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L’habit religieux, style de vie et symbole

Sœur Clare Teresa, r.a.

N°1984-2 Mars 1984

| P. 101-109 |

Texte établi à partir des notes de l’auteur et de celles d’un auditeur.

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Il y a quelques années, je refusais systématiquement de traiter de l’habit religieux. Je considérais cela comme très au-dessous de mes préoccupations, très secondaire par rapport aux vraies questions, les problèmes théologiques et spirituels. Je prenais d’instinct mes distances par rapport à celles que ce sujet émouvait fortement, car elles estimaient qu’il recouvrait des réalités plus vastes et des questions plus profondes. Avec le temps, je me suis rendu compte que l’habit, tout extérieur qu’il soit, est effectivement une réalité symbolique qui intéresse des zones très profondes de notre être : celles qui croyaient que cette question touche des points essentiels de la vie religieuse avaient sans doute raison.

Je garde cependant deux convictions : la valeur symbolique de l’habit est liée à la valeur de la personne qui le porte ; par ailleurs, l’habit fait partie d’un tout : on ne peut y toucher sans que cela se répercute sur l’ensemble (ceci vaut, réciproquement, des autres éléments d’une vie religieuse concrètement vécue).

En y réfléchissant, je me suis dit que mon exposé pourrait peut-être toucher trois questions (il les développera d’ailleurs de façon fort inégale et non sans quelques redites).

Le premier concernera le vêtement d’un point de vue fonctionnel : celui-ci est l’expression d’une vie, il en traduit le style. Le second verra l’habit comme signe ou symbole : l’aspect ainsi considéré est plus extérieur, l’accent y est mis plus sur le témoignage que sur la vie qui le sous-tend. Un troisième point enfin présentera brièvement l’expérience vécue dans mon institut, qui est une congrégation internationale insérée dans des milieux et des cultures aux multiples différences.

L’aspect fonctionnel : le style de vie

La première chose qui frappe lorsque l’on réfléchit à notre sujet, c’est que, pour l’être humain, se vêtir est une nécessité de la vie : il a besoin de protéger son corps contre le froid, le chaud,... les regards. La seconde, c’est que le vêtement « fait corps » avec la personne qui le porte, il lui « colle à la peau ». C’est pour cela que la manière de s’habiller, qu’on le veuille ou non, révèle quelque chose de l’identité de la personne en cause : sa vérité, ses rêves, parfois aussi son mensonge. Certes, il est normal qu’il y ait un certain décalage entre la réalité et l’idéal dans lequel on se projette (et nous verrons qu’un des rôles de l’habit peut précisément être de nous aider à tendre vers l’idéal qui nous l’a fait choisir).

Je reste persuadée, pour le dire en passant, que l’habit religieux est une manière d’être soi-même, sans trop se préoccuper de ce que peuvent en penser les autres.

Venons-en à l’habit religieux. Nous lui découvrons des fonctions multiples, que nous allons énumérer sans beaucoup d’ordre.

Concrétisation d’un choix

Il est la concrétisation d’un choix (et qui dit choix, dit aussi rupture) : il s’efforce de traduire un changement de vie, de marquer la cohérence entre la manière de s’habiller et la suite du Christ à laquelle on s’est voué. C’est une façon de manifester concrètement l’option que l’on a faite pour une vie dépouillée et radicalement donnée à Dieu. Et ce choix transcende les soucis de ce monde.

En ce sens, on peut dire que ce choix est « fonctionnel », je dirais presque « utilitaire ». Un skieur s’habillera d’une façon adaptée au sport qu’il pratique ; un danseur fera de même et la tenue de travail d’un plombier sera encore différente. Dans cette même ligne de pensée, on peut estimer que le religieux (lui dont la fonction est précisément d’être religieux à plein temps) aura une tenue appropriée à sa « profession » (elle le situera d’ailleurs « professionnellement » comme celui qui est disponible pour les choses de Dieu).

Pauvre, simple et modeste

En conséquence, l’habit religieux sera pauvre, simple et modeste. C’est ce que nous lisons déjà dans la règle de saint Basile :

L’Apôtre établit en quelques mots une règle suffisante lorsqu’il dit : « Ayons la nourriture et le vêtement ; soyons-en satisfaits ».
Que l’on prenne ce qui est le plus simple, le plus facile à se procurer et le mieux adapté au but que l’on se propose.

Il faut un vêtement pour couvrir le corps : qu’il soit donc pauvre, ordinaire, peu coûteux, facile à fabriquer ou à acquérir. Ceci nous mettra au rang des pauvres, les amis du Christ.

