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Exigences de l’option pour les pauvres

Un défi pour la vie de l’Église d’Amérique Latine

José Maria Guerrero, s.j.

N°1983-6 Novembre 1983

| P. 245-359 |

Quelques années après Puebla, où a été confirmée l’option préférentielle pour les pauvres que l’Église d’Amérique latine avait déjà prise à Medellin, l’auteur propose une relecture du document final de la conférence des évêques et montre comment cette option est le leitmotiv qui traverse l’ensemble du texte, le pénètre et inspire ses conclusions pastorales. Ceci lui permet de découvrir les exigences qu’une telle option entraîne pour la vie des croyants et, tout spécialement, pour celle des religieux et religieuses. Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que pareille tâche d’évangélisation de frontière manque parfois de compréhension et d’appui et demande beaucoup de discernement.
Traduction résumée, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de la revue, de l’article « Exigencias de la Opciòn por los Pobres », Mensaje, 1982, 103-110.

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Qui connaît un peu cette terre pleine d’injustice et d’oppression ne sera pas étonné de l’option préférentielle pour les pauvres que fit l’Église latino-américaine à Puebla (1134-1165 [1]).

Quelques années après cet événement-clé pour « une Église qui se projette avec un enthousiasme renouvelé et un élan évangélisateur au service de nos peuples », je crois qu’il vaut la peine de repenser à nouveau cette option préférentielle pour les pauvres, car elle est, en quelque sorte, le vrai leitmotiv qui traverse tout le document de Puebla, le pénètre et essaie d’en inspirer les conclusions pastorales. Ceci conduira à découvrir et comprendre les exigences qu’une telle option entraîne pour notre vie de croyants.

Cette réflexion devient d’autant plus nécessaire que certains chrétiens, plus engagés grâce à Puebla et à l’Évangile, regrettent le manque de compréhension et d’appui dans leur tâche d’évangélisation aux avant-postes. Ils sentent que leur lutte se fait, avec le temps, de jour en jour plus difficile, ils ne voient pas de fruits qui les encouragent ; c’est pourquoi il peut leur arriver la tentation de lâcher les rames, fatigués qu’ils sont de ramer à contre-courant.

Commençons par dire que cette option pour les pauvres engage toute l’Église d’Amérique latine (1134-1165) et que c’est « la tendance la plus notable de la vie religieuse latino-américaine » (733-735). C’est précisément aux religieux et aux religieuses que s’adresse en particulier cette réflexion, bien que non exclusivement. Je veux dire que tout homme de bonne volonté, converti à la logique de l’Évangile, trouvera ici un appel à sa conscience pour rendre compte de sa foi face à une situation d’injustice et d’oppression et rendre compte aussi de la raison de son espérance. Je voudrais m’adresser cependant tout spécialement aux 160.000 religieux et religieuses du continent (80 % des agents pastoraux) qui, non seulement quantitativement mais aussi qualitativement, représentent un potentiel évangélisateur impressionnant. Ce sont eux qui, en outre, ont porté le poids de la lutte et ont été les plus exposés aux campagnes diffamatoires, aux dénonciations mal intentionnées, aux accusations injustes, aux persécutions et même à la mort.

Le pourquoi de cette option

Une situation comme la nôtre, faite d’énormes inégalités, d’injustices qui crient vengeance au ciel, d’images qui donnent froid dans le dos, d’angoisse et de douleur, de marginalisation et de mépris, de réduction et d’écrasement des droits humains inaliénables (318) et qui, au lieu de diminuer, augmentent encore (18, 40, 41, 44, 50, 90, 134, 146, 318, 337, 477, 1261), ne pouvait faire moins que blesser durement les yeux et le cœur des évêques qui arrivèrent à Puebla des quatre coins du continent. L’Église ne pouvait regarder d’une manière passive ou neutre ce scandaleux spectacle de « l’inhumaine pauvreté dans laquelle vivent des millions de latino-américains » (29). Elle ne pouvait pas davantage se taire face à la situation tout simplement tragique « d’extrême pauvreté généralisée qui prend, dans la vie réelle, un visage très concret dans lequel nous devrions reconnaître les traits souffrants du Christ Seigneur, lequel nous interroge et nous interpelle » (31). L’Église ne peut moins faire que de dénoncer « la pauvreté et même la misère qui s’est aggravée » (1135) et dans laquelle vit « l’immense majorité de nos frères » (ibid.). Plus de cent millions d’hommes, sur les 320 que compte le continent, vivent dans une extrême pauvreté, ne disposant que d’un revenu annuel inférieur à 75 dollars.

