Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vivre avec le pauvre

Jean Vanier

N°1983-6 Novembre 1983

| P. 327-344 |

Après avoir renoncé à ses fonctions d’autorité et de responsabilité dans la communauté qu’il a fondée, l’auteur a vécu une « année sabbatique » comme simple « assistant » dans un foyer de personnes handicapées profondes. Cette expérience a renouvelé sa compréhension des communautés de pauvres à l’origine desquelles il est. Le témoignage qu’il donne ici peut être éclairant pour la vie consacrée. Les premières pages dérouteront peut-être le lecteur. Mais, bien vite, il verra qu’une logique vitale y est à l’œuvre et qu’elle nous mène au cœur du mystère chrétien en notre monde. Les réalités quotidiennes évoquées sont chemin d’intégration humaine et chrétienne. La vie avec la personne faible et fragile se révèle être un témoignage social et politique porteur d’une nouvelle espérance. Et cette communion de vie avec le pauvre introduit au cœur du mystère de Jésus, tel qu’il a choisi de le vivre parmi nous.
Note de la rédaction (mai 2021) : la publication de cet article est évidemment antérieure aux révélations concernant la personne de Jean Vanier communiquées par l’Arche en février 2020. La rédaction renvoie le lecteur au communiqué officiel publié sur le site de l’Arche.

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Mon année sabbatique m’a fait beaucoup de bien. Elle a renouvelé ma foi dans ce qu’il y a d’essentiel à l’Arche, et m’a réappris le cœur de l’Arche, en me la faisant aimer d’un amour encore plus grand.

Vivre sans grosses responsabilités

Quitter le rôle de directeur s’est fait sans souffrance. Bien sûr, il y a eu des moments un peu douloureux où ma susceptibilité et mon amour-propre ont été blessés. C’est normal, ça fait partie de la vie. Mais plus profondément, j’ai vécu ce passage comme une libération pour mon cœur et mon esprit. Cela m’a été aussi très doux de découvrir que j’étais aimé dans ma communauté non pas parce que j’étais directeur, mais à cause de ma personne, et d’avoir aussi des relations gratuites avec les hommes et les femmes et les assistants.

Vivre des expériences de communion

J’ai vécu cette année à la Forestière, le foyer ouvert il y a 4 ans à Trosly pour dix hommes et femmes ayant de lourds handicaps. C’est là que j’ai connu Eric.

Aujourd’hui, Eric a 20 ans. Il a été hospitalisé à l’âge de 4 ans et est pratiquement aveugle et sourd. Il ne parle pas, et sa compréhension est très limitée. Il ne peut même pas tenir un objet dans sa main, sauf une cuiller au moment du repas, et encore, celle-ci valse souvent à travers la salle à manger ! Quand il est arrivé à l’Arche il y a 4 ans, il ne pouvait pas marcher. Eric a été abandonné très jeune par ses parents. Il n’a jamais eu cette expérience d’être aimé par un homme et une femme qui lui disent « tu es mon fils et je t’aime ». Durant ses années d’hôpital, Eric a certainement rencontré d’excellents médecins et infirmières, mais aucun n’a pu lui dire : « je t’aime, je veux que tu demeures avec moi ! ». Même s’il était entouré par beaucoup de monde, il a dû se sentir très seul. Quand on voit la dureté de ses muscles et la tension de son corps, on comprend un peu la profondeur de son angoisse. Quand on ne se sent pas aimé ou voulu, on se tend, on se durcit, on se défend de cette souffrance qu’est l’angoisse. Quand on est aimé, tout le corps est détendu. Eric est un hypertendu. Depuis qu’il est à la Forestière, il a commencé à se détendre, mais il y a encore beaucoup à faire.

Avec Eric, j’ai vécu des moments très doux. Le soir, après le dîner, les assistants mettent les hommes et les femmes en pyjama. Puis nous nous retrouvons au salon pour un temps de détente et de veillée ; certains hommes et femmes sont sur nos genoux, d’autres par terre à côté de nous. Nous chantons, nous prions ou nous sommes simplement là, en silence, heureux et bien ensemble. J’aimais beaucoup avoir Eric sur mes genoux. Il se détendait un peu. Parfois son visage esquissait un sourire, il était en paix, et, j’ose dire, heureux...

Et puis il y avait les moments où les assistants donnent le bain : ce sont des moments forts. Une communion profonde s’établit quand on donne le bain. On touche le corps avec beaucoup de délicatesse, de respect et d’amour. Dans l’eau chaude, Eric se détend ; il aime cela. L’eau rafraîchit, nettoie ; on est comme enveloppé par une douce chaleur. Grâce à l’eau et au toucher du corps, une unité et une paix s’établissent entre Eric et moi. Nous étions bien ensemble. La détente d’Eric me détendait. Eric a une confiance totale en celui qui le lave ; il se livre entièrement entre ses mains. Il ne se défend plus ; il est en sécurité parce qu’il se sent respecté et aimé. Son accueil de ma personne et de mon toucher, sa confiance, appellent en moi la confiance ; ils m’appellent à la douceur et à un grand respect de son corps et de son être. Eric appelle en moi ce qu’il y a de meilleur. Sa faiblesse, sa petitesse, son appel à être aimé et sa confiance touchent mon cœur et éveillent en moi des forces insoupçonnées d’amour et de tendresse. Je lui donne vie, mais lui aussi me donne vie.

Eric m’a révélé que le cœur de l’Arche, c’est l’accueil, un accueil réciproque. Il ouvre sa personne à ma personne et à mon toucher. J’ouvre ma personne à sa présence. Il se livre entre mes mains et je me livre à lui pour l’aider et pour vivre un moment de communion. Nous avons confiance l’un dans l’autre. Sa faiblesse me touche et m’appelle à l’amour. Ces moments de communion sont la révélation que Dieu a mis entre nous des liens profonds. « Aimer c’est apprivoiser », dit le Petit Prince... Et on devient responsable de celui qu’on a apprivoisé... C’est très doux de découvrir l’alliance qui nous unit l’un à l’autre, que nous sommes faits l’un pour l’autre, et pour nous communiquer la vie l’un à l’autre.