Cette manière de procéder entraînera la simplicité, qui ajoute à la pauvreté le désir de ne pas se faire remarquer, d’être modeste et discret. C’est un point que saint Augustin relève dans sa règle :

Que votre habit ne vous fasse pas remarquer. Cherchez à plaire non par vos vêtements, mais par vos mœurs.

Remarquons déjà (nous aurons l’occasion d’y revenir à propos de l’« uniforme » religieux) que ce souci de ne pas se faire remarquer joue dans les deux sens : ne pas « faire toilette », mais ne pas non plus se singulariser par sa pauvreté : être simple et modeste, c’est renoncer aussi à rivaliser dans le domaine de l’habillement, que ce soit par la parure, que ce soit par la laideur, les haillons ou d’autres bizarreries.

Liberté d’esprit

Vêtement simple, pauvre, un peu « a-temporel », l’habit religieux dispense de suivre la mode (voire d’en devenir l’esclave) ; mais, s’il est bien choisi, adapté au climat et au genre d’occupations, il réalisera ce qu’un sœur exprimait par la boutade : « Médiévale, d’accord, mais pas démodée ! »

Il en résulte un gain considérable au niveau de la liberté d’esprit : on n’a pas sans cesse à décider comment s’habiller aujourd’hui ou ce qui convient pour telle ou telle circonstance. Que de temps gagné aussi dans la confection de ces modèles simples ! Que d’heures économisées sur les soins de toilette ! Pour les femmes spécialement, se posait (et se pose encore) la question des cheveux et du temps à leur consacrer.

L’habit élimine d’une manière simple et efficace toute une série de préoccupations mondaines. Grâce à lui, on peut marquer son manque d’intérêt pour beaucoup de détails (souvent fort superficiels) de la vie courante et traduire l’attention que l’on porte à tout ce qui concerne Dieu ; ce refus d’être disponible pour un certain ordre de choses permet et traduit une volonté d’être disponible pour d’autres réalités. Comme le fait la nourriture simple et commune, l’habit répond à une exigence de la vie corporelle en lui donnant un minimum d’attention et, finalement, sa juste importance.

« Dépouiller le vieil homme »

Geste dans lequel se concrétise la conversion, la prise d’habit nous fait « dépouiller le vieil homme » (Ep 4,22) et donc abandonner le désir de paraître, de nous faire valoir par la richesse ou la variété de nos habits et des autres ornements de notre toilette ; il nous fait renoncer au désir de plaire ; il montre aussi que nous ne sommes plus un partenaire disponible, que notre disponibilité envers autrui se situe à un autre plan.

Et cela écarte déjà de nous bien des tentations (qu’elles viennent de nous-mêmes ou des autres). Il y a aussi, dans cette sobriété, cette pauvreté, toute une ascèse. Il n’est pas mauvais de noter ici que saint Benoît considérait sa règle (et la vie religieuse elle-même) comme s’adressant à des débutants. A ceux-ci, il propose des aides. L’habit en fait partie : pour celui qui le porte, il est une façon de marquer, pour lui-même et pour les autres, un choix de vie, l’option pour un certain style d’existence. S’il est vrai que « l’habit ne fait pas le moine », il peut néanmoins y contribuer, car il est un rappel constant de l’idéal auquel on s’est voué.

L’uniformité

Mais une question se pose : l’habit religieux est-il nécessaire pour qu’on soit vêtu pauvrement et simplement ? Assurément non. L’habit ajoute à ces caractères celui de l’uniformité.

Nous pouvons considérer celle-ci à deux niveaux. Il y a d’abord cette uniformité de style que nous découvrons actuellement dans l’allure générale des religieuses : absence de bijoux, de maquillage, vêtements de teinte sombre ou de couleurs neutres, chignon ou cheveux courts... On peut reconnaître dans ces manières d’agir une sorte de « style » religieux, dont la fonction s’apparente à celle de l’habit.

Cependant, en parlant d’uniformité, je voudrais me référer d’une façon plus précise à un vêtement dont la couleur et la coupe sont identiques pour les membres de la communauté. C’est pour la communauté, en effet, que cet aspect me semble intéressant. Sans lui être nécessaire, l’habit uniforme est un moyen pratique d’aider à sa réalisation.

L’abolition des différences

Dans une société très marquée par les classes sociales et les différences de rang, l’uniformité dans l’habillement tendait à leur abolition. C’était sans doute encore plus sensible lorsque, comme dans la règle de saint Augustin, il était prévu que tous les vêtements étaient gardés en un lieu commun. On peut supposer, mais je n’en suis pas sûre, que cela avait pour conséquence que la préposé (ou la préposée) pouvait distribuer indifféremment les vêtements à qui en avait besoin, voire même les passer de l’un à l’autre. Il suffisait au fond d’avoir prévu trois tailles : petite, grande, très grande.