L’Église ne veut ni ne peut être « sourde » à la douleur de millions de personnes, humiliées dans leur dignité humaine et privées des choses indispensables, qui font entendre leur cri « éclatant, grandissant, impétueux et, par moments, menaçant » (89), et qui demandent « la justice, la liberté, le respect des droits fondamentaux de l’homme et des peuples » (87).

Cette pauvreté extrême entraîne en même temps, comme tragique conséquence, une suite sans fin de problèmes angoissants et inhumains : mortalité infantile très élevée, habitat inhumain, salaire de famine, chômage chronique, immigrations massives forcées et sauvages, déracinement culturel...

La pauvreté n’est pas le fruit du hasard ni du destin et moins encore de la volonté de Dieu

Ce qui choque le plus et qui fait mal, ce n’est pas seulement que l’écart entre les riches et les pauvres (28, 47, 138, 452, 1202, 1209) s’accroisse sans cesse, de « Medellin jusqu’à nos jours », mais qu’une minorité s’enrichisse souvent aux dépens de la pauvreté de beaucoup (cf. 1135, note 2). Que quelques-uns gaspillent en frivolités et en objets de luxe l’argent dont beaucoup ont besoin pour vivre dignement, voilà le scandale et la contradiction. Ce « luxe de quelques-uns se transforme en insulte à la misère des masses » (28).

Cette pauvreté n’est le fruit ni du hasard ni du destin et encore moins de la volonté de Dieu. « Ne dites pas, disait Jean-Paul II aux pauvres de la favela dos Alagados, ne dites pas que c’est la volonté de Dieu que vous restiez dans une situation de pauvreté, de maladie, dans une mauvaise maison, contrairement souvent, à votre dignité de personnes humaines. Ne dites pas : « C’est Dieu qui le veut ».

Cette « situation de péché social » (28) est le produit de l’égoïsme et de l’ambition des hommes, incarné dans des situations et des structures économiques, sociales et politiques, qui appauvrissent sans merci la majorité, au profit de quelques-uns » [2] (cf. 30). Ainsi se crée le scandale des « riches toujours plus riches au détriment des pauvres toujours plus pauvres » (ibid.).

Aujourd’hui encore, les paroles terribles des prophètes de l’Ancien Testament demeurent vraies : « Malheur à ceux qui joignent maison à maison, champ à champ, jusqu’à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays » (Is 5,8). « Ainsi parle Yahvé : Pour trois crimes d’Israël et pour quatre, je l’ai décidé sans retour ! Parce qu’ils vendent le juste à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; parce qu’ils écrasent la tête des petites gens et qu’ils font dévier la route des humbles... » (Am 2,6-7). Malheureusement l’Amérique latine se transforme en une version gigantesque de la parabole du « mauvais riche et du pauvre Lazare [3] », mais les Lazare qui mendient sont des multitudes, tandis que les mauvais riches, vivant dans l’abondance, sont peu nombreux.

À partir de la perspective que nous offre l’Évangile et face à cette dure « situation de péché social » (28), de non-solidarité, d’indifférence et de cupidité, de violence institutionnalisée et jusque de cruauté envers ces immenses foules démunies, l’Église, servante de toutes les espérances légitimes des hommes et dénonciatrice de tous les esclavages, ne peut que se sentir interpellée. De manière affective et effective, elle se doit d’opter préférentiellement en faveur des pauvres qui subissent une situation objectivement injuste.