Vivre les moments de ténèbres

S’il y avait des moments très doux à la Forestière, il y en avait aussi de très difficiles. La vie n’était pas toujours rose !

Il arrivait qu’Eric ou un autre soit dans l’angoisse, qu’il hurle, se tape, se ferme à toute vie relationnelle, dans une prison de tristesse. Ce refus de la communion provoquait toutes sortes de sentiments en moi. D’abord, je me sentais blessé, puis peu à peu son angoisse devenait communicative ; je devenais moi aussi angoissé. Sa fermeture à la relation provoquait la même chose en moi. Sa violence et son agressivité suscitaient les miennes. J’étais horrifié de découvrir ma propre violence, de découvrir que dans certaines situations je pouvais moi-même faire mal à un plus faible. A certains moments j’ai touché les sources de la haine (psychologique) en moi. J’ai compris comment un être humain pouvait chercher à en supprimer un autre, même beaucoup plus faible. Oui, j’ai vu combien le faible attire ce qui est le plus beau en moi mais aussi ce qui est le plus ténébreux.

Je pense que je ne suis pas le seul dans une communauté de l’Arche à avoir vécu ce type de souffrance : la révélation de ce monde de ténèbres en nous. Quand quelqu’un est violent à notre égard, nous avons peur, car nous ne savons pas que faire ; nous touchons nos limites et nos incompétences. Nous avons peur d’avoir mal si on nous frappe, si on nous blesse. Mais nous avons peur aussi que soient réveillées nos propres violences, nos systèmes de défense, notre capacité de haine.

Les hommes et les femmes de la Forestière pouvaient m’éveiller à la vie ; ils pouvaient attirer en moi la tendresse, la douceur, l’ouverture, l’accueil et la patience. Mais à d’autres moments, ils pouvaient me faire découvrir ce monde de ténèbres, de blocages, de peurs, de duretés en moi : tout ce qui fait obstacle à la confiance mutuelle. Leurs blessures m’ont fait découvrir mes propres blessures.

L’importance de ces moments de ténèbres

Si les angoisses d’Eric font parfois surgir mes propres angoisses, il est important que j’apprenne comment les assumer.

Un assistant angoissé risque de devenir hyperactif et de se jeter éperdument dans le travail, ou il risque d’être paralysé. Dans les deux cas, il se coupe de la relation. Il se coupe d’Eric non parce qu’il ne l’aime pas, mais parce qu’il ne peut plus supporter ses propres angoisses. Or, pour sortir de son angoisse, Eric a besoin d’une présence.

Une des grandes questions à l’Arche, c’est comment agir quand une relation n’est plus gratifiante, quand apparemment elle n’est plus source de vie. Quand au contraire elle révèle en nous un monde de peurs, de défenses, de blocages. Cette révélation est tellement douloureuse que soit je fuis la relation, soit j’accepte d’avancer, mais avec l’aide de Dieu et des autres. Et je ne peux avancer ainsi que si je reconnais qu’entre l’autre et moi, Dieu a mis une alliance. Il a créé des liens profonds entre nous ; nous sommes responsables l’un de l’autre. Et si c’est Dieu qui a créé ces liens entre nous, c’est lui aussi qui m’aidera, qui nous aidera à les approfondir. Il me donnera la grâce et la patience d’accepter mes ténèbres, et plus profondément il me donnera la confiance qu’elles se dissiperont quand le moment sera venu.

L’expérience de ces ténèbres est très humiliante. Elle me révèle un aspect de mon être que je n’aime pas regarder ou reconnaître. Au fond, j’ai la même blessure qu’Eric, je ne suis pas très différent de lui, je suis sous certains angles aussi pauvre et limité que lui. Certes, mon intelligence est plus éveillée ; mes capacités manuelles sont plus grandes. Mais, dans ce qu’il y a de plus profond, nous sommes semblables. Nous faisons tous les deux partie d’une humanité blessée. Mais nous avons tous les deux confiance que malgré nos blessures nous ne sommes pas tout seuls. Nous pouvons vivre et grandir, nous sommes aimés de Dieu.

Cette prise de conscience de ma pauvreté intérieure et de mes blessures profondes me fait quitter le piédestal sur lequel je me sens supérieur à la personne dite handicapée. Entre nous il n’y a plus cette division « soignant-soigné », « celui qui sait - celui qui ne sait pas », « éducateur-éduqué ». Non, je suis ramené à ma propre réalité profonde, à ma propre vérité. C’est alors que les barrières que j’ai fabriquées à l’intérieur de moi – souvent à mon insu – commencent à tomber, révélant tout ce que je n’avais pas voulu regarder jusque là, mais révélant encore plus profondément ce qu’il y a de plus beau en moi : l’enfant de Dieu confiant et paisible. Je commence à être moi-même. Je ne joue plus à l’adulte « grand et puissant », recherchant le succès, l’admiration et la première place ; je ne cherche plus à apparaître. J’accepte d’être l’enfant que je suis, l’enfant de Dieu.

C’est alors que, plus humble, plus réaliste sur moi-même, je peux entamer une relation de fraternité vraie avec la personne handicapée. Je suis son frère, un frère responsable de son frère.

Sur le chemin de l’unité intérieure

Le grand danger de l’être humain, c’est de nier ses ténèbres, c’est d’accuser les autres quand montent en lui des sentiments de colère et de haine. C’est seulement quand on reconnaît ses propres blessures qu’on s’accepte dans la vérité. Cette reconnaissance n’est pas une démission ; elle n’est pas non plus une acceptation passive, sans espérance. C’est la reconnaissance que nous avons besoin d’aide, de soutien et de pardon pour que ces ténèbres se transforment peu à peu en lumière, et qu’en s’acceptant soi-même dans sa totalité, on commence à cheminer vers l’unité intérieure.

C’est alors que nous devenons des hommes et des femmes capables d’aider d’autres à trouver leur unité intérieure. Nous pouvons alors devenir des instruments de Dieu. Dieu seul peut guérir nos cœurs. Mais par notre amour, notre vérité, jaillissant de notre propre unité, nous pouvons devenir à notre tour des hommes et des femmes qui guérissent les cœurs. Notre amour devient contagieux. Nous devenons alors des porteurs d’espérance.

