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L’adoration eucharistique

Dominique Sadoux, r.s.c.j., Pierre Gervais, s.j.

N°1983-2 Mars 1983

| P. 85-97 |

L’adoration eucharistique et la dévotion au Cœur du Christ sont intimement liées à la vie d’un certain nombre de congrégations religieuses, qui y ont puisé leur inspiration. Aujourd’hui, quelques-unes se demandent si ce ne sont pas là des traits d’une spiritualité trop marquée par la mentalité d’une époque. Aussi est-il important de réfléchir au sens de ces « pratiques » et de découvrir la richesse théologique et spirituelle dont elles sont porteuses, aujourd’hui encore. C’est ce que les auteurs de cet article ont entrepris à partir d’un texte de la règle primitive de la Société du Sacré-Cœur.

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Le texte qui suit est tiré d’un commentaire intégral, en voie de rédaction, du texte primitif des Constitutions des Sœurs du Sacré-Cœur. Nombreuses sont les congrégations qui ont vu le jour dans les toutes premières décades du XIXe siècle. Plusieurs d’entre elles ont puisé leur inspiration à la fois dans l’adoration eucharistique et dans le culte du Sacré-Cœur, et il nous arrive parfois de nous demander si ce ne sont pas là des traits d’une spiritualité trop marquée par l’esprit d’une époque.

Le texte que nous présentons ici est certes propre à un Institut. Il s’agit du paragraphe des Constitutions des Sœurs du Sacré-Cœur qui a trait à l’adoration eucharistique. Tout concis qu’il est, ce paragraphe fait toucher la sève spirituelle d’une époque, sa richesse, et, sous le couvert de mots qui ne sont plus spontanément les nôtres aujourd’hui, son actualité pour l’Église de notre temps. D’où l’intérêt de caractère général que revêt sa lecture.

Nous donnerons d’abord « in extenso » le texte du paragraphe. En effet si l’on veut rejoindre un charisme dans sa jeunesse pour l’Église, on n’y aura jamais accès qu’à travers les textes dans lesquels il s’est condensé. Nous tenterons de dégager ensuite la portée spirituelle du texte. Tout en le parcourant, il nous arrivera souvent de faire appel à la dynamique des Exercices Spirituels de saint Ignace. Nous aurons l’occasion de le constater, cette référence à la tradition ignatienne dans laquelle s’insère la Société du Sacré-Cœur ne fait pas seulement ressortir la rigueur spirituelle propre au charisme de l’Institut ; elle permet aussi d’en saisir l’originalité. Voici donc ce n° 66 des Constitutions, tel qu’il figurait dans le texte primitif de 1815 [1] :

Parmi les exercices propres au noviciat, celui qu’elles doivent singulièrement apprécier et auquel elles doivent se porter avec une ferveur particulière, c’est l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement ;
ayant surtout en vue, dans cet exercice, la gloire du Sacré Cœur de Jésus réellement présent dans la sainte et divine Eucharistie ;
contemplant des yeux de la foi cet aimable Sauveur qui leur montre son Cœur à découvert, en leur adressant ces touchantes paroles : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes et qui, pour prix de son amour, n’en reçoit que des outrages ».
Elles s’efforceront de le dédommager de l’ingratitude de la plupart des chrétiens, par la pureté de leurs hommages, par la ferveur de leur amour et la plénitude de leur dévouement ;
elles entreront, autant qu’il leur sera possible avec le secours de la grâce, dans les sentiments et les dispositions de ce divin Cœur, soit à l’égard de Dieu son Père, soit à l’égard des hommes.

Les racines historiques d’un texte

Ainsi s’annonce dans le livre des Constitutions un long développement de quelque vingt paragraphes et que l’on pourrait intituler à juste titre : la « règle des novices ». En effet, il s’agit là d’un ensemble qui porte directement sur l’intégration de la novice au corps de la congrégation par la pratique des trois vœux et des « vertus chères au Cœur de Jésus ».