Cette option préférentielle pour les pauvres est « la mesure privilégiée, bien que non exclusive, de notre marche à la suite du Christ » (1145), la réponse réelle à la situation d’injustice en Amérique latine, situation que Dieu ne veut ni n’approuve (28, 70, 73, 342, 473, 517, 793, 1159, 1258). Cette option est la forme concrète dans laquelle se réalisent la communion et la participation qui constituent l’horizon idéal du Royaume de Dieu.

Intense désir d’incarnation dans la pauvreté, la lutte et l’espérance de notre peuple opprimé

Cette option préférentielle en faveur des pauvres, faite par l’Église à Puebla, a reçu un accueil particulier dans le monde des religieux et des religieuses du continent.

De fait, chez eux, est en train de croître la conscience pratique de la réalité des pauvres et la sensibilité face à leur cause et à leurs légitimes aspirations. L’on peut dire vraiment que l’on remarque clairement parmi les religieux et les religieuses un déplacement local et surtout un intérêt accru pour les zones plus pauvres et marginalisées. On sent aujourd’hui, dans la vie religieuse, un désir intense d’incarnation dans la pauvreté, la lutte et l’espérance d’un peuple si durement marqué par l’injustice et par une tendance séculariste oppressive.

À mon avis, on ne peut nier la source évangélique de cette recherche sincère d’une plus grande proximité et d’une plus grande ressemblance avec les pauvres, afin de vivre simplement avec eux et, bien plus, comme eux. Le désir et la volonté de s’assimiler à cette multitude de petits et de démunis, par solidarité fraternelle et évangélique, sont évidents. Il est clair aussi qu’à cette motivation évangélique peuvent parfois se mêler, dans des proportions diverses, d’autres motivations plus ambiguës et plus discutables qu’il faudra discerner soigneusement.

Opter pour les uns en faveur de tous

L’Église ne peut ni ne doit être « classiste », ce ne serait pas l’Église de Jésus-Christ qui aime tout le monde. Il ne s’agit pas non plus de « consacrer une classe sociale », car il ne faut pas opter pour les uns contre les autres (et fomenter la lutte des classes [4]), mais bien pour les uns en faveur de tous. Opter de préférence en faveur des pauvres ne signifie pas exclure certains de notre service d’évangélisation (205, 733, 1145, 1165), mais marque une approche spéciale du pauvre et une prédilection pour lui (733). Cela indique aussi le lieu à partir duquel le chrétien et l’Église parlent, vivent, prient et annoncent le message aux riches et aux pauvres. Dès lors, cette option n’implique pas nécessairement une uniformité de service, mais une orientation d’engagement. Cela veut dire que, quelle que soit la mission qui nous est confiée, dans un quartier ouvrier ou une chaire universitaire, nous devons être la présence interpellante des pauvres et des opprimés [5]. La dimension du pauvre ne s’identifie pas en réalité avec un seul type d’œuvre, mais doit être présente en toute œuvre.

De quels pauvres s’agit-il à Puebla ?

De ceux qui sont réellement pauvres, de ceux qui manquent non seulement « des biens matériels les plus élémentaires... mais encore de ceux qui, sur le plan de la dignité humaine, manquent d’une pleine participation sociale et politique » (1135, note 2). A Puebla, les pauvres ont un visage très concret : des enfants faméliques et sans avenir dès leur naissance, des jeunes désorientés et frustrés, des indigènes humiliés et diminués et, fréquemment, des afro-américains (« les plus pauvres des plus pauvres »), des paysans déracinés, privés de leurs terres, des ouvriers mal rétribués, incapables de s’organiser et de défendre leurs droits, des sous-employés et des chômeurs en continuelle crise de subsistance, et plus particulièrement la femme dans les régions indigènes, rurales et ouvrières « pour sa condition doublement opprimée et marginale » (1135, note 2 ; 32-39). C’est pour ces pauvres aux visages si concrets, sombres et même bafoués, que nous devons opter d’une manière préférentielle.