Être des hommes et des femmes de pardon

Dans les moments de communion avec Eric, comme dans les moments difficiles, j’ai découvert avec encore plus de force que le pardon est au cœur de l’Arche, et au cœur de toute relation, justement parce que nous sommes tous des hommes et des femmes blessés dans notre cœur et notre affectivité, qui avons construit autour de notre vulnérabilité tout un système de défense et d’agression.

Quand Eric se ferme sur lui-même, quand il se coupe de toute relation, il a besoin de se sentir pardonné de ses colères et de ses refus. Il ne faut pas qu’il se sente jugé ou condamné. Une colère ou une agression ne doivent pas signifier la rupture d’une relation. Non, elle n’est qu’une rupture momentanée, qui peut se réparer. L’agressivité et la fermeture peuvent se transformer en communion par la réconciliation.

Eric a besoin de se sentir pardonné, tout comme moi j’ai besoin d’être pardonné. Ses peines et ses violences ont provoqué les miennes. Moi aussi j’ai besoin de me réconcilier.

Le danger chez Eric, comme chez moi, c’est de porter un poids parfois inconscient de culpabilité. C’est comme une sorte d’insatisfaction envers nous-mêmes et envers les autres, envers tout ce qui a été manqué dans notre passé. Cette insatisfaction fait que nous avons de nous-mêmes une image blessée. Cette image nous est un poids qui empêche la liberté et la créativité. Elle devient un murmure constant de l’inconscient : « je ne peux pas... je suis incapable... je n’arrive pas... je ne suis bon à rien ». Nous commençons à nous identifier avec nos propres ténèbres, nous perdons confiance dans nos capacités d’aimer et de communiquer l’amour et la vie.

La fête du pardon est une libération profonde, qui se communique d’une personne à une autre : « tu es agressive et fermée, en toi il y a de la haine et surtout beaucoup de peur, mais caché derrière tout cela il y a ton cœur, ta personne profonde, où réside la présence de Dieu, et là je t’aime ».

Quand j’entends ces paroles ou que je les pressens, alors c’est cette personne profonde en moi, c’est le cœur de mon cœur qui me sont révélés. Si quelqu’un voit un coin de mon être qui est lumineux, il y a une espérance. Et l’espérance est la naissance ou la renaissance de l’énergie vitale.

Notre monde ne connaît pas la fête du pardon. Trop souvent les colères et les agressivités brisent les relations. C’est alors la rupture qui entraîne l’isolement. Un être humain ne peut grandir qu’à travers les agressions pardonnées. Quand on est blessé dans son cœur, naît en soi un désir d’écarter celui qui blesse, de le supprimer. C’est difficile et culpabilisant de sentir ce monde de haine en soi. Chacun de nous a besoin non seulement de reconnaître l’agressivité et la haine en nous, mais aussi d’apprendre à pardonner. Le loup qui est en nous peut être apprivoisé, il peut être transformé en agneau, en amour patient et fort. Mais on ne peut entrer dans ce monde de pardon que si on prend conscience que c’est Dieu qui a mis un lien, une alliance entre nous.

Pour pouvoir pénétrer dans ce monde du pardon, il faut avoir expérimenté le pardon de Dieu qui nous est donné par Jésus. Le grand mystère que Jésus vient nous révéler, c’est que Dieu ne nous condamne pas. Il ne nous juge pas. Il vient pour donner la vie et la donner en surabondance. Il vient pour supprimer les barrières de la haine et nous faire entrer dans la fête de la réconciliation.

Croissance

À la Forestière, j’ai découvert combien l’accueil et la communion sont au cœur de l’Arche. J’ai découvert combien l’agressivité et le pardon sont la voie privilégiée pour les atteindre. Mais j’ai découvert aussi combien il faut être exigeant pour la croissance, la mienne et celle des autres. Il ne s’agit pas seulement de vivre des liens et une communion affective, mais de grandir ensemble vers une autonomie plus grande, une identité plus réelle et une espérance plus forte.

Au début de mon séjour à la Forestière, un incident m’a marqué. Edith, qui est très profondément handicapée, s’est jetée de sa chaise roulante. Une assistante insistait pour qu’elle remonte toute seule. Il y avait comme une lutte entre elle et Edith. Je la croyais trop sévère. Puis peu à peu Edith a commencé à faire l’effort. Elle est remontée dans sa chaise roulante. Elle a pris du temps, mais elle l’a fait sans beaucoup d’aide.

En repensant à cet incident, je me dis « Est-ce que je suis aussi exigeant envers moi-même et ma propre croissance qu’envers les personnes ayant un lourd handicap ? » Je ne veux pas développer davantage cette question de pédagogie et de croissance, mais ce dont je suis sûr, c’est que je n’ai pas le droit d’exiger quelque chose de quelqu’un si je ne suis pas exigeant envers moi-même. Chacun de nous, nous avons à grandir dans l’amour et la fidélité.

Le monde n’accepte pas la faiblesse, le pardon

Vivre avec quelqu’un qui est faible est exigeant. Pour vivre une communion avec lui, il faut passer beaucoup de temps avec lui, être à son écoute, très attentif. Il faut renoncer à beaucoup de désirs personnels. Il faut aussi accepter de toucher ses propres limites, ses barrières, ses duretés et son égoïsme. C’est difficilement supportable. Et pourtant, si Eric ne trouve pas un ami, il va se fermer, devenir totalement fou, ou mourir de tristesse.

C’est pour cela que le monde rejette les personnes faibles qui n’arrivent pas à s’en sortir toutes seules et crient vers une amitié fidèle. Elles demandent trop. Leur cri nous dérange. Elles nous mettent en cause. Elles révèlent au monde sa dureté, son incapacité d’aimer et de partager, son hypocrisie, son mal. Le monde écrase les faibles, il les exploite, les utilise. Cela lui donne un sentiment de force et de supériorité. Il y a un tel besoin dans l’homme de dominer et de montrer sa puissance.

Je parie du « monde », mais ce « monde » existe en moi et en chacun de nous. Je l’ai fortement ressenti à la Forestière. Il y a toute une partie en moi qui est dérangée par le pauvre. Les exigences de l’amour et de l’écoute s’opposent à mes désirs. Souvent, je suis trop rempli de moi-même et de mes propres problèmes pour accueillir le pauvre et lui donner de l’espace en moi.

