Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Blessures et guérison du couple et de la famille

Godfried Danneels

N°1985-6 Novembre 1985

| P. 327-339 |

Beaucoup de religieuses, de religieux et d’autres consacrés rencontrent des couples et sont mis en contact avec des familles. Ces pages peuvent les aider dans leur mission dans ce champ apostolique aujourd’hui prioritaire. D’autre part, l’assomption de la sexualité et la guérison de ses blessures concernent tout autant ceux et celles qui ont voué le célibat que leurs frères et sœurs vivant dans le mariage. Leur vie spirituelle peut être nourrie par ces simples réflexions, auxquelles on a gardé leur style parlé.
[Conférence donnée à la rencontre des responsables d’Équipes Notre-Dame, à Saint-Ouen, les 20-21 octobre 1984, reproduite avec l’aimable autorisation de la revue Il est vivant (n° 47).]

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Je voudrais vous parler, cet après-midi, des blessures et de la guérison du couple et de la famille.

Accepter notre être sexué

Il y a en nous une première blessure, une blessure à laquelle on ne réfléchit guère, c’est celle-ci : beaucoup de nos contemporains n’acceptent pas, ou trop peu, leur corps et leur psychologie, leur être homme ou femme. Notre société éprouve une étrange fièvre qui nous contamine tous comme un virus et qui nous rend souvent malheureux dans notre propre corps, dans notre être d’homme ou de femme.

Or, la première chose que Dieu dit dans la Bible, c’est qu’être homme et être femme n’est pas du tout un accident de la nature. Cette dualité n’est pas seulement biologique ou psychologique. Être homme et femme n’est pas d’abord le moyen de continuation de l’espèce humaine. Être homme et être femme c’est d’abord une grâce de Dieu pour chacun de nous. Dès la première page de la Bible, on trouve cette admirable phrase où Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1,26). Et « Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance : homme et femme il le créa » (v. 27).

C’est donc dans notre être différencié d’homme ou de femme qu’il y a quelque chose de visible, sur la terre, de l’intimité même de Dieu. Car Dieu dit : « Je veux faire quelque chose qui me ressemble, et pour qu’il me ressemble, je le ferai homme et femme ».

Sommes-nous conscients que dans notre être même, notre être sexué, il y a révélation – partielle bien sûr, limitée, mais réelle – de l’intimité de Dieu et que, en étant un peuple humain, nous reflétons l’immense richesse qui est en Dieu dans la Trinité Sainte, qui est, elle aussi, différenciée dans l’unité, Père, Fils et Esprit Saint ? Nous sommes un peu malades sur ce point, car nous manquons de joie et d’action de grâce. Il est rare que nous disions : « Seigneur, je te bénis et je te loue parce que tu m’as fait homme, parce que tu m’as faite femme ».

Pourtant le chrétien devrait être rempli d’une immense action de grâces et d’un calme joyeux d’être simplement ce qu’il est. Cela vaut pour l’homme et pour la femme, cela vaut aussi pour les blessures que nous endurons à cause de notre âge : notre époque est devenue presque incapable de vieillir dans la joie. Notre époque a forgé le mythe de la jeunesse à tout prix. Mais être enfant, grandir, être adulte et puis vieillir, ce sont autant d’occasions de louer Dieu et de lui rendre grâce pour ce que nous sommes. Quelle paix descendrait sur la terre, si chacun retrouvait en lui-même le petit ruisseau d’eau vive divine qui fait de lui un homme ou une femme ! D’ailleurs, dans les familles chrétiennes où l’homme et la femme sont joyeux et reconnaissants pour ce qu’ils sont et pour leurs différences, quelle immense paix et quelle joie !

Il y a une sorte de transparence de cœur où, au lieu de se regarder toujours l’un l’autre, pour chercher qui est le plus grand ou qui est l’opprimé ou le dominateur, on regarde ensemble Dieu.