Cette « règle » commence donc par la reconnaissance de la place éminente qui revient à l’Eucharistie dans la vie de la Société. Est-il besoin de l’évoquer ? Un paragraphe comme celui devant lequel nous nous trouvons plonge ses racines dans une histoire. Il se situe au confluent de deux grands courants qui ont marqué l’École française de spiritualité, d’une part l’adoration du Saint-Sacrement, et d’autre part, la dévotion au Sacré-Cœur. Le premier passe par un saint Jean Eudes (1601-1680), un Jean Olier (1608-1657) et une Catherine de Bar (1614-1698), qui fonda une congrégation dont le seul but était de s’offrir en victime de réparation pour tous les sacrilèges qui se commettaient contre le Saint-Sacrement. Le second passe par Paray-le-Monial et Marguerite-Marie Alacoque.

Il ne suffit pourtant pas d’avoir repéré l’enracinement historique d’une grâce de fondation pour en avoir goûté la saveur propre. On sait combien toute la vie intérieure de Madeleine-Sophie Barat jaillissait de la conscience de la présence sacramentelle du Seigneur à son Église. On sait aussi combien ce n’est qu’à regret qu’elle sacrifia l’adoration perpétuelle dans les maisons de la Société à cause des exigences de l’apostolat, la réservant ainsi au seul temps du noviciat. C’est pourquoi on est en droit de se demander quel sens prenait l’Eucharistie dans sa vie et dans la congrégation naissante. La réponse nous est en fait donnée dans ce paragraphe du texte primitif des Constitutions de 1815. C’est ici que l’on touche au mieux dans sa réalité vive le lien intime qui, chez elle, relie toute l’existence chrétienne au mystère eucharistique, tel qu’il nous est donné dans le Cœur de Jésus.

Dans la lumière de gloire...

Or, pourrions-nous nous demander, quel est ce regard contemplatif qui fonde l’adoration eucharistique ? Sur quoi se porte-t-il ? Ce que la novice est d’abord invitée à contempler, c’est « la gloire du Cœur de Jésus réellement présent dans l’Eucharistie », c’est-à-dire, le ressuscité lui-même eucharistiquement présent à son Église.

Cette gloire, elle n’est pas seulement celle qui est déjà sienne dans la résurrection. Elle est aussi celle qui est à venir, celle de son second avènement, lorsque toutes choses seront rassemblées et transfigurées en lui. « Ayant surtout en vue », nous dit le texte en effet. Il y a dans cette expression une dimension d’espérance et de finalité. Ce que la novice contemple est aussi ce qu’elle vise. Ce qui l’éblouit est aussi ce dont elle entend hâter le plein accomplissement. Contempler la gloire du Cœur de Jésus dans l’Eucharistie, c’est entrevoir dans la lumière même de l’aube pascale sa gloire à venir, celle qui illumine jour après jour le visage de son corps qui est l’Église, à mesure que celui-ci grandit vers sa pleine stature. La logique spirituelle des Constitutions reprend ici à son compte celle des Écritures. Tout comme le chrétien de la primitive Église, la novice s’ouvre au Cœur de Jésus dans l’adoration eucharistique à la lumière de l’aube pascale qui oriente son regard vers son retour prochain en gloire.

... le Cœur à découvert

Dans cette lumière de gloire, c’est de fait le Christ et son côté transpercé qui s’offrent à la contemplation de la novice. « Ils verront celui qu’ils ont transpercé », écrivait saint Jean, le témoin fidèle (Jn 19-37). « Contemplant des yeux de la foi cet aimable Sauveur qui leur montre son Cœur à découvert, reprend le texte des Constitutions, en leur adressant ces touchantes paroles : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes et qui pour prix de son amour n’en reçoit que des outrages ».

Il s’agit bien ici d’un regard de foi. Et parce qu’il est traversé de part en part par la foi, ce même regard peut reconnaître l’humanité du Christ dans sa densité eucharistique en toute justesse spirituelle, libre de toute sentimentalité stérile. Or l’Eucharistie ainsi accueillie n’est pas seulement, pour la novice, présence. Elle est aussi parole. Parole vivifiante. Parole qui met à découvert et confie les pensées du Cœur. C’est pourquoi l’adoration n’est pas seulement regard. Elle est aussi écoute, écoute d’une parole singulière, personnellement adressée, confidence du Seigneur.

