Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Religieuses dans la pastorale

Vies Consacrées

N°1982-6 Novembre 1982

| P. 359-365 |

Les tragiques événements qui se déroulent au Salvador ont eu pour conséquence que de nombreuses paroisses étaient laissées à l’abandon. Devant cette situation d’urgence, Monseigneur Romero avait lancé un pressant appel aux religieuses. L’une d’entre elles, passée avec ses consœurs de l’enseignement à la pastorale directe dans les paroisses et les camps de réfugiés, a accepté de répondre à quelques questions et de nous donner le témoignage, simple et profondément émouvant, de ce que la présence des religieuses représente pour ces pauvres gens, mais aussi des valeurs chrétiennes dont témoignent ces personnes qui souffrent, savent pardonner et gardent l’espérance.

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Les religieuses constituent l’une des forces vives de l’Église du Salvador, spécialement celles qui se consacrent à la pastorale directe dans les paroisses, les cantons ruraux et les camps de réfugiés. Nous avons interrogé l’une d’elles, qui nous paraît représentative de nombreuses consœurs, dans diverses Congrégations.

Ma Sœur, vous travaillez aujourd’hui dans la pastorale, alors qu’auparavant vous vous consacriez à l’éducation dans un collège de la capitale. Pourriez-vous expliquer pourquoi vous avez changé de travail ?

Ce fut en réponse à l’appel de Monseigneur Romero, lancé à cause de l’urgence qui existait à ce moment dans les paroisses et les communautés abandonnées à elles-mêmes. A cause de l’assassinat, de l’expulsion ou de la fuite des prêtres, une trentaine de communautés étaient abandonnées. Nous avons consacré quelques journées à réfléchir sur la réponse que nous pourrions donner à cet appel. Puis nous avons débuté dans six communautés urbaines et cinq à la périphérie de la ville. Nous nous sommes aussi rendues dans des villages éloignés. J’ai commencé par aller dans l’un d’eux à chaque fin de semaine, avec une compagne. Mais nous nous sommes rapidement rendu compte de la nécessité de demeurer sur place. C’est ce que nous avons fait. Voilà trois ans que nous vivons et travaillons sans interruption dans ces communautés. Dès le début, il y a eu des difficultés, car nous baignions déjà dans une atmosphère de tension et de surveillance. Cependant, les problèmes n’étaient pas encore tels qu’il ne nous soit plus possible de continuer. Mais la troisième année, nous n’avons déjà plus été capables de réaliser nos plans, parce que le climat s’était dégradé : on interdisait aux gens l’entrée dans le couvent, parce que, leur disait-on, nous étions toutes des communistes et que tous ceux qui venaient nous voir étaient, eux aussi, des communistes. Dans ces conditions, il n’y avait plus moyen de travailler. Maintenant, nous n’allons plus que de temps en temps dans ces villages.

Actuellement, que faites-vous ?

Maintenant qu’il est malaisé d’aller dans les campagnes, je travaille avec d’autres religieuses dans les camps de réfugiés de l’Archevêché. C’est un travail différent, mais l’accompagnement des gens et ce qu’ils nous apprennent ressemblent beaucoup à ce que nous faisions auparavant.

Vous me dites que vous avez beaucoup appris auprès des réfugiés. Qu’est-ce qui vous paraît le plus important ?

