Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Pour un renouveau de la vie religieuse féminine

Questions et réflexions

Marie Paquay

N°1983-1 Janvier 1983

| P. 20-24 |

L’auteur pose, lucidement et courageusement, le problème de l’accueil des jeunes dans nos Instituts et elle fait réfléchir à tout ce que celui-ci implique. Certes, elle pose plus de questions qu’elle n’en résout, mais la lecture de ces pages peut être à l’origine d’une réflexion stimulante.

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On parle beaucoup d’un renouveau de la vie religieuse et c’est à l’intérieur de cette situation, dont je rends grâce à Dieu, que je voudrais faire part de quelques questions qui se posent, me semble-t-il, à notre responsabilité. Je formulerais ces questions de la manière la plus abrupte, pour tâcher de toucher leur racine :

Pourquoi si peu de jeunes entrent-elles dans nos Congrégations – je ne distingue ici nullement les actives et les contemplatives – alors qu’il y a tant de vocations religieuses autour de nous ?

Pourquoi, parmi celles qui entrent, en voit-on tant sortir dès les premières années, sinon les premiers mois ou même les premières semaines de la formation ?

Pourquoi, parmi celles qui restent, en trouve-t-on beaucoup qui désirent changer ou changent de Congrégation ?

Peut-être contestera-t-on le diagnostic que suppose cette triple interrogation. Je tiens pour acquis, quant à moi, que ce ne sont pas les vocations qui manquent, mais bien les familles religieuses qui acceptent de les recevoir. Je vois également trop de sorties qui suivent des entrées pourtant soigneusement préparées. Et je connais aussi bien des passages d’une Congrégation à une autre, qui me semblent symptomatiques d’un même état d’esprit. Je m’explique sur ces trois points, avant de pousser plus loin la réflexion.

Beaucoup de vocations, peu d’entrées

La raréfaction des entrées dans la vie religieuse s’est atténuée, on le sait, depuis 1975 et l’on assiste un peu partout à une remontée lente mais encourageante du nombre de jeunes en formation, un phénomène qui paraît s’accentuer depuis trois ou quatre ans. Dans beaucoup de Congrégations, l’ère « constituante », postérieure au Concile, a conduit, en s’achevant, à une meilleure situation dans l’Église et donc à une présentation plus consistante pour celles que Dieu appelle à poursuivre l’œuvre qu’il a commencée dans nos vies. Je crois en effet que le Seigneur lui-même ne cesse d’appeler à le suivre (ce que tous accepteront), et à le suivre notamment sur ces chemins que nous avons déjà parcourus, je veux dire, ceux de la vie religieuse d’hier et d’aujourd’hui (ce que beaucoup n’envisagent plus). Du vieux tronc peuvent surgir des pousses nouvelles, d’où naîtra normalement la vie religieuse de demain. La floraison de nouvelles formes de vie chrétienne, vie religieuse y comprise, n’est pas opposée à cette perspective, puisqu’elle-même ne cesse de chercher du côté de la vie religieuse la plus traditionnelle ses références et ses appuis. C’est donc principalement du côté de la vie religieuse existante que doivent s’orienter les efforts de réforme qui portent l’avenir des anciennes et des nouvelles fondations.

Cette responsabilité des familles religieuses actuelles devrait, en principe, rencontrer l’attente de nombreuses jeunes femmes qui sont appelées à suivre le Christ dans la vie consacrée mais ne savent ni où ni comment sera donné corps à leur devenir. Déjà ces jeunes manquent d’accompagnateurs et de communautés qui les aident à nommer, puis à porter le mystère qui les habite. Déjà le discernement et la croissance de leur vocation tient souvent du miracle, dans les déserts ecclésiaux qui les entourent aujourd’hui, lorsque la famille, l’école, la paroisse, et les autres milieux porteurs de vie font défaut.

Mais la vie religieuse n’est pas plus accueillante à leur cheminement. Certes, on entend souvent dire que les Congrégations désirent des vocations, attendent des jeunes, espèrent le don de Dieu. Peut-être ne voyons-nous pas assez que rien ne nous vient du Ciel qui ne grandisse sur la terre, ou, en d’autres termes, que ce désir d’enfantement, s’il existe, doit se manifester à la manière de l’humble audace de celui qui va à la recherche des ouvriers pour sa vigne, sans attendre que se présentent ceux qui n’en savent pas le chemin. Car l’espérance implique toujours, dans la vie spirituelle, un déploiement d’activité capable de changer la nuit en jour. Nos congrégations investissent-elles assez de prière, de temps, de personnes et d’argent dans cette tâche bien plus urgente pour Dieu et pour l’Église que notre propre survie ?

