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L’art de vieillir dans la vie monastique

Jean Leclercq, o.s.b., Cándida María Cymbalista, o.s.b.

N°1982-6 Novembre 1982

| P. 366-372 |

Nul n’a le monopole du vieillissement ni de l’art de vieillir. Mais, parce que la question se pose à tous, chacun peut y apporter un élément de réponse. C’est ce que font les auteurs de ces pages : ils interrogent leur saint fondateur et l’expérience de ceux et celles qui ont suivi la voie qu’il leur avait tracée. Nous y découvrons un art de vieillir avec joie, dans la paix, dans un milieu où tous et chacun s’efforcent de pratiquer l’art d’aimer et d’être aimé.

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La tradition monastique n’a le monopole ni du fait qu’on vieillisse, ni d’une doctrine sur l’art de vieillir. Aussi, lorsque nous nous tournons vers elle pour lui demander un enseignement sur ce point, nous devons exclure, parce que nous le supposons, ce qui est commun à l’humanité en général et au christianisme en particulier, et tâcher de nous limiter à ce qui est spécifique au monachisme. Or celui-ci tend à favoriser la croissance personnelle d’individus menant une vie commune, dans laquelle sont prioritaires la recherche de Dieu dans la prière et l’ascèse. La principale source d’information et les éléments de réflexion doivent donc être étudiés, d’une part, dans l’histoire et dans les écrits relatifs au passé et, d’autre part, dans la réalité même du monachisme tel qu’il est vécu présentement. L’expérience de moniales et de moines qui vieillissent aujourd’hui et de ceux et celles qui vivent avec eux et s’occupent d’eux peut être une occasion d’inspiration et d’encouragement pour beaucoup d’autres. Cette leçon pourra être perçue si l’on envisage les faits du triple point de vue personnel, communautaire et contemplatif [1].

Vieillir dans la joie

Le devoir de chercher Dieu en renonçant à soi-même est commun à tous les chrétiens. Mais la manière monastique de le faire, c’est-à-dire l’ascèse, est une école privilégiée pour qui veut apprendre à vieillir sans devenir vieux, à devenir âgé, puis à être un vieillard, tout en restant jeune. En effet, qu’est-ce, essentiellement, qu’être et rester jeune, sinon participer à l’éternelle jeunesse de Dieu, de celui qui ne peut vieillir, parce qu’il est spontanéité inépuisable, don total de lui-même à lui-même – dans la Trinité – et aux autres, à toutes ces créatures – angéliques, humaines, cosmiques – qu’il ne cesse de lancer ou de maintenir dans l’existence. Garder, comme Dieu, parce que l’on essaie de tout voir à travers son regard, le sens du jaillissement, de l’étonnement, de l’admiration. Être, comme lui, toujours généreux dans le don de soi et accueillant à tous : vivre détendu, sans angoisse, en totale réceptivité, sans retour sur soi-même, sans calcul et sans crainte, dans un abandon intérieur à toute surprise que Dieu puisse nous réserver, en se réjouissant de ce qu’apporte tout instant présent.

Se comporter ainsi, après une longue expérience de la condition humaine, suppose que l’on soit détaché de son passé : libre à l’égard de ce que l’on a été, de ce que l’on a rêvé, ou accompli, ou subi, ou manqué de faire, sans nostalgie comme sans illusion, sans faux espoir, sans autre perspective que Dieu lui-même. Or, au cours de la vie, on a reçu des coups, des blessures qui se sont plus ou moins bien guéries, on a connu des frustrations. Savoir dépasser tout cela, sinon l’oublier, du moins le pardonner, de façon à garder toujours sa liberté, son unité intérieure, toute orientée vers la rencontre définitive avec celui que l’on était venu chercher : toute l’ascèse monastique est ainsi un itinéraire, et le dernier mot de la Règle de saint Benoît donne l’assurance qu’il aboutira : « Pervernies, Tu parviendras ».