La tentation de grandeur

Pendant 8 ans, j’ai été dans la marine de guerre. J’étais formé à l’efficacité et à une certaine conception de l’autorité. Jésus m’a conduit à vivre avec le pauvre et le faible. Ce n’est pas toujours facile. Mon éducation a façonné ma chair et mes os, mon tempérament. Je trouve parfois que jouer aux dominos avec Marc est une perte de temps. Je pourrais faire des choses plus grandes, plus importantes, plus nobles. Nous sommes toujours tentés par le grand, l’héroïque. Cela paraît si peu glorieux de partager sa vie avec quelques personnes faibles. J’entends parfois des gens dire d’un assistant : « C’est dommage qu’il soit à l’Arche, il aurait pu faire tellement de bien... ». Ceux qui luttent pour des structures plus justes et pour le bien de tout un pays semblent avoir la meilleure part. Ils font quelque chose d’utile et de fort. Et nous avons tous rencontré des personnes qui, lorsque nous leur avons dit que nous nous occupions seulement de quelques personnes ayant un handicap, ont eu l’air surpris et déçu. Il y a tant à faire. Quand il y a des centaines et des centaines de personnes qui attendent, cela peut paraître démesuré d’avoir toute une organisation, tout un conseil d’administration pour seulement quelques enfants ou quelques adultes.

Cette tentation de faire de grandes choses nous éloigne de la présence à Eric, qui a profondément besoin de quelqu’un auprès de lui, qui perde du temps avec lui, qui joue avec lui, qui lui révèle sa beauté.

Cette tentation de faire de grandes choses existe peut-être plus chez les hommes que chez les femmes. L’homme se plaît davantage dans l’organisation, dans les choses importantes et souvent abstraites. La femme est plus à l’aise dans la relation, dans la rencontre.

Je sais que Jésus m’appelle à mettre mes racines dans ma communauté, et actuellement dans une relation avec les hommes du Val Fleuri, en vivant une alliance avec eux, me réjouissant et partageant avec eux. J’ai parfois du mal à fixer mes priorités, et il m’arrive d’être tenté de quitter cette vie quotidienne avec tout ce qu’elle implique d’ordinaire et de petit.

Je sais aussi que même en étant à la Forestière ou au Val, je peux être tenté de m’échapper en esprit. Quand je suis en promenade avec tel ou tel, je me surprends parfois à penser à un livre à écrire ou à une conférence à donner. C’est facile de s’échapper « en esprit ». C’est une autre forme de fuite de la présence. Cela peut paraître plus noble de préparer une conférence que de dialoguer avec une personne ayant un handicap mental, de s’intéresser à ce qu’elle a à partager.

Notre communauté au Honduras vit des tiraillements difficiles. Elle est insérée dans le bidonville de Suyapa près de Tegucigalpa. Nous y avons accueilli Lita et Marcia, et puis Claudia, Rafaelito et Jonny. Vivre avec quelques personnes handicapées, surtout si elles sont particulièrement blessées et angoissées, est très prenant.

Il a fallu créer une petite école, puis un atelier. Nous sommes vite débordés. L’Église traditionnelle ne nous apporte pas beaucoup de soutien, et l’Église davantage tournée vers la libération des peuples trouve ce que nous faisons insignifiant, sans importance, sans valeur, parfois même elle estime que nous soutenons un régime corrompu. Nous nous trouvons alors très seuls. Il est rare qu’un prêtre passe nous voir ou considère que cela vaille la peine de nous apporter un peu de soutien. C’est une question de priorités, et l’Arche et les personnes handicapées sont rarement une priorité !

Il m’arrive de rencontrer des personnes prises par le Renouveau charismatique. Il est évident que ce Renouveau dans l’Église jaillit du Cœur de Dieu. Il y a de telles manifestations de l’Esprit Saint ! Mais parfois, je suis un peu blessé par tel ou tel qui voudrait absolument qu’il y ait chez nous des « guérisons », qui voudrait prier sur les personnes. Je ne nie pas l’importance ni la valeur des guérisons charismatiques, mais je sais que la voie de la guérison, chez nous, passe par la vie quotidienne, par la reconnaissance de cette alliance qui est entre nous, par un amour qui accepte tout, croit tout, espère tout, supporte tout (1 Co 13). Mais, là encore, cette voie de l’amour et de l’engagement est si petite, si pauvre, si quotidienne...

C’est là le défi de l’Arche : vivre tous les jours avec ceux que le monde estime fous, accueillir ceux qui ont été rejetés, porter ceux qui sont considérés comme insupportables. Pour nous, il n’y a pas de succès, pas de guérisons spectaculaires, pas de diplômes. C’est un accompagnement quotidien et une présence à des personnes faibles, qui pour la plupart ne pourront jamais atteindre une autonomie complète. Et même si elles atteignent une certaine autonomie, elles auront toujours besoin d’accompagnement. Elles ont besoin d’amis fidèles qui marchent avec elles. L’Arche, c’est simplement vivre une vie de famille d’un type nouveau dont le cœur est la personne blessée, et où tout est en fonction d’elle. La folie de l’Arche est de perdre du temps avec ceux qui ne peuvent être vraiment « normalisés », qui ne sont pas productifs et sont apparemment inutiles. N’est-ce pas quelque peu la folie de l’Évangile ?

Qu’est-ce qui nous aide à vivre ce défi ?

Je crois que je n’arriverais pas à vivre avec la personne ayant un handicap si je ne voyais pas dans cette vie si pauvre et si quotidienne une façon d’atteindre quelque chose de plus profond et de plus universel ; je crois en effet que vivre avec la personne handicapée dans une communauté de l’Arche est un témoignage politique et social qui peut engendrer une véritable espérance dans notre monde si désemparé. C’est aussi une voie qui peut nous conduire à une rencontre avec Dieu...

L’Arche, témoignage dans notre monde

Notre monde rejette le faible et la faiblesse, il ne les supporte pas. La faiblesse n’a aucune signification humaine. C’est pour cela qu’on cache la mort, les personnes ayant un handicap, les personnes en détresse, les personnes pauvres, malgré toutes les promesses des gouvernements. Notre monde favorise toujours les riches et les puissants. Ce mépris de la faiblesse et le refus des différences donnent naissance aux préjugés et à différentes formes d’élitisme. Ainsi on se protège les uns des autres ou on s’agresse. C’est alors la guerre et l’utilisation des différentes formes d’armements.