C’est dans ce contexte que prend sa portée la révélation à Marguerite-Marie Alacoque, reprise et enchâssée dans ce paragraphe des Constitutions sur l’adoration eucharistique. Certes, cette parole est « révélation privée ». Ainsi en sera-t-il toujours d’ailleurs de toute parole du Christ que la novice entendra résonner au fond de son propre Cœur dans le silence de la prière. Mais il s’agit là d’une parole personnelle – et en ce sens « privée » – qui donne de réentendre de l’intérieur la parole vivante de l’Écriture. Ainsi en est-il aussi de cette révélation qui « touche » la novice. Elle ne l’introduit pas seulement à la grâce de son charisme. Elle lui donne d’entrer en union avec le Cœur de Jésus dans cette longue supplication du juste souffrant à travers l’histoire que le Christ a faite sienne sur la croix en reprenant les versets du psaume 69. Elle lui donne d’avoir accès à l’intimité de son Sauveur avec l’évangéliste qui, dans la profondeur de son regard sur le côté transpercé, a pu résumer toute la destinée du Christ en ces termes : « il est venu parmi les siens, et les siens ne l’ont pas reconnu » (Jn 1,11).

Un labeur à la suite du Christ...

Or le texte des Constitutions le dit bien : si l’adoration eucharistique ouvre, dans la gloire même du Christ vivant, sur son Cœur à découvert, elle ne devient entrée véritable dans la réalité contemplée que par un engagement correspondant. Tel est le sens de la double injonction sur laquelle se clôt le paragraphe.

« Elles s’efforceront de le dédommager de l’ingratitude de la plupart des chrétiens », dit le texte. Il est donc question d’un effort, qui n’est pas sans rappeler le « s’efforcer », si surprenant au premier abord, qui est en lien avec la grâce de troisième semaine dans les Exercices Spirituels de saint Ignace. Cette « semaine » des Exercices s’ouvre d’ailleurs, comme on le sait, par la contemplation du mystère évangélique de la dernière Cène. « Commencer ici, écrit Ignace, avec beaucoup de force et mettre tout mon effort à souffrir, m’attrister et pleurer » (Ex. Sp. 195), et ce « pour ressentir la souffrance intérieure de tant de souffrances que le Christ a supportées pour moi » (Ex. Sp. 203).

Touchée par la confidence de son Seigneur, la novice veut donc faire sienne son oblation au Père en communiant à ses souffrances. Or cette offrande d’elle-même par laquelle elle veut être du côté de son Sauveur n’a rien de souffreteux. Comment en effet dédommagera-t-elle le Cœur de Jésus de tant d’ingratitudes ? « Par la pureté de ses hommages, poursuit le texte, la ferveur de son amour et la plénitude de son dévouement ». Respect sans faille de l’être aimé dans lequel l’amour trouve son élan pour se mettre à son service inconditionnel. Reconnaissance de l’autre qui, dans l’adhésion fervente qu’elle suscite, ouvre sur les profondeurs de son dessein. Telle était l’attitude foncière du Christ dans sa relation confiante au Père à l’heure d’accomplir son œuvre de salut. Telle est celle aussi dans laquelle se noue l’union de la novice au Cœur de son Seigneur.