La vieillesse, occasion d’amour

La vie monastique est menée par des chrétiens qui ont librement décidé de vivre avec des frères, des sœurs, qu’ils n’ont pas reçus de la nature, mais de Dieu qui, dans son amour, les a appelés à vivre dans l’unité, en une même communauté où ils persévèrent durant toute leur existence, avec stabilité. Il est donc essentiel qu’il y ait continuellement, parmi eux, des « plus jeunes » et des « plus âgés », comme les appelle saint Benoît. Et il résume leurs devoirs réciproques en une formule dense : « respecter ceux qui sont plus anciens, aimer ceux qui sont plus jeunes » (c. 63, 10). Il sait bien que, là plus qu’ailleurs, à cause d’une coexistence plus longue, se présenteront tous les conflits qui surgissent partout où des générations différentes ne se succèdent pas, mais doivent s’accepter. Aussi propose-t-il l’utopie d’une société sans conflit de générations, où tous vivent dans le consentement et le service réciproques.

Ceci suppose que les anciens soient entièrement intégrés à l’ensemble du cadre social ; or, cela dépend à la fois d’eux-mêmes et des plus jeunes.

De la part des jeunes, cela implique une conviction et entraîne des devoirs. La conviction est celle de la valeur de ces témoins, longuement éprouvés, d’une grâce et d’une destinée communes, bien qu’ils n’aient plus la même efficacité, la même forme « d’utilité » qu’au temps de leur âge adulte. La tentation se présente, en effet, de les marginaliser en les éliminant tacitement de la réflexion et des décisions. Le fait de les considérer comme aussi importants que les plus jeunes relève d’un regard de foi et constitue, de part et d’autre, une des joies de la stabilité. Le respect qu’exige saint Benoît est une attitude de révérence religieuse envers le mystère de la vie donnée par Dieu aux êtres humains, à tous les moments de leur développement, que celui-ci revête la forme extérieure d’une croissance ou d’une décroissance. Même et surtout dans ce dernier cas.

Ailleurs (ch. 37), saint Benoît demande que l’on ait « une considération pleine de bonté » envers les enfants et les vieillards, qui ont en commun d’exister dans un état de faiblesse par rapport aux forces de l’âge adulte. Or, depuis que Dieu tout-puissant, en son Fils incarné, est devenu faible et pauvre, tous ceux qui sont tels sont des témoins de sa présence parmi nous. La « considération » que demande saint Benoît ne correspond pas seulement, comme il le dit au même chapitre, à une tendance spontanée de la nature ; elle doit aussi résulter d’une réflexion faite en présence de Dieu, dans la prière. Le mot de « piété », qu’il y associe, était, dans la tradition dont il vit, le sentiment des enfants envers leurs parents : il est amour, affection, reconnaissance et dévouement, et, selon le mot de saint Benoît, misericordia, c’est-à-dire compassion. C’est plus que du respect, et ce n’est pas le résultat d’une pensée froide, la conclusion d’un raisonnement abstrait sur la relativité du temps et des forces humaines. C’est une vénération grâce à laquelle on se penche, avec son cœur, vers l’autre, vers tout autre, mais surtout vers celui ou celle qui sent plus vivement sa dépendance à l’égard de son milieu.

Or une telle attitude peut n’être ni spontanée, ni facile, surtout si tel ou tel ancien n’a pas su vieillir harmonieusement : il se peut qu’il soit difficile, qu’il entretienne des tensions entre sa génération et celles qui la suivent. Il se peut que l’on doive réfléchir en commun aux problèmes que posent l’ancien ou les anciens. Mais un effort doit être fait.

De leur côté, les vieillards ne doivent pas se prévaloir de leur âge, de leur ancienneté, de leur expérience, de leur sagesse ; ils doivent ne pas vouloir s’affirmer, s’imposer. C’est là le rôle de leur ascèse, comme il a été dit plus haut. Ils doivent accepter d’être déjà entrés dans un âge où l’on souffre de diminutions physiques ou psychologiques, et où l’on en fait parfois souffrir les autres. Et s’il arrive que l’apport d’un vieillard soit négatif ou destructif, on doit avoir le courage de le lui dire et il doit avoir l’humilité d’accepter qu’on lui ouvre les yeux à cette vérité. Ainsi peut-on l’aider à mener à son achèvement son processus de conversion. L’auteur anonyme d’un traité écrit pour des novices monastiques leur disait : « Si les vieillards ne vous donnent pas toujours le bon exemple que vous attendiez d’eux, allez à la chapelle, regardez les statues, les peintures, les vitraux, et là, vous verrez des saints ».

