Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vie religieuse en Inde

George Victor Lobo, s.j.

N°1985-1 Janvier 1985

| P. 28-36 |

Dans sa sobriété documentaire, ce texte est éloquent. Sur tout le sous-continent indien, la vie religieuse est aux prises avec des questions de fond, que ce soit dans le domaine de l’inculturation, de la justice sociale ou de la rencontre avec les religions non chrétiennes. La vitalité et l’évolution de cette vie religieuse où les jeunes sont largement majoritaires ne manqueront pas d’avoir des répercussions mondiales.

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Introduction

Ces dernières années ont été marquées, en Inde, par une prodigieuse explosion de la vie religieuse. Sur une population de douze millions de catholiques, le pays compte plus de 50.000 religieuses et près de 20.000 religieux. Récemment s’est produite une prolifération de nouvelles implantations, aussi bien pour les instituts d’origine indienne que pour ceux provenant de l’étranger. Dans un nombre non négligeable de congrégations internationales, la majorité des membres est maintenant composée d’indiens.

Actuellement, les religieux sont en train d’évaluer leur rôle dans l’Église de l’Inde et dans l’ensemble de la société indienne. Le renouveau de la vie religieuse est aidé par un Council of Religious for India (CRI : Conseil des religieux de l’Inde), bien organisé, avec des groupes régionaux et des sections masculines et féminines. Il existe aussi quelques excellents centres de ressourcement ; certains sont réservés aux religieux, d’autres sont ouverts à tous les groupes catholiques. Le Centre national du service des vocations de Pune (Poona) approfondit la réflexion sur la promotion des vocations et organise des cours pour les formateurs. Toutefois le poids de la tradition, particulièrement lourd en Inde, est un sérieux obstacle au renouveau. Les éléments plus âgés ont peur du changement. Dans les instituts internationaux solidement installés, les quelques membres européens et américains encore présents ont tendance à mettre l’accent sur des pratiques autrefois en honneur, par crainte de l’extension à l’Inde de la crise qui a secoué la vie religieuse dans leur pays d’origine. Certes, on ne peut ignorer que certains religieux nés à l’étranger ont été aux avant-postes du renouveau. Mais, dans les instituts internationaux récemment implantés, les supérieurs majeurs, qui sont pour la plupart des étrangers, désirent s’assurer que l’esprit authentique de l’institut soit bien assimilé par les recrues locales ; souvent, cela signifie que des comportements secondaires sont à nouveau importés de l’étranger, comme cela avait été le cas jadis dans d’autres congrégations. Et beaucoup d’instituts fondés en Inde pensent que, pour être religieux, il faut se conformer à certains clichés, sans se rendre compte qu’il ne s’agit là que d’éléments accidentels du développement de la vie religieuse en Occident.

Bref rappel historique

Le rôle des religieux dans l’expansion missionnaire de l’Église dans ce pays est bien connu. Pour ne rien dire de la florissante chrétienté apostolique de Saint Thomas, qui suit aujourd’hui les rites syro-malabar et syro-malankar, ce sont d’abord les Franciscains et les Carmes, puis les Jésuites, les Salésiens et d’autres qui furent les grands responsables de l’implantation de l’Église.

À partir du milieu du XIXe siècle, les instituts féminins, autochtones et internationaux, ont commencé à jouer un rôle croissant dans les activités évangélisatrices, éducatives, médicales et charitables de l’Église.

Après l’indépendance du pays (1947), il ne fallut que quelques années pour que la grosse majorité des membres, dans la plupart des congrégations internationales, soient des Indiens ; les chrétiens syriens de Saint Thomas fournirent une proportion considérable des vocations à la plupart de ces instituts.

En plus de leur travail dans l’implantation de l’Église en Inde, les religieux ont été responsables d’une grande partie du développement humain qui s’est produit dans tous les domaines de la vie du pays.

À l’heure actuelle néanmoins, la pertinence et le rôle de la vie religieuse en Inde font l’objet de diverses questions. La discussion porte spécialement sur trois secteurs, d’ailleurs étroitement liés : l’inculturation, le mouvement pour la justice sociale et la libération, le développement de formes nouvelles de vie consacrée mieux accordées aux traditions ascétiques et monastiques de l’Inde.