... qui fait entrer dans les dispositions de son Cœur

Toujours selon les Exercices, il faudrait affirmer que le charisme de la congrégation est résolument une grâce de « troisième semaine ». En son mouvement premier et du plein de sa vocation, la novice est appelée à se situer, dans la lumière de gloire acquise et à venir du Christ Ressuscité (c’est la grâce de « quatrième semaine » dans les Exercices), à l’intérieur de l’immense labeur de la Passion où s’opèrent le salut et la réconciliation du genre humain. C’est sous ce mode, enracinée dans le mystère pascal, qu’elle entre, par l’engagement de toute sa vie, dans ce qui, toujours selon les Exercices, constitue la grâce de « deuxième semaine », à savoir une connaissance intérieure du Fils de Dieu qui, pour moi, s’est fait homme. Et comme dès le point de départ c’est en lui découvrant son Cœur que le Christ s’est révélé à elle, s’est aussi dans une saisie intérieure des sentiments et mouvements de ce Cœur qu’elle sera appelée à faire siens la moindre de ses paroles ou le plus simple de ses actes durant sa vie terrestre. « Elles entreront, est-il dit pour conclure, autant qu’il leur sera possible avec le secours de la grâce, dans les sentiments et les dispositions de ce divin Cœur, soit à l’égard de Dieu son Père, soit à l’égard des hommes ». De fait, la novice se familiarisera avec ces dispositions intimes de son Seigneur en le suivant depuis sa naissance jusqu’à sa mort, le voyant vivre obéissant, pauvre et chaste, l’entendant se révéler « doux et humble de Cœur », et vivant elle-même de la charité fraternelle à la manière dont il a lui-même aimé les siens.

Il y a une cohérence spirituelle étonnante dans ce paragraphe des Constitutions sur l’adoration eucharistique. Il reprend à son compte le mouvement même de la confession de foi de la communauté apostolique. C’est en effet dans la lumière de l’aube pascale qui les ouvrait sur la parousie à venir que les apôtres ont proclamé bien haut le salut opéré par la croix et c’est ainsi, du Cœur même du mystère pascal, qu’ils se sont remémoré les paroles et gestes du Christ tout au long de sa vie terrestre alors qu’il était au milieu d’eux. Les Évangiles se livrent à la novice dans l’adoration eucharistique, à la manière même dont ils ont pris forme dans la première prédication chrétienne.

L’adoration eucharistique

On pourrait s’étonner de ce que cette logique spirituelle aille à l’inverse de celle que présente le petit livre des Exercices Spirituels. Elle donne en effet l’impression de suivre, dans les temps spirituels, un ordre qui va à rebours de celui que l’on trouve dans les Exercices Spirituels. Dans ceux-ci, le retraitant suit le Christ dans sa vie terrestre pour aboutir à sa mort et à sa résurrection. Dans les Constitutions, c’est, dans la gloire du Dieu vivant, le côté transpercé qui ouvre la novice aux mystères de la vie terrestre du Christ. Le point de départ spirituel est différent de part et d’autre. Dans les Exercices Spirituels, il y va d’une liberté encore étrangère à elle-même dans son péché et qui trouve progressivement son identité dans la recherche et la découverte de la volonté de Dieu à travers la contemplation de la vie du Christ. Dans les Constitutions par contre, il y va d’une liberté qui a déjà trouvé son assise dans le charisme propre à la Société et qui va ainsi se déployant progressivement à la pleine mesure du don qui lui a été fait.

Or, pour les Constitutions, cette logique spirituelle est intérieure à cet « exercice » que les novices « doivent singulièrement apprécier » et qui est « l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement ». Nous sommes vraiment loin ici de toute conception « chosiste » de l’Eucharistie. Une certaine sensibilité religieuse a fort bien pu percevoir l’hostie comme une « chose », présente là, devant moi, isolée et statique dans l’auréole du sacré qui l’entoure. Telle n’est pas la voie sur laquelle engage le texte des Constitutions.

