur le trône, ainsi qu’à l’Agneau » (Ap 7,9-10). Notre chant se joint aussi à celui de la Compagnie triomphante au ciel et à celui de tous les anges et des saints : « Amen. Louange, gloire, sagesse, action de grâces, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen » (Ap 7,12).

Après ce chœur puissant, il me semble entendre un impressionnant silence. « Silence devant le Seigneur Dieu, car le jour du Seigneur est proche. Le Seigneur prépare un sacrifice, il consacre ses invités » (So 1,7). « Silence, toute créature, devant le Seigneur ! » (Za 2,17). « Il se fit dans le ciel un silence d’environ une demi-heure » (Ap 8,1). Gardons alors dans le silence de notre cœur, comme Marie (Lc 2,51), tout ce qui va se passer sur cet « autel céleste » (Prière eucharistique I), le mystère de la Pâque, où le « Christ a été immolé », le mystère de la rédemption du monde, le mystère de la glorification suprême du Père. « Et les gens se trouvèrent complètement stupéfaits et désorientés par ce qui était arrivé » (Ac 3,10).

Le moment sublime de la consécration approche. En union avec tout le corps de la Compagnie, identifié au Christ, je tiens l’hostie dans mes mains et prononce les paroles, « Ceci est mon corps » : mon corps, celui du Christ ; « Ceci est la coupe de mon sang » : moment solennel qui ne peut être commenté que par un silence plein de révérence. Le Christ change le pain en son corps et le vin en son sang, mais celui qui prononce les paroles sacramentelles, c’est moi ! Cette identification à lui est telle que je puis dire, ceci est mon corps, mais c’est le corps du Christ. Mon moi intérieur est comme en feu, comme si je sentais le Cœur du Christ battre à la place de mon cœur, ou à l’intérieur de mon cœur ! Comme si son sang coulait dans mes veines au moment de la consécration !

La rédemption du monde est dès lors accomplie : incarnation, mort, mystère pascal, salut. Tout cela se répète en ce moment dans mes mains. Je demeure « plein d’étonnement », et pourtant : « Je crois, Seigneur, viens au secours de mon manque de foi » (Mc 9,24). Le Christ est dans mes mains ! L’Agneau qui enlève les péchés du monde n’est pas sur le trône le plus haut de l’Apocalypse, mais dans mes mains, sous les espèces sacramentelles du pain. Je crois ! A cet instant de la consécration la glorification parfaite du Père prend place ; elle s’exprimera bientôt dans la doxologie : « Par le Christ, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles ».

À ce moment solennel je m’arrête un instant afin de « parcourir ce qui s’offre à moi » (Ex sp 53). Comment apparaît le monde depuis cet autel ? Comment Jésus-Christ le voit-il ? Pour comprendre cela, je dois élargir mon cœur aux dimensions du monde. Semblable au Cœur du Christ, le cœur de la Compagnie entière, et le cœur de chacun d’entre nous, doit s’élargir. Notre cœur doit embrasser tous les hommes sans exception, comme le Cœur du Christ « qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), pour qu’enfin « il n’y ait plus qu’un seul troupeau et un seul berger » (Jn 10,16).

Depuis cet autel, entre ciel et terre, on voit mieux et on comprend davantage les besoins des hommes dans le vaste monde ; on voit et on comprend dans une lumière nouvelle l’importance de cette mission universelle : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toutes les créatures » (Mc 16,15). Je me sens personnellement comme lancé dans le monde, et avec moi la Compagnie tout entière est envoyée au monde entier. C’est son objectif, la tâche qui lui a été assignée jusqu’au retour du Seigneur pour le glorifier, une fois remportée la bataille pour le Royaume.

Mes oreilles sont pleines de ces déclarations rassurantes : « Je vous envoie » (Jn 20,21) et « Je suis avec vous tous les jours » (Mt 28,20). Ces paroles remplissent nos cœurs de confiance. Mon incomparable compagnon est le Christ lui-même, présent non seulement sur cet autel, mais en moi, me comblant de sa divinité, qui m’envoie à ceux qui ne l’ont pas reçu (cf. Jn 1,11). Ma réponse ne peut être que « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » (Ac 9,6) et « que dois-je faire pour le Christ ? » (Ex sp 53).