Inculturation

L’Église a été profondément marquée par la mentalité colonialiste et par une compréhension simpliste du christianisme d’après le modèle européen. Non seulement on a adopté, sans discernement suffisant, la théologie occidentale et ses formes de culte ; souvent même ce sont aussi l’habillement et les coutumes occidentales qui ont été considérés comme parties intégrantes de la vie religieuse. L’initiation à ces comportements a reçu une importance déplacée dans la formation des religieux. La plupart des vocations proviennent des couches inférieures de la classe moyenne rurale. De jeunes villageoises sont habillées comme des « demoiselles » européennes et on leur apprend de façon méticuleuse l’étiquette occidentale et ses règles pour la bonne tenue à table. Le découpage du gâteau d’anniversaire, le genre de musique et d’œuvres artistiques qu’il convient d’apprécier, le contenu et la forme des pièces de théâtre et des morceaux de circonstance joués lors de certaines fêtes de communauté figurent parmi les moyens utilisés pour une transformation qui aboutit souvent à une aliénation culturelle radicale aussi bien qu’à une méconnaissance de la vraie nature du christianisme et de la vie religieuse.

Actuellement, l’Église progresse sur la voie de l’inculturation à divers niveaux, même si c’est souvent d’une démarche assez lente. A l’avant-garde de ce mouvement il y a des communautés et des individus. Plusieurs personnes se sont activement engagées dans la recherche de formes autochtones de culte ; celles-ci sont, la plupart du temps, mises à l’essai dans certaines communautés religieuses. Cet effort a déjà donné des résultats importants dans le domaine de la musique religieuse ; ils ont été moindres dans celui de l’art religieux. La question des attitudes cultuelles indiennes (hindoues) en liturgie est devenue l’objet d’une ardente controverse. Les uns vont de l’avant avec grand enthousiasme. D’autres rejettent en bloc ce projet, dans lequel ils voient une entreprise de paganisation. Le problème se complique du fait de la multiplicité et de la grande diversité des attitudes cultuelles en Inde suivant les régions, mais aussi de leur coexistence, en certains cas, dans la même région selon la diversité des groupes ethniques ou religieux qui s’y côtoient.

Selon les régions et les milieux, l’inculturation dans le style de vie se poursuit à une allure variable. Une difficulté provient du fait que la société indienne dans son ensemble est affectée par une tendance à l’occidentalisation. Celle-ci avait été fortement encouragée, à une certaine époque, par les institutions éducatives dirigées par l’Église et spécialement par les religieux. A présent, ce sont les hindous et d’autres groupes qui sont plus fascinés par cette tendance que les chrétiens eux-mêmes. Ajoutons que, chez ces derniers, traîne encore jusqu’à un certain point dans les esprits l’idée que les manières de faire occidentales fournissent à la faible proportion de chrétiens que compte le pays un élément caractéristique de leur identité.

Libération

Tout au long des siècles, les chrétiens et spécialement les religieux ont toujours porté une grande attention aux pauvres. En Inde, d’innombrables orphelinats, hôpitaux et autres œuvres de charité sont, actuellement encore, dirigés par des sœurs ou des religieux. Depuis la seconde guerre mondiale, l’accent s’est déplacé vers le développement, avec l’aide d’organismes étrangers tels que Misereor (Allemagne) et le Catholic Relief Service (CRS : Service catholique de secours, États-Unis).

Depuis peu, en partie sous l’influence de la théologie et des mouvements de libération en Amérique latine, on prend de plus en plus conscience du besoin d’une transformation radicale de la société. L’analyse sociologique, plus ou moins selon une ligne marxiste, est devenue un prélude courant à la, réflexion et à l’action. Certains rejettent pareille analyse en la déclarant inextricablement liée à l’idéologie matérialiste du marxisme, incompatible avec la foi chrétienne.

Dans l’immense population que représentent les sept cent millions d’indiens, 40 % environ sont des pauvres et 45 % vivent au-dessous du seuil de la pauvreté. Malgré les indéniables progrès que l’Inde a accomplis dans les domaines de l’énergie atomique, des télécommunications et même de la recherche spatiale, sans parler de secteurs comme le textile, l’industrie chimique et les constructions mécaniques, il n’y a eu aucune amélioration sensible de la condition des masses souffrantes. Malgré l’existence d’une forme de gouvernement démocratique de type notoirement libéral, l’oppression et l’exploitation des classes pauvres continuent comme auparavant.

En conséquence, un nombre croissant de religieux prennent conscience que les masses doivent être libérées des structures injustes et oppressives, qui sont d’origine féodale, mais ont été aggravées aujourd’hui par les pires maux du capitalisme et du néo-colonialisme. Chez beaucoup d’entre eux, se fait jour un effort délibéré pour repenser les conseils évangéliques comme un défi aux principes de domination et d’exploitation couramment admis par la société. Ceci les amène à une révision de leur style de vie telle que celui-ci devienne un témoignage prophétique en faveur de la société nouvelle à laquelle aspire l’humanité. De nombreux religieux travaillent activement à faire naître cette société. Ils le font de diverses façons.