Il est certain que le XIXe siècle n’explicitait pas l’unité du mystère pascal à la manière dont la théologie l’a redécouverte depuis quelques décades. Pourtant, dans sa propre vie – et ce paragraphe des Constitutions en est l’expression – Madeleine-Sophie Barat vivait spontanément du lien qui unit le mystère pascal à l’Eucharistie. L’évoquer ici, c’est se représenter tout à la fois cette femme vive, active, toujours pressée et sur les routes, et cette petite religieuse enfouie aussi par moments au fond de l’église et perdue dans sa contemplation silencieuse. L’idéal qu’elle proposait à ses novices était vie pour elle. L’engagement apostolique prenait vigueur chez elle dans l’adoration. Mais en retour l’adoration dépassait de beaucoup pour elle le temps précis d’une présence devant l’autel. Par la suite les Constitutions ne prescriront aux religieuses formées l’adoration perpétuelle devant le Saint Sacrement que les jours de grande fête (Const. 15) ; elles ne spécifieront pas non plus que la demi-heure de prière de l’après-midi se fasse devant le Saint-Sacrement (Const. 14). Pourtant, d’instinct et dans le quotidien d’une vie dévorée par le travail, Madeleine-Sophie aimait se retrouver là chaque jour, en cette présence, comme en son centre et son repos. Dans la liberté de l’esprit et la disponibilité à la tâche, elle entendait d’abord inculquer à ses filles un souffle, un esprit à la fois profondément contemplatif et eucharistique.

Le renouveau liturgique donne aujourd’hui à la célébration de l’Eucharistie ampleur et profondeur. Son attention au Cœur à découvert du Christ devrait aider la religieuse du Sacré-Cœur à saisir spontanément dans leur unité intérieure l’action apostolique et la présence eucharistique au sein d’une vie livrée avec le Christ. L’Eucharistie est la présence attestée du mystère pascal parmi nous. Elle est aussi la parole singulière qui y convie personnellement. C’est ainsi qu’elle fait l’Église. Mais ce grand mystère ne devient vie, ainsi que le rappelle le texte, que dans la mesure où il entraîne à sa suite dans son propre mouvement. Dans cette mesure, par l’engagement cordial de toute sa vie, la novice devient un avec le Cœur de Jésus dans l’offrande au Père où il réconcilie en son corps tous les hommes.

L’âme d’une spiritualité

Ce paragraphe sur l’adoration eucharistique est la clef qui ouvre à toute lecture de la « règle des novices ». Il est aussi le fondement permanent qui donne vie à chacune de ses affirmations.

« Elles s’efforceront », « elles entreront dans les dispositions », nous est-il dit. Ce sont là des expressions qui reviendront de façon constante dans la « règle des novices ». Elles en ponctuent tout le développement. Tant au niveau de la conformité au Christ par la pratique des vertus qui lui sont chères qu’à celui de la vie fraternelle, chaque paragraphe de cette règle ne fera que tirer la ligne rigoureuse d’un effort patient, réfléchi et conséquent pour entrer dans les sentiments et les dispositions du Cœur de Jésus. Mais cet effort serait mal compris, à vrai dire il serait même vain, si l’on perdait de vue son point d’ancrage. Or ce point d’ancrage, c’est l’Eucharistie. Tout cet effort n’est, pour la novice, que l’expression de sa réponse personnelle à la réalité contemplée dans l’Eucharistie, une adoration en acte.

« Devenez ce que vous recevez, le corps du Christ », disait Augustin. A sa suite, la « règle des novices » ne fait que redire à travers chacune de ses exigences : devenez celui qui vous confie les pensées de son Cœur, le Christ glorieusement présent dans l’Eucharistie. L’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement ne consiste pas seulement dans la présence silencieuse devant le Saint-Sacrement, encore que la religieuse du Sacré-Cœur ne saurait faire l’économie de ces temps privilégiés devant son Seigneur. Elle consiste avant tout dans une conformité toujours plus grande de toute sa vie et de tout son agir à celui qui est contemplé dans l’Eucharistie, dans la conscience vive que là, dans l’Eucharistie, est la source constante, immédiate et intarissable, d’où jaillit toujours à nouveau sa propre vie dans l’Église de Dieu.