Le corps de la Compagnie, pleinement conscient d’être envoyé et fortifié par la puissance de Dieu, se sent rajeuni, plein de vigueur et d’élan, il perçoit le sang du Christ qui circule dans ses veines et la plénitude de l’Esprit du Christ qui prend possession de son être même, il se sent comme poussé en avant par un coup de vent violent (cf. Ac 2,2). Qui pourra résister à cette Compagnie si elle est fidèle à la mission que lui a indiquée le Seigneur ? La Compagnie sait que la vie de ses membres est la vie d’« hommes crucifiés au monde et pour qui le monde est crucifié » (cf. Ga 6,14), et que personne ne pourra résister à « la sagesse et à l’Esprit qui parlait » en de tels hommes (cf. Ac 6,10), ni résister à leur voix (cf. Jdt, 16,14).

Le Notre Père

Le Père de la Compagnie : tous fils du même Père, du Père qui demanda au Fils, chargé de la croix à La Storta, de recevoir Ignace comme son serviteur, confirmant par là le nom de « Compagnie de Jésus ». Le « Notre Père » est la prière parfaite tant pour chacun personnellement que pour la communauté.

« Qui es au ciel ». Un jésuite doit toujours regarder vers le ciel. Là est son Père et sa patrie. Toute notre vie est en vue du Règne.

« Que ton Règne vienne ». Tous nos travaux seraient sans effet pour établir ce Règne sans l’aide divine. Toute la Compagnie demande cette grâce avec instance parce qu’elle sait que la réussite de toutes ses entreprises dépend de la réponse à sa prière.

« Ta volonté soit faite ». Nous devons coopérer avec la volonté divine, il est donc nécessaire de la connaître. Donne-nous, Seigneur, le sens du vrai discernement afin que nous connaissions à chaque instant ta volonté sur nous. Éclaire-nous sans cesse pour que nous découvrions ta volonté et fortifie-nous pour que nous l’accomplissions.

L’unique but de la Compagnie est de faire ta volonté, ta volonté manifestée de différentes manières mais spécialement par l’obéissance. Ma responsabilité en tant que supérieur général de la Compagnie est vraiment très grande. Toute autorité lui est donnée « ad aedificationem » (pour « construire », Const 736). Que ta volonté soit faite : puissé-je ne jamais être un obstacle ; puissé-je ne jamais défigurer, dénaturer ta volonté sur la Compagnie ou me méprendre à ce sujet. Il est très dur de penser que cela pourrait arriver ; garde-moi fidèle à ton enseignement et ne permets pas que je me sépare jamais de toi (prière avant la communion). Je considère cela comme une grâce essentielle. Dès lors, m’inclinant devant la patène sur laquelle repose ton corps, je redis encore plusieurs fois cette prière : plutôt mille fois la mort que d’être séparé de toi. « Par la vie du Seigneur... là où sera mon seigneur le roi, pour la mort ou pour la vie, là sera ton serviteur » (2 S 15,21).

Les yeux fixés sur l’hostie consacrée, je la présente au Frère qui m’assiste dans la célébration et tient la place de tous les jésuites. Comme les premiers disciples qui virent Jésus quand Jean-Baptiste attira sur lui leur attention. Là, ils virent un homme ; ici, nous ne voyons qu’un morceau de pain. C’est un vrai acte de foi : croire à l’encontre de ce que nous voyons. L’acte de foi dans l’Eucharistie est vraiment « une parole rude ! Qui peut continuer à l’écouter ? » (Jn 6,60). Non, Seigneur, la foi dans le mystère de l’Eucharistie n’est pas rude, c’est plutôt un motif de joie immense : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). Je crois !

« Seigneur, je ne suis pas digne, mais dis seulement une parole et je serai guéri » (cf. Mt 8,8), comme tu as guéri le serviteur du centurion. La Compagnie croit que tu es le Seigneur, et que tu veux t’abriter sous son toit : dans nos maisons, dans nos églises où nous voulons te visiter et contribuer à ta glorification et à ton culte. Et tout spécialement, la Compagnie veut t’abriter dans le cœur de chacun de ses membres et dans le tabernacle de chacune de ses communautés, où ils te tiendront compagnie et chercheront auprès de toi la lumière, le réconfort et la force pour poursuivre la mission que tu leur as confiée.

Entre, Seigneur, sous le toit de notre Compagnie. Nous avons besoin de toi. Il y a tant de crises de la foi, tant d’interprétations sophistiquées paradant comme si elles étaient scientifiquement théologiques ; parfois même la piété chrétienne est traitée à la légère comme si ces manifestations d’une foi solide et bien ignatienne n’étaient que des pratiques superstitieuses passées de mode. « Et mon âme sera sauvée ». Seigneur, ne permets pas que la Compagnie capitule en cette matière ou ne soit plus à la hauteur de ce que saint Ignace voulait qu’elle soit.