Mais Puebla ne fait pas référence seulement à ces pauvres-là. La pauvreté à Puebla « n’est pas seulement l’expression de la privation et de la marginalisation dont nous devons nous libérer » (1148), c’est aussi un mode de vie que l’Évangile exige de tous les croyants (ibid.), c’est-à-dire de tous ceux qui se sont convertis à la logique des Béatitudes. Ce nouveau style de vie se caractérise par une ouverture confiante à Dieu et une vie sobre, simple et austère. C’est la « pauvreté évangélique » (1148-1149). Le pauvre de l’Évangile est l’homme détaché, au cœur ouvert aux besoins des autres, qui ne thésaurise ni n’accapare, parce qu’il a mis son appui dans le Seigneur. C’est l’homme qui a inversé la logique asservissante de la richesse par l’esprit libérateur de la pauvreté et de l’amour fraternel. C’est pourquoi cet homme est plus ouvert aux appels de l’Évangile et plus apte à accueillir le Royaume. « L’Église se réjouit de voir en nombre de ses enfants, surtout de la classe moyenne plus modeste, l’expérience concrète de cette pauvreté chrétienne » (1151).

Motivation de l’option préférentielle pour les pauvres : nous prétendons faire ce que fait Jésus et parce que lui, il l’a fait

Notre option préférentielle pour le pauvre s’enracine dans un « impératif évangélique  » et non dans une « option de classe », puisqu’elle est la conséquence de l’amour du Christ, dont nous reconnaissons le visage dans l’image « assombrie et moquée » de tant de pauvres et de démunis (1141). Nous prétendons faire ce que fit le Christ, le Seigneur, et parce que lui le fit (1130, 1141, 1142, 1145).

Cela signifie que les autres motivations (psychologique, sociologique), qui peuvent peser dans le choix et nous pousser fortement vers les pauvres, ne sont pas suffisantes à notre avis.

C’est précisément parce qu’elle est une motivation « évangélique » que cette option ne peut pas être de classe ni exclusive (1145, 1165).

Il faut que ce point soit bien clair pour tout homme au cœur libre et objectif : nous ne nous mettons pas aux côtés des pauvres parce que nous voyons en eux un potentiel révolutionnaire ou un ressort fondamental de la lutte des classes qui utilise les voies du conflit. S’il en était ainsi, nous devrions abandonner les plus démunis et les plus faibles, ceux dont on n’attend aucun apport pour cette lutte des classes. L’Église – et les religieux à l’intérieur de celle-ci – privilégient les pauvres parce qu’ils sont victimes d’une situation objective, gravement injuste, que Dieu, qui est juste et Père, ne peut ni vouloir ni approuver. Le Dieu de la révélation est un Dieu qui « libère le pauvre qui appelle et le petit qui est sans aide » (Ps 72,12), qui « délivre le malheureux d’un plus fort que lui et le pauvre du spoliateur » (Ps 35,10).

L’Église – et les religieux à l’intérieur de celle-ci – prennent parti pour les pauvres non pour des motifs purement humains et encore moins politiques, mais par fidélité au Seigneur et par amour pour celui qui souffre en chaque indigent et en chaque pauvre, sans qu’entre en ligne de compte la « situation morale ou personnelle » dans laquelle il se trouve (1142).

En offrant à ces pauvres l’Évangile de la grâce, l’Église témoigne aussi que la décision de Dieu de donner le Royaume est gratuite et qu’il faut donc abandonner toute prétention de mériter le Royaume [6].