Dans sa force originelle, la perception intérieure qu’avait Madeleine-Sophie de l’Eucharistie renoue, comme par un sens spirituel des plus sûrs, avec cette dimension de l’Eucharistie si présente aux Pères des premiers siècles et que l’ecclésiologie de Vatican II a remise en valeur : l’Eucharistie « sacrement de l’unité de l’Église ». Contempler le Cœur de Jésus dans l’Eucharistie, nous dit-elle, c’est en effet le contempler dans sa relation constitutive « soit à l’égard de Dieu son Père, soit à l’égard des hommes ». Plus tard, lorsqu’il sera question de faire approuver les Constitutions, les reviseurs romains croiront devoir biffer ce membre de phrase, dans la crainte qu’il ne donne une perception par trop humaine du Christ. Ce faisant, il ne se rendaient pas compte combien ils amputaient le texte et appauvrissaient la doctrine eucharistique sur laquelle il ouvrait. Le Cœur de Jésus est un « nœud » de relations. Ne peut y entrer que celui qui le voit comme Cœur ouvert, renvoyant tout à la fois aux profondeurs du Père et à la détresse des hommes. Le Cœur de Jésus nous « noue » intérieurement, précisément en nous décentrant par rapport à nous-mêmes. C’est en cela qu’il est Eucharistie, et, dans la communion qu’il crée, « sacrement de l’unité ».

À la table des pécheurs

Telle est la vision spirituelle qui se dégage de ce paragraphe des Constitutions sur l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Peut-être pourrait-il encore donner lieu à une remarque pour bien fonder la spiritualité propre à l’Institut.

Nous avons déjà dit que le charisme de la Congrégation prenait sa source dans ce qui, selon les Exercices, constitue la grâce de « troisième semaine », c’est-à-dire, dans ce « faire » qu’est la Passion où s’opère mystérieusement le salut du monde. Or cette communion aux souffrances rédemptrices du Christ, la religieuse du Sacré-Cœur la vit sous un mode qui lui est particulier. « Elles s’efforceront de le dédommager de l’ingratitude de la plupart des chrétiens ». La communion aux souffrances du Christ est donc vécue ici sous un mode affectif, dans la ligne de la grâce propre au charisme de la Congrégation. La religieuse du Sacré-Cœur ressent l’ingratitude qui touche le Cœur de Jésus comme une souffrance qui lui est personnellement infligée. Elle se met du côté de son Seigneur. Elle fait siens ses intérêts. Elle le console, pour ainsi dire, « par la pureté de ses hommages et par la ferveur de son amour ». Avec hardiesse, elle rejoint ainsi, dans son intimité avec le Cœur de Jésus, une intuition qui est au Cœur de la révélation chrétienne : si le Christ, dans la joie de sa résurrection, est celui qui console et fortifie l’homme, l’homme est aussi celui qui, en se tournant vers son Dieu, en est la joie et la consolation.

On voit néanmoins ce que pourrait avoir d’ambigu ce rapport affectif au Christ. Il en est ainsi d’ailleurs de tous nos sentiments humains, lorsqu’ils ne sont pas repris et transformés par la puissance de l’Esprit. En effet, la religieuse du Sacré-Cœur pourrait se croire du côté de son Dieu, âme pure et fidèle face à un monde menaçant, ingrat et méchant. Or, selon les termes mêmes des Exercices, souffrir intérieurement de tant de souffrances du Christ, c’est d’abord ressentir « douleur, regret, confusion, parce que c’est pour mes péchés que le Seigneur va à la Passion » (Ex. Sp. 193). On ne peut être du côté de la victime que si, en même temps, on a conscience, de par son péché, d’être du côté du bourreau. C’est toucher là de fait, toujours selon les Exercices, la grâce de « première semaine », celle où l’on demande honte et confusion pour ses si nombreux péchés.

On ne peut donc souffrir de l’ingratitude de tant d’autres envers le Christ que dans la mesure où l’on fait intérieurement corps avec cette ingratitude. On n’entre dans le pardon de Dieu sur le monde que dans la conscience de vivre soi-même constamment et gratuitement de ce pardon. C’est pourquoi d’ailleurs, toujours selon le texte des Constitutions, la religieuse du Sacré-Cœur ne pourra dédommager le Christ de l’ingratitude de la plupart des chrétiens que dans la mesure où elle-même ne perdra jamais de vue que celui qui la convie auprès de lui est précisément cet « aimable Sauveur » qui la rachète alors même qu’il n’a reçu d’elle, pour prix de son amour, que l’ingratitude de ses fautes.