Grâce à son uniformité, l’habit sert la vie en commun, il est facteur d’unité, il crée une certaine égalité et même une sorte de parenté malgré les différences de culture, de classe, d’origine sociale ; il façonne peu à peu et traduit un esprit d’appartenance au même corps.

La beauté

Un aspect qu’il faut souligner, car ce n’est pas un point de peu d’importance, c’est la beauté que l’habit peut avoir sans que cela nuise aux principes d’une saine ascèse d’une part, à la pauvreté, à la simplicité, à l’abolition des différences d’autre part. Il n’est pas difficile de remarquer que l’être humain a besoin de beauté, comme il a besoin de vérité et de nourriture.

L’histoire nous montre la place qu’une sobre beauté a occupée dans les monastères et leurs célébrations liturgiques. C’est la même expérience que font aujourd’hui les religieux et les religieuses qui vivent en communauté et dans l’existence desquels la prière commune, l’Office, les célébrations liturgiques jouent un rôle important. L’uniformité concourt aisément à procurer une certaine beauté, une certaine harmonie, et ceci favorise le climat de prière. C’est peut-être plus important encore pour les femmes que pour les hommes. Mais, pour tous, il est normal et souhaitable que chacun manifeste ainsi son respect de lui-même et que la fonction ornementale du vêtement soit reprise dans une action liturgique qui inclut l’offrande de sa beauté à Dieu.

Redisons-le en passant : nous trouvons ici également une raison d’éviter de se singulariser dans l’habillement : du moment que l’on fait partie d’un groupe, il n’est pas indiqué de se faire remarquer, ni dans sa tenue, ni d’une autre manière.

Une tradition, des valeurs

L’habit uniforme n’est pas nécessaire à la vie en communauté, nous l’avons dit. On pourrait donc choisir de ne pas l’adopter. Pour celles qui portent un habit de ce type, cette manière de faire a sa raison d’être et celle-ci est devenue comme un héritage. Toutefois, il ne faut pas la garder simplement en vertu de la tradition, il faut considérer les valeurs ainsi transmises et voir comment ces principes gardent leur pertinence aujourd’hui, même si les circonstances ont changé. A ce niveau des principes, nous nous apercevrons vite que la situation est restée pratiquement la même. Pour ceux et celles qui s’engagent dans la vie religieuse (et plus encore dans la vie monastique) à la recherche de Dieu, la simplicité, la pauvreté, l’uniformité qui abolit les différences et coupe court aux comparaisons, à la coquetterie, à la recherche affectée, restent encore à l’avant-plan des motifs. Jouent aussi le désir de se protéger de soi-même et de se définir, pour soi-même d’abord, pour les autres par voie de conséquence.

L’habit comme signe ou symbole

En parlant jusqu’ici de l’habit comme style de vie, j’ai conscience d’avoir frôlé à plus d’une reprise sa signification et son symbolisme, car la distinction entre ces deux aspects, loin d’être absolue, est plutôt une question d’accent, de point de vue. Quand je parle de l’habit dans son rôle pratique et fonctionnel, je le vois comme expression d’une vie (la vie spirituelle), comme l’un des éléments d’un style de vie (je m’y suis surtout inspirée de la vie et de la tradition monastique). Quand je considère l’habit comme signe, je pense à un aspect plus extérieur. Comme style de vie, c’est d’abord chacun de nous que l’habit concerne ; comme signe, il s’adresse d’abord aux autres. Les documents romains me semblent mettre l’accent sur ce dernier aspect, qu’il s’agisse des discours du Pape (dans lesquels il pourrait être intéressant de relever la diversité des motifs mis en avant et de l’éclairer par les circonstances variées dans lesquelles ils ont été prononcés) ou la dernière instruction de la Congrégation pour les religieux [1] sur les éléments essentiels de la vie religieuse.

Signe et symbole

Quand on aborde ce domaine, il est bon de se rappeler d’abord combien de signes sont simplement pratiques, fonctionnels, purement conventionnels. Pour n’en donner qu’un exemple pris dans notre expérience, pensons au col romain, à la croix portée au revers d’un manteau. Pour dépasser ce stade, il faut que le signe devienne symbole, qu’il manifeste, malgré un décalage inévitable, l’identité de celui qui fait signe, sa façon d’être, l’idéal vers lequel il tend. C’est pourquoi le rôle fonctionnel de l’habit me paraît important. C’est aussi pourquoi j’ai, dès le début de cette note, marqué ma conviction que la valeur symbolique de l’habit est liée à la valeur de celui qui le porte.