On découvre chez eux de nombreuses valeurs chrétiennes, pas seulement chez ceux qui constituent la communauté chrétienne, mais aussi chez d’autres personnes, qui se disent incroyantes. Ces gens du peuple agissent en vertu de valeurs plus humaines et plus chrétiennes, plus proches du Royaume de Dieu et d’un monde ouvert sur lui. Ce qui me frappe surtout, c’est leur pardon. Dans la situation actuelle, les assassinats, la perte de leur maison et de tous leurs biens leur causent une grande douleur. Mais ils savent pardonner, ils ont une grande capacité de pardon, même sur des points qui nous coûteraient énormément. On leur annonce que leur troisième fils est mort la veille et, durant la célébration de la Parole, ils prient du fond du cœur et sans agressivité pour leurs ennemis, afin que Dieu leur change le cœur et fasse tomber le bandeau de leurs yeux. On rencontre parfois des personnes aigries, mais le pardon est la règle. Ils manifestent beaucoup de sérénité, une grande capacité de supporter la souffrance, comme des gens qui ne se laissent pas écraser par elle, mais avec la conviction profonde que ce n’est qu’une étape et que souffrir a du sens. Cette espérance les soutient. Dans les camps de réfugiés, par exemple, voilà déjà deux ans qu’ils y vivent, enfermés, sans nouvelles de leur village, sauf des annonces continuelles de décès. Chacun a une lourde histoire de souffrance, mais il ne cesse d’espérer que viendra l’heure du salut. Même si elle tarde, leur espoir ne disparaît pas, il renaît et, grâce à Dieu, cette espérance les soutient.

Et vous-même, ma Sœur, que faites-vous dans les camps de réfugiés ?

Nous essayons de les aider autant que nous pouvons, de leur procurer des aliments, des remèdes, etc. Mais le plus important, c’est d’être avec eux. Ils renforcent notre espérance et notre foi et nous espérons faire de même à leur égard. Ils nous disent que Dieu est avec eux parce que nous sommes là. Nous essayons de bâtir une communauté dans la vérité, de les maintenir dans l’espérance et l’esprit de pardon pour l’avenir, de les faire croître et s’affermir. Dans les camps de réfugiés, il y a aussi des problèmes difficiles de relations humaines et de manque de place. Cela dépend des camps, c’est évident. Là où l’on s’occupe davantage d’eux, où ils reçoivent plus de visites de prêtres et de religieuses, l’atmosphère est meilleure. Cependant la situation humaine est très pénible. Il m’arrive de penser que, si nous étions enfermées durant deux ans non pas à 200, mais seulement déjà à 30, nous en deviendrions déséquilibrées. Nous nous efforçons donc de les aider à croître dans leur vie chrétienne et à surmonter ces problèmes humains.

Vous avez dit ci-dessus que vous alliez encore sporadiquement dans les communautés rurales. Qu’allez-vous y faire ?

Oui, nous y allons encore de temps en temps. Au niveau pastoral, nous donnons la catéchèse préparatoire aux sacrements, nous assurons les entretiens avant le baptême et nous animons l’Eucharistie quand vient le Père. Et les quelques personnes qui viennent encore à nous, nous les écoutons et, quand c’est possible, nous les aidons au plan humain. Aujourd’hui, beaucoup ont peur de nous approcher, mais d’autres n’en ont cure. Et après l’Eucharistie, ils restent sur place pour nous raconter leurs problèmes. Les uns et les autres viennent et nous les écoutons tous. « Mon fils est en prison, je ne sais où, et je suis dans l’angoisse ». Voilà ce qu’ils racontent ; ceux qui viennent sont des gens de toutes les conditions et il faut savoir les écouter tous. En d’autres endroits, la situation est plus tendue. Nous ne donnons que la catéchèse de première communion et l’Eucharistie. Mais, à nous voir arriver, les gens s’enhardissent. Il n’y a personne, chez eux, qui n’ait au moins deux ou trois morts à pleurer. Quand ils nous voient arriver, on les entend dire : « Dieu soit béni ! », « Il nous semblait qu’il y a au moins un an que vous n’êtes plus venues ! » Et ils entonnent le chant liturgique : « Ils viennent avec joie, Seigneur ; en chantant, c’est avec joie qu’ils viennent ». Et ils le font avec une conviction dont la sincérité est évidente. A les voir, à voir ces familles qui ont perdu six ou sept des leurs, on se sent obligée d’aller vers eux. Et entendre ce qu’ils racontent est vraiment émouvant.