Toutefois, même si l’ancien n’est pas ou ne devient pas un modèle à imiter, il demeure le témoin d’une fidélité qui s’est maintenue au milieu de difficultés dont Dieu seul connaît le mystère.

Aussi comprend-on l’importance que l’on attache traditionnellement au fait d’envoyer des vieillards dans les fondations monastiques nouvelles. On sait qu’ils seront peu efficaces dans les travaux, mais que, sans eux, il n’y aura pas de « fondations », de racines dans la tradition. On veut bâtir aussi avec le témoignage de leur expérience et de leur fidélité. Leur présence vaudra plus que leur action. Saint Benoît dit qu’un membre plus jeune de la communauté reçoit « souvent de Dieu la révélation de ce qu’il y a de mieux à faire » (ch. 3, 3). Ceci suffirait à enlever aux vieillards toute prétention au monopole de la sagesse. Mais eux aussi ont leur grâce, et la révélation qu’ils peuvent faire aux plus jeunes est peut-être simplement celle de la patience que Dieu eut envers eux, et qu’ils ont eue envers la vie et leur entourage. Ce qui importe à saint Benoît est que toute personne, quel que soit son âge, soit pour les autres un signe de la présence de Dieu, de son action dans nos existences et, en ce sens, de sa parole, toujours recherchée, écoutée, accueillie, obéie et à laquelle chacun de nous doit répondre comme à un appel qui nous vient de lui, parfois par la médiation de ses membres les plus humbles, voire les plus humiliés.

Ces convictions chez tous doivent entraîner des attitudes pratiques concrètes et quotidiennes, qui ne peuvent pas faire l’objet d’une législation, mais que la charité inventive du Saint-Esprit nous aide à imaginer en toutes les situations. Un certain nombre de celles-ci ont été évoquées dans ces « Béatitudes des amis des vieillards » que plusieurs publications monastiques ont reproduites récemment et dont voici le texte :

Bienheureux ceux qui soutiennent mes pas hésitants et mes mains paralysées.
Bienheureux ceux qui comprennent que mes oreilles saisissent mal les choses exprimées.
Bienheureux ceux qui s’aperçoivent que mes yeux sont obscurs et mon intelligence diminuée.
Bienheureux ceux qui ne s’aperçoivent pas que le café est renversé sur la table.
Bienheureux ceux qui, avec un joyeux sourire, prennent le temps de causer un peu.
Bienheureux ceux qui ne disent jamais : « Vous me dites cela pour la deuxième fois ».
Bienheureux ceux qui savent l’art de faire mémoire des jours anciens.
Bienheureux ceux qui me disent aimablement que je suis aimé, respecté, et non seul.
Bienheureux ceux qui s’aperçoivent que je suis près de perdre la force de porter la croix.
Bienheureux ceux qui nous facilitent la vie dans notre dernier voyage, par des moyens d’amour.

La joie de vieillir

Cherche-t-on un modèle de la façon dont on peut terminer son existence en menant la vie contemplative ? Il y en a un dès les débuts de l’Évangile selon saint Luc (2,36-38) : « Il y avait une prophétesse, Anne. Elle était d’un grand âge. Elle avait quatre-vingt-quatre ans. Elle ne quittait pas le temple, y servant Dieu dans le jeûne et la prière nuit et jour. Elle rendait grâce à Dieu ». Un peu plus haut (Luc 2,25-30), de celui que la liturgie appelle « le vieillard Siméon », saint Luc écrit : « Il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était en lui. Inspiré par l’Esprit, il vint dans le temple, et aussitôt qu’il eut vu le Christ du Seigneur, il bénit Dieu en disant : « Seigneur, maintenant laissez votre serviteur s’en aller en paix... » (Lc 2,25-32).