Discerner avec prudence les stratégies

Pour réaliser cette option, on ne peut utiliser aucune stratégie qui sacrifie les valeurs chrétiennes, et par conséquent humaines, ou bien qui s’inspire de politiques qui, en utilisant la force comme valeur fondamentale, accroissent la spirale de la violence (48). La méthode chrétienne ne reste pas à la périphérie des affrontements sociaux, mais elle atteint le cœur de l’homme. Elle ne cherche pas l’efficacité à tout prix en fomentant même des stimulations agressives et violentes comme la haine, l’esprit de revanche, le ressentiment et l’envie du bien d’autrui. Elle cherche plutôt la « convivence » humaine, digne et fraternelle (1154), et elle se meut dans la ligne de l’amour et de la fraternité qui conduit à un dévouement libre et généreux. Toute transformation qui n’arrive pas à convertir le cœur de l’homme restera toujours à mi-chemin et, à la longue, ne changera rien. En réalité, toute transformation qui ne passe point par le cœur de l’homme ne modifie vraiment que peu de chose ou rien du tout. Les changements ne sont radicaux et profonds et ne s’affermissent dans la liberté, que s’ils atteignent les racines de l’homme et le convertissent, et s’ils se fondent dans un changement sérieux et sincère de la mentalité personnelle et collective (1155) [7].

L’objectif de l’option est l’annonce du Christ Sauveur

L’option préférentielle pour les pauvres a comme objectif « l’annonce du Christ Sauveur qui les éclairera sur leur dignité, les aidera dans leurs efforts pour se libérer de toutes leurs carences et les mènera à la communion avec le Père et les frères, grâce à l’expérience de la pauvreté évangélique » (1153).

On ne peut pas abaisser l’horizon merveilleux des aspirations et des espérances des hommes, qui ont besoin non seulement de pain et de liberté, de justice et de réconciliation, mais aussi de Dieu et de son amitié, pour vivre comme ses enfants en fraternité avec tous les hommes (1153, 1154, 329, 330, 354, 482, 491, 517). Cette option « devra conduire à l’établissement d’une convivence humaine digne et fraternelle, et à la construction d’une société juste et libre » (1154). Mais pour cela, il est nécessaire de changer « les structures sociales, politiques et économiques injustes » (1155). Et pour que le changement soit « vrai et plénier », il doit être « accompagné d’un changement des mentalités individuelles et collectives, concernant l’idéal d’une vie humaine et heureuse et la conversion qu’elle appelle en retour » (1155).

Qu’exige de nous cette option ?

Notre conversion au Christ et aux pauvres

Si notre conversion au Christ et aux pauvres a été authentique, elle doit s’exprimer dans la vie. C’est pour le moins une incohérence de prêcher la justice et la promotion des pauvres en menant une vie qui soit une insulte à leur misère. Vouloir attaquer l’ambition « d’avoir plus » à partir d’une vie commode et bien installée ressemble à du cynisme. En réalité, seul un pauvre peut dire à un autre pauvre : « Bienheureux les pauvres parce que le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3).

Malheureusement, les faits ne correspondent pas toujours aux paroles.

Les pauvres, d’autre part, ne sont pas seulement les destinataires privilégiés et premiers de la mission de l’Église (1142). L’engagement à leurs côtés doit nous aider à découvrir le « potentiel évangélisateur des pauvres, en tant que ceux-ci interpellent constamment l’Église, l’appelant à la conversion, et en tant que beaucoup d’entre eux réalisent dans leur vie les grandes valeurs évangéliques de solidarité, de service, de simplicité et de disponibilité en vue d’accueillir le don de Dieu » (1147).

Les pauvres, en nous interpellant sans cesse, comme autant de visages du Christ marqués par l’injustice et l’oppression, nous enseignent :

  • à avoir faim et soif de justice et d’amour ;
  • à remettre en question les idolâtries des hommes (la richesse, le pouvoir, l’érotisme), qui sont capables de créer de telles barrières de discrimination, d’indifférence et d’exploitation ;
  • à défendre de manière évangélique la cause de l’homme, surtout de ceux qui n’ont ni voix ni droit de vote ;
  • à percevoir avec une plus grande sensibilité notre éloignement d’eux et la richesse que leur proximité nous apporterait.