De cette première blessure de ne pas pouvoir suffisamment accepter notre corps et notre psychologie que nous avons reçus de Dieu, il faut que Jésus nous guérisse aujourd’hui en nous donnant son amour, en posant sa main sur notre tête et notre épaule et en nous disant : « Tel que je t’ai créé, tu es si beau et si aimable ».

Découvrir le « mystère de l’autre »

Une seconde blessure nous atteint beaucoup plus profondément, car elle nous montre que nous avons perdu souvent le sens du « mystère de l’autre ». Les sciences humaines – la psychologie, la biologie, la physiologie – nous expliquent bien sûr ce qu’est l’homme, ce qu’est la femme. Mais, même quand on a énuméré toutes les caractéristiques psychologiques, biologiques et physiologiques d’un homme et d’une femme, il reste quelque chose d’inexprimé, une mystère insondable : c’est le noyau où Dieu habite dans mon mari et dans ma femme ; et ce lieu divin reste impénétrable.

Ainsi mon époux, mon épouse n’est jamais un objet. Il a son mystère. Non pas dans le sens d’un secret égoïste et replié sur lui-même ; mais un véritable mystère, c’est-à-dire une révélation de quelque chose de plus grand, de Dieu.

La Bible raconte que, lorsque Dieu créa la femme, Adam était profondément endormi. Or on peut se demander : « Est-ce vraiment le moment maintenant de s’endormir ? » Mais la Bible ne dit pas qu’Adam s’est endormi, mais que Dieu lui envoya un profond sommeil. Qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’au premier moment où l’homme voit sa femme pour la première fois, elle est déjà là, elle existe. Lorsqu’il ouvre les yeux, elle est là. Il n’a donc pas assisté à sa naissance, il n’en est pas l’auteur, elle est là, comme un pur don de Dieu dont l’origine appartient au mystère divin. Et inversement, lorsque la femme voit l’homme pour la première fois, il est déjà là. Elle ne l’a donc pas créé. C’est une chose extraordinaire que de vivre le mystère de l’autre, de ne pas réduire le conjoint à ce que l’on sait de lui : à sa biographie, au bien et au mal que l’on sait de lui, mais de le découvrir de plus en plus profondément dans son insondable mystère.

De là découlent un immense respect du corps et du cœur de l’autre, une attitude de contemplation, un refus d’en faire un objet, le désir de ne jamais le ou la désacraliser. Lorsqu’on reçoit l’autre dans ses bras, on le reçoit des mains de Dieu ; on ne le prend pas, on respecte profondément son mystère jusque dans sa fécondité ; tous les jours on reçoit son conjoint de la main de Dieu.

Dans les familles où existe ce sens du cœur de l’autre, du mystère de la présence de Dieu comme dans son tabernacle, il règne une grande délicatesse. Mais nous sommes pauvres et nous l’oublions souvent. Alors il faut que Jésus nous guérisse pour qu’à chaque fois que nous posons la main sur notre conjoint, ce soit un geste de respect et d’amour, de profonde contemplation de son être profond.

Et là notre civilisation porte de graves blessures. Dans la publicité et dans les films, dans toutes sortes de manifestations de masculinité et de féminité, l’homme et la femme sont montrés comme un terrain complètement exploré, les corps ouverts, où il ne reste plus aucun mystère. Nous avons alors réduit l’autre à un corps physique et notre époque en est profondément malade. C’est pourquoi il faut regarder longuement le corps pur et mystérieux du Fils dans l’Eucharistie. Car c’est le même regard qui va de nous à l’hostie exposée et adorée, ce même regard qui devrait nous relier à notre mari, à notre femme, un regard respectueux, amoureux, oblatif et en rien possessif.

C’est de cette attitude-là que se dégage cette tendresse qu’on retrouve sur les gisants du moyen âge : mari et femme sont l’un à côté de l’autre et posent tout doucement, presque sans la toucher, la main dans la main de l’autre. De nos jours, quelle incapacité de contemplation, quelle épidémie de possessivité, maux qu’il faut guérir en découvrant le mystère de l’autre.