L’identification affective au Christ ne peut trouver sa fécondité spirituelle que dans la conscience vive de la distance infinie qu’il y a entre Dieu et la créature. Or, dans nos existences concrètes, c’est le propre du péché de marquer cette distance. Ce sera donc dans la conscience d’un pardon toujours reçu, toujours gratuit, que la religieuse du Sacré-Cœur pourra sentir, et à vrai dire toucher l’infinie proximité de Dieu au sein même de l’écart que creuse la faute. Ainsi, dans son union au Cœur de Jésus est-elle tout à la fois du côté des hommes ses frères et du côté de Dieu qui sauve. Elle se reconnaît complice du péché dans le monde, alors même que, dans le Cœur de Jésus, elle porte affectivement le poids et la souffrance de ce péché, en union avec les sentiments et les dispositions de son Sauveur.

NOTE COMPLÉMENTAIRE : Le paragraphe 66 et ses remaniements

Nous nous trouvons ici devant le paragraphe du texte des Constitutions qui a dû être le plus retravaillé en vue d’obtenir l’approbation romaine. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer le texte primitif de 1815 au texte officiel de 1826. Les voici l’un et l’autre (avec, en italiques, les passages modifiés ou omis).

Texte de 1815
Parmi les exercices propres au noviciat, celui qu’elles doivent singulièrement apprécier et auquel elles doivent se porter avec une ferveur particulière, c’est l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement ; ayant surtout en vue, dans cet exercice, la gloire du Sacré Cœur de Jésus réellement présent dans la sainte et divine Eucharistie ; contemplant des yeux de la foi cet aimable Sauveur qui leur montre son Cœur à découvert, en leur adressant ces touchantes paroles : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes et qui, pour prix de son amour, n’en reçoit que des outrages ». Elles s’efforceront de le dédommager de l’ingratitude de la plupart des chrétiens, par la pureté de leurs hommages, par la ferveur de leur amour et la plénitude de leur dévouement ; elles entreront, autant qu’il leur sera possible avec le secours de la grâce, dans les sentiments et les dispositions de ce divin Cœur, soit à l’égard de Dieu son Père, soit à l’égard des hommes.

Texte officiel de 1826
Parmi les exercices propres au noviciat, celui qu’elles doivent singulièrement apprécier et auquel elles doivent se porter avec une ferveur particulière, c’est l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, se glorifiant saintement dans le Cœur de Jésus, symbole et source des principaux bienfaits de la charité pour nous, et l’adorant dans le Très Saint Sacrement où son corps, son sang, son âme et sa divinité sont réellement présents, elles feront tout ce qui est en leur pouvoir, par la pureté de leurs hommages, la ferveur de leur amour et la plénitude de leur oblation pour le dédommager des outrages qu’il reçoit de toutes parts ; elles entreront, autant qu’il leur sera possible avec le secours de la grâce, dans les sentiments et les dispositions de ce divin Cœur.

Dans la première rédaction, l’adoration eucharistique forme un tout indivis avec la contemplation du Cœur de Jésus. La novice a en vue la gloire du Cœur de Jésus réellement présent dans la divine et sainte Eucharistie ; elle y contemple des yeux de la foi son Sauveur qui s’adresse à elle en lui montrant son Cœur à découvert. Dans la rédaction finale, l’exercice qu’est l’adoration du Saint-Sacrement est décrit par contre de la façon suivante : « se glorifiant saintement dans le Cœur de Jésus, symbole et source des principaux bienfaits de la charité pour nous, et l’adorant dans le Très Saint Sacrement où son corps, son sang, son âme et sa divinité sont réellement présents ».

Une telle modification du texte original donne matière à réflexion. Quelque chose de nouveau se fait jour dans l’Église, inhérent à un charisme naissant, et que la théologie officielle de l’époque n’arrive que difficilement à intégrer.