L’Évangile annonce une paix basée sur cette parole de Jésus : « Aimez vos ennemis » : aimez tous les hommes, aimez-les tels qu’ils sont, avec leurs dons et leurs défauts, avec leur grandeur et leur petitesse, avec leur force et leur faiblesse. Chacun est une personne, chacun est précieux aux yeux de Dieu.

Nos communautés doivent être le signe qu’on peut accueillir les faibles, que la différence entre les hommes peut être accueillie comme un trésor et non comme une menace ; elles doivent être le signe que la guerre et l’angoisse ne sont pas inéluctables, que la paix et la réconciliation sont possibles. Oui, il est possible que le fort et le faible vivent ensemble, chacun ayant sa place et son don. Car le fort a ses faiblesses et le faible a ses points forts. Et le faible, au lieu d’être constamment écrasé, peut être, au cœur de la communauté, source de vie et d’unité. L’Arche doit être le signe qu’il est possible de marcher humblement avec les pauvres et de vivre en paix.

La lutte engendre la lutte, comme la peur engendre la peur. Mais la paix et l’amour engendrent la paix et l’amour.

Nos communautés, où l’autorité est exercée dans l’humilité, comme un service pour construire et donner la vie, où on partage avec le faible, où on l’écoute, et où on vit le pardon avec lui, peuvent devenir un témoignage dans nos sociétés. Elles peuvent témoigner que, par la grâce de Dieu, les hommes peuvent vivre ensemble en paix, que l’amour et l’accueil sont possibles, qu’il y a encore une espérance.

Une rencontre avec Dieu

Mais pour vivre avec la personne handicapée, il faut une expérience et une certitude plus grandes : il faut découvrir chaque jour un peu plus que, si nous marchons avec le pauvre, nous marchons avec Dieu. Les pauvres ne sont pas simplement, par leur vie, des témoins des Béatitudes et des valeurs les plus essentielles et authentiques dans la vie de l’homme. Ils nous révèlent la présence même de Dieu. Dans la communion avec eux, ils nous mettent en communion avec Jésus et son Père. Ils deviennent ainsi sacrement. Jésus vit dans son Église, Il vit dans l’Eucharistie, Il vit aussi dans le cœur du pauvre.

C’est là un très grand mystère, je dirais même un secret. Jésus l’annonce avec discrétion quand il dit : « celui qui accueille un de ces petits en mon nom, m’accueille. Et celui qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé » (Lc 9,48). « Ce que tu as fait au plus petit de tes frères, c’est à moi que tu l’as fait » (Mt 25,40) et ailleurs : « Béni sois-tu, Père, Maître du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux habiles et de les avoir révélées aux petits » (Lc 10,21). C’est ce mystère qui nous est révélé à l’Arche : le plus pauvre nous conduit directement au cœur de Dieu. Le plus petit nous guérit de nos blessures, en nous les révélant parfois douloureusement. Et cette guérison, cette expérience de Jésus et de son Père, se font à travers le cœur à cœur et la confiance mutuelle qui s’établissent entre lui et moi. Ce lien, cette alliance entre nous, deviennent alors un don de Dieu très précieux.

Ces rencontres entre les pauvres et nous sont quelque chose de très petit et de très ordinaire. Elles se réalisent à travers les activités quotidiennes, la nourriture, le bain, la tendresse, les yeux, le pardon, les célébrations, le ménage, la cuisine, le travail. Elles se réalisent à travers de petits gestes d’amour. La vie très ordinaire de chaque jour prend alors tout un sens. Tout devient signe de la présence de Dieu. Notre vie à l’Arche n’est-elle pas appelée à être contemplative ? En vivant pauvrement avec les pauvres, nous vivons avec Jésus une vie sans grandeur, une vie très ordinaire.

J’ai encore beaucoup de difficultés à vivre ce mystère qui nous a été donné. Mais c’est le chemin que Jésus me donne pour vivre avec lui.

Joseph, époux de Marie

Sur ce chemin vers une vie simple et cachée, j’ai découvert quelqu’un qui devient de plus en plus important pour moi : c’est Joseph, époux de Marie, père de Jésus par le cœur. Il devient un modèle qui m’introduit peu à peu dans ce mystère que nous sommes appelés à vivre. Il m’aide à découvrir tout le sens de ce que nous vivons.

Permettez-moi de me tourner ici vers mes frères et sœurs hindous. Je vous demande de m’excuser de puiser dans ma propre foi des exemples qui me parlent et me font vivre. Je pense que, vous-mêmes, vous puisez dans vos saintes écritures des modèles et des consignes de Dieu qui vous aident à vivre votre vie cachée avec le pauvre. Je pense ici à l’humilité de Mahatma Gandhi, qui a su vivre pauvrement avec les harijans, les intouchables.

Les premiers disciples de Jésus, et en particulier les douze Apôtres, ne sont pas un modèle pour nous à l’Arche. Ils voyageaient de lieu en lieu, annonçant la Bonne Nouvelle de Jésus, guérissant les malades et fondant des communautés de partage et de prière. Ils avaient une spiritualité très créative qui les poussait en avant.

Je suis de plus en plus conscient du fait que Jésus a vécu trente ans avec Joseph et Marie avant d’annoncer la Bonne Nouvelle, avant de faire des miracles. Avant d’entrer dans la lutte, il a vécu simplement et pauvrement dans un village, comme tous ses voisins, une vie de travail, de prière, de célébration. Il aimait les gens et partageait la souffrance de son peuple. Il n’a pas exercé de charisme spécial.

Je me sens de plus en plus appelé à vivre ce que Joseph, Marie et Jésus ont vécu, à approfondir la petitesse et la simplicité de leur vie. Et j’aime contempler Joseph dans son amour pour Marie, Joseph époux de Marie.