Toute la doctrine de l’Église sur la transmission de la vie repose sur cela : une acceptation à la fois extrêmement révérencieuse et profondément amoureuse du conjoint. Nous lui disons : « Tu as le droit d’être aujourd’hui tel que tu es, je te respecte et je t’aime, précisément à cause de cela. Je ne veux ni te changer, ni t’utiliser, ni te manipuler comme un objet ».

Découvrir le mystère de l’autre est une véritable guérison.

Observer et aimer la morale exigeante de l’Église n’est pas une question d’effort, de contrôle stoïcien sur soi-même. C’est le fruit du sens du mystère qui se répercute dans tous les aspects de la vie. Il faut s’imprégner de la vérité que la spiritualité, c’est-à-dire la vie spirituelle, précède toujours la morale et qu’il est impossible de vivre la morale sans avoir un cœur converti. Il faut d’abord prier, d’abord se confesser, d’abord manger le corps et boire le sang du Christ pour être capable, avec beaucoup de chutes et de redressements, de vivre ce mystère du respect de l’autre.

Vivre le couple à l’image de Dieu

Troisième blessure : la réduction des liens entre l’homme et la femme à une sorte de complémentarité biologique ou psychologique. Être homme et femme n’est pas un accident de l’évolution de l’espèce humaine. C’est Dieu lui-même qui conduit l’homme vers la femme et qui conduit la femme vers l’homme, non pas uniquement pour permettre à l’espèce humaine de se reproduire, mais pour donner sur terre une illustration « audio-visuelle » du cœur même et de l’intimité de Dieu.

Car le couple est à l’image de Dieu. Dieu s’est dit : « Comment pourrais-je leur expliquer ce mystère qui est le mien, mais non par des mots ? Il me faut un signe pour que les hommes puissent entendre et voir, et aussi éprouver, sentir. Comment, dit Dieu, pourrais-je donner une image de ce que nous sommes, nous : Père Fils et Esprit Saint ? Eh bien, je vais créer dans le monde l’amour entre l’homme et la femme, et à travers cet amour je montrerai comment je vis, moi, à l’intérieur de moi-même, cette vie de relation ; comment je vis, moi, ma relation aussi avec l’humanité ».

Regardez comment vous vous sentez vis-à-vis de votre femme et de votre mari, et vous découvrirez tout : l’amour, la jalousie, la chute, la fidélité et l’infidélité, car tout ce qui se passe entre l’homme et la femme se passe entre Dieu et l’Église. Saint Paul dit en substance : « L’Ancien Testament n’était là encore que l’aurore de la révélation. C’est plus tard que nous avons vu le mystère de l’homme et de la femme dans le mariage comme signe efficace et sensible de la relation entre Jésus et son Église » (cf. Ep 5).

C’est là la grande dignité du mariage : c’est le lieu sur la terre où l’on peut voir, toucher quelque chose de l’amour de Jésus sauveur pour son Église qui est son épouse. Il y a là toute la pureté, tout le feu, toute la souffrance du Christ. Il y a là le Vendredi Saint où le Christ acquiert son épouse dans le sang, par la croix. Mais il y a là aussi le dimanche de Pâques où le Christ est uni à son Église dans la joie, exactement comme l’époux et l’épouse. Il y a souvent dans l’union de l’homme et de la femme de la souffrance, mais il y a aussi d’autres moments où c’est Pâques, où l’union est joyeuse, heureuse, presque éternelle. Aucun mariage n’échappe à cette douleur du Vendredi Saint, à ce silence du Samedi Saint ; et aucun mariage n’ignore la joie de Pâques.

Tout le Cantique des Cantiques, qui décrit la relation de Dieu à son peuple, est fondé sur ce jeu de présence et d’absence. Et sur ce point aussi nous sommes un peu malades à notre époque, lorsque nous pensons que l’amour ne peut s’exprimer qu’en s’assouvissant dans l’instant, dans une sorte d’immédiateté sans durée. Mais l’amour s’approfondit et s’affine précisément par l’absence, par une nuit du Samedi Saint où le désir de l’autre a le temps de s’approfondir, de s’épurer, de devenir beaucoup moins possessif, d’attendre.