Cette « conversion effective contient en elle-même l’exigence d’un style austère de vie et d’une totale confiance au Seigneur » (1158). C’est seulement si nous nous présentons dépossédés de pouvoir et de richesses, du prestige et des sécurités qu’offre le monde, que nous pourrons rendre témoignage de la richesse du Royaume et de ce que « dans l’action évangélisatrice, l’Église comptera plus sur l’existence et la puissance de Dieu et de sa grâce que sur le fait ‘d’avoir plus’ et sur le pouvoir séculier » (ibid.). La simplicité et l’austérité sont donc le fondement de la crédibilité. « L’homme moderne, disait Paul VI, écoute mieux les témoins que les maîtres, et s’il écoute les maîtres, c’est parce que ceux-ci sont des témoins [8] ».

Nous pourrions nous demander : Que dit notre style de vie ? Est-il simple et modeste ? Les pauvres nous reconnaissent-ils à leurs côtés ? Pense-t-on en vérité que nous sommes préoccupés de la justice ?

D’un autre côté, Puebla nous avertit avec raison que « le témoignage d’une Église pauvre permet d’évangéliser les riches dont le cœur s’attache aux richesses, en les aidant à se convertir, à se libérer d’un tel esclavage et à se défaire de leur égoïsme » (1156).

Une évaluation et une planification de notre travail d’évangélisation

Cette option préférentielle pour les pauvres suppose un service complexe et multiple, mais exige de nous :

  • Une révision sincère et évangélique, faite périodiquement, de nos solidarités et de nos préférences apostoliques, afin que notre consécration aux pauvres soit réelle et concrète, tant du point de vue quantitatif que qualitatif.
  • Une insertion résolue dans le monde des pauvres. Ce rapprochement avec le pauvre et cette convivence avec lui facilitent beaucoup l’option pour les pauvres, l’approfondissent et la dynamisent. Ce contact direct et réel avec les pauvres change normalement notre regard. Contempler le monde à partir d’un palais ou d’une baraque n’en donne pas une vue identique. Un certain ancrage dans un milieu pauvre, même si ce n’est que par périodes – suffisamment longues –, est nécessaire si nous voulons écouter « la clameur des pauvres », comprendre de l’intérieur leurs angoisses, leurs inquiétudes et leurs espérances, avoir une connaissance expérimentale de leurs problèmes réels et de leurs potentialités évangélisatrices. Il est des connaissances qu’aucun livre ne peut enseigner, mais qu’apprend la convivialité. Il est clair qu’il ne suffit pas de vivre au milieu des pauvres. Même au milieu d’eux, nous pourrions nous créer notre propre « île » et mener une vie « protégée ». Sans cohérence ni authenticité, tout est possible. Il ne suffit pas non plus de faire quelques « incursions » dans le monde des pauvres. Il est nécessaire de « sortir » vers eux et de partager avec eux, au moins durant des périodes prolongées, leurs aspirations, leurs problèmes et leurs espérances. Certaines congrégations sont en train d’élaborer lucidement des plans d’insertion dans le Tiers Monde pour le plus grand nombre de leurs membres, avec des résultats significatifs. Lorsque l’on vit à partir de la perspective du pauvre, même les religieux qui travaillent avec d’autres classes sociales plus aisées se transforment également en agents qui luttent efficacement pour la fraternité chrétienne et pour un monde plus juste et plus solidaire.
  • Nous organiser avec lucidité de telle manière que nos ministères expriment notre mission au service de l’Évangile. Mais l’évangélisation est proclamation de la foi qui agit grâce à l’amour (cfr Ga 5,6 ; Ep 4,15) et qui ne peut se réaliser en vérité sans la promotion de la justice.
  • Proclamer le message évangélique d’amour et de justice. Ni l’Église ni non plus les religieux ne s’attribuent de compétence en vue de proposer des modèles alternatifs pour la société future. Cela incombe aux politiciens. Mais ils ont le droit de proclamer le message évangélique d’amour et de justice, de dénoncer – dénonciation qui doit être toujours objective, courageuse et évangélique – toute forme d’écrasement et de violation de la dignité des personnes et de leurs droits inaliénables, toute idéologie, tout système, tout régime et forme de société incompatibles avec une vision intégrale de l’homme, lequel n’atteint son sens ultime et sa plénitude qu’en Jésus-Christ.
  • Une option sélective pour les facteurs de multiplication. En même temps que notre insertion et notre engagement envers le monde des pauvres, il faudrait faire une option « stratégique », afin de nous occuper de ces personnes et de ces institutions capables d’être des facteurs multiplicateurs au service de la foi et de la promotion de la justice, de tous ceux également qui possèdent une influence spéciale et une responsabilité par rapport aux structures. Il s’agit d’une conscientisation évangélique des agents de transformation sociale, des constructeurs de nouveaux modèles de société...
  • Une plus grande présence au niveau des pôles de développement du pays. D’un point de vue géographique, nous devrions privilégier par notre présence dynamique et efficace ces zones dans lesquelles la transformation de la société prend naissance de manière plus dynamique.
  • Finalement, il faut proclamer un « modèle » de vie pauvre. Face à l’idolâtrie de la richesse, source d’oppression et génératrice de violence, et face à la mentalité de consommation, qui n’a pas nécessairement augmenté le niveau de vie et moins encore sa qualité, il faut proposer un idéal de pauvreté que les religieux doivent vivre de façon radicale (1148). Il faut construire « une société du suffisant » en refusant le superflu dès que l’on possède le nécessaire. L’austérité de vie n’est pas aujourd’hui un luxe que peuvent vivre certains privilégiés, appelés par l’Esprit ; c’est une condition de survie pour la communauté humaine. Il semble que cet idéal de pauvreté soit la seule manière de sauver le genre humain, tant du point de vue matériel que spirituel. C’est ainsi qu’est attaquée à la racine la séduction qui nous menace tous, y compris le pauvre (1156), dans une société de consommation.