Dans les villages écartés

Ce sont surtout des sœurs qui vont dans les villages écartés et qui s’efforcent d’y partager la vie des pauvres, de leur insuffler un nouvel espoir et de leur faire prendre conscience de leur dignité humaine et de leurs droits. Ceci se combine souvent avec une campagne d’éducation informelle des adultes et de soins élémentaires de santé.

L’attitude digne et réservée des sœurs est déjà par elle-même un ferment de transformation pour une société traditionnelle encore pleine de discrimination envers les femmes en de multiples domaines de la vie courante.

Dans les institutions d’éducation

Ceux des religieux qui possédaient dans les villes des institutions d’éducation pour les classes dirigeantes ont commencé à repenser leur apostolat. Beaucoup se rendent compte que leur activité, bien qu’elle paraisse très valable, a sérieusement contribué au maintien et au développement de structures sociales injustes. Une proportion notable de ceux qui sortent de leurs institutions se sentent étrangers à la société indienne et cherchent à émigrer définitivement aux États-Unis ou dans d’autres pays ; ceci provoque une grave « fuite des cerveaux ».

Ça et là, on entend parler de fermer ces institutions destinées aux classes dirigeantes. Avec plus de réalisme, d’autres s’efforcent de rencontrer davantage les besoins des pauvres et de donner aux étudiants, spécialement aux plus fortunés d’entre eux, une nouvelle orientation sociale. Toutefois, de nombreux religieux n’ont été que superficiellement touchés par ce mouvement et font toujours encore porter leur effort sur le haut niveau académique de l’enseignement. Celui-ci a un aspect positif, dans la mesure où il est une contribution à la formation de cadres de spécialistes, dont un pays en développement a un urgent besoin. Mais, en pratique, cela conduit souvent à favoriser les intérêts en place. Les services de religieux dévoués sont utilisés par ces cercles pour consolider davantage encore leur situation en s’assurant, grâce à l’éducation qu’ils reçoivent de ces religieux, l’accès aux postes donnant pouvoir et influence.

Les religieux aux tendances progressistes ne sont pas entièrement libres de mener à bien leur projet de réorientation de l’apostolat éducatif. Les intérêts en place exercent une très forte pression pour que continue l’ancienne manière de faire, qui répondait à leurs besoins et à leurs intérêts. Parfois aussi, les autorités ecclésiastiques ne semblent pas suffisamment conscientes du besoin urgent de réorienter l’éducation vers des objectifs sociaux. Elles sont trop préoccupées du prestige et de l’influence que des institutions destinées à l’élite procurent à l’Église ou par le désir de préparer autant de catholiques que possible dans la compétition pour les postes d’influence dans la société. L’écart entre les intentions proclamées par les dirigeants ecclésiastiques et les réalisations concrètes tendant à faire de l’éducation un instrument de progrès social est souvent considérable.

L’effort au niveau de la doctrine sociale

Certains religieux se consacrent à faire progresser la réflexion sociale dans l’Église et dans l’ensemble de la société. Les Instituts sociaux indiens de New Delhi et de Bangalore, dirigés par les Jésuites, sont de bons exemples de ceci. Le premier s’adonne davantage à la recherche fondamentale ; le second forme un grand nombre de personnes à devenir des travailleurs efficients pour la justice sociale et la libération. De nombreuses autres personnes poursuivent une activité similaire par le moyen de publications, de cours et de séminaires ; ceci a déjà exercé une influence considérable sur le clergé, les religieux et les laïcs.

Les Medical Mission Sisters (Sœurs-médecins missionnaires) ainsi que d’autres congrégations ont joué un grand rôle dans la réorientation de l’apostolat médical de l’Église et influencé aussi le service de santé du gouvernement. « Médecine préventive », « hygiène communautaire » et « soins de première nécessité » sont devenus, grâce à leur action de pionniers, des idées largement acceptées à l’heure actuelle. Ces sœurs sont maintenant en train de mettre l’accent sur une autre notion importante, l’hygiène « globale », la promotion de la santé sous tous ses aspects. L’association hospitalière catholique de l’Inde, fondée et jusqu’à présent toujours encore dirigée par les religieux, travaille de tout son poids dans les mêmes directions.