Tout cela nous est offert dans le couple chrétien. Mais dès que l’on perd Dieu et qu’on ne sait plus que le mariage est une sorte d’illustration sur la terre de la vie intime de Dieu et de sa relation avec son peuple – ou dès qu’on oublie que le mariage est un reflet réel du Christ et de son Église –, dès que ce lien qui nous relie à Dieu dans le mariage est rompu, le calme, la paix et la joie disparaissent, les couples et les familles deviennent inquiets, fiévreux. Ils deviennent une sorte de Tour de Babel où l’on dit : « Je n’ai pas besoin de Dieu dans mon mariage, ni du Christ, ni de l’Église. Je veux construire moi-même ma tour ».

Et six mois plus tard, c’est exactement comme à Babel : personne ne comprend plus personne. La communication est tout d’un coup brouillée. Pourquoi ? Parce que si nous perdons le lien vertical avec Dieu, le lien de la prière et de la contemplation, de l’adoration, du pardon sacramentel, nous devenons orphelins, et tous les orphelins sont inquiets et nerveux. La communication se rompt comme à Babel : on ne se comprend plus. Et c’est précisément tout cela que Jésus est venu guérir.

Comment croire et espérer en l’autre ?

Le couple et le monde actuel souffrent encore d’une autre blessure : la difficulté de croire en l’autre. Lorsque deux personnes se marient, même en dehors de l’Église ou en dehors de la foi chrétienne, il faut absolument qu’elles aient un minimum de « foi » l’une dans l’autre. Il n’y a pas de mariage possible – même un mariage profane naturel – sans un minimum de « foi ».

Car que voit-on dans l’autre ? Pour prouver son amour, l’autre n’a que des signes très pauvres et toujours ambigus. A la question : « est-ce qu’il m’aime ? » je ne peux répondre qu’à partir de quelques petits signes ténus. Il y a, certes, le signe de l’union physique, qui est riche d’un côté, mais d’un autre côté si pauvre. Car lui aussi peut être très ambigu. « Est-ce que l’autre se donne à moi pour me rendre heureux ou pour trouver son propre plaisir ? » Il y a également les signes du langage verbal. Mais là aussi, comment puis-je savoir si l’autre ne joue pas la comédie ? En regardant sa vie, je constate qu’il travaille beaucoup et qu’il fait même des heures supplémentaires. Est-ce par amour pour moi et les enfants ou est-ce par un étrange sentiment de promotion ? Ou bien : ma femme tient la maison d’une façon merveilleuse. Est-ce par amour ?

Tout peut être ambigu. Et il faut donc, dans le mariage, lire des rébus, des signes. On interprète mais on peut se tromper. Regardez d’ailleurs dans les films de Bergman : au début du film, quatre personnages se parlent dans un clair-obscur ; deux heures plus tard il sont toujours là, autour de la même table, et ils parlent encore ; et voici leur dernier mot : « Nous n’avons rien compris ». De là un pessimisme terrible. Nous ne pouvons en sortir que si nous sommes sûrs que la foi que nous avons dans l’autre repose sur autre chose que sur la pauvreté d’un cœur de chair, lorsque cette foi repose sur Dieu lui-même.

Je veux dire ceci : aussi longtemps que nous pensons que nous avons nous-même choisi notre partenaire à force de volonté, de confiance et de conquête, la difficulté demeure. Il me faut croire d’abord humblement que, longtemps avant que je n’aie choisi moi-même mon épouse ou mon mari, Dieu me l’avait déjà donné. Et si je crois que mon épouse est venue à moi, envoyée par Dieu comme un ange, si je vois Dieu derrière elle et derrière les signes d’amour qu’elle me donne, tout cela peut s’appuyer sur le cœur de Dieu, car le cœur de Dieu est le seul à ne pas connaître d’infarctus.