Anne « jeûnait ». Le jeûne, au sens premier, c’est la modération dans le manger. Saint Benoît recommande que l’on n’impose pas la même rigueur dans l’alimentation aux vieillards qu’aux adultes. Mais le jeûne est aussi, et surtout, une attitude spirituelle : savoir faire preuve de modestie, de discrétion, accepter de passer inaperçu. J’ai connu un vieux moine dont un autre disait : « Il avait toujours l’air de s’excuser de vivre ». Renoncer à toute forme d’affirmation de soi, ne pas attirer sur soi les regards et l’attention, ne pas vouloir être spectaculaire. Ne pas jouer au « vieux sage », ne point faire comme si l’on avait la solution de tout. J’ai été un jour agacé par quelqu’un qui disait : « Croyez-moi : je suis un vieux prêtre ». Ne pas se prévaloir de son passé. Penser plutôt à son avenir, qui est l’éternité. Anne et Siméon ne racontaient pas leurs « mémoires ». Ils étaient uniquement orientés vers l’avenir, « l’à venir », celui qui viendra. Le meilleur témoignage que des vieillards puissent donner aux jeunes, à ceux qui sont tournés vers l’avenir de leur existence terrestre, est de les inciter à porter leur regard vers les réalités vraies, qui ne passent pas avec le temps. Non qu’il s’agisse d’anticiper sur le futur, de le prévoir. Anne et Siméon prophétisent, non en annonçant l’avenir, mais en découvrant Dieu dans le présent. Consentir à ce que Dieu veut nous révéler de lui-même à tout âge, au milieu de toute faiblesse ; accepter de se soumettre aux lois de la vie – qui comporte le vieillissement –, avec joie et simplicité.

« Désirer la vie éternelle avec une grande concupiscence spirituelle » : ce précepte de saint Benoît (c. 4, 4) vaut pour tous, mais d’une façon spéciale pour les vieillards. Ils doivent accepter de « passer », espérer et attendre la mort avec joie en sachant qu’elle sera le saut dans la lumière. Entretenir en eux une intense curiosité de voir enfin et de se trouver avec celui qui est la résurrection et la vie, le ressuscité, le vivant. L’Église a fait d’un verset du Psaume (Ps 103,30) sa prière : « Envoie ton Esprit, et tout sera créé – re-créé – ; tu renouvelleras la face de la terre ». Être toujours docile au Saint-Esprit, à son « inspiration », comme Anne et Siméon, c’est vieillir en rajeunissant. Croire que Dieu seul est tout et que lui seul peut nous remplir, car nous ne sommes pas capables de nous satisfaire nous-mêmes. Adorer, se taire, admirer, chanter, rendre grâce. Anne, Siméon, saint Benoît nous enseignent la joie de vieillir, d’être heureux dans l’âge avancé, terminal, non seulement parce que cela est inévitable, mais pour de bonnes raisons : parce que la vieillesse est, elle aussi, un don de Dieu.

L’âge d’aimer et d’être aimé

Finalement, ce que la tradition monastique nous rappelle est ceci : les vieillards ont, certes, besoin d’aide matérielle, de prestations de sécurité sociale, de médecins experts en gériatrie. Mais les problèmes psychologiques et spirituels propres à l’âge avancé ne doivent pas être négligés. Les anciens ont besoin d’être consolés, réconfortés, encouragés, estimés, ils ont droit à être compris et appréciés, à cause de ce que représente, par elle-même, leur présence. Elle peut sembler, parmi nous, sans utilité, mais elle est remplie de silence, de recueillement, de patience, parfois de souffrance, d’acceptation joyeuse de la volonté de Dieu, de contemplation de sa Parole, et de prière pour ceux qui sont plus jeunes. Si ceux-ci prennent soin d’eux se réalisera ce que Dieu désire le plus de tous les membres de la famille humaine : l’amour.

[1Ces pages s’inspirent en grande partie de l’article « Reflexiones sobre el envejecimiento » de Cándida Maria Cymbalista, o.s.b., paru dans le n° 19 de la VIe année (octobre-décembre 1971) des Cuadernos monasticos, p. 185-202. C’est pourquoi elles sont signées de son nom et du nom de celui qui a rédigé le texte.

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