Je crois qu’il a beaucoup à nous enseigner, à nous qui sommes appelés au célibat, sur la qualité de notre amour les uns pour les autres. Nous vivons à l’Arche une réalité très riche mais très délicate, qui n’a pas été beaucoup vécue dans les communautés chrétiennes jusqu’à présent : le célibat dans un milieu mixte. Nous sommes appelés par la qualité de notre amour les uns pour les autres à nous fortifier, à nous soutenir mutuellement dans notre vie de célibat. Il est si important que certains d’entre nous acceptent ce don du célibat afin de créer famille avec notre peuple, afin d’être mieux identifiés à leurs luttes et à leurs souffrances. A l’Arche, nous avons encore beaucoup à apprendre sur la manière de vivre ce célibat, un célibat qui est scandale et stupidité pour le monde, mais qui peut devenir pour nous sagesse et chemin de communion avec Dieu.

Joseph et Marie ont également beaucoup à apprendre aux couples. Ils sont le modèle d’une relation unique et privilégiée, qui est si nécessaire à l’Arche. Les couples, les familles, apportent à nos communautés et à notre peuple un témoignage de relations stables et fidèles, ils aident nos communautés à être bien insérées dans le village et le quartier.

Je voudrais dire quelques mots sur le mystère de la paternité de Joseph. Car il est le père de Jésus, non par la chair, mais par son amour. Il est bien plus père que tout père qui adopte un enfant. Il a accepté la responsabilité de cette paternité avant même la naissance de Jésus, depuis ce jour où l’ange lui a dit de prendre chez lui Marie son épouse et d’appeler l’enfant « Jésus ».

Dieu a confié à Joseph son propre Fils, le Verbe. Joseph est devenu responsable de ce Verbe incarné, de Jésus, afin qu’il puisse grandir et accomplir sa mission d’amour. Joseph devient père pour protéger Jésus de tout danger, pour lui donner sécurité dans sa fragilité, pour le nourrir et répondre à ses besoins vitaux, pour l’éduquer et le guider. Joseph devient père pour que, avec Marie, par leur amour, ils éveillent et touchent son cœur d’enfant. Joseph est père par cet amour unique que l’adulte peut avoir pour un enfant dont il est responsable, pour un enfant qui lui a été donné.

Dieu nous confie à nous aussi, à l’Arche, des personnes faibles. Nous en devenons responsables. Certes, la paternité de Joseph est unique et spéciale ; l’enfant lui est confié avant sa naissance et cet enfant est lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Chacun de ceux de notre peuple a eu un père selon la chair. Nous ne pouvons être que des substituts. Beaucoup ont souffert du rejet de leur vrai père et ont une image négative d’eux-mêmes ; en eux, il y a des colères profondes et des dépressions. Ils ne sont pas lumière ; au contraire, très souvent, le plus visible en eux est ce monde de ténèbres. La lumière reste très enfouie et cachée. Néanmoins, dans leur faiblesse et leur dépendance, dans leur confiance naissante ou totale, ils ressemblent à cet enfant confié à Joseph. Nous sommes responsables d’eux, responsables de leur bien-être, de leur épanouissement, de leur croissance. Ils nous ont été confiés, comme l’Arche nous a été confiée.

Si nous n’accomplissons pas notre devoir, ils n’atteindront pas la plénitude à laquelle ils sont appelés. Ils ne seront ni heureux ni épanouis. Ils ne grandiront pas, ils ne connaîtront pas la liberté ni la paix du cœur. Ils ne sauront pas qu’ils sont aimés de Dieu, qu’ils ont une place spéciale au cœur de l’Église et de l’humanité. Ils ne pourront pas remplir leur mission. Nous sommes responsables d’eux, de les libérer par notre amour, de leur donner confiance en eux par notre confiance. Nous sommes responsables de les confirmer et de les appeler à avancer plus loin, de nourrir leur espérance, leur cœur et leur corps, de les éduquer et de les aider à grandir. C’est une grande et merveilleuse responsabilité qui nous a été confiée.

La paternité est un don extraordinaire, car elle implique une communication de la vie, la libération de ce qu’il y a de plus profond dans l’autre. C’est très différent du paternalisme : celui-ci s’impose et possède l’autre, qui n’est pas vu dans sa liberté intérieure, dans son autonomie et sa mission profonde. Le père est différent du mercenaire ou du surveillant ; ceux-là surveillent de l’extérieur ; ils veulent maintenir l’ordre. Le surveillant veille à ce qu’on se lève à l’heure, qu’on se lave, qu’on mange correctement. Il arrête les bagarres ; il corrige et punit, il peut parfois aider à formuler et à réaliser un projet de vie...

Le père, le véritable père, est celui qui aime l’autre d’un amour unique et personnel et désire qu’il grandisse. Il y a une relation de confiance réciproque entre eux. Ils s’aiment. Le père soutient, encourage, confirme, conseille et, si nécessaire, corrige. U connaît le don de chacun de ses enfants et les aide à trouver leur place dans la communauté et dans la société.

Ce père sait que personne n’est parfait. U sait qu’en chacun il y a une blessure, une grande fragilité, des ténèbres de colère et de dépression. Mais il est patient ; il prépare, soutient et encourage la croissance. Il sait pardonner comme il sait aussi interpeller.

J’aime beaucoup cette image d’une main portant en son creux un oiseau blessé. La main n’est pas trop ouverte, l’oiseau risquerait de tomber. Elle n’est pas trop fermée non plus, cela risquerait d’écraser l’oiseau. Elle forme un nid. Elle soutient et porte l’oiseau, lui communique la chaleur et la sécurité afin que, le moment venu, l’oiseau puisse reprendre force et s’envoler. Le père est comme cette main : il ne possède pas l’enfant, il ne l’enferme pas, ne le violente pas. Mais il l’aide afin qu’il puisse s’envoler.

Nos vies, nos corps, nos mains sont appelés à être « creux », pour accueillir et porter d’autres. Ne pas posséder, ne pas violenter, ne pas juger, ne pas condamner, mais porter. Porter le faible, avec ses souffrances, ses colères, ses dépressions, ses manques de confiance en lui, ses rêves, ses illusions, mais aussi avec sa lumière, ses espérances et ses possibilités de grandir et d’évoluer. Et le porter jusqu’au jour où il pourra s’envoler, devenir pleinement lui-même, capable de choisir sa nouvelle demeure.