Dans chaque mariage profane, naturel, il y a une sorte de tension objective : le désir du mariage chrétien. On trouve le désir d’atteindre un niveau supérieur et d’accéder à une foi qui repose plus que sur mon cœur faible et le cœur faible de l’autre : sur le cœur fort de Dieu. Il faut donc guérir nos couples, les guérir en leur donnant cette assurance.

Et c’est cela le sacrement de mariage. Lorsque ma femme me donne des signes d’amour, elle ne me les donne pas uniquement à partir de ses propres forces et de sa propre volonté ; elle me les donne de la part du Seigneur. C’est le Christ et c’est Dieu que je rencontre en elle et qui me dit : « Voilà, mon langage est si pauvre, mais mon cœur où Dieu habite est immensément riche ». Et si nous croyons que là où deux ou trois sont rassemblés dans leur corps, Jésus est là, pourquoi ne croyons-nous pas plus que là où l’époux et l’épouse se rencontrent, ces deux-là, le Christ y soit présent ?

On ne peut se marier non plus, même en dehors de l’Église et de la foi, sans une certaine espérance. Je n’ai aucune preuve que dans dix ans, dans vingt ans, il ou elle continuera toujours de m’aimer : il faut que je fasse le saut. Les jeunes sont tellement imprégnés de cette incertitude, de ce risque, qu’ils disent : « Ne vaudrait-il pas mieux que je ne m’engage pas pour toujours, car je ne sais pas ce qui va arriver, à moi et à elle, dans cinq ans ? » Ce ne sont d’ailleurs pas uniquement les jeunes qui disent cela. Dans l’évangile de Matthieu, les apôtres eux aussi disent : « Seigneur, si c’est comme ça, ne vaudrait-il pas mieux ne pas se marier ? »

Cette espérance profane et humaine est vulnérable et fragile. Mais on ne peut s’en passer. Or, pour ceux qui se marient dans la foi et dans la grâce de Dieu, Dieu dit : « C’est moi qui te garantis et qui certifie que l’amour qui est maintenant dans ton cœur pour ta femme ou pour ton mari restera toujours jeune et vrai, parce que c’est mon amour à moi, pas avec les pauvres moyens du tien. Et mon amour est plus fort que la mort ». Dans chaque mariage, on peut discerner une sorte de nostalgie du mariage chrétien où Dieu dit : « Ce n’est pas vous d’abord qui vous êtes choisis, c’est moi ».

Certes, il y a toujours une explication, mais quand on va au fond des choses, il faut dire, après toutes les enquêtes et les analyses : « Je l’ai trouvée sur mon chemin. Elle est venue tout à coup. C’est un cadeau de Dieu ». C’est cette foi et cette espérance que nous devons approfondir, mais ce qui est encore beaucoup plus difficile et beaucoup plus grand, c’est la révolution dans l’amour même.

L’amour humain est construit de telle façon qu’il prend appui sur les qualités de l’autre. Nous disons : « C’est parce que tu es beau, que tu es travailleur, que tu es intelligent que je t’aime ». Seulement, quelle femme peut pendant dix, vingt, trente ans demeurer celle qu’elle était à ses dix-huit ans, telle qu’elle a été filmée, présentée, sur toutes les pages de publicité de nos journaux et de nos magazines ?

Aucune femme ne peut réaliser cet idéal de beauté et de jeunesse. Et quel homme peut rester pendant trente ans l’athlète représenté sur nos murs et dans nos magazines ? C’est impossible. Si donc notre amour repose uniquement sur les qualités de l’autre, il est fragile, c’est l’amour humain.

Mais Dieu nous aime d’une toute autre façon. Si Dieu me disait, à moi, ici : « Parce que tu es beau et intelligent et travailleur, et prédicateur, et homme de prière, je t’aime ». Je l’avoue très sincèrement, Dieu ne devrait pas m’aimer maintenant. Car je ne suis ni beau, ni intelligent. Je suis ce que je suis... Mais je sais que Dieu me dit : « Je t’aime tel que tu es ». Et dans le mariage chrétien, il y a une guérison de l’amour profane, de cet amour qui part des qualités et qui dit : « C’est parce que tu es comme ça que je t’aime ».