Il y a des cultures qui rejettent ces distinctions ou ces « déclarations sociales », mais il faut dire qu’elles sont peu nombreuses et pas les plus vivantes ! Il y a parfois en elles une difficulté à accepter les limites d’une identité et la distance que celle-ci établit avec d’autres personnes, différentes.

Naissance d’un signe

On peut se demander comment l’habit est devenu signe. Nous pouvons imaginer (une étude historique plus poussée nous donnerait peut-être raison) que tout a commencé par une simple imitation. L’habit dont nous parlent les premières règles, c’était sans doute simplement celui de ces personnes parties à la recherche de Dieu dans le désert, la solitude, l’ascèse. Ceux qui voulurent profiter de leur expérience spirituelle, mener comme elles, à la suite du Christ, une vie pour Dieu seul, adoptèrent sans doute la même manière simple et fruste de se vêtir.

Plus tard, ceci est devenu un « habit ». Je pense que ceci se produisit un peu à la façon de ce qui se passe lorsque l’on copie une manière de s’habiller. Les exemples de ceci peuvent être très variés : les joueurs de tennis, les magistrats, les toréadors ont adopté une certaine tenue... Ceux qui se sont ensuite livrés aux mêmes occupations se sont habillés comme eux ; c’est devenu une mode : on se vêt de la même façon pour s’identifier en quelque sorte à ces personnes qui se posent un peu comme des modèles. A ce moment, pareil comportement est devenu un signe. Mais il est facile de se rendre compte que, pour devenir un symbole, ce signe qu’est le vêtement doit traduire une réalité, une expérience.

Le voile

Disons un mot de la question du voile (bien que je ne veuille pas faire plus que l’effleurer). Historiquement, pour les femmes, le voile est devenu signe de la consécration des vierges. Dans la société romaine, l’imposition du voile était significative par elle-même : de même que la femme le recevait au mariage pour témoigner du lien qui l’unissait désormais à son mari, ainsi le voile des vierges était-il immédiatement compris comme signifiant que la vierge s’était donnée à son Époux céleste. Plus tard, dans d’autres sociétés, le port du voile traduisit ce même sens chrétien. Je n’en dirai pas plus sur un sujet qui demanderait d’assez longs développements et une étude non seulement des changements dans notre civilisation occidentale, mais aussi des manières de faire reçues dans des civilisations différentes de la nôtre.

La portée eschatologique

Je voudrais terminer l’étude du signe qu’est l’habit religieux par une dernière réflexion, qui unit les deux aspects que nous lui avons reconnus. Si la vie religieuse est une consécration totale à Dieu, dans un dépouillement radical qui est un pari sur l’invisible, le vêtement simple et modeste, toujours requis pour manifester le respect que nous portons à notre propre corps et à la personne d’autrui, ne devra-t-il pas tendre aussi à révéler quelque chose de l’invisible, à laisser transparaître cet ordre de réalités qui est la raison d’être d’une telle vie ? De la sorte, l’habit religieux aura, lui aussi, une portée eschatologique.

Dans ma Congrégation

Anciennement, c’était l’uniformité qui régnait, sans que soit tenu compte de la différence des climats (que l’on songe à ce que pareil costume représentait dans le climat chaud et humide de la Floride !) ni de la difficulté de se procurer des tissus, jadis communs, mais que l’on ne fabriquait plus guère que pour les religieuses et seulement dans certains pays.

Depuis l’aggiornamento, nous avons conservé le principe de l’habit et donc d’une certaine uniformité dans l’ensemble de la Congrégation, prenant en compte la différence des climats, des civilisations et des cultures. C’est pourquoi, tout en gardant un air de famille, l’habit que nous portons maintenant admet beaucoup de petites variétés dans la matière du tissu, les nuances de la couleur qui distingue notre costume, etc.

Conclusion

Pour conclure, je dirais volontiers que, face aux besoins de l’apostolat dans leur grande diversité (même à l’intérieur d’un institut déterminé), la manière de se vêtir des religieux et religieuses aura à correspondre à leur volonté de vivre leur consécration dans un monde qui aime moins marquer les différences. Elle traduira la volonté qui est la nôtre de décider qui nous sommes. Cela nous amènera certes à sortir du passé et à prendre en compte la réalité nouvelle qui se cherche autour de nous ; il nous faudra notamment accepter que, dans ce monde, nous ne sommes plus majoritaires ni privilégiés. Mais nous ne devons pas non plus oublier que nous assumons tout un passé.

17 rue de l’Assomption
F-75016 PARIS, France

[1« Éléments essentiels de la doctrine de l’Église sur la vie consacrée » (31 mai 1983), III, § 37 (cf. La Documentation catholique, 80, 1983, 889-894 et 980-986 – le passage visé ici se trouve à 985).

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