Ma Sœur, vous parlez avec grande affection de ce pauvre peuple, de ses valeurs, de sa capacité de pardon. Croyez-vous que ce peuple arrivera à vivre en paix ?

Je parle assurément de ces gens avec affection et admiration. J’ai eu l’occasion de connaître de nombreuses personnes dans des communautés chrétiennes rurales. Ils sont profondément religieux. Je ne veux pas dire toutefois qu’ils n’ont pas aussi leurs défauts. Mais je crois que le peuple salvadorien a préservé beaucoup de valeurs qui fondent un réel espoir pour l’avenir. Aujourd’hui, malheureusement, tout n’est que guerre et division, Comme le disait Monseigneur Romero, la pauvreté elle-même les divise. Cependant eux-mêmes désirent réellement la paix, ils souhaitent pouvoir vivre les uns avec les autres, travailler ensemble et faire progresser leurs familles. Je vais vous raconter un détail révélateur de ce qui les anime pour l’avenir. Vous savez que de nombreuses familles ont été obligées d’abandonner leur village. Nous avons obtenu une aide pour ces familles, dans lesquelles, de surplus, le père ou le mari est souvent disparu. Une femme chargée de répartir les secours aux familles dans le besoin me dit qu’elle avait un problème : « Une femme que je devais aider parvint à quitter avec ses six enfants et à gagner un autre village après qu’on eût tué son mari, et je n’ai plus pu l’aider. Mais il y a ici une autre femme pauvre, seule avec sept enfants. Son mari faisait partie de l’ORDEN (groupe para-militaire) et on l’a tué. Elle a grand besoin d’aide et je lui ai donné l’argent prévu pour la première ». La personne chargée de remettre ces secours est veuve, elle aussi ; elle a perdu trois fils par le fait des membres de l’ORDEN. Cette histoire est vraiment émouvante, car elle montre que les gens simples, ceux qui ont le plus souffert, comprennent la souffrance de tous. Elle révèle les valeurs profondes qui existent chez beaucoup de paysans. La solidarité tragique dans la souffrance donne l’espoir qu’il y aura aussi solidarité dans la paix et la reconstruction du pays.

Vous avez dit, ma Sœur, qu’en voyant ces gens on se sent obligé d’aller à eux. Comment les réfugiés et les membres des communautés rurales perçoivent-ils l’attitude actuelle de l’Église ?

Je crois qu’il faut être avec eux parce que c’est un peuple qui souffre et chez qui se révèlent d’abondantes semences d’avenir pour une communauté ecclésiale. Souvent, ils sont comme des brebis sans pasteur et je sens que Dieu me demandera compte de ce que je fais pour ce peuple qui appelle à grands cris. En ce qui concerne l’Église, ils gardent un profond souvenir de Monseigneur Romero et des visites qu’il a faites dans leurs cantons. Cela leur manque aujourd’hui. Ils s’aperçoivent que les choses ont changé. Par exemple, l’YSAX (émetteur local), qui jadis les enthousiasmait, aujourd’hui ils ne l’écoutent plus, bien qu’ils aient la radio toute la journée dans leurs camps. Nous essayons de leur expliquer que la situation est très difficile, qu’il y a grande pénurie de prêtres à cause de la persécution. Mais ils aimeraient avoir plus de contacts ecclésiaux, mêmes occasionnels. Un jour arriva un prêtre qui leur posa la question : « Depuis combien de temps vivez-vous dans ce camp ? – Dix-huit mois » répondirent-ils. Au début de l’Eucharistie, il leur demanda pardon de n’être pas venu plus tôt, ce qui leur fit grosse impression. Ces gens sont très attachés à l’Église et, de plus, ils ont besoin d’elle, car presque personne ne s’occupe d’eux. Pour le moment, nous avons eu l’occasion de rendre l’Église présente, même si ce n’est qu’un tout petit peu. Si nous partons, ils disent : « Voyez, elles nous ont abandonnés ». Pour eux, nous représentons leur unique défense ; lorsque nous quittons, même s’ils comprennent notre départ, ils se sentent seuls, comme le petit enfant qu’on a laissé enfermé à la maison.