Nous sommes appelés à élever notre amour jusqu’à dire : « Je t’aime parce que tu es tel que tu es ». L’amour est un acte de décision amoureuse. Dieu nous prend tels que nous sommes aujourd’hui, là où nous sommes et avec toute notre histoire, avec ses périodes dures, tous les événements que nous avons vécus. L’amour de Dieu est réaliste. C’est là qu’il faut opérer absolument la transformation de notre cœur. Il nous faut dire : « Tel que tu es, je t’aime. Pour moi tu n’as pas besoin de faire des pieds et des mains chaque jour pour te faire autre. Je te prends tel que tu es ». Si chaque femme acceptait son mari, si chaque parent acceptait son enfant tel qu’il est, tout changerait immédiatement. Et si chaque enfant n’exigeait pas de ses parents qu’ils soient des papas et des mamans qui battent des records tous les jours ? Quelle différence !

Vous allez peut-être me dire : « Et si je prends mon mari tel qu’il est, il ne changera jamais » ! Alors, faisons un pacte : commencez à le prendre tel qu’il est pendant trois semaines et, si au bout de trois semaines vous ne constatez aucune différence, écrivez-moi.

Il faudrait faire comme Dieu : accepter l’autre et l’aimer tel qu’il est ; il n’y a rien de plus stimulant que d’être aimé gratuitement. Sinon il faut faire toutes sortes de choses pour mériter l’amour de son mari ou de sa femme. Quand on ne prend pas l’autre tel que Dieu nous l’a donné, le couple reste indéfiniment inquiet. On cherche alors un érotisme excessif ou de plus longues vacances ; mais, chaque fois, la fièvre érotique laisse un grand vide derrière elle et on se sent véritablement seul au petit matin. Ou bien, on veut faire de tous les jours des fêtes, on ne peut plus vivre un jour ordinaire. On n’y arrive pas. La solution n’est pas là. Elle est dans un simple changement d’amour mais qui est une véritable révolution copernicienne. « Je te prends tel que tu es et je t’aime profondément ».

Recevoir la grâce de pardonner

Encore faut-il que cet amour soit miséricordieux ! Il n’est rien de plus beau, de plus délicat aussi, que le pardon entre les membres d’une famille. Je voyais l’autre jour le frère Roger Schutz, de Taizé, qui me disait : « Il faudrait que, dans chaque maison, il y ait un coin de prière avec une icône, une bible et une bougie, et là chaque famille se réunirait pour se réconcilier ; et même si l’on est incapable de le faire par des paroles, qu’on aille simplement dix minutes dans ce coin de prière et qu’on se réconcilie. Tout le monde comprendra ». Chacun reçoit en lui la force de Dieu pour pardonner aux autres.

Le pardon, je crois, est le propre de la famille chrétienne. Pardonner, ce n’est pas dire : « Ce que tu as fait là, c’était par inadvertance, ce n’est pas un péché ». Le pardon, c’est dire : « Mon chéri, tu m’as vraiment fait mal, mais, précisément parce que c’était mal, je te pardonne avec l’aide du Seigneur ». Les plus grands cris de joie, dans l’Évangile, comme dans le mariage, sont ceux qui suivent le pardon. Nous ne pouvons pardonner par nos seules forces : nous n’y arrivons que si l’amour de Dieu nous habite et si nous sommes réconciliés avec Dieu. C’est pourquoi il est tellement important que les époux et les jeunes et les enfants se confessent pour recevoir le pardon de Dieu.

La peur de la paternité et de la maternité

Autre blessure : comme il est difficile de nos jours d’être père et d’être mère, dans une société où règne la peur de la paternité et de la maternité, la peur de donner la vie aux enfants. Je comprends cette peur, jusqu’à un certain point. Mais je ne la comprends plus quand je regarde l’Évangile. Il y a quelque chose que je ne peux pas prouver mais qui est vrai : il existe dans le monde et dans nos cœurs une force qui est beaucoup plus grande que toutes les autres forces, et dont nous ne parlons jamais, c’est la force de la prière.