Le prix de ce choix

La conférence de Puebla l’a affirmé clairement (1138) : il est normal que la dénonciation prophétique de l’Église et ses engagements pour le pauvre inquiètent pour le moins ceux qui jouissent du pouvoir, de l’ordre établi, des sécurités de ce monde, et que ceux-ci aient déchaîné une vague de campagnes diffamatoires, d’accusations injustes allant jusqu’à la mort. Nous ne nous sommes pas encore remis de l’horrible assassinat de Mgr Oscar Romero. Sa voix était gênante parce qu’elle clamait, sans pouvoir être réduite au silence, contre l’injustice et l’oppression de son peuple, et qu’elle se risquait à dire, sur un ton évangélique, ce que d’autres taisaient par crainte ou vociféraient avec haine. Il affrontait les puissants de ce monde, exploiteurs des petits.

L’important est que nos attitudes, nos activités, nos motivations ne soient pas contaminées par des ambiguïtés idéologiques ou partisanes et qu’avec un esprit dénué de violence nous défendions courageusement, de manière évangélique, les droits humains de tant de pauvres qui n’ont ni voix, ni droit de vote, mais sont humiliés dans leur dignité humaine et privés de tout ce qui est indispensable à celle-ci.

Aspects négatifs éventuels et risques

Puebla indique que ce choix comporte « des effets négatifs lorsque fait défaut la préparation adéquate, l’appui communautaire, la maturité personnelle ou la motivation évangélique. Dans de nombreuses occasions, ce choix a entraîné le risque d’être mal interprété » (735). Les risques éventuels pourraient se réduire aux suivants :

  • Le risque d’absolutiser de telle manière les aspects économico-politiques qu’ils en viennent à polariser le sacerdoce lui-même et la vie religieuse.
  • Le risque de créer une situation de conflit entre la fidélité à son propre Institut et la fidélité à d’autres groupes engagés au service des pauvres et des délaissés, bien qu’ils le soient pour d’autres motifs.
  • Le risque de s’éloigner du corps global de l’Institut pour ne plus se sentir frère que de ceux qui travaillent dans cette ligne et qui ont fait ce choix préférentiel pour les pauvres.