Entrées et sorties

Voici une autre face du problème : beaucoup de jeunes sortent, au cours de la formation initiale. On dira que c’est normal à cette étape : certains Ordres ou Congrégations ont toujours perdu ainsi jusqu’à la moitié des effectifs du début : et l’on considère aussi que le temps des vœux temporaires est, en fin de compte, le plus décisif. Soit. Mais il faudrait tout de même s’interroger à nouveaux frais : ces sorties voulues ou imposées, de jeunes femmes qui ont entre cinq et dix ans de vie religieuse, sont-elles normales ? Ces départs du postulat, voire du noviciat, sont-ils tous dus à des défauts de discernement avant l’entrée ? On entend souvent mettre en cause la direction spirituelle ou les oppositions familiales. Il me semble que nous évitons ainsi nos propres responsabilités. Comment aidons-nous ces jeunes à monnayer leur idéal de vie ? Comment la famille religieuse et la jeune sœur en formation peuvent-elles se découvrir ensemble en route, non pas l’une vers l’autre, mais vers le Christ, qui dispense toujours le charisme de l’Institut ? Comment acceptons-nous la remise en question que constitue à chaque fois l’entrée d’un nouveau membre, comment entrons-nous dans la nouvelle conversion que cette charge nous demande, et qui est souvent très mortifiante pour nous ? Souvent les jeunes nous appellent à un courage qui nous est devenu douloureux : voyons-nous assez là un appel de notre Dieu à renouveler notre propre amour de lui ?

Accueillir et former des jeunes demande à tous une constante et profonde attention aux exigences de Dieu. Mais ceci est particulièrement sensible dans les communautés où elles ont à vivre : la communauté de formation, bien sûr, mais tout autant les communautés où elles sont envoyées ensuite. Ces communautés vivent en effet d’une façon plus « normale » qu’au noviciat les exigences et les tentations de la vie apostolique. Qu’un nouveau membre s’intègre à la vie de prière, au tissu des relations, aux tâches habituelles, aux espérances parfois bien enfouies, et voilà, même abstraction faite des différences d’âges, tout l’équilibre qui vacille. C’est aussi la grâce de tout reprendre, mais toutes ne l’accueilleront pas sans mal. N’est-ce pas alors l’heure de nous éduquer à la patience, à la prévenance, et plus que jamais, à la miséricorde paternelle de Dieu ?

D’une Congrégation à une autre

Un troisième aspect de notre question est celui des passages fréquents d’une congrégation à une autre : passage immédiat, alors qu’on est toujours dans la vie religieuse, passage après un temps de sortie, passage d’une forme de vie à une autre, ou passage vers une congrégation semblable à la première ; je ne distingue pas ce qui ne constitue peut-être que des variations d’un même thème. Le renouveau postconciliaire a pu, pendant un certain temps, entraîner un changement si profond des Congrégations en l’espace de dix ans qu’une personne attirée par tel aspect de la vie religieuse en soit dépossédée au moment de l’engagement perpétuel et cherche ailleurs sa route. Mais aujourd’hui, on assiste peut-être à la réaction inverse.

Il se pourrait que les congrégations elles-mêmes, au moment d’intégrer définitivement un de leurs membres, ou l’ayant déjà fait, s’aperçoivent d’une différence d’identité entre elles et ces personnes, et optent alors, consciemment ou non, pour une mise à distance qui aura pour conséquence un éloignement effectif. Si beaucoup de situations particulières ne s’expliquent pas seulement par ce réflexe, je crois pourtant qu’il est souvent présent, et on peut le regretter. Ce processus de méconnaissance progressive qui s’installe, de part et (ou) d’autre, alors qu’avait joué jusque là le dynamisme de la reconnaissance, me paraît inspiré parfois par d’autres motifs que ceux d’un courageux et parfois bien nécessaire discernement spirituel. N’avons-nous pas trop vite peur de nous effacer devant celles qui ont grandi à nos côtés et de notre substance, mais qui présentent un visage quelque peu différent du nôtre ? Ne craignons-nous pas, en d’autres termes, de perdre pied pour l’inconnu, alors même que nous sommes davantage en mesure aujourd’hui d’identifier notre patrimoine ? Il ne s’agit pas ici d’accepter n’importe quelle innovation, mais d’éprouver les esprits et de pouvoir nous laisser conduire là où nous ne voudrions pas aller – mais où notre Seigneur, lui, nous attend.

Dernière réflexion

Je viens d’évoquer, à trois reprises, notre crainte devant la mort, ou plutôt devant ce qu’implique le don de la vie : vouloir des jeunes, ce n’est pas seulement de ne pas se garantir contre leur venue, mais c’est encore agir pour qu’elle soit ; c’est aussi accepter la patience et les renoncements de leur éducation et c’est, plus profondément, avoir à s’effacer un jour devant elles. Échappons-nous assez au refus de la vie qui pourrit l’Occident, et, plus près de nous, tant de familles chrétiennes ?

Je ne crois pas que toute la pastorale des vocations soit résolue par un tel examen de conscience : il y a d’autres instances à l’œuvre, dans cette question d’Église, et je songe en particulier aux prêtres et aux laïcs chrétiens. Mais il me paraît que nous pouvons, pour notre part, retrouver beaucoup de liberté et de joie d’aimer, en prenant une part plus active à l’espérance de Dieu.

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