Dans ce milieu où se rencontrent de terribles souffrances et, cependant, une telle espérance, qu’est-ce qui vous a le plus frappée ?

Beaucoup de choses. Je vous en ai déjà raconté quelques-unes et nous pourrions continuer durant des heures. Peut-être ce qu’il y a de plus émouvant, ce sont les enfants, parce qu’ils sont le plus sans défense, victimes innocentes d’un conflit qu’ils ne comprennent pas, et aussi parce qu’ils sont l’espoir et l’avenir. Je me rappelle l’arrivée dans un camp d’un groupe d’enfants squelettiques, hâves, au ventre ballonné. Depuis quinze jours, ils se nourrissaient de mangues et de miel sauvage ; les trois derniers jours, ils n’avaient plus trouvé d’eau ; ils mâchaient des herbes et des feuilles, mais c’était très acide. Ils faisaient vraiment peine à voir. Par ailleurs, les enfants sont bons et spontanés. Dans un autre camp, un groupe de 15 à 20 d’entre eux s’est réuni dans un coin pour la prière. Ils nous invitent : « Venez, mes Sœurs ». Nous y allons en invitées. C’est eux qui organisent le rosaire d’après ce dont chacun est capable. Chacun récite un mystère. Entre ceux-ci, ils chantent. L’un cherche le chant dans le livre, il ne sait pas bien chanter, aussi passe-t-il le livre à celui qui sait chanter. Mais il se sent quelqu’un parce qu’il a trouvé le chant dans le livre. Ensuite ils font des demandes à vous donner la chair de poule. Ce qu’il y a de beau, c’est qu’ils ont commencé à prier de la sorte lorsque quelques enfants quittèrent le camp, à la grande tristesse des autres. Ils prirent peur et se réunirent, Mais, au lieu de se laisser aller à pleurer, ils se mirent à réciter le rosaire et à chanter et ce fut leur force.

Pour terminer, ma Sœur, qu’a signifié pour vous, comme religieuse, ce genre de travail et cette expérience ?

Je crois que l’expérience que j’ai faite fut aussi celle de nombreuses autres religieuses et, à mon avis, de prêtres et de laïcs chrétiens. Elle m’a fait redécouvrir ma vocation et la vivre beaucoup plus profondément. La vie communautaire, par exemple, on apprend à la vivre avec ces gens qui ont tellement souffert et qui, sans être parfaits ni sans défauts, savent ce que signifie la mise en commun de ce qu’on a. Dans le travail, ce qui m’a beaucoup aidée, c’est d’être tenue de préparer les entretiens et la catéchèse pour ces personnes. Devoir leur parler met déjà en question notre foi et notre espérance personnelle, à propos de l’engagement dont nous nous entretenons. La rencontre de leur pauvreté nous fait rougir, mais nous encourage aussi à vivre plus pauvrement. Voir la disponibilité et l’engagement de ces personnes qui ont des familles entières à leur charge nous pousse à vivre notre célibat dans la disponibilité totale. L’esprit des Béatitudes et du Sermon sur la montagne, nous le découvrons à tout instant chez eux, quand ils pardonnent sans chercher à se venger, mais prient plutôt que Dieu change le cœur de ceux qui les persécutent. Je crois que cette expérience a été, pour moi, la première grande occasion de suivre Jésus, de vivre les trois vœux, de m’engager dans une vie de prière plus intense et plus incarnée ; d’un mot, cette expérience a ouvert à ma vocation des horizons d’une richesse insoupçonnée. Certains nous préviennent : « Attention, cette démarche met votre vocation en péril ! » À mon avis – et je crois que beaucoup le partagent –, c’est elle qui lui donne force et assurance.

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