L’aide aux victimes de l’injustice

Un petit nombre de religieux et quelques sœurs ont commencé à jouer un rôle actif dans l’aide aux individus et aux groupes victimes de diverses formes d’injustice. Certains d’entre eux n’hésitent pas à se joindre à des marches de protestation ou à entreprendre des jeûnes publics afin d’obtenir le redressement de certaines injustices, par exemple le tort causé aux petits pêcheurs traditionnels par l’introduction, sans discernement, de bateaux équipés pour la pêche industrielle. Des événements de ce genre causent un certain choc dans la société indienne traditionnelle. De pareilles activités sont regardées de façon sourcilleuse par certaines autorités religieuses et souvent aussi par des supérieurs : ils y voient une déviation par rapport au rôle proprement spirituel des religieux. Le problème provient en partie du manque de doctrine claire sur ces matières chez des gens d’Église ; il naît aussi pour une part de l’absence d’une préparation adéquate et d’un discernement sérieux en ce qui concerne l’engagement social et politique. Il est arrivé que des partis politiques « obscurantistes » parviennent à obtenir l’aide de religieux bien intentionnés en faisant miroiter le prétexte de la défense des droits de l’homme.

Le mouvement des Ashrams

Par un étrange phénomène, dans ce pays dont la tradition contemplative est hautement réputée, le nombre des fondations monastiques chrétiennes est des plus minime. La plupart des couvents contemplatifs sont des transpositions de ce qui se fait en Occident et ils sont parmi les plus opposés à tout changement dans la ligne de l’inculturation. On y semble satisfait de la situation actuelle, qui pourtant réduit considérablement la possibilité d’avoir une influence spirituelle sur la société indienne. Étant donné que les monastères autonomes, en particulier ceux des moniales, sont soumis par le droit aux autorités diocésaines locales, ceci constitue un obstacle de plus à tout changement de quelque importance.

Cependant, un nouveau mouvement contemplatif plus en harmonie avec la tradition indienne commence à se développer à l’extérieur de ces vieilles structures du monachisme catholique. Ont déjà surgi un certain nombre d’Ashrams, qui incorporent des valeurs et des formes de vie ascétique et monastique de l’Inde. Dès 1969, l’important « Séminaire sur l’Église en Inde », réuni après le Concile et rassemblant plus de cinq cents participants représentant les divers groupes de l’Église de l’Inde, avait lancé un appel pour un mouvement de ce genre.

Les premiers pionniers dans cette voie furent l’abbé Monchanin et le Père Le Saux (Swami Abhishiktananda), français, dom Bède Griffiths, anglais, et le Père Francis Mahieu (Francis Acharya), belge. Leur intention était d’adapter le monachisme occidental à la tradition et aux conditions de vie de l’Inde. L’Ashram de Kunisumala, fondé par Francis Acharya, a comme trait caractéristique d’avoir opté pour le rite syro-malankar : on a voulu en faire une communauté monastique s’inspirant, pour l’essentiel, des modèles de prière et de la tradition orientale chrétienne tels qu’on les trouve dans les Églises d’Asie. Cette voie était perçue comme plus proche des formes autochtones du monachisme et comme devant, par conséquent, se prêter plus naturellement à l’assimilation de l’héritage ascétique et contemplatif de l’Inde.

Il existe aussi deux Ashrams œcuméniques, l’un à Bareilly, dans le nord, l’autre à Pune (Poona), dans l’ouest de l’Inde. L’un et l’autre doivent leur origine à des anglicans, mais ils comptent aujourd’hui une forte proportion de catholiques. Tout récemment, le Père D.S. Amalorpavadass, bien connu comme fondateur et directeur du Centre biblique, catéchétique et liturgique de Bangalore, a ouvert près de Mysore un Ashram, qui a chance de devenir un centre important de rayonnement spirituel.

À l’origine, les Ashrams chrétiens se proposaient d’être des centres de prière contemplative et de donner aussi le témoignage d’une vie fraternelle et d’une hospitalité sans distinction de caste ou d’appartenance religieuse. Maintenant, on commence en plus à se rendre compte que la vie en Ashram, avec l’extrême simplicité de son style d’existence, pourrait devenir un puissant antidote à la société capitaliste de consommation et à l’esprit de domination. De la sorte, ce mouvement rejoindrait fort bien les deux autres centres d’intérêt que sont l’inculturation et la justice sociale. Étant donné que de nombreux religieux des ordres traditionnels font visite à ces Ashrams, cette nouvelle orientation ne peut qu’avoir un plus large impact sur l’ensemble de la vie religieuse en Inde.

Conclusion

Comme nous l’avons montré, la vie religieuse en Inde passe par une période de profonde transformation. En dépit de quelques confusions çà et là, il y a chance que cela aboutisse à la prise de conscience de la signification charismatique et prophétique de la vie religieuse dans le pays. Étant donné qu’un nombre croissant de religieux indiens vont à l’étranger offrir leurs services à d’autres pays, l’influence de ce renouveau se fera vraisemblablement sentir aussi au-delà des frontières de l’Inde.

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POONA- 411 014, India

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