Nous sommes arrivés à la fin de cette longue réflexion. On a beaucoup écrit sur le choix préférentiel pour les pauvres, mais je désirais préciser, avec la plus grande objectivité possible et le plus grand respect vis-à-vis du document de Puebla, les exigences qui me semblent s’en dégager pour nous autres religieux.

Pour finir, je suis persuadé que cette option pour les pauvres, vécue en profondeur, est capable de renouveler la vie religieuse. Non seulement elle nous aide à grandir dans notre amour pour l’homme, mais aussi pour le Christ lui-même qui a tant aimé les hommes.

Casilla 597
SANTIAGO, Chili

[1Les chiffres entre parenthèses renvoient aux numéros du document final de Puebla. Cf. Construire une civilisation de l’amour. Document final de la Conférence de Puebla, Paris, Le Centurion, 1980.

[2Puebla dit aussi, il est vrai : « bien qu’il y ait d’autres causes de misère » (30). Pensons, par exemple, aux sécheresses, inondations, gelées, tremblements de terre,...

[3L’image est de Jean-Paul II dans son discours aux ouvriers, au stade Morumbi, à Sao Paulo.

[4Jean-Paul II disait aux ouvriers, au stade Morumbi, le 3 juillet 1980 : « La lutte des classes n’est pas le chemin qui conduit à l’ordre social, parce qu’elle court le risque d’inverser les situations des combattants en créant de nouvelles situations d’injustice. Rien ne se construit sur la base d’un manque d’amour et moins encore sur celle de la haine, qui vise à la destruction des autres ».

[5Mgr German Schmitz, Évêque auxiliaire de Lima, a dit que cet engagement avec les pauvres n’exige pas nécessairement de nous une localisation géographique déterminée, mais bien qu’en tout endroit nous soyons la présence interpellante des pauvres et des opprimés ; n’exige pas non plus de nous nécessairement que nous rompions le dialogue avec un groupe social déterminé, mais que nous soyons, dans n’importe quel dialogue, la voix de ceux qui n’ont pas de voix, la voix des pauvres et des opprimés ». (« En torno al documenta », Evangelizaciòn, Ed. Salesiana, Lima, 1973, 30).

[6B. Villegas, Evangelizar. Liberar ? Concientizar ? Politizar ? Ed. Paulinas, 25. Le Cardinal R. Silva Henriquez dit ceci : « Et pourquoi Dieu a-t-il cette préférence (pour les pauvres) ? Parce que c’est seulement à partir du travail pour et avec les pauvres que nous pouvons découvrir la gratuité du salut. Parce que, comme les lépreux, les boiteux et les aveugles de l’Évangile, ils n’ont pas de quoi payer ni de quoi susciter notre intérêt égoïste pour accourir à leur aide ». (Opción preferencial por los pobres, 12).

[7Jean-Paul Il revient fréquemment sur ce point fondamental durant sa visite au Brésil. Voir, par exemple, les discours dans la Favela dos Alagados et aux ouvriers dans le stade Morumbi.

[8Paul VI, Evangelii nuntiandi, 41. Le P. Arrupe disait à Ottawa : « Quel accueil recevront nos discours sur l’injustice si on voit que nous avons un niveau de vie supérieur à celui de beaucoup de nos concitoyens, si notre action s’entoure de privilèges, si nos relations nous lient aux riches, aux oppresseurs et aux détenteurs du pouvoir ? Et d’autre part, comment prétendre que notre appel à la justice est évangélique si nous incitons à la révolte ou si nous contaminons notre travail de conscientisation avec des éléments de méthode ou d’idéologie empruntés à l’athéisme ? Comment convaincre le monde que nous croyons en ce que nous prêchons s’il voit que nous avons peur de dénoncer de façon évangélique les injustices parce que nous craignons les répercussions, pour notre personne ou pour nos œuvres ? » (Vie consacrée, 1978, 78).

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