Je sais que d’un point de vue sociologique, économique, culturel, on peut avancer nombre d’arguments pour ne pas avoir d’enfants, ou peu, et tous ces arguments sont valables et pertinents. Seulement, on oublie qu’il y a la force de la grâce, la pesanteur de la grâce et que la grâce n’est pas quelque chose d’éthéré qui plane au-dessus du monde : c’est une énergie concrète qui nous a été donnée par le sacrement de mariage et qu’il faut mettre en œuvre tous les jours en disant : « Seigneur, tu m’as donné celle qui est ma femme, tu m’as donné mon enfant, tu veux peut-être m’en donner d’autres encore, alors, de grâce, transforme mon cœur, fais que je croie à la force de la grâce ».

Il faut savoir aussi qu’il existe une paternité, une maternité seconde plus importante et plus bénie que la première. Il n’est pas tellement difficile de mettre un enfant au monde et de lui donner une première naissance. Le tout, c’est de lui donner la seconde naissance, c’est-à-dire de lui donner qu’il devienne un homme ou une femme apte à mener une vie indépendante et c’est là que la grâce est une force dont nous ne pouvons pas nous passer. Le jour où les enfants deviennent plus grands, les parents vivent beaucoup de souffrances parce que trop souvent ils ne réussissent pas à transmettre à leurs enfants les valeurs humaines, religieuses et chrétiennes auxquelles ils sont attachés. Mais rappelons-nous une toute petite parabole, dans le chapitre quatre de saint Marc. « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour, la semence pousse, il ne sait comment ». Lorsqu’il a semé le grain en terre, le paysan est sûr de la moisson, même s’il dort, car le grain porte en lui-même tout ce dont il a besoin pour pousser.

Il en va de même pour chaque enfant en qui nous avons déposé la Parole de l’Évangile – il faut le faire pendant qu’il est petit – il faut avoir confiance dans le grain qui pousse tout seul et ne pas aller gratter la terre à tout moment. Lorsque j’étais petit, j’avais un grand-père qui plantait des haricots et je lui demandais à avoir mon jardin moi aussi. Je plantais les mêmes haricots. Je faisais exactement comme mon grand-père. La seule différence, c’est que le lendemain matin, très tôt, je sautais du lit pour aller voir s’ils avaient déjà germé ! Mon grand-père, lui, restait dormir. Les résultats étaient catastrophiques : les miens ne poussaient jamais... les siens, bien !

Il faut croire dans la force de la grâce. Je ne dis pas de négliger ses enfants, mais de tabler sur la force de la grâce dans leur cœur... Le grain va pousser, l’Évangile est infiniment puissant. Une fois que la Parole est descendue dans un cœur, elle peut y rester pendant des mois et des années comme une rivière souterraine qui passe sous la terre mais qui revient à la surface vingt ou trente kilomètres plus loin. Quand les enfants ont reçu le bon grain de l’Évangile au cours de leur plus jeune âge, la foi de beaucoup de jeunes passe sous terre, mais un jour elle ressortira, si vous continuez à prier pour eux et à les accueillir simplement, à bras ouverts. Car on ne peut pas guérir les blessures humaines sans amour.

Nous laisser guérir par la vérité et l’amour

Pour terminer, il faut que j’ajoute quelque chose de plus dur r il faut vous laisser guérir aussi par la vérité. Dans l’époque de folie où nous vivons, où le lien avec Dieu est souvent rompu, il nous faut retrouver la pureté et ne pas nous laisser conduire par l’impression de nos sentiments. Nos contemporains sont complètement désorientés, surtout dans la famille et dans le mariage, et ils cherchent auprès de toutes sortes de gourous les secrets du bonheur. Une grande soif, d’amour bien sûr, mais aussi de vérité et de révélation habite notre époque. Laissons-nous donc guérir par la Parole vraie, par la Parole de vie que nous trouvons dans la Bible, dans l’Évangile, dans la doctrine de l’Église. Cette dernière a ses défauts, mais je puis vous dire qu’elle est la seule à notre époque à aimer à un tel point le genre humain. Elle est la seule mère qui accueille avec tant de souffrance ses enfants : même quand elle dit des choses difficiles et exigeantes, comme sur la transmission de la vie ou sur le problème du divorce, elle le fait, croyez-moi, par un immense amour de l’humanité. Confiez-vous simplement à elle. Lisez les documents de l’Église et regardez battre son cœur derrière les phrases un peu longues et souvent difficiles de style. Sachez voir au-delà des signes.