Ainsi, entre celui qui porte et le faible qui est porté, un lien de confiance et d’amour est tissé. Ce lien est un don de Dieu, créé par lui. Il est une alliance. Chacun est responsable de l’autre. Le faible, s’il reçoit vie, donne également vie en révélant à celui qui le porte son propre cœur ; il éveille son cœur, l’appelle et l’attire.

Cette œuvre de la paternité qui libère et communique la vie, se réalise entre l’assistant et la personne handicapée, mais aussi entre assistants comme entre des personnes qui ont des handicaps différents. J’ai déjà parlé de l’expérience que nous pouvons faire de nos propres ténèbres à partir d’un contact avec les ténèbres de la personne qui a un handicap. Cette expérience est très douloureuse pour un assistant. Il tombe de haut quand il découvre sa capacité de haïr et de nuire à un plus faible. A ce moment-là, il a besoin d’être accompagné par quelqu’un qui le porte dans sa fragilité et ses ténèbres, qui le rassure et le confirme en lui expliquant ce qui est en train de se passer en lui. Mais pour qu’il puisse avoir le goût, le courage et l’ouverture nécessaires pour écouter et accueillir ce que l’« ancien » dit, il faut qu’un lien de confiance ait déjà été établi, un lien de « paternité », ou de « filiation », un lien profond d’amitié.

Cet accompagnement paternel de soutien et de confirmation est absolument nécessaire à l’Arche. L’Arche continuera ou ne continuera pas selon que cet accompagnement est bien fait ou non. L’histoire des institutions et des œuvres sociales est une histoire douloureuse : l’œuvre commence dans une grande générosité, les éducateurs, religieux, assistants, adultes, vivent avec les personnes angoissées et perturbées, créant « communauté » avec elles. Puis peu à peu, ces adultes trouvent cette vie trop difficile, trop dérangeante, trop exigeante, trop angoissante. Ils n’en peuvent plus. La situation change : on ne vit plus « avec » la personne perturbée, on fait des choses « pour » elle. Un glissement subtil se fait jusqu’au jour où on parle plus des droits des salariés que des besoins des personnes en détresse. Ce glissement se fait parce que les assistants ne supportent plus les personnes perturbées, ils ne savent plus comment agir avec elles ; trop d’angoisse a été éveillée en eux. Ils sont obligés de se protéger en se fermant, en prenant du recul. Si ces assistants avaient été accompagnés, si on ne les avait pas laissés se débrouiller tout seuls, peut-être auraient-ils pu avancer dans cette relation, indispensable à la guérison de la personne perturbée.

Être un pour communiquer la vie

Cette œuvre de paternité et de fécondité est bien l’œuvre de Joseph et de Marie. Ils sont un et c’est à partir de leur unité qu’ils communiquent la vie ou qu’ils permettent l’éclosion de la vie. Une personne n’est jamais féconde toute seule. La fécondité implique deux personnes unies ensemble dans l’amour. A l’Arche, nous ne pouvons communiquer la vie que si nous sommes un ensemble.

Le grand désir de Jésus, c’est que nous soyons UN, consommés dans l’unité, parfaitement UN. Être un, c’est vivre ensemble dans l’amour, ouverts les uns aux autres, non pas fermés ou cachés derrière des murs de peur, mais ouverts dans la confiance, accueillants, donnant et recevant chacun selon son don ; en voyant l’autre comme meilleur que soi, en pardonnant et recevant le pardon. C’est alors que les différences ne sont plus perçues comme une menace mais comme un trésor. C’est alors qu’il n’y a plus de guerre, de rejet, d’oppression ; on ne regarde plus l’autre avec mépris. Chacun est vu comme un don et pour son don. C’est la paix.

Jésus a vécu pendant trente ans cette unité avec Joseph et Marie. Il nous révèle que Dieu n’est pas un Dieu solitaire, mais trois Personnes qui s’aiment et se donnent totalement les unes aux autres.

À l’Arche, nous sommes appelés à vivre cette unité dans la communauté. C’est le grand désir de Jésus que nous soyons UN à l’image du Père et du Fils. Ainsi chacun de nous, nous sommes appelés à mourir à l’égoïsme, aux rivalités, au besoin de nous affirmer, pour découvrir que la différence est un trésor et non une menace. Notre unité, notre harmonie dans la diversité, notre coopération entre nous, notre besoin les uns des autres, notre respect des dons de chacun sont et seront source de grande fécondité.

Certes, cette unité n’est jamais acquise, mais nous pouvons tendre vers elle, l’espérer, prier pour l’obtenir. Elle se fait dans cette espérance ; elle se fait aussi à travers le pardon reçu, le pardon demandé, le pardon vécu.

Nous sommes appelés à vivre aussi cette unité dans nos régions et dans la grande famille de l’Arche à travers le monde. Nos communautés en Inde et en Haïti sont si différentes de celles de l’Angleterre ou du Canada, par exemple. Nous sommes de langues, de races et de religions différentes. Ces différences sont un tel trésor ! A travers elles, nous apprenons tant sur nous-mêmes, sur les autres, et sur les desseins de Dieu...

Je crois qu’en regardant Joseph, Marie et Jésus, nous découvrirons un peu mieux notre identité. Ils nous aideront à découvrir le sens universel, je dirais historique et même politique de nos vies et de nos communautés ; à voir la valeur d’une vie humble et pauvre avec les humbles et les pauvres, cachée dans une société de plus en plus efficace et productrice, qui écarte et écrase les faibles. Dans les jours difficiles et sombres où nous risquons de perdre l’espérance, de ne plus voir le sens de notre vie et de fuir notre réalité, il faut regarder cette sainte famille pour reprendre espérance, afin de continuer la marche.

La lutte

J’ai déjà parlé de la lutte, la lutte quotidienne contre toutes les séductions de la puissance, de la grandeur et du succès ; la lutte contre toutes les tentations d’une vie confortable, sécurisante, où on soit comme tout le monde, la lutte contre tous nos rêves et nos illusions. Ces séductions, ces tentations cherchent à nous détourner de la voie de la paix, de la communion et de la compassion. Tant de réalités sur notre terre nous poussent à envier ceux qui ont plus. Cela demande une lutte intérieure continuelle de se pencher toujours davantage vers ceux qui ont moins, pour vivre, partager et communier avec eux.