Regardant fixement la blanche hostie, je tombe à genoux, et 27.000 jésuites avec moi, disant comme l’apôtre Thomas du fond de mon âme et avec une foi inébranlable : « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20,28).

Que le corps du Christ me garde pour la vie éternelle

Seigneur, garde toute la Compagnie, garde-moi spécialement, puisque tu m’as confié cette charge, lourde d’une si grande responsabilité. Communion communautaire, identification au Christ. Nourriture qui n’est pas transformée mais qui transforme. Corps de la Compagnie christifié, tous unis et transformés dans le Christ lui-même. Pourrait-il exister meilleure « union des cœurs » ? « Pour moi vivre c’est le Christ » (Ph 1,12), maintenant plus que jamais.

Comme les observations de Nadal trouvent bien leur place ici !

Accepte et pratique assidûment cette union dont l’Esprit Saint te favorise en ce qui concerne le Christ et ses puissances. Ainsi tu pourras percevoir dans ton âme que tu comprends par son intelligence, que tu veux par sa volonté, que tu te souviens par sa mémoire, et que tout ton être, ton existence, ta vie et tes actions sont accomplis, non en toi mais dans le Christ. C’est la plus haute perfection en cette vie, force divine, admirable suavité.

Par cette identification de la Compagnie et de chacun de ses membres avec le Christ, notre activité apostolique et notre souci des âmes gagnera en efficacité ; nos mots seront ceux du Christ qui sait quelle est la parole qui convient à chaque instant, nos projets et nos modes d’apostolat seront exactement ceux que le Seigneur nous inspirera et qui ne peuvent manquer de porter du fruit. Une Compagnie de Jésus, vraiment de Jésus, une avec lui.

La bénédiction du Dieu tout-puissant

Combien il est consolant et émouvant pour moi, identifié au Christ, de donner la bénédiction, sa bénédiction, à la Compagnie universelle, une bénédiction qui ne peut manquer d’être efficace.

Cette bénédiction vous rejoint, ouvriers de la vigne du Seigneur dispersés à travers le monde et aux prises avec tant de difficultés ;

  • vous qui êtes cloués sur un lit de douleur par la souffrance et l’infirmité, et qui offrez vos prières et votre affliction pour les âmes et pour l’Église et la Compagnie ;
  • vous, Supérieurs, qui portez une lourde responsabilité et à qui a été confiée une tâche qui n’est pas facile aujourd’hui ;
  • vous qui êtes chargés de la formation de nos jeunes jésuites et qui façonnez la Compagnie de demain ;
  • vous, Frères Coadjuteurs, qui, à un moment décisif de notre histoire, passez par une profonde transformation et qui servez l’Église et la Compagnie avec tant de dévouement et d’oubli de vous-mêmes ;
  • vous, jeunes scolastiques et novices, en qui repose nécessairement l’espoir de la Compagnie pour l’avenir, pour qui vous devrez être des hommes entièrement donnés à l’Église et aux âmes dans la Compagnie, profondément imprégnés de l’esprit de saint Ignace ;
  • vous, très spécialement, qui vivez dans des pays privés de la vraie liberté, vous qui avez besoin de sentir que la Compagnie est très proche de vous et apprécie votre difficile ministère et votre témoignage ;
  • vous tous, dans les coins les plus reculés du monde, dans la chambre la plus cachée de nos maisons, dans le poste le plus écarté de la jungle ;

Que la bénédiction du Dieu tout puissant, Père, Fils et Saint-Esprit descende sur vous et demeure toujours avec vous.

La Messe dans ma cathédrale s’achève. Allez et mettez le feu au monde !

Borgo S. Spirito 5
1-00193 ROMA, Italie

[1Exercices spirituels, traduits par Fr. Courel, s.j., Coll. Christus, 5, Paris, Desclée De Brouwer, 1960, n° 58 (cité désormais : Ex sp suivi du n°).

[2Constitutions de la Compagnie de Jésus, Tome I, traduction par Fr. Courel, s.j., Coll. Christus, 23, Paris, Desclée De Brouwer, 1967, n° 723 (cité désormais : Const suivi du n°).

[3Saint Ignace, « Lettre sur la vertu d’obéissance, 26 mars 1553 », n° 9, Lettres, traduction G. Dumeige, s.j., Coll. Christus, 2, Paris, Desclée De Brouwer, 1959, 300.

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