Je voudrais vous dire un dernier mot sur un problème difficile dans l’Église : c’est le problème de ceux et de celles qui ont perdu leur conjoint, qui se sont séparés et qui ont souvent cherché à refaire leur vie. Je voudrais demander votre amour pour tant de personnes, hommes et femmes, délaissés par leur conjoint, qui sont, à notre époque, de véritables martyrs anonymes, dont personne ne parle. Une femme délaissée par son mari vers la quarantaine, se trouvant seule devant la vie, ne recevant que quelques mots de compassion en sa présence, et, en son absence, souvent de l’ironie, est une véritable martyre, il faut l’aider.

Lorsque nous nous trouvons devant des divorcés remariés, il est si facile pour nous, prêtres ou laïcs, de faire une de ces deux choses r ou bien dire : « Ce n’est rien du tout, je t’absous, faisons comme si de rien n’était » ou bien dire : « C’est une faute, elle est irrémédiable, je ne peux pas t’aider ». Dans un cas comme dans l’autre, nous ne respectons pas le drame profond, les blessures profondes de ces frères et de ces sœurs. En cette matière, nous n’avons besoin ni de Caïphe qui dit : « Il est coupable du mal », ni de Pilate qui dit : « Je ne trouve rien en lui, faites ce que vous voulez ». Ce dont nous avons besoin, c’est de frères et de sœurs qui ont le courage patient, éprouvant de Simon de Cyrène pour porter la croix avec eux, à côté d’eux. Nous avons besoin de Véronique qui, à chaque accès de fièvre et de découragement, de révolte contre Dieu et l’Église, sont là pour essuyer le visage malade et pleurant de nos frères et sœurs divorcés.

Il nous faut aimer ceux et celles qui ont échoué. Nous ne le faisons pas assez si nous disons simplement : ou bien « C’est une faute » ou bien « Ce n’est rien du tout ». Il nous faut, patiemment, les accompagner, les soutenir, être à côté d’eux. Et surtout il faut croire que la grâce est puissante, que Jésus travaille dans le cœur de beaucoup de ces pauvres qui sont à la porte de nos églises et qui n’osent ou ne veulent plus y rentrer. Car notre monde – et de jour en jour cela devient presque épidémique – notre monde est une sorte de cour des miracles. Il nous faut des Simon de Cyrène et des Véronique pour les aider et les aimer. Ils en sont à leur Samedi Saint. Ils ont derrière eux le Vendredi Saint de la rupture. Ils sont dans la nuit, ils attendent. Mais pour tous ceux et celles qui, même dans des situations difficiles, inextricables, gardent la foi et qui sont soutenus par un frère, aimés par une sœur, tous ceux qui restent des hommes et des femmes de prière et de longue patience, tous ceux qui restent des jeûneurs sincères, il est sûr que le matin de Pâques viendra. Il est sûr que Dieu ne laissera pas quelqu’un souffrir pour toujours s’il est un homme et une femme au cœur contrit.

Prions pour eux et pour elles, car là, Dieu seul peut guérir. N’en parlons pas beaucoup. N’en faisons pas de grandes théories. Ayons le courage d’être à côté d’eux, de reprendre avec eux ce difficile problème, en respectant leur échec. Puisse le Cœur de Jésus, à travers nous, toucher le cœur de ceux et de celles qui sont dans cette situation et que nous connaissons ! Le Christ nous dit, comme à sainte Marguerite-Marie : « Si tu crois, tu verras la puissance de mon cœur ».

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B-2800 MECHELEN, Belgique

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