Il y a une lutte à l’Arche, la lutte pour dire « oui » chaque jour à notre peuple, à notre alliance, à la petitesse de notre vie, la lutte pour accepter la réalité de l’Arche et la façon dont Dieu nous conduit ; une façon d’accepter les insécurités, et je pense surtout à l’insécurité des responsables, qui sont si souvent démunis de moyens pour faire face à des situations difficiles, démunis devant le départ d’assistants et le manque de remplaçants.

Il y a une lutte pour accepter de ne pas recevoir de soutien d’amis ou de l’Église locale, de se sentir isolé, de se sentir critiqué et parfois ridiculisé par autrui.

Mais il y a une autre lutte, qui est la lutte fondamentale, la source de toutes les autres luttes : c’est la lutte du bien et du mal, de Dieu et de Satan, de l’amour et de la haine. Les puissances de la haine sont grandes sur notre terre. Elles cherchent à tuer et à détruire ; ce sont elles qui sont à l’origine des camps de concentration, de la corruption, de la mort d’innocents, des tortures et de toutes les oppressions. C’est ce mal, cette haine qui ont incité au meurtre des prophètes et des saints, de Socrate et de Gandhi, qui ont tenté d’assassiner Jean-Paul II, qui ont inspiré à Judas de trahir et qui ont mis à mort Jésus.

Ces derniers mois, j’ai été conscient des luttes graves dans et autour de certaines de nos communautés, où des mensonges et des calomnies pleins de haine ont circulé à propos de la communauté ou des responsables. Il y avait un désir évident de détruire la communauté.

Dans les années qui viennent, il faut que nous soyons vigilants, clairs dans nos options, pour défendre le trésor qui nous a été confié. H ne serait pas étonnant que ceux qui propagent l’idée de l’avortement et de la mise à mort des plus faibles sous prétexte qu’ils dérangent, tournent leur haine contre l’Arche et contre d’autres qui accueillent les faibles comme un don de Dieu, comme un chemin privilégié vers la paix et l’unité. Il faut que nous soyons conscients qu’en venant ou en restant à l’Arche nous sommes appelés à lutter tout autant que nos frères et sœurs polonais ou les peuples d’Amérique latine ; que nous sommes solidaires de ceux qui sont opprimés, torturés, de ceux qui ont peur et de ceux qui prient et luttent pour la paix, la justice et le Royaume de Dieu dans le monde entier.

Donne-nous notre pain quotidien

Pour que nous restions fidèles à l’alliance avec notre peuple, forts dans la lutte contre toutes les séductions, illusions et tentations, il faut que nous sachions où refaire nos forces, où être renouvelés, nourris et encouragés. Sans cela nous faiblirons.

Quelles sont les armes à notre disposition pour le combat ? Nous n’avons pas les armes de la destruction ni de la puissance. Notre arme, c’est la confiance : confiance en Dieu, confiance en nos frères et sœurs, confiance en l’amour caché dans les plus faibles. Notre arme, c’est notre foi : Dieu aime son peuple et le conduit, si nous nous tournons vers lui, il nous donnera la lumière et la force nécessaires. Notre foi, c’est que nous ne pouvons marcher avec les faibles et les pauvres que si nous marchons avec notre Dieu. Ainsi nous sommes appelés à être des hommes et des femmes qui cultivent en leur cœur une grande confiance en Dieu, notre Père bien-aimé. Nous ne pouvons vivre ce combat que si nous mettons nos cœurs dans le cœur de Dieu dans une attitude d’adoration et d’abandon, lui disant : « Oui, qu’il me soit fait selon ta Parole ». Prier, c’est essentiellement communier au cœur du Christ, c’est devenir peu à peu comme lui, c’est aimer comme il aime, c’est entrer dans le risque de l’amour en lui, avec lui et par lui. Prier, c’est continuer à marcher dans les moments de ténèbres, même si on a peur, car on a la certitude qu’il nous dit : « N’aie pas peur, je suis avec toi ».

Notre arme, c’est la foi, mais aussi la foi dans l’Église, dans l’assemblée des croyants mue et animée par Jésus lui-même, la foi dans son corps mystique, la foi dans son corps eucharistique, ce corps qui peu à peu nous transforme en lui et nous unit entre nous.

Notre arme dans ce combat, c’est aussi de trouver un prêtre, un pasteur, un homme ou une femme de Dieu qui puisse nous guider sur le chemin de l’amour, le chemin de Dieu.

Notre arme, c’est notre amour les uns pour les autres, c’est la fidélité à notre alliance avec chacun et surtout avec le plus pauvre et le plus faible. Si notre amour entre nous s’affaiblit, nous ne pourrons pas continuer la route.

Notre arme, c’est aussi notre désir individuel et communautaire de vivre dans la lumière et la vérité, bannissant le mensonge, les illusions et les peurs qui nous éloignent de la vérité. C’est notre désir de recevoir de l’aide de l’extérieur quand c’est nécessaire pour cheminer davantage dans la vérité.

Notre arme est dans une vision de plus en plus claire de ce qu’est l’Arche, de notre identité réelle et profonde sous le regard de Dieu, et de toutes les conséquences qui en découlent au niveau de la vie communautaire et professionnelle. Il est nécessaire que nous sachions quelles sont les caractéristiques essentielles de l’Arche et comment elle diffère d’autres œuvres ou institutions, comment elle diffère de notre culture et des valeurs ambiantes, comment elle constitue une sorte de contreculture, une alternative de vie, où la personne handicapée n’est pas simplement normalisée, mais où elle trouve son lieu d’épanouissement et de croissance.

Si nous voyons clairement ce qu’est l’Arche, quels sont ses fondements spirituels et la qualité d’amour qui doit être à sa source, nous serons mieux préparés à faire des sacrifices sans compromission, mieux préparés à lutter et à assumer nos responsabilités pour que l’Arche et notre peuple, non seulement continuent à vivre, mais s’approfondissent selon les desseins de Dieu.

L’Arche
F-60350 TROSLY-BREUIL, France

Mots-clés

Dans le même numéro