Qu’en est-il exactement ? Dans leurs corrections apportées au texte les autorités romaines étaient mues par un double souci. D’une part un souci de prudence face aux attaques virulentes des milieux jansénistes de l’époque, qui accusaient la dévotion au Sacré-Cœur de donner une vision trop humaine du Christ en s’arrêtant à son seul Cœur physique. D’autre part, un souci de couler dans le texte des Constitutions l’enseignement du concile de Trente sur la présence réelle qui faisait alors autorité dans l’Église en matière de doctrine eucharistique. C’est ainsi qu’à la « théologie eucharistique » propre à l’expérience spirituelle de Madeleine-Sophie Barat venait se substituer, pour ainsi dire, dans le texte définitif des Constitutions les énoncés de la théologie commune de l’Église.

On se rend déjà compte de cet état de choses à la manière dont la dévotion au Sacré-Cœur est formulée dans la rédaction finale. Les réviseurs romains ont imposé les formules déjà officialisées de l’Église sur le culte du Sacré-Cœur, que ce soit celle, liturgique, tirée de la messe « Miserebitur » (1765), où l’on « se glorifie saintement » dans le Cœur de Jésus, ou encore celle, dogmatique, tirée de la Constitution « Auctorem fidei » de Pie VI où l’accent est mis sur le caractère symbolique du Cœur de Jésus pour éviter toute perception trop réaliste de ce Cœur. Ainsi, alors que, dans la version originale, la novice avait en vue dans l’adoration du Saint-Sacrement la gloire du Cœur de Jésus réellement présent dans la sainte et divine Eucharistie, désormais elle est invitée à se glorifier saintement dans le Cœur de Jésus symbole des bienfaits de la charité.

Mais il y a chose plus grave. En agissant comme ils l’ont fait, les réviseurs romains détachaient complètement l’affirmation sur le Cœur de Jésus de son contexte eucharistique. En effet, il n’y a plus de référence à l’Eucharistie dans ce premier membre de phrase. Et en retour, ils coupaient l’affirmation sur le Saint-Sacrement de son lien primitif avec le Cœur de Jésus, en la reportant tout entière sur le deuxième membre de phrase, là où, dans le texte primitif, il était question du message de Paray-le-Monial. On a inséré alors, à la place de cette révélation, une doctrine sur la présence réelle aussi ferme et classique que possible, dans les termes mêmes du concile de Trente. On jugeait en effet trop osé d’insérer dans le corps même d’une affirmation sur le Saint-Sacrement une révélation privée et dont la bénéficiaire, il faut bien le reconnaître, n’était pas encore canonisée.

Le texte primitif se trouvait ainsi profondément perturbé dans son équilibre interne. Même la belle et ample formule : « la sainte et divine Eucharistie », dont les résonances nous ramènent à la théologie des Pères, avait disparu. Il n’y avait plus place que pour une insistance massive sur la présence réelle. Il s’agissait d’« adorer le Très Saint Sacrement ».

Dans son désir de parer aux attaques de l’extérieur et de réaffirmer la doctrine officielle, le souci de Rome était peut-être légitime. Il ne pouvait certes pas rendre compte en même temps de la force d’un charisme dans son jaillissement premier. Il risquait même de le niveler. C’est en effet une chose d’affirmer la doctrine conciliaire sur la présence réelle. C’en est une autre d’en redire toujours à nouveau la richesse inépuisable à travers les charismes que Dieu départit à son Église. Le dogme n’est jamais du domaine du charisme personnel, alors même qu’il demeure la mesure où s’authentifie tout charisme dans l’Église.

Ce que le texte gagnait en précision doctrinale, il le perdait donc au plan de sa logique spirituelle. Quelque chose de la vision spirituelle de Madeleine-Sophie Barat se trouvait émoussé : sa perception du lien vivant entre l’Eucharistie et le Cœur de Jésus. Tels sont souvent les aléas de l’histoire, à travers lesquels l’Esprit poursuit son œuvre de renouvellement. C’est pourquoi d’ailleurs il est si éclairant de réentendre le texte des Constitutions dans son jaillissement premier, tel qu’il est sorti de la plume de Madeleine-Sophie Barat et du Père Varin.

[1Sur l’histoire de ce texte, voir la note complémentaire à la fin de cet article.

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